Frictions

Il y a plein de livres – en général insupportables et déprimants – sur les « petits plaisirs de la vie ». La première gorgée de bière, etc. Genre très français je crois. On parle moins des petites frictions de la vie, des petits déplaisirs qui la pourrissent. On en a un peu honte, on se sent un peu mesquin, on relativise. Et pourtant, on se laisse toujours surprendre par leur capacité de nuisance.

Prenons un exemple, mon récent voyage de Beyrouth à Istanbul.

L’avion, rien à signaler, retard d’une trentaine de minutes, minuscule friction pour le voyageur fréquent que je suis.

Le vol se déroule bien, les passagers sont  polis, la plupart parlent allemand, des immigrés libanais en Allemagne qui font transit à Istanbul je suppose.

Le vol débute sa descente et on aperçoit la ville couverte d’un nuage de pollution, de particules fines et pas fines, de saloperies à l’état gazeux, j’ai l’impression de plonger dans une masse de fumée noirâtre trouée par endroits, une plaine de vapeur grise asphyxiante et effilochée.

L’avion fait le tour de l’aéroport pendant de longues minutes, mais je suis habitué à Roissy, voté pire aéroport au monde plusieurs années de suite. Soudain, il s’arrête net. Tout le monde se lève pour se livrer à un trafic douteux de valises ; les contorsions sont douloureuses, les aisselles diffusent d’âcres parfums, rien de surprenant à tout cela. Comme toujours, le pilote nous avertit que nous ne sommes PAS arrivés à notre point de stationnement, qu’il faut se rasseoir et attacher sa ceinture.

Nous allons débarquer par bus. Les gens de devant, du « business », débarquent dans leur bus spécial climatisé. Le mot « business » circule entre les rangées, bondit entre les têtes agglomérées et compactées. On les entre-aperçoit de loin, les business, avec leur mine princière, leurs insignes privilèges.

On nous débarque. Le bus est bien rempli, sur ce point, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Scénario inéluctable, il y a toujours une dernière personne qui souhaite monter pour ne pas attendre le prochain, et cette personne souffre immanquablement de surcharge pondérale, traîne immanquablement une énorme malle.

On tournoie dans l’aéroport. On a le choix. Soit on fourre son nez dans l’aisselle d’un type poilu, moustachu, souffrant de surcharge pondérale et puant de la bouche, et ce pour se saisir d’une poignée en plastique suintant la graisse humaine, soit on ne touche à rien et essaie de maintenir son équilibre malgré les coups de frein intempestifs et les forces centrifuges et centripètes agissant de conserve.

Il y a plus ou  moins trois cent mille personnes dans la file d’attente. Pendant que je tournoie dans le labyrinthe, je me demande ce qu’il regarde. Sur la gigantesque affiche, Atatürk fixe un point de l’espace en haut à droite d’où provient une lumière zénithale. Des anges ? Un nuage transpercé de lumière ? Une fille à son balcon, accoudée à la balustrade, rêveuse ? Un plat d’imman bayaldi présenté par sa mère ? Je suis arraché à mes rêveries par un officier de police très jovial qui sort une guitare et se met à chanter : « Volare, o-oh, cantare, o-o-o-oh !! ». Non, ce n’est pas vrai, il n’est pas du tout jovial, il est sinistre.

C’est ainsi que se clôt mon intermède prolétarien. Je redeviens privilégié : un chauffeur m’attend. Enfin « m’attend », c’est un grand mot. J’examine trois fois les cent cinquante pancartes en sortie de vol, aucune à mon nom. Beaucoup de patronymes chinois en revanche. Je me note : « Après l’Afrique, la Chine conquiert la Turquie ». Je me promets d’en parler ici, c’est une information importante pour la compréhension du monde qui est le nôtre.

Le chauffeur arrive une demi-heure plus tard en secouant la tête de honte et de désolation. Il ne parle pas un mot d’anglais (il sait juste sourire en anglais) mais me montre l’iPhone, on lui a dit que l’avion arrivait une heure plus tard. Je lui dis pas grave mec sous la forme d’un sourire turc attendri.

Nous nous dirigeons vers le parking. Il faut payer. Derrière la vitre, deux hommes et une femme s’agitent, échangent des billets à la gloire d’Atatürk, manipulent nerveusement des pièces de monnaie à la gloire d’Atatürk. Ils ne se rendent absolument pas compte de notre existence comme si la vitre était une glace sans tain. Le chauffeur essaie de signaler sa présence, tapote sur le ticket parking. Zéro réaction. Dix minutes plus tard, ce n’est pas une exagération, dix vraies minutes plus tard décomptées dans le référentiel temporel du fuseau horaire turc, l’un des types interrompt la pantomime absurde, se saisit du ticket parking et l’introduit dans une machine en parlant dans un téléphone maintenu entre l’épaule et la joue. La tentative n’est pas concluante. Il essaie plusieurs fois, éteint et rallume la machine, peste, rien. Dix vraies minutes plus tard, ça marche enfin.

Autoroute fluide. Personne. « No trafic », je dis au chauffeur qui sourit, heureux pour moi. Sur ce, il s’arrête. En fait, si. Gigantesque bouchon. Je ne lui dis rien pour ne pas le décevoir, même s’il doit constater comme moi que la file de quatre voies s’étend jusqu’à l’infini, immobile. Je songe à mes poumons. Je les visualise noircissant à vue d’œil, rongés par les particules, les saloperies gazéifiées qui s’immiscent dans la Honda Civic. On baigne dans une nappe de fumée noire qui rampe entre les véhicules. Je regarde à droite, à gauche. Que des hommes dans les véhicules, comme suspendus sur la fumée noire. L’un d’eux en sort, se saisit de sa guitare et chante : « Volare, o-oh ! Cantare, o-o-o-oh ! ». Non, ce n’est du tout vrai. Ils sont sinistres. D’une tristesse immense. J’ai l’impression d’être plongé dans un océan infini de tristesse. Le mot « lugubre » dans ces circonstances serait un pâle euphémisme. C’est une procession funèbre. Je ne sais pas qui on enterre ni où, mais la procession est infinie.

Je rêve de mon réveil tôt le lendemain pour aller à la salle de gym dernier cri de l’hôtel. Je courrai sur le tapis, suerai comme il faut, enchaînerai sur une demi-heure d’exercices cross-fit, et pour finir, ferai des longueurs dans la sublime piscine sous atrium de l’hôtel. Le seul problème de cette piscine, c’est ce type. Je suis sûr qu’il sera là. Je n’ai jamais vu son visage. Il n’a pas de visage. C’est un grand corps qui, quels que soient le jour et l’heure auxquels je fais mes longueurs, effectue d’inquiétantes brasses, amples et lentes, des mouvements aquatiques bizarroïdes et injustifiés, accompagnés de râles bruyants, des sortes de râle de taureau au point culminant d’un orgasme dans une partie à trois (deux vaches et un taureau par exemple). J’arrive, il exécute son cirque aquatique en hurlant de plaisir, je pars, il est toujours en train de faire de grands mouvements des bras, de taper violemment dans l’eau, en gémissant. Je me suis demandé si c’était un être humain ou une créature de la piscine, par ailleurs toujours vide. Une créature aquatique qui serait née non dans un marais du bayou, mais un bassin de vingt mètres. Autre hypothèse, comme je vais souvent très tôt à la piscine, il est peut-être une construction mentale de mon esprit engourdi, la matérialisation d’un substrat inconscient. Dans cette hypothèse, je serais dans une zone intermédiaire, entre veille et sommeil, dans laquelle des artéfacts de sommeil continuent d’exister.

Je sursaute et pousse un cri. Un mendiant édenté, au bras coupé, tape comme un fou contre la vitre de la Honda pour récupérer quelques sous. Mais putain c’est quoi ce monde ? Comment concilier a) l’image mentale d’une piscine en marbre sous une verrière de six mètre et des lustres en verre de Murano qui pendouillent, et b) ce pauvre type sans bras qui mendie sur une autoroute entouré de types affreux ? C’est cela sans doute, la créature aquatique. Ce sont des gémissements non pas de plaisir, mais de souffrance. Sans visage, condamné à des mouvements ridicules dans l’eau, il pleure l’état du monde.

Heureusement, il doit y avoir un accident ou des morts car une ambulance fonce à toute allure. Mon chauffeur la suit et se fraie un chemin dans la foule des voitures fendue par le gyrophare.

J’ai une conférence téléphonique dans dix minutes et j’aimerais prendre l’appel de ma chambre d’hôtel, les jambes allongées sur un ottoman. Mais voilà il me reste une dernière épreuve, une dernière friction : c’est un hôtel cinq étoiles.

Le chauffeur me dépose et quatre cinq types foncent sur moi pour m’aider, me souhaiter la bienvenue, me cirer les pompes, dans une bousculade de salamalecs. Je suis pris de vertige, cinq visages inconnus, penchés sur moi, tournoient dans mon champ visuel, comme ceux d’une effrayante fratrie. Ils veulent absolument traîner mon Tumi sur les cinq mètres qui me séparent de la réception. D’habitude, je souris, je donne le change. Dans ces circonstances, je ne vois qu’une solution : courir. L’un deux me poursuit quand même mais j’atteins le bureau de check-in avant qu’il ne me rattrape. Maintenant, il me faut interrompre les formules de politesse, bienvenue, bienveillance, bonheur indicible de la réceptionniste pour tenter de récupérer coûte que coûte ma putain de clé. Elle est coupée dans son élan laudatif. Rit jaune. Après quelques formalités incompressibles héritées de la bureaucratie ottomane, elle me confie le sésame, propose quand même de m’accompagner pour me montrer toute la splendeur de ma chambre mais je l’arrête : SURTOUT PAS. Je la laisse seule en compagnie de son obséquiosité déçue.

Quand les portes en or de l’ascenseur s’ouvrent, il y a bien sûr une femme qui est perdue, qui demande « up or down ? », hésite, sort, rentre, sort. Je m’engouffre tant bien que mal dans la cabine après avoir aperçu un liftier qui m’a repéré et se dirige vers moi pour me proposer son aide, je me demande même s’il n’est pas armé d’une brosse pour me cirer les pompes. La femme a pressé quatre cinq boutons dans une sorte de peur panique. J’appuie frénétiquement sur celui qui ferme les portes.

Je sursaute en découvrant ma chambre. Sur le bureau, dans un cadre en argent, une photo de ma famille en vacances en Grèce, tout sourire. Putain, où suis-je ? La fatigue me fait chavirer. Aurais-je raté un épisode de ma propre vie ? Suis-je dans les limbes avec pour toute trace de ma vie terrestre, cette photo fade imprimée sur une Canon inkjet. Je mets quelques instants à comprendre que ces malades se sont connectés à mon compte Facebook et imprimé la photo de profil pour je cite « personnaliser » mon expérience.

Je me connecte au call, juste à temps. La porte sonne. C’est le room service car prévoyant, j’ai passé commande quand j’étais bloqué dans la procession funéraire. Un filet de bar, des asperges, un filet d’huile d’olive extra-vierge pressé à froid, un verre de vin blanc. Je fais signe au serveur de rentrer et il me fait le coup, je le savais : il va me la jouer serveur de la Tour d’Argent. Il me présente les plats dans une pompe ridicule et archi-fausse, insiste pour me décrire le filet de bar. On peut imaginer à quel point des phrases décrivant un filet de bar peuvent être creuses. Je veux dire : il n’y a pas plus auto-explicatif qu’un filet de bar, pas plus rétif au commentaire. Je lui fais signe d’abréger, je suis au téléphone. Sans succès. Il s’approche de moi, me colle, avec la bouteille de vin turc au sujet de laquelle il me raconte des trucs hyperboliques, comme quoi c’est le meilleur vin au monde.

Enfin. Je m’allonge face à la baie vitrée qui donne sur le Bosphore. Le quadruple vitrage étouffe les sons de la ville et de ses milliards de voitures. Le silence de la chambre est cotonneux. Le ronronnement constant de la climatisation hypnotique. De ma bulle en marbre et bois précieux à 22 degrés, j’observe la nuit qui tombe. Les bateaux qui avancent paresseusement sur l’eau. Je déguste mon verre de vin blanc, bienheureux. Je le fais bien tourner en bouche. Très surprenant : il n’a absolument, mais absolument aucun goût.

Que faire ?

Ce livre est passé inaperçu, les libraires ne l’avaient pas en stock, on ne pouvait le trouver que sur Amazon. Il s’agit d’un long entretien avec Marcel Gauchet et Alain Badiou, deux grands esprits de notre temps fréquemment répertoriés au titre de « philosophes » influents sur les couvertures de magazine. Badiou résolument à gauche avec sa fameuse « hypothèse communiste », Gauchet peut-être plus à droite, plus dans la modération rationnelle et la conciliation avec la réalité du monde tel qu’il est, en tout cas farouchement anti-communiste. Le livre est court, passionnant et se lit facilement, le texte étant d’une grande clarté et d’une indéniable qualité d’écriture.

Ce qui m’a vraiment marqué et la raison pour laquelle j’en parle est la coexistence paradoxale de deux choses : la première est que ces « penseurs » sont d’une grande intelligence analytique, j’en veux pour preuve la manière brillante dont Badiou analyse par exemple la crise des subprimes de 2007, qui n’a rien à envier à l’exégèse d’un stratégiste de bon niveau de Goldman Sachs ; la deuxième, c’est qu’ils sont d’une naïveté incroyable, on dirait des enfants ou des adolescents surdoués qui dissertent sur le monde au petit matin après une nuit de fête. La candeur résulte à mon sens d’un refus, ou d’une incapacité, à accepter le monde, la nature humaine, le « réel », pour se cantonner, comme Gauchet le dit lui-même (et étonnamment, malgré son prétendu réalisme, ce n’est pas le moins naïf des deux), dans le « ciel pur des idées ». Eloquents et à leur aise dans la construction de théories dont l’esthétique analytique est remarquable, ils sont complétement dépaysés dans le territoire complexe et ambigu du concret. Il y a à cela plusieurs raisons.

C’est un peu présomptueux de ma part, mais à la base, il y a une incapacité à comprendre la nature humaine. Tout simplement parce que cette nature est analysée au prisme de leur propre personnalité d’intellectuel. Pourtant, fondamentalement, ils tiennent entre les mains un concept clé : celui de « sujet ». Badiou l’analyse brillamment. Devenir « sujet », c’est ne plus se concevoir comme un « rien », comme du « néant », comme une inutilité contingente appelée à disparaître dans une indifférence aussi grande que celle dans laquelle elle est apparue, bref, c’est se justifier, c’est justifier son existence. Le passage au statut de « sujet » se fait, dit Badiou, grâce à un « événement », et il en recense quatre possibles : l’amour, la politique, l’art et la science. Or la réalité c’est que seule une minorité de gens deviennent sujets politiques, artistes ou scientifiques. On sait par ailleurs que sauf cas rares, l’amour ne remplit pas toute une vie. Passé l’« événement », l’amour s’accommode du quotidien et s’y fond. La subjectivation de Badiou est élitiste. C’est moi qui poursuis maintenant son raisonnement. Dans l’incapacité de devenir « sujet » dans ces quatre domaines, les hommes et les femmes du réel aspirent à des accomplissements, d’échelles différentes, de natures différentes, mais à des accomplissements quand même. Ils aspirent à réaliser des choses dont ils pourront s’estimer fiers. Qu’on le veuille ou non, ces aspirations sont réalisées la plupart du temps dans le monde du travail. Regardez autour de vous. Le cadre qui passe ses nuits à travailler ses dossiers. L’architecte passionné. Le médecin qui court les conférences. Le plombier qui disserte sur l’état des canalisations. Le restaurateur qui sacrifie sa vie privée à sa passion. Le développeur informatique qui peut se contenter de pizzas et de mémoire RAM. Et ce cuistot dans un restaurant japonais qui prépare des nouilles à longueur de journée, mais le fait à merveille. Sans parler des gens dont le métier a une composante artistique ou humaniste. C’est cela, heureusement ou malheureusement, le réel, partout dans le monde. Des gens qui veulent accomplir des choses. Des garçons de café sartriens si l’on veut, qui ont le vertige du néant et veulent confondre leur existence avec l’enveloppe, le « rôle » comme dirait Epictète, qu’ils choisissent de se donner. Partant, qu’on le veuille ou non, la plate-forme moderne autour de laquelle ces accomplissements sont réalisés est ce qu’on appelle l’« entreprise ». L’entreprise est protéiforme, elle va de la société du CAC 40 au consultant indépendant. Une école, un hôpital sont des entreprises. Dès lors que ces structures regroupent des êtres ayant des motivations – et tous ont des motivations, y compris celle de se barrer de l’entreprise – elles nécessitent des modes d’organisation, de financement. Le capitalisme ordonnance ces modes.

Dans le monde de Gauchet et Badiou, tout cela n’existe tout simplement pas. Il n’y a pas de restaurateur, pas d’épicier, pas de docteur, pas de cadre dirigeant de multinationale, pas de plombier, pas d’artiste qui tente tant bien que mal de vivre de son art. Dans leur monde, il y a des intellectuels (eux), dépositaires de la Vérité, des politiques qui doivent mettre en œuvre cette Vérité, des ouvriers exploités par le capitalisme, et une bande organisée d’escrocs, appelés « financiers » ou « gens de la finance » qui exploitent ces ouvriers. L’homme est socialement déterminé. Comme Marx est sans doute le dernier philosophe économiste qu’ils aient lu, les économistes du XXème siècle n’étant pas philosophes et les comprendre nécessitant d’être soi-même économiste, leur monde correspond à peu près à celui de Marx, c’est-à-dire la conceptualisation de l’outil productif de la révolution industrielle qui s’est accompagnée de l’apparition de cette nouvelle condition d’ouvrier. Or en 2015, il relève du pur fantasme. Les intellectuels ne sont dépositaires d’aucune vérité, les politiques sont des gens plus ou moins compétents qui font tourner des machines électorales, empêchent plus (pour les mauvais) ou moins (pour les bons) les initiatives personnelles de leurs administrés et s’il y a des financiers escrocs, si par nature et proximité avec l’argent ils sont sans doute plus âpres au gain que la moyenne, ils ne le sont pas tous, ne serait-ce que parce que la finance est ultra-régulée. La condition ouvrière de la fin du XIXème siècle n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui, même en Chine où l’inflation salariale est galopante et les droits sociaux de plus en plus importants. Dans la vision de nos philosophes, le monde est figé en blocs catégoriels étanches, déterministes et perpétuels. Les ouvriers restent ouvriers, ce sont les gentils, les financiers restent financiers, ce sont les méchants. Or nul n’est figé dans sa catégorie. La France n’est peut-être pas représentative à cet égard. Sous des dehors méritocratiques, c’est un des pays où l’on est le plus assigné à son identité, son  origine, sa condition sociale, le prétexte méritocratique servant en gros à perpétuer les inégalités. Mais à l’échelle globale, les catégories bougent, des dizaines de millions de personnes passent de l’état de pauvreté à celui de classe moyenne. La Chine, le Brésil, l’Indonésie, la Turquie, le Mexique d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux d’il y a tout juste vingt ans. Si Badiou parle des ouvriers d’une usine chinoise, il omet d’évoquer les dizaines de millions de personnes dont la vie s’est améliorée et s’améliorera encore (j’y reviendrai).

Fondamentalement, c’est ce qui fait peur à Badiou. Cette mouvance catégorielle. Dans son monde idéal, on reste ouvrier dans une usine mais « on », cela doit être tout le monde. Le mode d’organisation est collectiviste. C’est son hypothèse communiste utopiste. S’il peut la décrire sur des pages et des pages, il est incapable de tenir un paragraphe quand il faut entrer en contact avec la réalité, arguant que ce n’est pas à lui de de le faire mais au politique. La démocratie le gêne, en ce qu’elle ne permettra jamais de réaliser son hypothèse, parce qu’elle est aux ordres du capital, en l’occurrence la ligue internationale de financiers véreux. Mais la raison inconsciente de son désaveu est autre. Le monde de Badiou est aristocratique en ce sens qu’il n’y pas d’inégalités avec un s, mais une seule et unique inégalité fondatrice entre le monde disons des ouvriers et une minorité politique et intellectuelle qui émet des hypothèses et les met en œuvre. Or la démocratie est le régime même des inégalités. La démocratie est le régime par excellence de la classe moyenne. Une classe moyenne méprisée par l’aristocratie.

Qu’est-ce qu’une classe moyenne et comment est-elle le fondement de la démocratie ? Avant de répondre à cette question, je note quand même que Badiou a une intuition géniale et que profondément son hypothèse communiste s’apparente à une hypothèse ultra-libérale. J’ouvre une parenthèse. Badiou fait le constat, peut-être exagéré, mais au fond assez juste, de l’inanité de la démocratie parlementaire, ou les soi-disant représentants du peuple sont à la merci de lobbys et font des promesses pour être élus et ne pas les tenir. Il prône une dislocation de l’état, sa disparation et son éclatement en structures collectivistes formées d’individus gestionnaires. Il suffit de remplacer structure collectiviste par entreprise et individus gestionnaires par employés actionnaires ou détenteurs de stock-options et l’on a là la vision la plus aboutie du capitalisme libéral. Dans cette vision, la structure dichotomiale patron-employé chère à la France est caduque. En France, pour schématiser, même si les variantes sont nombreuses, le « patron » est un exploiteur très méchant et les salariés des exploités très gentils. Or le terme même de « patron » n’est pas compris, on confond dirigeant d’entreprise et actionnaire. Le dirigeant est un salarié qui vit sous la pression de l’actionnaire, en général une pression bien plus forte que n’importe quel autre employé. Son statut est sursitaire, s’il ne délivre pas de résultats il est licencié. Il peut être gentil (on l’appelle alors paternaliste ou patron de gauche) ou méchant (on l’appelle alors sale con). Il ne peut pas être méchant très longtemps car il fera long feu mais doit quand même faire montre d’une certaine autorité. Sauf quand il est aussi dirigeant, ce qui peut arriver dans les structures entrepreneuriales (Niel, Arnault, patrons de PME), l’actionnaire est quelqu’un d’autre (fonds, famille, holding…) ou une multitude de petits actionnaires. L’actionnaire investit les capitaux, recueille les dividendes et les plus-values. Son objectif est la maximisation de la valeur. Son comportement peut être ou s’apparenter à de la méchanceté car son objectif est de d’augmenter la rentabilité de l’entreprise et sa performance au risque de mettre la pression sur le patron opérationnel et par un effet de cascade sur les salariés. En même temps, dans un monde concurrentiel, cette recherche de performance est nécessaire pour la pérennité de l’entreprise et des emplois qu’elle crée. Voici pour les définitions. Dans le capitalisme débridé dont l’incarnation la plus avancée est la Silicon Valley, ces statuts se confondent. Les salariés, et en premier lieu le patron opérationnel, sont aussi des actionnaires de l’entreprise, alignés avec les intérêts de ses actionnaires. C’est comme cela que, dans un schéma incompréhensible en France sauf pour des initiés ou des structures sophistiquées, les salariés de Silicon Valley, notamment les ingénieurs, sont souvent des millionnaires, les patrons opérationnels des multimillionnaires et les actionnaires des milliardaires. Pour revenir à Badiou, la gestion est collectiviste, les salariés de l’entreprises en sont aussi propriétaires et cherchent au-delà de leur salaire à maximiser leur propre patrimoine. La distinction fondatrice marxienne entre capital (exploiteur) et travail (exploité) n’a plus lieu, le travail et le capital se confondent. Dans ce contexte, l’état est un empêcheur de tourner en rond. Idéalement, son rôle est de limiter ce qu’en économie on appelle les externalités négatives (pollution, risques systémiques), et de gérer ce qu’on appelle les monopoles naturels comme l’infrastructure. Je ferme la longue parenthèse pour revenir sur la question de la classe moyenne fondatrice de la démocratie.

La classe moyenne regroupe des personnes qui n’ont pas de statut inné, ni d’une forme (aristocratie diverses et variées : monarchique, terrienne, républicaine, intellectuelle…) ni de l’autre (classe ouvrière). Ce sont des gens dont la vie est un néant sartrien, un néant à remplir avec une condition inventée à travers des accomplissements protéiformes, individuels, en un mot : ils sont libres. Le sous-produit de ces accomplissements est l’accumulation de richesses, de biens, d’une recherche progressive de sens non seulement par ce qu’on a accompli mais aussi par ce que l’on possède qui nous rappelle ou nous prouve, à nous-mêmes et aux autres, ce qu’on a accompli. Ces accomplissements, ces biens, ces richesses, la fameuse « propriété privée » qui est à l’origine du mal pour Badiou, la classe moyenne va chercher à les protéger, de la même manière que l’aristocratie protège ses acquis (par le totalitarisme, les réseaux, l’élitisme, etc.) ou la classe ouvrière les siens (par les syndicats, les grèves, etc.). Or la classe moyenne n’a aucune identité ontologique qui la définisse, elle est trop variée, trop dispersée. Quoi de commun entre le médecin, le serveur qui travaille quinze heures par jour pour un jour ouvrir son propre restaurant, un développeur informatique ou un libraire (je prends à dessein, juste pour dire à quel point nos raisonnements sont biaisés, l’exemple du libraire, qui est un commerçant mais à qui l’association au livre confère une aura romantique) ? Il faut donc un régime non spoliateur, un régime qui puisse défendre les intérêts de cette multitude et ce régime est la démocratie. C’est très simple et empiriquement vérifiable : quand un régime est polarisé, quand l’absence de classe moyenne est criante, la dictature s’impose. Dès qu’émerge une classe moyenne, collection d’individus, pas d’individus, de sujets qui aspirent à un destin évolutif non figé dans une condition éternelle, la démocratie s’impose. Naturellement, elle est pleine de défauts. Elle est consensuelle, soumise aux lobbys, pour la simple raison que sa base – la base électorale – est composite, pour la simple raison que la nature humaine est ainsi faite qu’elle ne peut être réduite à une condition univoque – le prolétaire de l’hypothèse communiste. Si, elle peut être réduite à une condition univoque, mais dans la violence et l’autoritarisme. Dans ce sens, l’analyse de Gauchet est juste lorsqu’il qualifie l’hypothèse de Badiou de totalitaire, pas dans l’acceptation commune du terme (totalitarisme de Assad ou Poutine), mais dans celle du tout et du un, de la non différentiation et de la non diversité des destins. Dès qu’il y a diversité, il y a démocratie.

Je reviens à la Chine. Je disais que le sort de millions de Chinois va s’améliorer. C’est justement parce qu’il y a désormais une classe moyenne qui fait pression pour que l’air soit plus pur ou la corruption éradiquée. Le problème n’est pas que la démocratie est aux ordres du capital – soyons sérieux, sinon ni Hollande, ni Obama n’auraient été élus – mais tout au contraire qu’elle est soumise à la catégorie la plus défavorisée, la plus désespérée de la population et que cette catégorie, légitimement « à bout », va voter aux extrêmes ou conduire à des politiques protectrices sur le court terme, désastreuses sur le long terme. C’est l’histoire de la France des quarante dernières années. Le danger, c’est la frontière ténue entre démocratie et démagogie. L’autre danger c’est que cette démocratie, dont le mandat fondateur est la protection des intérêts de la multitude composite, ait des velléités de définir le destin de cette multitude (les concepts d’état stratège, l’étatisme colbertiste). C’est alors une contradiction dans les termes car le régime même dont le mandat est de protéger les intérêts de ses administrés fait de la concurrence à ces intérêts, en promouvant une sorte d’intérêt supérieur défini par une sphère élitiste sans légitimité. Exemple caricatural. Hollande a créé un comité pour lancer les innovations de la France en 2030 (ou quelque chose du genre). L’innovation vient des initiatives personnelles de la base. Aucun comité ne peut rien définir. Ni Apple, ni Facebook, ni toutes les biotech qui permettent à la médecine de faire des progrès ne sont le fait d’un comité. Dans un pays littéraire, il faut sans doute prendre un exemple littéraire. C’est exactement comme si on créait un comité pour écrire le prochain prix Nobel de littérature. L’état peut être stratège dans la facilitation de l’initiative personnelle, en mettant à disposition des infrastructures de qualité (routes, TGV, trains, avions, réseaux de communication), des règles claires de concurrence. Mais c’est tout.

J’ai plus de mal à cerner la pensée de Gauchet. Moins brillant polémiste que Badiou, moins audacieux, il critique l’hypothèse communiste mais que propose-t-il en échange ? Ce qu’il appelle un « réformisme » dont on ne sait à quoi il correspond, sinon une version un peu plus académique de la pensée journalistique ambiante autour de la nécessité – avérée du reste – de réformes structurelles. Mais la pensée est creuse. Il fustige les financiers véreux, soit, mais a-t-on besoin d’un appareil philosophique pour le faire ? Et il ne comprend absolument rien à l’économie, et particulièrement à la micro-économie, à ce qu’est une entreprise. A un moment, il propose que dans les comptes d’une entreprise le travail ne soit pas un coût mais je ne sais pas, un revenu. C’est hallucinant. Une entreprise innove, propose des produits et des services, certains sont à chier (je ne sais pas moi, l’armement, des burgers bourrés de graisse, des plats cuisinés) d’autres géniaux (des vaccins, des voitures électriques, l’œuvre complète de Proust…). Ces choses-là, des personnes les achètent. Devraient-elles les acheter ? Peut-être pas dans certains cas mais les personnes sont libres. Sauf si on supprime la monnaie et revient à un système de troc, elles paient de l’argent pour les acheter et l’argent permet de payer les salaires d’une part et de rémunérer le capital de l’autre, sans lesquels l’entreprise n’aurait pas existé. Pas de produits vendus, pas de salaires, pas de dividendes. C’est en ce sens que le travail et le capital ont un coût, respectivement le salaire et le rendement. Si le salaire était un revenu, l’entreprise devrait embaucher un maximum de gens pour augmenter les siens, ce qui est pratique, mais qui paieraient ces revenus, enfin ces salaires ? La valeur du travail est dans ses produits. Les salariés peuvent être fiers de cet accomplissement chacun à son niveau et s’ils ne le sont pas ils seront malheureux et essaieront de changer de travail et s’ils n’y parviennent pas ils resteront malheureux, c’est triste mais c’est la vie, et elle est injuste.

Sur ce, pour conclure, un dernier concept qui revient toujours et que nos deux philosophes combattent, celui justement des inégalités. Le capitalisme et la démocratie sont des régimes générateurs d’inégalités. L’inégalité est inéluctable du fait que ces systèmes sont fondés sur les libertés individuelles, résultent d’une multitude d’accomplissements et que malheureusement les individus sont plus ou moins intelligents, plus ou moins beaux, plus ou moins doués. Seul un régime totalitaire, imposant une condition unique à tous les destins individuels, quelles que soient leurs différences, peut être égalitaire. La France promeut l’égalité mais c’est juste une plaisanterie, comme ces personnes qui, chargés de prononcer un discours de mariage, commencent par dire je ne vais pas être long, ce qui veut exactement dire le contraire, ce qui veut exactement dire que leur discours sera interminable. La France est non seulement inégalitaire mais créative dans la production d’inégalités. Au hasard : la grande école et l’université, le Français et l’étranger, Paris et la province, Paris et la banlieue, l’est et l’ouest parisiens, le 16ème nord et le 16ème sud, le côté pair et le côté impair des Champs-Elysées, les cent-cinquante grades possibles de la légion d’honneur, la légion d’honneur elle-même, etc. etc. etc. L’héritage aristocratique et la pyramide des titres nobiliaires se sont transfigurés au fil des ans, sachant que nombre de ces inégalités structurelles et institutionnalisées datent de Napoléon. Bizarrement, cela ne choque personne qu’un violoniste de talent ait plus de succès qu’un autre médiocre, que Modiano ait le prix Nobel et qu’une foule d’écrivailleurs tentent en vain de se faire publier, mais tout le monde s’accorde sur l’indécence des inégalités financières, même si elles sont le résultat non d’un héritage, qu’on peut estimer immérité, mais d’un talent de créateur d’entreprises. Argument je le reconnais éculé : on n’a pas de problème à aduler Jean Dujardin qui est bourré de thunes en faisant des navets dont personne ne se souviendra dans cinq ans, mais on déteste Arnault qui a pris une marque dormante, en a fait un leader mondial, bâtissant des cathédrales du luxe dans toutes les villes du monde et employant des milliers de personnes en France et à l’étranger. Il y a une explication toute bête que Jacques Attali donne. Dujardin est un mec sympa, Arnault est antipathique. C’est ce que Daniel Kahneman, psychologue et prix Nobel d’économie, appelle dans son indispensable livre Thinking slow and fast, le biais du halo : on juge les personnes à partir de la sympathie ou de l’antipathie qu’elles dégagent or celles-ci ne sont en rien corrélées à leur talent ou à leurs qualités humaines. Au-delà de ces aspects psychologiques et partant du constat que le capitalisme et la démocratie sont inégalitaires par essence, et même en admettant à la suite de Piketty que ces inégalités se creusent, la question clé est : est-ce que tout le monde progresse ? Est-ce que tout le monde suit une courbe ascendante, même si les différentes courbes divergent. Je n’ai pas fait d’étude mais mon intuition profonde est que oui, en moyenne. Il y a des centaines de millions de personnes dans les pays émergents qui sont sorties de la pauvreté – aux dépens parfois d’Européens qui en font les frais –, je vois mal comment à l’échelle planétaire les richesses n’augmentent pas. J’ai souligné en moyenne car beaucoup ne bénéficient pas de ce progrès, l’écart-type comme on dit en statistique est élevé.

Alors que faire ? Dans un régime libéral : venir en aide à ces personnes, non par empathie ou charité, mais par intérêt (créer de nouveaux marchés), par goût de l’accomplissement (Bill Gates, la philanthropie américaine en général), par passion (mère Theresa), encore une fois grâce à la multitude des libertés et des rêves individuels. Les outils clés : la santé, donner accès aux soins à ceux qui ne bénéficient pas du progrès global ; et l’éducation, réduire les clivages pour que chacun puisse réaliser son destin et profiter de sa liberté.

Quelques instants d’attente

Le camion poubelle

Il est tard. Une de ces nuits brumeuses d’hiver. Je rentre chez moi, la tête lourde. Le taxi emprunte la voie de bus. Nous y sommes presque quand un camion poubelle émerge d’une rue perpendiculaire. Une voix intérieure ne peut s’empêcher de marmonner un « merde » de dépit. Je jette un regard sur le trottoir et aperçois un alignement interminable de bacs verts, je viens de me prendre dix minutes dans la tronche. Le camion s’arrête. Curieusement, mon dépit se transforme en attention, en intérêt. Les « agents de la propreté », comme on les appelle, sautent lestement du camion et se lancent dans une série de manipulations complexes et synchronisées. Les riverains remplissent les bacs à ras-le-bord et considèrent que le périmètre autour leur appartient aussi ; les agents ramassent les détritus dans une gestuelle hâtée, en jetant des regards vers nous comme pour s’excuser ; la benne avale le contenu dans un concert de bruits, un fracas assourdissant de verre, un clignotement de lumières, des exhalaisons pestilentielles, des halètements de rouages pneumatiques ; il y a quatre cinq bacs ; la même opération est exécutée pour chacun ; le chauffeur descend du camion pour donner un coup de main ; à peine ont-ils fini qu’il redémarre, fait quelques mètres, s’arrête à nouveau ; pour exécuter la même procédure ; et ce sera ainsi, pour plusieurs heures j’imagine. Je suis captivé. Le taxi me dit vous comprenez, j’peux pas klaxonner, c’est pas possible. Au bout de deux cents mètres, nous tournons à droite et je lance un dernier regard vers les « agents », des sortes de héros de film américain dédiés à leur tâche. Des héros modestes qui occupent les coulisses de notre vie. Le taxi se lance dans un dithyrambe en leur honneur. « Maintenant, il faut quand même dire que… », poursuit-il, mais étant arrivé je ne le laisse pas terminer sa phrase.

Les petits mouchoirs

Orange, je passe… Orange, je passe… Je pédale de plus en plus vite… Rouge, je m’immobilise. Un type s’arrête. Il n’est pas sur un Vélib comme moi mais un grand vélo. Il est étrange sur son vélo à grandes roues et à selle basse. « Les petits mouchoirs » me dit-il. Pardon ?  « Jean Dujardin, c’est là qu’il a été fauché par une voiture (au croisement de la rue de l’Université et de l’avenue Rapp) ». Ah bon ? « Oui, il sortait de boîte, il a dû passer à l’orange. Il sortait du Baron en fait. » « Réfléchissez-y », conclut-il avant de griller le feu et de disparaître dans la brume de l’avenue Rapp, dans un mélodieux grincement métallique. Je me promets de ne plus passer à l’orange.

C’était qui, ce type ?

La Japonaise

Il y a une Japonaise devant moi. Elle dépose ses achats. 23 euros 56 centimes. Elle sort une carte de crédit et glisse la bande magnétique dans le lecteur. Rien. La caissière hoche la tête : « c’est pas passé ». Elle ne lui dit pas d’insérer la puce. Stylée, la Japonaise est décalée dans ce Carrefour de quartier appartenant à une vague ère post-consumériste, un peu pourri, un peu délaissé, repaire de touristes, de SDF, de personnes extrêmement âgées, de ménagères énervées, de figures dégénérées du consommateur épanoui des trente glorieuses. Elle repasse lentement la bande magnétique. Je lis : « Insérez votre carte ». La caissière hoche la tête en formant des bulles avec son chewing-gum. La jeune femme, très calme, repasse sa carte. Je m’avance vers elle et me permets de lui suggérer d’insérer la puce. Sinon, elle aurait été capable de répéter l’opération infructueuse cent fois, mille fois, dans le plus grand calme. Elle me regarde d’un air absent et suit mon conseil. Je lis « Patientez ». « Ça marche », dit la caissière qui dépose le ticket de caisse sur la quinzaine d’articles éparpillés. Que la Japonaise considère d’un air pensif. Des aliments non transformés. D’habitude, les touristes jettent leur dévolu sur tout ce que le magasin propose en matière de produits cancérigènes. Là, non. Un paquet de spaghettis. Des tomates. De l’huile d’olive. Des fruits. Elle parvient à demander un sac plastique dont elle pensait sans doute que l’arrivée serait spontanée. « Three euro cents » dit la caissière. Moment d’hésitation puis la Japonaise sort son porte-monnaie. Cherche en vain. « Three euros ? », demande-t-elle. La caissière : « Three euro cents ». La Japonaise sort un autre porte-monnaie. Déniche un euro. La caissière lui rend la monnaie en comptant plusieurs fois. Puis lui lance un sac plastique. La Japonaise s’en saisit, le considère avec curiosité comme si elle essayait d’en saisir la finalité. De ses doigts délicats, manucurés et décorés de motifs floraux, elle essaie de l’ouvrir. Bien entendu, c’est impossible. Elle le frotte, mais aucunement frénétiquement comme je l’aurais fait en marmonnant des « putain fait chier », non, lentement, consciencieusement. Elle réussit enfin, et commence à y introduire un à un les articles. Je regarde autour de moi. Un clochard qui sent extrêmement mauvais patiente dans la file à côté, une énorme canette de bière sous le bras, genre une canette d’un litre. Une centenaire paranoïaque essaie en vain de pianoter son code en regardant à droite, à gauche, pour ne pas se le faire piquer. Plus loin, une dame hurle profère des jurons généralisants (« quartier de merde », « pays de merde », etc.), parce qu’une autre a essayé de lui subtiliser sa place dans la longue file d’attente désorganisée et multidimensionnelle comme dans tout pays sous-développé. La Japonaise s’arrête. Médite. La caissière la toise, intriguée, la bouche cachée par une bulle de chewing-gum rose. Le sac est plein. Elle en demande un autre. Observe le même cérémonial. Le frotte méticuleusement, comme s’il s’agissait d’une pâte et qu’elle créait une sculpture avec cette pâte, une œuvre d’art. Puis introduit les articles comme autant d’objets de valeur, d’objets inestimables. Une fois qu’elle a fini, la caissière sort une plaque de son tiroir et le dépose devant moi. Comme un oracle apocalyptique, on peut y lire : « Caisse fermée ».

Avant de s’endormir

Ma fille attend sa maman pour le baiser du soir. La chambre est silencieuse et noire. Les formes familières ne sont plus tout à fait reconnaissables. Envahie d’une grande tristesse, elle repense au monsieur qu’on a croisé cet après-midi. Il était aveugle et marchait devant nous muni d’une longue canne blanche. Son parcours était semé d’embûches, pour nous insignifiantes. Des travaux de voirie, « Ici pour votre confort, nous rénovons le réseau de gaz » : il réussit à les contourner. La terrasse soudaine d’un café : il se faufile entre les tables. Ma fille se sent coupable parce que nous l’avons dépassé, nous l’avons pour ainsi dire abandonné. Quelques instants plus tard, nous entendons un cri : il a heurté les échafaudages d’un immeuble en ravalement. Il poursuit son chemin dans ce labyrinthe métallique, en clignant des yeux dans un effort de divination. Nous sommes arrivés, nous rentrons dans un immeuble et on essaie de s’y engouffrer derrière nous. C’est lui. « Je cherche le théâtre », dit-il. Ma fille l’accompagne. Ce soir, elle n’arrête pas de penser à son cri. Aux échafaudages. A la violence du monde. Et elle attend le baiser du soir.

Le Royaume, de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère fait partie de ces personnes dont on est en droit d’être jaloux. « Fils de », doué d’un certain talent, pas de génie – on ne peut être jaloux de Proust, la distance qui nous en sépare est trop grande pour qu’une identification envieuse puisse s’opérer avec un tant soit peu de crédibilité – mais d’un talent indéniable et d’une facilité d’écriture. Ce talent et l’accès au monde de l’édition lui permettent de vivre de sa plume, de s’attaquer aux sujets qui l’intéressent, enquêtant longtemps (sept ans pour écrire Le Royaume), pour le plaisir, car les enquêtes ne nous apprennent rien d’autre que nous ne connaissions déjà. Cette jalousie pousse à être critique comme par exemple je l’ai été envers Limonov que j’avais trouvé insupportable de prétention et d’auto-admiration.

Exercice vain, qui ne nous apprend pas grand-chose, Le Royaume avait tout pour me déplaire. Même moi, ignare en christianisme, était au fait de 50% de ce qu’on y raconte pour avoir vu quinze fois Jésus de Nazareth, la série sulpicienne de Zeffirelli, qui nous faisait pleurer chaque année à Pâques, pour avoir aimé le sublime Evangile selon Mathieu de Pasolini, vu et revu Quo Vadis, lu des pages de Wikipédia au moment où je recherchais des prénoms bibliques pour mes enfants et voulais en savoir plus sur ceux qui les portaient, en imaginant que l’éponymie conduit à une sorte de filiation lointaine. Le Royaume, c’est très long, avec du remplissage, Carrère, de son propre aveu, souhaitant coûte que coûte dépasser le seuil fatidique des 600 pages, décisif pour la promo, le journaliste de base ayant lu le dossier de presse et la page 100 du livre pouvant lancer, à la fois admiratif et découragé, en montrant l’épaisseur du livre comme une sorte d’exploit, « un pavé de 630 pages quand même ». C’était aussi décisif pour donner de l’ampleur au livre, épater la galerie et s’inscrire dans la lignée de Dostoïevski (en termes de nombre de pages à tout le moins). Mais je dois reconnaître que mis à part quelques chapitres mollassons vers le milieu du livre, certains mails convertis en prose dans une agrégation de toutes les bribes d’écriture repêchés dans l’ordinateur – heureusement, beaucoup ont été perdues dans les mises à jour de Windows, ce pourquoi il faut être reconnaissant à Microsoft – le livre est savoureux. Parce que l’écrivain a pris du plaisir à l’écrire, et que ce plaisir se ressent.

Le Royaume est organisé en trois parties plus ou moins indépendantes, précédées d’un prologue et suivies d’un très bel épilogue. Dans la première partie, Carrère parle de lui, de la profonde tout autant qu’injustifiée dépression dont il a souffert dix ou quinze ans auparavant, de la manière dont sa foi chrétienne éphémère – trois ans – l’a délivré. De facture rothienne, autofiction non exhibitionniste et non embarrassante, où le réel est romanisé, l’expérience fictionnalisée, d’une manière naturelle, non appuyée, non dramatisée. A tel point, comme chez Roth, que l’on ne sait pas si c’est la littérature qui transcende l’expérience vécue ou si c’est l’expérience dont la force intrinsèque transcende la littérature, si le talent réside dans l’imagination, la capacité à rendre fictionnel le réel, ou dans la capacité à vivre, à s’adonner à des expériences hors du commun.

Les personnages de Carrère sont vrais : sa femme Hélène, son ami Hervé, sa marraine Jacqueline, la nounou que le couple embauche et tous les personnages historiques, lointains doubles de ses contemporains. Tout sonne vrai et en même temps c’est un roman. Chacun sait que le réel a du talent et Carrère défend ce talent, y est attentif. La séquence de la nounou américaine est particulièrement réussie. Il y a une vérité dans l’absurdité – la nounou qui squatte un débarras sous les combles, peint le jugement dernier sur les murs des parties communes, hante les nuits comme un fantôme incongru et déshérité – presque du niveau des maîtres du genre, Roth et Kundera – je ne peux m’empêcher d’ajouter ce presque. Carrère enquête sur lui-même, sur sa foi, sa genèse, il relit ses propres notes sur les évangiles remontant à l’époque où il croyait et cela le conduit aux origines de la chrétienté. Il passe d’un geste égocentrique à une fresque à l’échelle de l’humanité, et ce en posant une question fondamentale. Pourquoi ?

Pourquoi des centaines de millions d’hommes et de femmes censés, raisonnables, parfois intelligents, parfois supérieurement intelligents, parfois géniaux, croient-ils au Christ, croient-ils à ce qui a tout d’un tissu de mensonges. C’est comme si, dit Carrère, on croyait aux contes, aux légendes, à la mythologie grecque. Qu’est-ce qui fait qu’aucun être sensé ne croit en l’histoire du Chaperon rouge ou de Zeus mais qu’une grande partie de l’humanité croit en celle de Jésus. Il décide de remonter aux sources de cette incroyable croyance.

Le projet est ambitieux. Le résultat à moitié satisfaisant. Sur le fond, ce que l’auteur raconte, on peut le lire sur Wikipédia. Mais ce que Wikipédia omet, ce que seule la littérature permet, ce sont les portraits. Carrère dresse des portraits des protagonistes de la naissance de la chrétienté, et ils sonnent aussi vrais que ceux d’Hervé, de sa marraine, de sa femme. Des portraits mi- authentiques, mi-imaginaires – quand il invente, comble les trous, l’auteur le signale – rapprochés d’archétypes contemporains. A l’origine de cette religion et de sa fascinante diffusion, il y a des hommes. Pas Jésus. Jésus seul ne serait pas allé loin. Des hommes qui ont répandu sa parole, qui ont fait en sorte que son histoire ait le retentissement qu’on connaît. Ce n’était pas gagné. Car qui sont Jésus et ses douze apôtres ? Une bande de bras cassés dans un coin perdu de l’empire romain peuplé de juifs. Jésus était loin d’être un démagogue. Il n’a pas choisi la facilité. Ses paraboles – l’enfant prodigue, la parabole des talents – sont pour le moins contre-intuitives. Il faut s’imaginer la chose. Aujourd’hui, Jésus serait une racaille de banlieue chef d’une bande de douze autres racailles, que la police française finirait par descendre. Il faut s’imaginer qu’en l’an 4000, on compterait deux milliards d’adeptes de la racaille. Parmi les hommes qui ont diffusé l’histoire de Jésus, deux en particulier ont joué un rôle fondamental, ce sont Paul et Luc. Carrère consacre une partie à chacun.

Merveilleusement écrite, enlevée, décapante, la partie sur Paul se lit d’une traite. Le mec est extraordinaire. Si j’en crois le portrait de Carrère, sans lui, il n’aurait pas de chrétiens. Avant d’être Paul, Paul était Saul, un juif d’une grande piété qui persécute avec une cruauté fanatique une secte de Galiléens qui se distinguent des autres juifs par une étrange croyance. Jusqu’au jour où sur le chemin de Damas le Christ lui apparaît et lui demande pourquoi il le persécute ainsi. Saul est aveuglé. Il « accepte l’invasion ». « Il n’était plus Saul, le persécuteur, mais Paul, le persécuté ». Il croit, et non seulement il croit, il s’embarque dans une entreprise mondialisée de diffusion de la parole du Christ. Mondialisée car le monde d’alors, d’Espagne à Jérusalem, était un. Au-delà de l’Espagne, il n’y avait rien – c’était littéralement le bout du monde – et à l’Est on ne savait pas trop, l’Asie c’était la Turquie actuelle. Paul parcourt ces pays à pied, les mers sur des bateaux, il affronte les tempêtes, la chaleur accablante, les déserts, pour annoncer la résurrection du Christ et, en même temps, la fin imminente du monde et le jugement dernier. C’était un type intense, très entier, très intransigeant, très charismatique, très sombre, un personnage de roman. Face à lui, il y a un empire, des Césars, les juifs, les païens, et il est là, seul, « pauvrement vêtu, petit, râblé, chauve, les sourcils noirs se rejoignant au-dessus du nez », travaillant dans des ateliers comme simple ouvrier. Il répand la parole, crée les premières communautés de chrétiens, écrit lettre sur lettre, aux Corinthiens, aux Phillipiens, à Timothée. Il est bien plus impressionnant que les héritiers naturels de Jésus comme Pierre ou son frère Jacques.

La partie sur Luc est plus poussive, et décousue. Médecin de son état, il faut dire que Luc est un type bien, sympa, intelligent, diplomate et conciliant, en bons termes avec tout le monde, en gros chiant. Si Carrère s’intéresse à lui, s’il s’identifie et l’aime sincèrement, c’est pour une autre raison. C’est parce que Luc est romancier. Il a des talents de scénariste, sait raconter une histoire en grec raffiné, structurer les chapitres, contextualiser, s’attacher à certains détails que d’autres auraient passé sous silence pour donner à son récit des accents de vérité. Comme tout bon romancier, il observe. Il ne prend pas d’initiatives, n’a jamais d’idées, mais il est là, à observer. Au bon endroit, au bon moment, aux côtés des bons protagonistes. Aux côtés de Paul d’abord, puis à Jérusalem où il l’accompagne et rencontre les grandes figures de la chrétienté naissante que sont Pierre, Jacques et Philippe. Carrère imagine les deux années que Luc aurait passées à Jérusalem, les rencontres qu’il aurait faites avec ceux qui ont connu Jésus. Il décrit la genèse de ce que sera son œuvre, son évangile, un des quatre, mais aussi l’Acte des apôtres, roman d’aventures qui relate les parcours des premiers chrétiens. Les évangiles, ce sont quatre versions d’une même histoire avec des détails discordants, comme dans Rashomon de Kurosawa. Chacun est marqué par le style de son auteur. Celui de Marc par exemple, le plus ancien, est mal écrit et rugueux. Celui de Luc restitue le style inimitable de Jésus, son oralité limpide, sa philosophie nourrie de quotidienneté, sa manie d’aller à l’encontre du sens commun, d’ébranler les évidences – les pécheurs passent avant les vertueux, les simples d’esprit avant les intelligents, les pauvres avant les riches, les prostituées avant les femmes vertueuses, le fils qui claque tout l’argent du père aux putes avant celui qui le sert fidèlement. Un style bressonnien. Ou en l’occurrence pasolinien. C’est pour cela que j’aime le film de Pasolini, même s’il est adapté de Mathieu – d’après Carrère, Mathieu est le plus apprécié de l’église car il aurait introduit dans l’évangile les prémisses de l’organisation pyramidale et hiérarchique de l’église – car l’auteur de Théorème retranscrit la poésie du verbe christique avec cette monotone mais néanmoins musicale façon de dire la vérité, face caméra.

Quand Jean dit au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, c’est bouleversant, car si la chrétienté existe aujourd’hui c’est grâce au Verbe, grâce à ces hommes qui ont écrit. Qui ont témoigné. Lancé la redoutable machine virale, plus virale que n’importe quel réseau social à une époque où il n’y avait même pas d’imprimerie. Il faut savoir que le grand historien Flavius Josèphe dont Carrère dresse aussi un savoureux portrait, caractéristique de l’intellectuel opportuniste dont chaque époque connaît des exemplaires, avait pondu un pavé intitulé La guerre des Juifs sur la destruction du temple de Jérusalem en 70, et que dans ce pavé – ou dans son autre livre Antiquités judaïques, je ne sais plus – la vie de Jésus tenait en quelques pages, voire quelques lignes. Sans les autres écrivains, les Paul, les Luc, ce serait cela, Jésus, quelques pages ou lignes dans un pavé que personne ne lit à part d’obscurs exégètes.

On se dit qu’il y doit y avoir quelque chose. Quelque chose qui explique la diffusion de la parole. Car rappelons-nous. Lors de la destruction du temple, les Juifs ont été décimés par les Romains dans d’épouvantables massacres. Seule une petite communauté a survécu, s’est établie à Yavné, près de Jaffa, pour perpétuer la religion. Les premiers chrétiens que l’on assimilait à une secte d’illuminés, une bande de terroristes, ont été persécutés et abominablement massacrés après le grand incendie de Rome en 64. Plus tard, le cruel empereur Domitien ne donnait pas cher de l’avenir de cette secte. Il avait convoqué les derniers parents en vie du Christ, de vagues cousins, et en voyant débarquer d’indigents fermiers, il était mort de rire. Ça, avait-il dit, une secte menaçante. Et pourtant…

Et pourtant, je ne sais plus combien d’années plus tard, l’empereur Constantin se convertissait à la chrétienté après avoir fait un rêve lui promettant de gagner en échange sa bataille décisive du lendemain. Depuis ce jour, rien n’arrêta la progression de la religion. Jusqu’à ces années 2000 où un intellectuel parisien pur jus, cynique, dégoûté de tout y compris de lui-même, centré sur ses petits problèmes, au pays de la laïcité extrémiste où l’on se paie la tête des « cathos », se mette lui aussi à croire et s’embarque dans sept ans d’enquête sur les origines de sa foi.

Il y a dans le très bel épilogue, un passage qu’il faut absolument lire. Je l’ai trouvé bouleversant jusqu’aux larmes. Carrère, l’intellectuel sceptique et coincé, se retrouve parmi une communauté de chrétiens new age, dans une sorte de séminaire où les participants chantent et dansent, se lavent les pieds les uns des autres sous la férule d’un chef charismatique. Plusieurs des personnes présentes sont handicapées mentales. A un moment il faut danser et naturellement Carrère trouve cela ridicule, comme vous et moi dans de pareilles circonstances. Il se dandine gauchement comme vous et moi aurions fait. Mais quelque chose se passe grâce à Elodie, une jeune femme trisomique. Je cite :

« Soudain, à mon côté, surgit Elodie, qui s’est lancée dans une sorte de farandole. Elle se plante devant moi, elle sourit, elle lance les bras au ciel, elle rit carrément, et surtout elle me regarde, elle m’encourage du regard, et il y a une telle joie dans ce regard, une joie si candide, si confiante, si abandonnée, que je me mets à danser comme les autres, à chanter que Jésus est mon ami, et les larmes me viennent aux yeux en chantant, en dansant, en regardant Elodie qui maintenant s’est choisie un autre partenaire, et je suis bien forcé d’admettre que ce jour-là, un instant, j’ai entrevu ce que c’est que le Royaume. »

La Prophétie de Michel Houellebecq

Tout le monde en parle. Du « jour qui a changé la France ». En ce 7 janvier 2025, avachi dans le salon de l’aéroport, j’attends mon vol retardé. Derrière les vitres, la neige tombe lentement. Sur les pistes, des voitures de déneigement circulent dans un silence religieux, des bras de robot dégivrent les appareils en provoquant des pulvérisations spectaculaires. Je regarde vaguement la télévision en mute quand soudain une tête familière apparaît à l’écran. Familière mais abîmée, une créature à la gueule défoncée, un freak. Sa mâchoire est très étrange, elle semble bionique, on a dû la lui greffer à la suite d’un cancer, ou une décomposition organique. Sa coupe de cheveux est remarquable, on dirait Philippe Garrel en blond peroxydé. Il parle sans mouvement des lèvres, ouvre de temps en temps les yeux pour lancer un regard éteint d’ivrogne à son interlocutrice, une Québécoise blonde et pleine d’allant. Il puise dans ses dernières forces pour lancer des coups d’œil furtifs à sa poitrine, incontestablement splendide, de ces vastes poitrines conquérantes et fières, qu’un pull rouge en V invite à admirer. Après la publicité, il est de retour, sa bouche bionique semblant baver, sa tête penchée, empruntant un air de demeuré. Son nom s’affiche au bas de l’écran : Michel Houellebecq, écrivain et poète français.

Les plans de l’interview alternent avec d’autres de Paris, de la Tour Eiffel, des murs, avec des vues aériennes des ghettos. Cela me revient : le jour même de l’attentat de 2015, était sorti son livre, intitulé Soumission. Cette concomitance avait été soulignée par les media, le livre traitant précisément de la menace islamiste, et plus que le livre, toutes les interviews qu’avait commencé à donner l’écrivain.

Je tape Soumission sur Wikipédia. Me rappelle le récit. Esquisse un sourire automatique : même si certaines des prophéties se sont réalisées, les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu.

Reprenons le cours des événements.

Le 7 janvier 2015, aussi curieux que cela puisse paraître, je suis à Las Vegas pour une convention. Je me réveille à cinq heures du matin à cause des neuf heures de décalage horaire et me rends à la salle de sport. Je cours comme un robot sur le tapis dans un décor Napoléon III, entouré de coureurs aussi explosés que moi, quand mon regard s’arrête sur Fox News : French terror attack, editor in chief killed, terrorists on the loose. Aucune mention du journal en question, ni du lieu. Fuck. Je me précipite vers ma chambre, traverse une piazza italienne, le lobby au décor sino-toscan et le casino où des joueurs à la mine défaite ont le regard rivé sur les cartes qu’un croupier d’un autre temps – très probablement un fantôme, comme ceux du Shining de Stanley Kubrickdistribue d’un air absent. Je suis arrivé tard la veille ; la découverte de la vue sur le désert infini et la Sierra Nevada en carton-pâte retiennent mon attention pendant quelques secondes. J’appelle chez moi, ma femme me dit que tout va bien, les enfants sont à la maison. Il s’agit de Charlie Hebdo… Ils ont assassiné tout le monde… Je lis les détails sur lemonde.fr. La vidéo du terroriste tirant sur un policier gisant au sol boulevard Richard Lenoir, là où j’ai l’habitude de ranger l’Autolib pour aller manger chez Merci. Sur Facebook, je découvre un nombre incalculable de mises à jour. Je les défile d’un mouvement alerte du pouce, toutes les photos de profil de mes amis ont changé, elles sont noires. Je zoome et lis : « Je suis Charlie ». La viralité était en marche.

Je me rends à ma convention en gardant un œil sur lemonde.fr, entouré de centaines de types avec un badge autour du cou, par un jour de grand soleil et de fraîcheur désertique. Partout, les télés diffusent les images en continu, Fox News met en place le dispositif des grands jours, des commentateurs ironiques observent que les « liberals » (les gens de gauche) craignent le risque de stigmatisation des musulmans plus que la menace terroriste. Visage poupin mais tiré, stature empruntée de chef d’état, Hollande joue au président comme le garçon de café de Sartre au garçon de café. Il concocte un redoutable plan de communication avec une maîtrise parfaite du timing, des messages et des symboles. Les Houellebecq s’arrachent en libraire. J’erre la nuit dans le lobby du Cosmo, entre les bars clinquants et les casinos. Sur lemonde.fr, Homeland ; autour de moi, vulgarité et putasserie. Le lendemain, je m’envole pour New York. Tout en suivant les opérations en temps réel. Dans un dernier rafraichissement d’écran, j’apprends que les terroristes ont été tués.

Un soleil clair et glacial brille sur Manhattan. Je cours à Central Park avec un plaisir intact. Plus tard, j’arpente les rues. La ville que j’ai toujours connue agitée me semble étrangement paisible, comme en deuil. Je me sens en exil, comme détaché de l’agitation parisienne que je perçois confusément, lointaine et atténuée.

J’atterris à Roissy dimanche en début d’après-midi. L’A1 est déserte. Le boulevard périphérique est désert. Paris est désert. A l’autre bout de la capitale, une manifestation immense a été organisée au nom de l’unité nationale, de la liberté d’expression, au nom de Charlie, en présence d’une cinquantaine de chefs d’état.

C’est à mon retour que je lis Soumission. Je me rappelle avoir été déçu. De manière générale, je suis fan de Houellebecq, j’avais été bouleversé par Plateforme, par le personnage de Valérie en particulier, archétype des héroïnes dont la générosité sexuelle désintéressée et l’art de la fellation sont susceptibles d’emplir notre vide existentiel. Déjà, à l’époque, un attentat terroriste magistralement mis en scène la fauchait. J’avais aimé les romans suivants, y compris La carte et le territoire, malgré son vague embourgeoisement rendu nécessaire pour l’obtention du Goncourt. Pourtant, j’avais trouvé que Soumission était écrasé par son pitch – un membre de la Fraternité Musulmane islamiste prend le pouvoir en France en 2022 suite au ralliement du PS et de l’UMP pour empêcher Marine Le Pen d’être élue – et que fasciné par sa trouvaille, l’écrivain avait fait du remplissage autour ou, plus précisément, du Houellebecq autour. A savoir, François, l’éternel personnage profondément attiré – comme d’autres le sont par les voyages, la lecture, le yoga… – par la médiocrité. Qui la convoite avec une détermination singulière. Car en 2014 à Paris, personne n’obligeait un universitaire au salaire décent de se nourrir de plats cuisinés chez Géant Casino, d’habiter Chinatown dans un F2 pourri, d’être terrorisé par les lettres de la mutuelle et des problèmes de plomberie, d’aller dans des restaurants sinistres et de regarder autant la télévision. Tout cela me semblait bien démodé, à Paris, ville envahie par des bobos épicuriens, écologiques, friqués, buveurs de rosé, jambes croisées sur une terrasse dorée rue du faubourg Saint-Denis au milieu des primeurs pakistanais et des tailleurs turcs. Il y avait peu de place dans cette atmosphère d’avant les événements tragiques pour le pessimisme existentiel et la tristesse glauque de François. Il était censé être le spécialiste mondial de Huysmans, mais au lieu de cela se révélait exégète de Télé 7 jours, citant des émissions dont je n’avais jamais entendu parler. Dans cette médiocrité érigée en mode de vie, dont il fallait déduire le caractère médiocre de la vie elle-même, pas le caractère insupportable, non, juste banalement médiocre, François le Français s’évadait non pas dans les magnifiques films des cinémas parisiens, les innombrables expositions, bars et restaurants, les infinis voyages et dépaysements possibles, les amitiés éventuelles, non pas, en somme, dans la normalité bourgeoise aux accents hédonistes, mais dans l’alcool (il était capable de siffler une bouteille entière de rhum) et le sexe, avec des putes certes mais aussi, comme par miracle, un miracle qui avait perdu en réalisme depuis le temps, une fille providentielle de vingt-deux piges, aux fesses fermes et au goût prononcé pour le léchage de couilles. Et puis ce type commentait tout, comme un alien venant de débarquer sur terre : les sushis, le TGV, les plats cuisinés, les automobiles… Que ce François existe ne me choquait pas, que Houellebecq en fasse un archétype du Français moyen, et a fortiori du Parisien moyen, je n’y croyais pas une seconde. Sociologiquement, cela ne tenait pas debout. Quelques semaines plus tard, Emmanuel Todd publiait un livre intitulé Qui est Charlie ? et y dressait le portrait-robot de ce Français cultivé moyen menacé par l’islam (Charlie donc) ; il n’avait rien de François.

Dans ce contexte, la France de Soumission sombrait dans l’islamisme ; elle ne sombrait pas tout à fait d’ailleurs, elle était en quelque sorte séduite, entraînée. Houellebecq évoquait moins la menace terroriste – son islamiste était un énarque doucereux et faux-cul, passionné d’universités qu’il entreprend d’islamiser – que celle des pétrodollars en passe d’acheter le pays à l’image du Qatar achetant le PSG. La fin était assez belle, avec ces longs dialogues entre François et un recteur d’université arriviste converti à l’islam, polygame et pédophile, dans un hôtel particulier donnant sur les arènes de Lutèce à l’heure du crépuscule. C’était alors assez brillant, comme savait l’être l’auteur des Particules élémentaires. Mais malgré ces morceaux de bravoure, le tout m’avait donné un sentiment de torché, de « coup » marketing orchestré avec des éditeurs malins.

Les critiques avaient été globalement négatives. Le Monde avait parlé de « nausée » et de dégoût – cela me semblait exagéré –, Christine Angot s’était personnellement sentie humiliée, je n’avais pas spécialement cherché à savoir pourquoi, étant rétif à sa posture et son expression faciale de perpétuelle indignation. Emmanuel Carrère, dont je lisais à l’époque l’interminable mais savoureux Le Royaume, avait trouvé Soumission « sublime », dans un empressement laudatif que je trouvai quelque peu suspect connaissant l’égocentrisme jaloux dont lui-même se revendiquait. J’émis l’hypothèse qu’ayant lu le livre et ayant noté, il fallait le reconnaître, sa faiblesse, il était si heureux de la supériorité de sa propre tartine que la meilleure réponse qu’il pouvait faire, la plus inoffensive en somme, celle qui ferait parler de lui sans rien changer à la médiocrité de Soumission, celle au fond qui écarterait tout soupçon de jalousie, était de l’encenser. Je me rappelle vaguement avoir relevé l’opposition de caractères de ces deux auteurs, une opposition qui faisait écho aux multiples portraits antinomiques du Royaume, en particulier ceux de Paul et Luc. Ce n’est pas tant l’opposition de ces deux écrivains en particulier qui m’intéressait mais le spectre qu’elle définissait des postures possibles face, comme disait joliment Carrère, au « métier de vivre » : le célibat, le dégoût permanent, la misanthropie, le cynisme d’une part ; l’amitié, l’amour, le goût des choses terrestres, de l’art, des voyages, des putains de plaisirs de la vie, de l’autre. Même quand Carrère s’adonnait à la masturbation compulsive en matant des vidéos pornos amateurs sur YouTube, son expérience n’avait rien de douteux, rien de glauque, rien de sordide, au contraire, il tombait presque amoureux de l’inconnue qui se touchait et partageait son expérience avec sa femme dans de longs emails à la gloire des extases solitaires. Houellebecq lui, en tant que spécimen humain, en supposant qu’il se dépeignît à travers ses personnages, était un improbable descendant de Sénèque – un très beau chapitre sur ce dernier dans la Carrère m’inspira ce rapprochement inattendu –, un descendant tordu certes, perverti, mais un descendant quand même, quand il adoptait face aux événements de la vie une humeur égale, pas celle modérée du philosophe romain, une humeur vaguement nauséeuse, mais une humeur égale, également nauséeuse. Carrère souffrit pendant des années de dépression, de mal de vivre. Houellebecq, lui, était perpétuellement et modérément dégoûté. Un dégoût flegmatique et marmonnant. Fuyant le désir et sa souffrance. Prenons un exemple. Dans Soumission, François aimait une certaine Myriam, étudiante spécialement conçue pour lui procurer du plaisir sans esprit de retour – si ce n’est des sushis gardés au frigo toute la journée. Elle émigrait en Israël, elle lui manquait, il l’appela deux trois fois mais connut une telle souffrance après l’appel qu’il décida en bon stoïcien de tout simplement l’oublier.

Au moment de la sortie du livre, la France était dans un état de dépression collective. Les commentateurs ne s’accordaient pas tout à fait sur le terme qui décrirait le mieux cette dépression, était-ce psychose, ou névrose, ou délire de la décadence, on ne savait pas très bien. Les journaux faisaient leurs gros titres sur l’apocalypse ; on prévoyait le déclin, la mort, le suicide de la France ; il y avait comme ça tout un registre morbide pour dépeindre le pays. La crise économique sévissait depuis des années, pour certains depuis toujours. L’islam faisait peur. La mondialisation faisait regretter un mythique « bon vieux temps » rural, protecteur, à la douceur régressive. A la tête de l’état, les Français se retrouvaient avec un parfait loser, sorti d’une BD de Jean-Claude Tergal, un type qui ne pouvait sortir de son château sans que des trombes de pluie ne s’abattent sur lui, qui ne pouvait faire une annonce politique sans qu’elle ne soit suivie de critiques et de quolibets, les plus virulents venant de son propre camp, dont la femme, une Cruella au brushing improbable, avait narré à la terre entière les déboires d’homme moyen, un peu veule, un peu goujat. Ce qui étonnait encore plus les Français, c’était que leur président prît tout cela avec un certain plaisir, comme s’il y goûtait, investi d’une mission sacrificielle. Un certain Éric Zemmour, qui sera appelé à jouer un rôle important par la suite, avait profité de cette ambiance plombée pour présenter une adresse apocalyptique à la nation morfondue, sous la forme d’un pavé de six cents pages où il regrettait tout ce qui lui semblait être la vraie France, une France pétainiste, colonialiste, esclavagiste, raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, autoritariste, bref, la France d’avant.

Après la grande manifestation du dimanche, après des analyses a postériori des événements du 7 janvier, après quelques hors-séries « les événements qui changèrent la France », après des lois de rigueur consécutives à un événement traumatique, les choses rentrèrent progressivement dans l’ordre, de nouveaux événements, des trahisons, des coucheries, des affaires, des crashs d’avions, des catastrophes naturelles, atténuèrent le souvenir de Charlie. La BCE se résolut à faire tourner à plein régime la planche à billets noyant l’Europe sous des centaines de milliards d’euros, suivant ce qu’on appelait le quantitative easing (QE). Tout allait donc plutôt bien jusqu’à ce fameux 14 juillet, un des jours les plus noirs de l’histoire de l’humanité.

Ma famille était à Beyrouth pour les vacances scolaires et comme chaque année j’étais à Avignon pour le festival. J’assistais à une pièce dans la cour d’honneur du Palais des Papes, je ne me souviens plus très bien, quelque chose de sombre, de taiseux, entre le mime, la danse et une installation d’art moderne, en hongrois surtitré japonais (c’était voulu : sentiment d’impénétrabilité, pouvoir communicationnel des langues au-delà de leur stricte compréhension, accent mis sur les sonorités, etc.). Il faisait un froid polaire. Emmitouflé dans trois plaids, je m’endormais par moments en attendant qu’une musique stridente ne me réveille en sursaut comme au milieu d’un cauchemar. J’aimais ces expériences extrêmes – la pièce durait six ou sept heures de mémoire –, elles permettaient de s’évader de soi et du réel uniforme et prévisible, de tester les limites de l’art jusqu’à l’épuisement physique.

Vers vingt-trois heures, un phénomène étrange commença à se produire, une certaine agitation commença à se ressentir, des murmures, des exclamations étouffées par la distance et le vent, commencèrent à s’élever des travées. Dans le noir, des smartphones s’allumèrent les uns après les autres, comme des fenêtres sur un pan de mur plongé dans les ténèbres. Bientôt des spectateurs quittèrent leurs places, les bruits métalliques de leurs pas se réverbéraient, créaient des échos aux sources multiples. Au milieu d’une chorégraphie lancinante, les acteurs se retournèrent vers l’assistance, ils ne s’attendaient sans doute pas à une telle réaction après des représentations qui s’étaient bien passées. J’observais tout cela engourdi, ankylosé par le froid. Je n’avais même pas la force d’atteindre la poche de mon jeans pour me saisir de mon iPhone. Je me demandais même si cela ne faisait pas partie du spectacle, si les spectateurs n’étaient pas de mèche, si le metteur en scène n’essayait pas de brouiller les frontières entre la scène et la vie. Or non. La panique était sincère. Je me levai enfin. On courait sur les échafaudages. Cela faisait des ombres géantes, une polyphonie métallique angoissante ; c’était assez beau.

La foule s’était assemblée devant le Palais des Papes. Certains criaient, d’autres se tenaient la tête entre les mains, tous étaient sur leurs téléphones, pianotant des textos, appelant des proches. C’est avec appréhension que je sortis mon iPhone, l’allumai, considérai une photo de famille sur l’écran d’accueil, au bord de la mer ionienne en Grèce, dans un moment de bonheur pour lequel j’éprouvais déjà, curieusement, de la nostalgie, comme si j’avais le pressentiment que nous entrions dans des temps sombres et que cet instant éternisé par l’iPhone ne serait désormais qu’un douloureux souvenir. Je tapai lemonde.fr, la roue de l’iPhone commença à tourner indéfiniment, le gros titre apparut enfin.

Je courus avec la foule avenue de la République dans un décor de désolation ; nous étions hagards, au milieu d’acteurs dont le déguisement bancal accentuait la tristesse. Je rejoignis mon hôtel du cloître Saint-Louis. Un groupe de clients étaient rassemblés autour de la télévision. Un journaliste effondré, haletant, égrenait les « données » dont il disposait, des centaines de morts, la Tour Eiffel couchée sur la pelouse du Champ de Mars – plan aérien – des incendies, des hordes ensanglantées dans les rues. Pas encore de revendication – elle ne tardera pas à arriver. Le spectacle cauchemardesque avait la terrifiante photogénie des attentats. Je n’avais rien éprouvé de tel depuis le 11 septembre 2001, sauf que là c’était à cent mètres de chez moi, sauf que là c’était la putain de Tour Eiffel. Le talent du réel dans le registre de l’horreur était décidément indépassable.

Ma femme m’appela du Liban. Elle me supplia de prendre le premier vol pour Beyrouth, Paris n’était plus sûr. Pendant ce temps, des camions de pompiers lançaient des jets d’eau sur la Tour Eiffel couchée pour maîtriser les incendies. Tout autour du parc, le déploiement des forces armées était spectaculaire. Le bilan se précisa au long de de la nuit, il y avait au moins huit cents morts et des milliers de blessés, beaucoup dans un état grave. Les hôpitaux de Paris étaient débordés – reportages dans les salles d’urgence, brancards transportant des corps ensanglantés, cris, sanglots. C’était la Syrie, l’Irak, le Nigéria, l’Afghanistan, Gaza, ces géographies où nul n’était jamais allé, qui nous semblaient théoriques, qu’on assimilait à de pures images de télévision. La revendication tomba vers quatre heures du matin, juste après la première prière de l’aube. Dans une vidéo sensationnaliste, genre bande-annonce de film américain, Daech se félicitait du résultat, rendait hommage aux dizaines de musulmans français qui avaient rendu possible la vengeance du prophète en transformant la fête nationale en tuerie, la célébration festive par la plus grande tragédie de l’histoire du pays. Plus tard, nous apprîmes que des centaines de bombes avaient été dissimulées dans les équipements du concert et les feux d’artifices. Sous la Tour Eiffel, on découvrit un gigantesque cratère fumant. Il y avait aussi, parmi les fêtards, éparpillés dans la foule, des dizaines de kamikazes qui venaient de Syrie. On ne retrouva d’eux que des bouts de chair éparpillés dans le quartier. Le jour se levait doucement sur la cour intérieure du cloître Saint-Louis et, pendant un instant, je ne pus m’empêcher de trouver la lumière belle, elle était belle comme si de rien n’était, comme si la vie reprenait son cours.

J’errais dans les rues d’Avignon. Ils interrompirent le festival. Les artistes de tous pays se réunissaient dans les théâtres, les cloîtres, les gymnases pour parler de la tragédie et se recueillir. Comme au temps du 11 septembre, les photos de victimes circulerèrent, mais nous étions à l’âge des média sociaux, la circulation était immédiate, des photos d’enfants, de jeunes filles trop maquillées, de couples le jour de leur mariage, des selfies devant la Tour Eiffel.

Hollande était aux abonnés absents. C’est Valls, son premier ministre, qui prenait la parole dans les média, la mine défaite, les yeux rouges, les cernes profonds, arrivant à peine à parler. Lemonde.fr finit par révéler que Hollande était victime d’un « burnout », ou plutôt, corrigea un expert psychiatre, d’un « breakdown ». Il restait cloîtré dans son bureau, sonné. L’accumulation des événements calamiteux depuis son accession au pouvoir, et ce séisme final, avaient eu raison de sa détermination, de son éternel sourire béat et flottant. J’éprouvais une vague empathie à son égard. Quelques heures plus tard il présenta sa démission et un certain Gérard Larcher à la mine paradoxalement bonhomme, à l’embonpoint peu compatible avec les événements devint président comme le prévoyait la constitution. Il y avait là quelque chose d’involontairement comique. Comme si, dans un film de Michael Bay, le rôle du président, du chef de guerre dans des circonstances tragiques, disons après que Godzilla a détruit Manhattan et qu’une communauté de survivants a décidé de reconstruire le pays sur une île déserte, incombait à Michel Galabru.

Je rentrai à Paris quelques jours plus tard. Je me saisis d’un Vélib à la Gare de Lyon. Il faisait beau, la journée était splendide, comme étrangère aux événements dont elle avait été témoin. Une fille pédalait devant moi, je contemplais ses mollets bronzés, les pulsations régulières de ses muscles, leur turgescence et leur relâchement alternés : c’était de toute beauté. J’empruntai les quais au niveau du jardin des plantes et ne remarquai rien de suspect. Il y avait sans doute moins de monde que d’habitude, mais sinon rien. Ai-je ressenti un léger dérèglement de la réalité, un je-ne-sais-quoi de différent ? Je ne le crois pas. Au niveau du pont de l’Alma, un frisson parcourut mon dos. Les larmes me montèrent aux yeux. Son absence. Depuis cet endroit précis où des dizaines de millions de photos avaient été prises de la Tour Eiffel sur fond de toutes les variations chromatiques du ciel, tout ce qu’on voyait désormais c’était une grue sur le chantier de la cathédrale russe orthodoxe en construction. Un groupe de touristes et de Parisiens prenaient des photos et des selfies du vide. Des photos de l’absence. Depuis notre arrivée à Paris en 2005, la Tour Eiffel nous avait accompagnés dans tous nos appartements, dans une fenêtre, un angle de vue insolite, un miroir. Elle veillait sur nous. Elle avait quelque chose de rassurant. Tant qu’elle était là, nous avions l’impression d’être en sécurité.

Je retrouvai dans ses œuvres complètes la belle description de Roland Barthes : « Regard, objet, symbole, la Tour est tout ce que l’homme met en elle, et ce tout est infini. Spectacle regardé et regardant, édifice inutile et irremplaçable, monde familier et symbole héroïque, témoin d’un siècle et monument toujours neuf, objet inimitable et sans cesse reproduit, elle est le signe pur, ouvert à tous les temps, à toutes les images et à tous les sens, la métaphore sans freins ; à travers la Tour, les hommes exercent cette grande fonction de l’imaginaire, qui est leur liberté, puisque aucune histoire, si sombre soit-elle, n’a pu la leur enlever. »

Cette fois, on la leur enlevait.

Le quartier était quadrillé par l’armée. Je dus produire ma carte d’identité pour prouver que j’habitais là et rejoindre mon domicile. Les vitres avaient volé en éclat. Les cendres et des bouts de chair recouvraient les meubles. Je me rappelai Beyrouth, notre enfance, les fameuses fenêtres sans vitres que l’on colmatait avec du film plastique.

Monsieur Larcher était chargé d’organiser des élections à la mi-septembre. Valls, Sarkozy et Marine Le Pen étaient les principaux candidats en plus des hurluberlus de service, dont un certain Emmanuel Macron, ministre de Hollande. La tonalité était extrêmement sécuritaire, martiale. Les mâchoires étaient très carrées comme l’exigeaient les événements. Marine Le Pen alla le plus loin dans la veine guerrière. Après des années de dédiabolisation, elle pouvait se permettre de durcir son discours sans craindre un rejet de l’électorat « modéré », et contrairement aux deux autres elle se sentait à l’aise dans l’outrance, elle ne s’imposait pas de limites. Sa ligne directrice était qu’il « fallait mettre un terme définitif à l’angélisme, la bien-pensance, le politiquement correct, la rhétorique pseudo-humanitaire, l’antiracisme de salon, à tous ces maux hérités de soixante-huit qui avaient conduit la France à sa perte, qui avaient conduit à ça (la Tour Eiffel couchée). Il fallait appeler un chat un chat. Il n’y avait pas de différence entre islam et islamisme, entre musulman et terroriste, entre modéré et extrémiste. L’islam était guerrier, était meurtrier, était vengeur, était sanguinaire, c’était écrit dans le Coran, il suffisait de lire. » Valls et dans une moindre mesure Sarkozy faisaient des distingos subtils entre différentes formes d’islam plus ou moins compatibles avec la république, elle non. L’islam, pas l’islamisme, l’islam, était incompatible avec la république, avec la France, que nous fallait-il de plus pour l’admettre une bonne fois pour toutes et agir, et créer, c’était sa proposition phare, celle qui la fera gagner, comme il y en a toujours une, le ministère de l’identité nationale pour Sarkozy en 2007, les 75% d’impôts pour Hollande en 2012, et créer, donc, un « statut spécial des musulmans de France ». Dès lors que l’islam et donc les musulmans n’étaient pas compatibles avec la république, il fallait les ranger dans une catégorie distincte, dotée de droits et devoirs différents, dégradés, afin d’assurer la sécurité de ceux qu’elle appelait les « vrais Français ». Malgré son discours musclé, Valls avait du mal à contrecarrer ces propositions et à établir un délicat équilibre entre une certaines honnêteté intellectuelle et la nécessité de ne pas paraître « angélique » après le choc traumatique que la nation venait de subir. Il ne passa pas le premier tour.

Le Pen explosa Sarkozy lors du débat entre les deux tours. Elle l’interrompait sans cesse, raillait ses propositions en affichant un sourire carnassier ou éclatait ouvertement d’un rire méchant. Il y a dans chaque débat une phrase qui fait mouche, qui fait la différence, le « monopole du cœur », le « président du passif », le long monologue de Hollande « moi président ». Marine Le Pen regarda Sarkozy dans les yeux, d’un air grave, et remarqua : « mon cher Monsieur, ces circonstances requièrent un chef de guerre, pas un imprésario de show-business ». Elle faisait référence à la femme du président, la chanteuse Carla Bruni. Ce n’était pas tout. Sarkozy se tortillait tellement qu’il fut saisi d’une crampe au cou. En le voyant ainsi, figé dans un de ces fameux tics que les humoristes aimaient à singer, Le Pen éclata d’un rire sardonique en serrant les dents. Elle riait aux larmes en pointant l’ancien président du doigt et imitant sa contorsion de demeuré. Il était cuit. Elle fut élue avec 70% des suffrages. En voyant sa photo s’afficher sur l’écran de télévision à 20 heures, en découvrant « La Présidente » le lendemain sur la une des journaux, je savais que le pays allait entrer dans une des périodes les plus sombres de son histoire. Je contactai le consulat du Canada pour entamer une procédure d’émigration.

Aussitôt après son investiture, Le Pen prit un certain nombre de mesures qu’on appelle dans ces circonstances « symboliques », de nature à donner le ton : rétablissement de la peine de mort, abrogation du mariage pour tous, service militaire, sortie de l’Euro et de l’espace Schengen, loi contre l’antiracisme (toute remarque antiraciste devint passible de deux à cinq ans de prison selon son niveau de bien-pensance), rétablissement des frontières et des douanes, menus des cantines scolaires exclusivement à base de porc. Plus anecdotiquement, mais tout aussi symboliquement, la place « Saint-Germain des Prés », consubstantielle à une bien-pensance honnie, fut rebaptisé « Place de l’OAS ». Elle transforma un musée de l’immigration qui avait été inauguré par Hollande en un musée du colonialisme et de l’esclavagisme vantant les « entreprises civilisatrices » de la France. L’art contemporain – « comptant pour rien » persiflait à tout va un secrétaire d’état fier de sa contrepèterie – fut banni, le Centre Beaubourg reconverti en Musée National des Arts Populaires, du Folklore et du Terroir. La censure fut endurcie. Tous ceux qui, un jour ou l’autre, s’étaient payé la tête d’un Le Pen furent écartés des media, calomniés, poursuivis en justice suite à des contrôles fiscaux opportuns. Madame Le Pen prenait soudain des accents dynastiques à la Kennedy, s’était réconciliée avec son père auquel une chaîne de télévision fut consacrée où il confabulait à longueur de journée, racontant sa vie et raillant avec son humour feutré Arabes, Juifs, « tapettes et pédérastes ».

Éric Zemmour fut nommé conseiller spécial et occupa le bureau tant convoité jouxtant celui de la présidente. Il écrivait ses discours et était en charge de l’idéologie. Sa haine « du musulman » se manifestait dans de longues « causeries » quasi-hystériques. Ainsi que le prophétisait Houellebecq dans son livre, relevant en cela une convergence de vue entre les mouvements identitaires et les islamistes, le statut de la femme fut « redéfini ». Bien que Marine Le Pen fût une femme, celle-ci ne pouvait désormais exercer qu’un nombre limité de métiers compatibles avec sa « sensiblerie ». Sa place, disait Zemmour, était à la maison, aux fourneaux, où elle devait concocter de bons petits plats bien de chez nous – il disait cela en minaudant –, « comme avant soixante-huit ». L’homosexualité fut reclassée dans les maladies mentales. M. Zemmour prit notamment plaisir à parodier le célèbre discours de M. Badinter du 4 août 1981 :

L’original : « l’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par l’arbitraire, l’intolérance, le fanatisme ou le racisme, a constamment pratiqué la chasse à l’homosexualité. Cette discrimination et cette répression sont incompatibles avec les principes d’un grand pays de liberté comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels, comme à tous ses autres citoyens dans tant d’autres domaines. La discrimination, la flétrissure qu’implique à leur égard l’existence d’une infraction particulière d’homosexualité les atteint – nous atteint tous – à travers une loi qui exprime l’idéologie, la pesanteur d’une époque odieuse de notre histoire ».

La version revue : « l’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par le laxisme, la bien-pensance, le fanatisme antiraciste ou l’homophilie, a constamment pratiqué la chasse à l’hétérosexualité. Ce terrorisme intellectuel, ce culte des minorités influentes et déviantes sont incompatibles avec les principes d’un grand pays de civilisation et de tradition comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce dont la France a souffert à cause des homosexuels, comme des Arabes et des musulmans. La discrimination à leur égard est un devoir pour vaincre la pesanteur d’une époque suicidaire de notre histoire ».

Rares furent les voix s’élevant contre ces mesures qui en quelques mois ramenèrent la France cinquante ou cent ans en arrière. M. Philippot, considéré de gauche et dangereux, fut écarté. Il fonda un parti d’opposition qui demeura marginal. Jacques Attali tenta d’investir les média pour, en oracle catastrophé, s’insurger contre des mesures qui allaient selon lui transformer le pays en une nouvelle Corée du Nord, mais personne ne l’écouta et quand bien même on l’écouta on eut un peu de mal à suivre. Une grande partie de l’intelligentsia parisienne se rallia à la cause lepéniste. Il fallait bien vivre. Une abondante littérature prévenait déjà des dangers de l’islam avant le 14 juillet, mais là, plusieurs livres sortaient chaque semaine qui, sous différents angles, réglaient ses comptes à cette religion. Chose étonnante, Alain Finkielkraut, traditionnellement pourfendeur de l’islam, de l’antiracisme et des mélanges ethniques, s’y refusa. Un moment pressenti pour devenir sélectionneur de l’équipe de football pour en expulser les « éléments de couleur noire » et les « arabo-musulmans », il finit par décliner la proposition. Le Pen ne manqua pas – on ne l’apprit que plus tard – de contacter Houellebecq dont elle voulait mettre « les talents de visionnaire » au service de la Nation. Mais celui-ci l’invita, avec je suppose un regard éteint, à « aller se faire foutre ». On raconta que lors d’un déjeuner auquel elle l’avait convié à l’Elysée et où il descendit deux bouteilles de Romanée-Conti et une de Bas-Armagnac, il lui promit d’accepter un poste de conseiller spécial en charge des prophéties si elle lui prodiguait une fellation, ce qu’elle refusa. Il quitta le pays et s’installa en Irlande au bord d’une autoroute.

La mention « Musulman » fut ajoutée à la carte d’identité ou aux titres de séjour (avec une sous-mention Sunnite, Chiite), un visa d’entrée et de sortie du territoire fut exigé pour encadrer les mouvements des musulmans, les femmes devaient être voilées en permanence, les hommes furent contraints de porter une barbe en collier. Au cœur des mesures, il y avait l’institutionnalisation des ghettos, une centaine dans toute la France, des cités décrépites aux noms ironiquement poétiques. Tous les musulmans (sauf ceux mariés à des Français pour lesquels un statut intermédiaire fut créé) devaient désormais résider dans un ghetto, y rester pour la majorité qui s’y trouvait déjà, s’y installer pour les autres. Les Roms devaient les y rejoindre. Encadrés par la police et l’armée, il y eut comme en Syrie, en Irak, des mouvements massifs de population. Quelques voix s’élevèrent contre ces exodes forcés, mais elles étaient inaudibles, le souvenir de l’attentat du 14 juillet était trop vivace.

Dans le même temps, trois programmes de lutte contre l’islam furent créés : un mouvement de laïcisation forcée pour les musulmans dits « à potentiel laïc » avec une « cure de désintoxication cultuelle », un régime alimentaire exclusivement porcin, des sessions de lavage de cerveau, notamment une inspirée du film Orange mécanique au cours de laquelle le musulman devait subir les yeux ouverts des heures de blasphème de sa religion ; un mouvement dit de REB (« retour au bled ») ; et la création en Picardie d’un camp de détention sur le modèle de Guantanamo. Les éléments les plus « problématiques » de la communauté musulmane étaient envoyés dans ce camp pour des périodes indéfinies. La sortie de l’Euro avait permis le vote d’un Patriot Act qui donnait des pouvoirs exceptionnels à la police antimusulmane. Des anciens du CIA mis en cause pour des pratiques de torture servirent de consultants.

L’extrême-droite ayant pris le pouvoir, un nouvel extrême apparut, l’extrême-extrême-droite (l’EED). Cette mouvance groupusculaire, parfois souterraine, accusait Le Pen d’être une « chochotte », une « tiédasse », une « timorée ». Elle prétendait que la présidente « n’avait pas de couilles ». On n’avait plus très envie de sortir le soir, à Paris, à dire vrai. On pouvait y croiser des gangs sortis « tabasser du bougnoule », en balancer dans la Seine comme « à la grande époque » de la guerre d’Algérie. Malgré les condamnations de rigueur, Le Pen tolérait ces mouvements pour apaiser la droite de son parti.

En septembre 2016, dans sa conférence de presse de rentrée, Marine le Pen fit une annonce fracassante. Les mouvements de populations étant arrivés à leur terme, les musulmans de France étant désormais dans l’un des cent ghettos que comptait le pays, on allait entourer les ghettos de murs, « les meilleures clôtures faisant les meilleurs voisins ». Un silence gêné s’installa dans la salle. Un ou deux journalistes tentèrent une question, affichèrent une hésitante indignation mais Le Pen eut vite fait de les « recadrer » en provoquant le rire de l’assemblée, séduite par son dynamisme, sa « pêche » et son nouveau look vestimentaire. Dans chaque ghetto, l’imam serait l’interlocuteur de l’Etat Français et au niveau national une UGMF serait créée (Union Générale des Musulmans de France), regroupant des musulmans modérés, laïcisés et mangeant du porc. Les habitants des ghettos n’auraient le droit de travailler que dans les ghettos, d’aller à l’école que dans les ghettos. Pour la plupart, avait noté Le Pen pour « relativiser », cela ne changeait en rien leur situation, ils y étaient déjà dans les ghettos, ils n’avaient pas les moyens d’obtenir un emploi hors d’eux. Au contraire, cela mettrait un cadre légal à leur statut, leur permettrait de vivre comme ils l’entendaient, de s’entretuer s’ils le souhaitaient (rires), tout en assurant la sécurité des Français. L’armée serait postée aux abords des ghettos et des checkpoints contrôleraient les entrées et sorties. Elle annonça également que les prisons seraient vidées des musulmans qu’on enverrait dans ces ghettos pour éviter que l’islam ne contamine la société à partir de l’univers carcéral.

Il y eut quelques manifestations à Paris. Des femmes non musulmanes sortirent voilées pour protester contre la ghettoïsation. On cria au scandale et les mit en prison, c’était une offense à la mémoire des 1237 victimes des attentats de juillet 2015. Le Champ de Mars avait été transformé en mémorial. On avait gardé la Tour Eiffel couchée, pour que la barbarie ne fût jamais oubliée. On disposa au-dessus d’elle une plate-forme en verre à partir de laquelle les touristes pouvaient prendre des selfies avec de longues cannes prévues à cet effet.

Un matin de janvier 2017, d’un taxi qui m’emmenait à Roissy, je vis émerger de la brume un paysage de grues clignotantes et des pans de mur en béton. Aulnay-sous-Bois me dit le chauffeur, jugeant que c’était « bien fait pour leur sale gueule ». Cela faisait cinq ans que ce chauffeur disait qu’on allait droit dans le mur, que la France était trop laxiste, personne ne l’a écouté, voilà le résultat.

La situation économique qui allait déjà mal suite à la sortie de l’Euro, avec un Franc largement dévalué, se dégrada avec ces nouvelles lois. Du jour au lendemain, le pays se sépara de tout un pan invisible de son économie. Pendant des semaines les poubelles ne furent plus collectées – je me rappelle les Champs Elysées bordées par des montagnes de détritus –, le bâtiment connut une décroissance à deux chiffres en l’absence d’ouvriers, de nombreux restaurants durent fermer, les bus roulaient de moins en moins, la ville devint insalubre. On découvrit que c’était surtout des musulmans qui la nettoyaient au point qu’un humoriste en vue nota : « on est bien contents de ne plus les avoir mais faut reconnaître qu’ils nettoyaient bien notre merde ». On prévoyait une croissance de moins 6% sur l’année. C’était le prix à payer pour la souveraineté, pour la France, pour les Français. Les puissances occidentales protestèrent timidement contre les mesures, notant qu’on pourrait éventuellement être amené à croire qu’elles pouvaient s’apparenter à une certaine forme de discrimination, mais elles comprenaient que la France dût avant tout assurer la sécurité de ses citoyens. Les pays du Golfe suspendirent leurs contrats, le Qatar se désinvestit d’un certain nombre de sociétés qui firent alors faillite. Mais aussi paradoxal que cela pût paraître, Madame Le Pen entreprit un voyage en Arabie Saoudite où elle fut bien accueillie et s’assura du maintien de plusieurs contrats. Elle revient triomphante, descendit de l’avion les bras grands ouverts – elle les ouvrait de plus en plus, un peu en toutes circonstances – et rendit hommage au régime saoudien, à sa sagesse et sa « hauteur de vue ». L’Arabie était particulièrement séduite par les théories antiféministes et homophobes de M. Zemmour. Les deux pays étaient par ailleurs membres de la ligue internationale de la défense de la peine de mort ou de l’AMLCAPD, l’Agence Mondiale pour la Lutte Contre l’Antiracisme et pour la Promotion des Discriminations.

L’année suivante fut sanglante. En mai, plusieurs ghettos se soulevèrent dans ce qu’on appela « la révolte de mai », exigeant la destruction des murs et l’abrogation des lois antimusulmanes. Les révoltés saccageaient ce qui restait du mobilier urbain pour en faire des armes, recyclaient celles des mafias de la drogue. Des tunnels souterrains furent construits où des armes étaient acheminées par des groupuscules d’extrême-gauche et des contrebandiers. Les révoltes furent réprimées dans le sang. Les hélicoptères de l’armée et les missiles air sol firent des milliers de victimes dans ces territoires denses. On affama la population en durcissant les entrées et sorties et imposant divers embargos. La communauté internationale, le conseil de sécurité des Nations Unies, jugèrent la riposte « disproportionnée » mais reconnurent à la France le droit d’assurer sa sécurité. En octobre de la même année, une nouvelle révolte fut réprimée dans le sang à Marseille, faisant plus de vingt mille morts.

Devant les difficultés économiques du pays, Le Pen décréta une loi obligeant les chômeurs à accepter n’importe quel emploi, même ceux qui étaient occupés par des musulmans sans droits. Elle réduisit le chômage en quelques mois, l’interdiction de travailler des femmes (la fameuse loi Zemmour) y contribuant. Un pourcentage important des chômeurs devait par ailleurs intégrer l’armée pour assurer la sécurité des ghettos, les populations s’y radicalisant et les révoltes s’y succédant, réprimées dans le sang, conduisant à plus de radicalisation dans un cercle vicieux tristement classique. Le service militaire fut étendu à trois ans.

Les voix contestatrices commencèrent à se multiplier, des mouvements de résistance à s’organiser. Mais ils restaient fragmentés et sans leadership, presque clandestins. Ils affirmaient que ce n’était pas cela la France, la France des droits de l’homme, de l’égalité, de la fraternité. M. Zemmour était chargé des éléments de langage contre ces mouvements « factieux », il brandissait le spectre de « l’angélisme », mettait en garde contre tout antiracisme et rappelait nerveusement les lois le punissant. Alain Badiou publia un essai intitulé Le Règne de l’abject dans lequel il soutenait que, prétextant de la menace terroriste, la France sombrait dans un régime « de l’abjection », centré sur le culte de l’égoïsme, de la haine de l’autre, de la protection sécuritaire du moi. On lui retourna son argument, l’accusant d’être abject en rappelant son passé maoïste. Patrick Modiano publia un roman sur une petite musulmane anonyme qu’il avait entraperçue dans un train au moment des mouvements forcés de population. Il fut accueilli froidement mais comme il avait reçu le Prix Nobel, on toléra son « étrange sortie ». Zemmour affirma qu’il n’avait que faire des divagations d’un écrivain « bègue et gâteux ».

Malheureusement pour lui, quelque temps après cette remarque, il ne fut plus en odeur de sainteté. Madame Le Pen forma une commission d’historiens chargés de « définir l’essence de la France ». Ils devaient redonner de l’importance à certains événements (les croisades, la monarchie absolue, l’esclavage, la colonisation, la collaboration, la guerre d’Algérie, la torture) au détriment d’autres (la révolution française, la Commune, l’engagement dreyfusard, le Front Populaire, Mai 68…). Après plusieurs mois de travaux, les historiens remirent leur rapport en grande pompe, sous le titre : « Ce qu’est la France ». Ils conclurent qu’elle était chrétienne, que la monarchie la définissait mieux que la révolution française et sa conception « abstraite » de la Nation, que c’étaient l’Empire et les colonies qui déterminaient qui nous étions et non l’immigration et l’assimilationnisme. Le maréchal Pétain fut réhabilité pour ses décisions « courageuses », on l’enterra à Verdun et on rebaptisa le métro Charles de Gaulle-Etoile, le métro Philippe Pétain-Etoile. L’antisémitisme fut dépénalisé. Le Pen père fut très ému de « pouvoir vivre cela avant sa mort ». Dans ces conditions, en tant qu’« israélite », M. Zemmour ne pouvait plus garder son poste d’idéologue en chef. Il s’exila au Danemark, « comme Céline avant lui », et obtint un poste dans le gouvernement fasciste qui y avait pris le pouvoir, en charge des « questions musulmanes ».

Pendant ce temps, nos formalités d’émigration au Canada entraient dans leur phase finale. Nous avions hâte de partir. Paris était d’une tristesse à mourir. La crise économique, le climat permanent de guerre, l’obsession antimusulmane, la régression culturelle, tout cela pesait. Et puis c’était long.

Nous quittâmes finalement le pays.

Paris. Une ville que nous avions aimée, où nos enfants avaient grandi. Dans le taxi qui nous emmenait à l’aéroport, sur l’autoroute où émergeaient par intervalles les monumentaux murs des ghettos tagués de caricatures blasphématoires – suite à un concours national qui avait été organisé un an auparavant dont le vainqueur représentait le prophète en train de se faire sodomisé par un porc –, survolés en permanence par des drones à basse altitude qui faisaient l’effet de vautours mécaniques, les images me revinrent de nos moments heureux, malheureux, de nos moments en famille, de choses bêtes, qui font le charme la vie, un pique-nique au Champ de Mars, une après-midi au Luxembourg, des virées en Vélib, des dîners entre copains, des sorties de théâtre dans la nuit printanière, la place de l’Odéon, des couchers de soleil sur les Berges de Seine – que Le Pen avait rouvertes à la circulation. Mais cette nostalgie passagère et régressive laissa vite place à un profond soulagement. A Montréal, il n’y avait pas d’étrangers, tout le monde était étranger, et personne n’y prêtait attention. Musulman ou pas, on s’en foutait. Pendant plusieurs semaines, avant que le cours normal de la vie ne reprenne le dessus, nous éprouvâmes le sentiment d’être au paradis. C’était le mois de juillet, Montréal était la plus belle ville au monde.

La popularité de Le Pen déclina. Comme l’avait justement prédit Houellebecq, Sarkozy quitta la scène politique, mais Valls reprit du poil de la bête selon l’expression consacrée. Après un court séjour en clinique en 2015, on n’entendit plus parler de Hollande. S’inspirant d’Obama sous Bush, Valls critiqua ouvertement la politique d’apartheid, le camp de Picardie où des cas de torture avaient été révélés, il osa l’appeler « une honte » pour la République. Il proposa de démanteler le camp et sans explicitement prévoir de détruire les murs, il appela de ses vœux un assouplissement des conditions d’entrée et de sortie des ghettos avant une normalisation progressive et une intégration des musulmans à la république « à l’horizon 2040 ». La proposition phare de Valls était une réintégration à l’Euro pour mettre fin à une crise endémique d’une gravité sans précédent, similaire à celle de la Grèce au début des années 2010.

Pressentant qu’elle n’allait pas être réélue, Le Pen durcit sa politique et lança un PRMB (plan de retour massif au bled). Des TGV emmenaient les musulmans à Marseille où des porte-avions les embarquaient vers des pays peu peuplés, entre autres le Soudan. Ce plan suscita un tollé. Même certains intellectuels sortirent de leur silence pour le dénoncer.

Houellebecq publia un roman sur l’hypothèse robotique dans un contexte d’essor de cette discipline qui provoquait un chômage de masse. Il prévoyait un monde gouverné par des robots bouddhistes et son héros était un ingénieur spécialiste d’intelligence artificielle et de réseaux neuronaux. Ce « héros » vivait dans une profonde misère sexuelle et morale, se nourrissait de plats cuisinés à la marque distributeur et, quand il ne regardait pas des émissions de téléréalité, développait un robot prodiguant des fellations dites intelligentes. Il programmait une fellation adaptative, où les mouvements de la langue artificielle étaient régis par des algorithmes autoapprenants qui s’accordaient à la montée de l’excitation détectée grâce à des capteurs sensoriels et olfactifs. La décision d’avaler ou non le sperme était dictée par des considérations psychologiques, selon le profil de ce qu’il appelait « le sujet ». Contrairement à Valérie ou à Myriam, le robot ne mourrait pas, ne partait pas, puisqu’il jouissait d’une garantie de dix ans renouvelable une fois, avec remplacement à l’identique et sauvegarde de l’historique des fellations dans le cloud. C’était en quelque sorte le couronnement d’une vie sexuelle. Encore une fois, Houellebecq « frappait fort ».

Valls fut élu président. Le nombre de musulmans avait considérablement baissé sous le règne de Le Pen. Lors du débat, elle avait montré un graphique dont elle était fière détaillant les raisons de cette baisse : peines de mort, PRMB, répressions des révoltes et plans de laïcisation. Dans les clips de sa campagne, elle mit en avant quelques-uns des laïcisés, dans une série intitulée : « Moi, avant, j’étais musulman. Mais ça c’était avant. » On y voyait tel ancien musulman s’ébrouant dans la boue avec un porc, tel autre se saoulant la gueule en compagnie de Français de souche le chambrant, ou telle musulmane ouvrant ses jambes devant un gynécologue salace rappelant Jean-Pierre Marielle dans Calmos de Bertrand Blier. Il y avait là une volonté humoristique manifeste visant à « dépassionner » le débat. Dans son discours de défaite, Madame Le Pen ouvrit très grand les bras, comme si elle voulait embrasser la terre entière et insista sur la nécessité de continuer son combat pour la liberté, la chrétienté et la sécurité.

Comme Obama en son temps, Valls ne tint pas ses promesses. Le camp de détention de Picardie fut maintenu, la sécurité des ghettos renforcée. Il avait peu de marge de manœuvre en réalité. A l’intérieur des ghettos, la situation pourrissait. Les populations vivaient en autarcie depuis des années, appauvries à l’extrême, radicalisées à l’extrême, au gré des embargos et des campagnes punitives, dans un état d’insécurité permanent, menacés par les criminels qu’on avait lâchés parmi eux. Cent poudrières menaçaient d’exploser à la figure du pays, Valls n’avait d’autre choix que d’en renforcer la sécurité. Il continua le plan de recrutement forcé dans l’armée pour satisfaire le besoin croissant d’hommes encerclant les ghettos. Devant la radicalisation, il était nécessaire de maintenir le camp de Picardie pour isoler les éléments les plus violents. Dans un discours mémorable, Valls compara la situation des ghettos à un cancer qu’il l’appela « le cancer français ».

A l’heure où j’écris ces lignes, dans le salon feutré de l’aéroport de Montréal, entre deux lapées de pur malt, la France est dans une impasse et risque d’y rester pendant des décennies. Mais, bonne nouvelle, on annonce enfin l’embarquement de mon vol. Il fera beau à San Francisco, dix-neuf degrés, grand soleil. A propos d’islam, ce sont justement cinq jeunes musulmans que je vais rencontrer dans la Vallée. Ils ont créé leur société après avoir quitté la France et elle est, comme disent les Américains, c’est intraduisible, awesome. Je suis invité à un dîner avec la communauté musulmane, des gens qui travaillent dans la technologie, l’art, internet, la robotique, des gens awesome. J’ai hâte. Cela fait toujours plaisir de revoir des Français.

Samba, D’Eric Toledano et Olivier Nakache

Vol de retour à Paris, AF 007. Il y a un bagage à débarquer, une heure de retard. Nouveautés cinéma, je choisis Samba.

Excellent film.

Evacuons les faiblesses : durée (fallait couper quinze minutes, pourquoi on ne leur dit pas. Philip Roth : le travail d’un écrivain est de couper, couper, couper. Des pages entières dont on est amoureux : les couper) ; effets de mise en scène : ralentis, soleil qui aveugle la caméra, plans-séquences, la totale (pourquoi on ne leur dit pas, je ne sais pas moi, de voir un Pialat ou quelque chose comme ça).

Mais à côté de ça, il y a Charlotte Gainsbourg. Elle joue dans cette comédie romantique avec la même intensité que chez Lars Von Trier. Elle est dans chaque plan d’une grâce infinie. Stylée en toutes circonstances (mention spéciale aux manteaux, j’ai reconnu le Stella McCartney, l’autre, le oversized un peu informe, pas sûr, Nicolas Ghesquière ?). Cette fille rend la dépression désirable et fashion.

J’ouvre une parenthèse : Charlotte Gainsbourg en trois films.

Premier temps, L’effrontée. Je l’ai revu récemment avec les filles. Un film étrange, bizarrement démodé, avec des effets narratifs appuyés, une atmosphère artificielle, malgré de beaux moments de mise en scène – la scène du concert – rescapés après toutes ces années. Charlotte en revanche est géniale. Treize ans et déjà l’infinie grâce de la dépression. A peu près tout dans le film est démodé sauf elle. Un morceau d’intemporalité. J’avais oublié à quel point elle boudait, à quel point – et à juste titre – elle détestait sa vie dans cette campagne caniculaire avec un père garagiste sorti d’un film des années 1930, genre Marcel Carné ou quelque chose comme ça, à quel point elle était méchante.

Trente ans plus tard, Nymphomaniac. Couronnement d’une trilogie avec Lars Von Trier, Antéchrist, Melancholia et Nymphomaniac, lui-même un diptyque. Il faut voir cela comme un méga-film, un voyage au bout de la dépression, une épopée du sexe et du carnage, pour paraphraser le clin d’œil dans Samba. Quand on y pense, ces trois films majeurs malgré leur laideur et leur lourdeur, ont un thème unique : Charlotte Gainsbourg.

Troisième temps, Samba. Après l’infanticide, l’ascétisme halluciné, les orgasmes, les mutilations, la collision des planètes, les châtiments SM, la jeune femme que nous avons laissée gisant dans une ruelle des bas-fonds de l’humanité, battue, exténuée, vidée au bout de ses expériences extrêmes, se retrouve dans une comédie romantique. La classe.

On l’aura compris. Si j’ai tellement aimé Samba c’est parce que dans la lignée de Lars Von Trier il continue de déplier l’œuvre de l’actrice. Mais Omar Sy est lui aussi excellent en sans-papier jovial et ingénu, mais néanmoins fin observateur. Le face à face avec Charlotte Gainsbourg est très réussi. Les dialogues sonnent juste et, malgré un maniérisme de téléfilm de luxe, les aspects documentaires sur la vie des sans-papiers – les intérims, les entretiens hilarants avec les bénévoles, etc. – vrai. Il y a une très belle scène où chacun porte un toast, où les regards se croisent, la drôlerie se mêle à l’émotion, voire une certaine poésie. Je n’ai pas très bien compris la fin, torchée comme on pouvait s’y attendre (il faut bien conclure…) mais peu importe. Ce n’est pas tant le scénario qui m’intéresse mais les situations et surtout ce couple de comédiens talentueux et beaux.

Vegas et New York

Je reviens de Vegas où j’étais pour une convention, ces événements vers lesquels des dizaines de milliers de personnes convergent, avec des badges autour du cou. Trois impressions.

Jeff Koons d’abord. Vegas lui est entièrement dédiée avec la reproduction à échelle un demi des icônes touristiques mondiales. Une œuvre d’art post-moderne qui a pris la forme d’une ville dans le fucking désert. J’ai entendu dire que des collectionneurs souhaitaient acheter la ville pour l’exposer dans un musée, avec ses visiteurs et tout. Mi-œuvre d’art, mi performance live. Même Dieu rend hommage à l’artiste. Les montagnes de la Sierra Nevada au fond, il les a créées en carton-pâte déchiqueté.

La tristesse ensuite. Celle des joueurs de casino fatigués, attendant hagards le dénouement de leur sort décidé par une roue, quelques cartes, un croupier au bout du rouleau.

La beauté enfin. La beauté américaine, comme le film éponyme. La plupart de ces filles au nez et aux lèvres parfaites sont des hookers. Au bar, une femme qui habite la ville travaille dans l’immobilier. Elle sirote un cocktail et remarque : c’est difficile d’habiter une ville où les femmes sont des hookers et les hommes des hommes qui recherchent des hookers. Je compatis en hochant la tête, le regard perdu. On dirait un autel d’église. Je vois, c’est un bar, posé dans le décor ultra-moderne où il a été décidé que toutes les surfaces seraient des miroirs.

New York. Central Park sous la neige inondée de soleil. Il fait moins dix degrés. Je cours jusqu’à Harlem. J’aime cette sensation, celle d’avoir relié les deux parties de la ville séparées par le parc.

Elégance particulière des new-yorkais, une certaine classe, une certaine assurance. Ou est-ce la comparaison avec Vegas ?

Sur tous les écrans, dans les restaurants, dans les cafés, dans les taxis, dans les aéroports, les images de la guerre en France défilent en boucle. La progression des combats : recherche, encerclement, assaut. Photos passeport des criminels. Comme dans Homeland.

Je marche d’un pas pressé sur la cinquième avenue. Je me dirige vers l’énorme soleil qui me fait face, parfaitement encadré par l’alignement des buildings. A dix mètres, les silhouettes sont noires à contre-jour. Mais devant moi, deux femmes marchent elles aussi d’un pas résolu, l’une est enveloppée du drapeau tricolore qui flotte au vent. Le soleil scintille dans les plis. Elles se dirigent vers une manifestation dont la sourde clameur me parvient. Elles ont mis des pancartes Je suis Charlie autour du cou.

C’est une image dont je ne me lasse pas. La voiture emprunte le Queensboro bridge. Je me retourne. La ville s’éloigne, ses lumières s’allument dans le crépuscule, signaux prémonitoires de scintillement. Le ciel est teinté de rose. Des fumées de cheminées industrielles sont figées comme des petits nuages bas aux formes étranges, coupées dans leur élan. Un bateau est immobile dans le vaste décor, son sillon donne une impression de mouvement illusoire. Cela dure quelques instants avant que la voiture ne soit happée par un échangeur et projetée dans le Queens, dans l’envers du décor.

Boyhood, de Richard Linklater

Dans Le Royaume, le livre d’Emmanuel Carrère que je suis en train de lire – j’en reparlerai sans doute – il y un épisode étonnant. C’est une période de sa vie où Carrère souffre de profonde dépression. Un matin, avant d’aller consulter son analyste, il lit dans le journal qu’un enfant est devenu paralytique, sourd, muet, aveugle, mais conscient, suite à une anesthésie qui s’est mal passée. En racontant à son analyste cette histoire d’enfant emmuré vivant, Carrère fond en larmes, pendant de longues minutes, dix, peut-être quinze. Il m’est arrivé quelque chose de similaire.

Je suis dans l’avion, vol Delta 0100 Paris-New York. Le vol dure plus de huit heures, vents contraires, idéal pour voir un film de deux heures quarante : Boyhood.

Je n’arrête pas de pleurer. Comme chez Carrère, j’ignore ce qui provoque ce torrent de larmes. Oui, j’ai toujours été sensible aux histoires qui captent le passage du temps. L’empreinte qu’il laisse en nous. Les transformations qu’il opère. Le fait que nous ne soyons pas un moi, mais des mois et sous-mois différents tout au long de notre vie, physiquement mais aussi psychiquement, avec malgré tout une sorte de fil conducteur, une sorte de thème général, des traits permanents qui traversent nos incarnations successives. Je ne sais pas ce qui m’émeut le plus, les transformations – et les pertes associées, tous les mois que nous laissons derrière nous, notre moi enfant, notre moi adolescent, notre moi de vingt ans, notre moi révolté, notre moi de gauche, notre moi rêveur… – ou la permanence de certains traits, leur révélation progressive, du fait de leur permanence, la découverte pour ainsi dire de qui nous sommes vraiment. J’ai lu Proust adolescent et je le suspecte d’avoir laissé en moi des marques profondes, des nappes dormantes d’émotions. Il est possible que ce soient ces marques-là dont des films comme Boyhood font remonter le souvenir.

Boyhood est unique par son dispositif. La presse en avait parlé mais ça date un peu, donc pour rappel le film suit le parcours d’un jeune garçon pendant douze ans. Le film a été tourné sur douze ans, à la faveur de quelques week-ends par an. On voit le même garçon grandir devant nos yeux. Il est entouré d’acteurs qui vieillissent dans la vie et dans le film. Pas besoin de maquillage, pas besoin de teindre les cheveux, pas besoin de mimer la fatigue des ans ; elle est là. Le film est un documentaire sur l’œuvre du temps sur les corps, les visages et les consciences. Mais c’est une fiction. Ce n’est pas la vraie histoire de ce garçon, c’est une pure invention. On se retrouve donc submergé par l’émotion de la fiction avec une force documentaire.

La question qui me bouleverse, et dont les réponses ou l’absence de réponses sont à l’écran, c’est la suivante. Que reste-t-il du gamin de six ans que l’on voit au début du film chez l’ado de dix-huit que l’on quitte dans un paysage sublime comme seul l’Amérique sait les déployer, douze ans plus tard, trois heures plus tard ? C’est quoi son thème général ? Quels sont les signes prémonitoires que l’on aurait pu déceler dès le début ? Où est passé le petit garçon ? Que reste-t-il de lui à part son image dans les souvenirs, ses photos dans les albums ?

Plus on grandit, moins nos transformations sont radicales. Nos mois successifs se ressemblent, avant le déclin où une nouvelle accélération s’opère. Linklater s’est concentré sur une période de la vie où un garçon change le plus. Les personnes qui l’entourent changent aussi. Toutes ses transformations s’opèrent de front, à différentes vitesses, dans une suite désordonnée de jalons qui interfèrent, ponctués d’événements petits et grands, dont on  ne suspectait pas l’importance quand ils étaient petits, dont certains se révèleront a postériori essentiels, comme la première photo de Mason qui aurait pu rester une simple photo dans un grenier, qui se révèlera la première d’une série. Notre être se façonne au gré de tous ces événements dont les traces s’accumulent : les déménagements, les amis que l’on voit s’éloigner dans la vitre de la voiture et qu’on ne reverra plus.

Bouleversant aussi l’opposition entre le monde des adultes et celui des enfants et des ados. L’opposition de leurs amours. La poésie des premières amours. Les troubles des premiers baisers. La communion devant la beauté du monde. Pas question de pavillon de banlieue, pas question de mini-van, pas question de factures à payer, de travaux de plomberie. Non, les amours de l’adolescence c’est des discussions sur le sens de vie, c’est l’expression de notre confusion philosophique – beaucoup de questions, peu de réponses –, c’est des petits matins de nuits de fête, des walk and talk dans les rues de l’aube avant de se mettre côte à côte pour contempler le lever du soleil. Mason junior est décidé, il veut devenir photographe. Il veut consacrer sa vie à l’art. Mason senior a voulu être musicien. Pendant un certain temps. Après, il a pris des cours d’actuariat pour travailler dans l’assurance. Il a acheté un mini-van. Ce qu’on voit de Mason senior est-il l’avenir de Mason junior ?

Peu importe. Car ce qui compte ce n’est pas l’avenir. Ce sont les moments. Pas les moments qu’il faut saisir, les moments qui se saisissent de nous et nous procurent un sentiment éphémère d’éternité.

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard

Je l’ai finalement vu au cinéma Accattone où il doit passer une fois par semaine, le jeudi à 19 heures. C’est un film qu’on ne peut voir qu’au cinéma je suppose, en raison de sa 3D artisanale. On perdrait beaucoup à le voir en 2D.

Le dispositif est simple, fait de quatre ou cinq flux d’images qui s’entrelacent au gré de variations chromatiques et climatiques. C’est la matrice autour de laquelle le cinéaste expérimente tous les possibles du langage cinématographique comme un gamin qui vient de le découvrir.

Le premier flux que je citerais, le plus beau, est celui du chien Roxy qui s’ébroue au bord du lac. La 3D permet des profondeurs de champ impressionnantes, le lac ou la rivière vont jusqu’à l’infini. La caméra se situe à ras le sol, à hauteur de l’animal, et rampe parmi les feuillages et les broussailles. Les plans de l’eau, des troncs d’arbres, des rochers sont magnifiques. Les trouvailles autour de la lumière, naturelle ou travaillée à la vidéo, sidérantes. Il y a notamment ces images où les couleurs primaires saturées recouvrent tout, par plaques, procédé que Godard utilise depuis Eloge de l’amour, étant en cela précurseur malgré lui des filtres Instagram. Son approche est picturale et la référence aux compositions de Nicolas de Staël, avec ses vastes champs de couleurs, offre une clé d’appréciation de cette esthétique. Godard filme le chien avec tendresse, une tendresse peut-être nouvelle chez lui que l’on retrouvait déjà dans la deuxième partie de Film Socialisme.

Le deuxième flux d’images est celles de routes à travers le pare-brise d’une voiture par pluie battante ou sous la neige. Les couleurs du paysage s’étalent dans des formations accidentelles, filtrées par l’eau du pare-brise ou des cristaux de glace, en perpétuel changement, les essuie-glaces créant à chaque battement une nouvelle composition éphémère. C’est très beau.

Viennent ensuite – pas chronologiquement, tout cela s’entrelace musicalement – les plans d’intérieur d’un couple qui, comme d’habitude chez Godard, débite des inepties à poil, probablement des citations de livres, avec en arrière-plan des images de films en noir et blanc (Mamoulian, Henry King…). En termes picturaux, je pense ici à des scènes d’intérieur, des natures mortes et des nus (de beaux plans de pubis en particulier). Il y a chez lui un amour immodéré de la peinture. Il est capable de filmer un vase de fleurs fanées et en faire une chose sublime. Il a une maîtrise sans pareille de la lumière. La lumière du jour pénètre timidement dans sa maison (il filme tout cela chez lui), des luminaires blanchâtres créent des atmosphères inquiétantes, découpent des silhouettes noires, la télévision rayonne. Sur la base du dispositif on ne peut plus classique dans le cinéma français du « couple dans une chambre », Godard s’amuse à créer des plans qui provoquent autant de « wow » dans l’esprit du spectateur – pour peu qu’il soit disposé comme moi à ce type d’admiration. La 3D l’y aide. Paradoxalement, ses possibilités semblent démultipliées par la simplicité du procédé (pas de dinosaure, pas de monstre marin : un couple). Il y a par exemple un plan où il est enlacé sous la douche au deuxième plan de la 3D tandis que le cadre d’un miroir occupe le premier, de biais. Il y a cet autre où ils fourrent la couette dans une housse orange. Les mouvements anarchiques de la soie, comme une toile de peinture affolée, sont à eux seuls une œuvre d’art mouvante. C’est ce contraste que je trouve génial entre la  banalité de la situation – un couple qui fourre une couette dans une housse – et ce qu’il est possible d’en faire artistiquement, désolé de rabâcher le mot : picturalement. Et comme cela, il y a vingt, cinquante inventions visuelles, dont ce plan mémorable d’un coucher de soleil dans la fenêtre. Ne sous-estimons pas le génie capable de filmer en 2014 un coucher de soleil face auquel on reste bouche bée. Comme toutes ces inventions ne viennent pas émailler un récit, elles acquièrent un éclat esthétique singulier, elles ne sont pas accessoires. Je m’explique.

Prenons Winter Sleep, archétype du film d’auteur académique, maîtrisé de bout en bout, sur-écrit, lu, relu et corrigé (on imagine soixante versions de scénario, chaque mot soupesé, des scénaristes qui se cassent la tête pour trouver le ton juste). Il y a un plan au cimetière où le personnage principal est assis, pensif, au milieu des stèles. C’est beau. Mais c’est décoratif. Cela décore un récit, cela est censé symboliser les affres psychologiques du personnage. C’est tellement théâtral, tellement chargé de symboles externes que la beauté intrinsèque du plan de cinéma passe inaperçu. Un récit, une intrigue, forcément sans grand intérêt, prennent le dessus. Chez Godard, son plan de la couette est dénué de toute intention autre qu’esthétique, c’est ce qui en fait la force.

Autour de ces flux, d’autres images se greffent. Depuis au moins Sauve qui peut (la période de son œuvre qui m’intéresse le plus), Godard filme des ciels. Il a beau être misanthrope, il a beau être bizarre, il a beau dire des conneries, il est encore capable de s’émouvoir devant cette chose merveilleuse : un ciel. Je me rappelle ceux de Passion, un de mes films préférés, essentiel à mon sens pour comprendre Godard et son rapport à la peinture. Je ne sais pas comment il fait pour trouver ces compositions célestes particulières, on dirait qu’il les commande. Il a aussi cette lubie (nouvelle ?) de filmer l’humanité dans des plans de foules. Pour un artiste ascétique, il y a une certaine curiosité à observer les mouvements étranges de ces gens qui visitent des villes par grappes. Pas besoin de chercher loin, j’ai l’impression que Godard les a tout simplement devant les yeux là où il habite, il retranscrit.

Sur ces flux d’images entrelacés, se superposent deux choses. Une bande son magnifique (Beethoven, Tchaïkovski…) et magnifiquement découpée (il coupe très vite, créant une sorte de manque, de soif de musique) et un corpus de citations disloquées et insignifiantes (à se demander comment la littérature a pu produire autant de conneries). On pourrait théoriser sur l’ « adieu » au langage, et la preuve de l’ineptie de ce langage même dans ses formes les plus nobles, on pourrait miser sur la supériorité de l’image et de la musique sur les mots, car si les plans et la bande-son provoquent des « wow », aucune des citations ne le fait (ou c’est peut-être moi qui suis plus sensible aux unes qu’aux autres), on pourrait, mais je ne sais pas si tout cela est chargé d’autant d’intentions. Godard, comme un Sollers en littérature, aime surcharger ces films de citations, c’est ainsi. C’est la partie que j’aime le moins, j’ai envie d’admirer les inventions visuelles et les synchronisations musicales. C’est pour cela sans doute que je préfère la partie du chien. Au moins lui, il admire en silence la beauté du monde.

Meilleurs films 2014

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard

Boyhood, de Richard Linklater

Une nouvelle amie, de François Ozon

Under the skin, de Jonathan Glazer

Saint Laurent, de Bertrand Bonello

Le conte de la princesse Kaguya, d’Isao Takahata

Sunhi, de Sang-Soo Hong

White Bird, de Gregg Araki

The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson

Le vent se lève, de Hayao Miyazaki

Interstellar, de Christopher Nolan

Samba, d’Eric Toledano et Olivier Nakache