Invité par la professeure de ma fille, j’ai assisté avec elle, dans une église réformée d’Auteuil, à un concert dédié aux Stabat Mater de Vivaldi et de Pergolesi, donné par un ensemble formé de deux voix, un soprano et un contre-ténor, un quatuor à cordes et le clavecin. La musique baroque (1732, vers la fin de la période) vous emmène au paradis, mêlant, dans une indicible extase, la souffrance d’une mère et l’élévation de l’âme de son fils au ciel.
Ce concert fut l’occasion d’une rencontre étrange. A notre arrivée, le hall d’entrée est déjà plein de monde, des enfants – les élèves, comme ma fille, des musiciens – et des personnes âgées. Parmi eux, on ne manque de relever une présence insolite, celle d’une sorte de géant, en Crocs, un pied nu, l’autre dans une chaussette sale, dans des vêtements de clochard. Nous prenons place dans l’église et le hasard fait que le géant s’assied près de nous. Il sent mauvais, l’alcool sans doute, la rue peut-être.
Le concert est divisé en trois parties. Dans la première, le soprano chante un motet de Vivaldi, dans la deuxième le contre-ténor chante le Stabat Mater de Vivaldi avant que les deux ne se retrouvent pour celui de Pergolesi. A la fin de la deuxième partie, au moment de la pause, alors que le maître de cérémonie collecte la « participation volontaire » des spectateurs, ma fille remarque que le contre-ténor a une voix de femme. « C’est un castrat », dit mon voisin dans un large sourire qui révèle l’absence de dents ou plutôt la présence d’une seule d’entre elles. Il explique que c’est une voix très rare, très prisée dans la musique baroque – elle ne sera plus utilisée dans la musique romantique, m’apprend-il. Tellement rare qu’elle est le plus fréquemment remplacée par un soprano. Les sopranos, les ténors, on en trouve plein, dit-il, avec un geste de dédain, pas les castrats, enfin les contre-ténors. Une dame du premier rang se retourne et lui demande s’il a vu un film intitulé Farinelli. Il dit oui, exactement, c’était un castrat, c’est ça. Il répète qu’on les retrouve dans la musique baroque, Haendel, Monteverdi, Purcell. Des gens comme ça. Pas Mozart. Pas vraiment la musique classique, et pas la musique romantique. Rameau ? demande la dame du premier rang. Oui, Rameau, dit-il, un peu, pas trop, pas trop Rameau. Je lui fais remarquer que le soprano est très bien. J’ai suis bouleversé par son émotion, la déformation impressionnante de ses traits, comme si elle assistait à un miracle, son visage devenant en soi un spectacle. Le géant dit oui, bien sûr, elle est connue, elle est « pas bête » hein. Il la suit depuis pas mal de temps et a assisté à plusieurs de ses concerts. Elle a même chanté Bach. Vous êtes passionné de musique baroque, je note. Il sourit. Oui, il s’est rendu sur la tombe de Bach… Haendel aussi, il est allé sur la tombe d’Haendel. Et le tombeau de Rameau est à Saint Eustache… Eh oui, il y a une plaque à son nom, il faut le savoir. Les musiciens reviennent sur scène. Ils accordent leurs instruments, se lancent des regards complices. Mon voisin m’explique que c’est le diapason en la. Il m’invite à regarder les instruments, ils sont d’époque, voyez, la forme particulière des archets. Ma fille me dit : « il t’a donné un cours ? » Pour lui apprendre moi-même quelque chose, je lui demande s’il a vu le film Le pont des arts. La musique baroque et Monteverdi en particulier jouent un rôle important dans ce petit bijou inconnu du grand public. Ah oui, il en a entendu parler, si, si, mais n’a pas vu, il va essayer d’en trouver une copie.
Le Stabat Mater de Pergolesi, composé à l’âge de vingt-six ans, peu avant sa mort, est un ravissement, une musique de paradis qui convertirait le plus fervent athée au christianisme. Tristesse, douce lamentation – très douce et qui s’élève des profondeurs de l’être –, joie ébahie. A la fin de l’Amen, les applaudissements retentissent dans la salle. Mon voisin hurle bravo, d’une voix tonitruante qui étonne ma fille, laquelle me lance des regards interrogateurs genre qu’est-ce qu’il a lui. Entre deux bravos, il me souffle que Bach a composé un Stabat Mater directement inspiré de Pergolesi. C’est le même mais c’est Bach, dit-il. Je dis d’accord.
Nous nous dirigeons vers les artistes pour saluer la professeure de ma fille, cependant que le clochard me suit. Il me demande si j’aime la musique baroque, je dis ben… oui, il me recommande d’assister aux muses galantes, cela a lieu tous les mois aux Billettes et au temple du Port Royal, il me dit attendez, sort un petit papier et écrit Billettes, Temple du Port Royal, et puis Oratoire du Louvre, et le Foyer de l’Ame. Il me tend le papier sur le verso duquel il est écrit « Mercredi, Nuages épars dans le ciel ».
Nous sortons. Prenons l’air dans les rues désertes d’Auteuil. Ma fille me montre le ciel. Les nuages ont emprunté une coloration rose dont le contraste avec le fond bleu, que le crépuscule assombrit à vue d’œil, est beau ; comme si la musique les avait colorés. Elle me demande s’il n’était pas un peu bizarre ce monsieur passionné de musique baroque, édenté et qui sent mauvais. Je dis que l’habit ne fait pas le moine (et lui explique cette expression) et que toute passion a besoin d’être communiquée. Je pense ensuite à ces personnages de la Bible à l’identité mystérieuse, qui apparaissent et disparaissent, comme les pèlerins d’Emmaüs, sans qu’on ne sache vraiment qui ils sont.