Avant et après l’explosion – Chronique d’un noël ordinaire à Beyrouth

Jour 1

Arrivée le 24. A la sortie de l’aéroport, il y a l’ambiance fiévreuse habituelle… Le concert de klaxons… Les taxis harcèlent les voyageurs ; les gendarmes hurlent ; les voitures sont mal garées ; leurs propriétaires accueillent des parents de l’étranger au gré de longues effusions ; les bagages sont chargés ; les gendarmes continuent de siffler et de hurler, on leur prête une vague attention ; les taxis continuent de harceler les nouveaux arrivants ; qui continuent de verser des larmes de retrouvailles…

 

Jour 2

Jogging matinal sur la corniche entre l’hôtel Phenicia et le Coral Beach. La température est de vingt degrés, idéale. Les montagnes enneigées font parvenir une légère brise caressante. Le soir, dîner au Petit Gris, convivial, généreux (collection impressionnante de digestifs…) et délicieux (les tartares de poisson, pêche du jour).

 

Jour 3

Nous retrouvons des amis dans le vieux souk luxueusement rénové du centre-ville pour un play date avec les enfants. Il y a un marché de noël, comme un petit parc d’attractions, un grand sapin. Nous buvons un café sur la place, près d’un nouveau multiplex de cinémas. Il y a du monde… Nous en sommes vaguement étonnés… Au regard de la situation… Les attentats, l’instabilité latente, les répercussions locales de la guerre en Syrie, la morosité économique, la défection des touristes, le boycott des Arabes, tout ça… Les enfants jouent à chat, un agent de sécurité promène un chien… Il renifle les recoins de la place à la recherche d’explosifs – une série d’attentats et d’explosions a récemment frappé le pays…

 

Dîner chez Liza, le restaurant libanais parisien qui vient d’ouvrir à Beyrouth dans une ancienne maison magnifiquement rénovée. L’endroit est immense, plein à craquer. Une sorte de haute société beyrouthine semble s’y être donné rendez-vous… Les femmes sont pour la plupart refaites… Les hommes se connaissent tous… Dégustation de ceviches, de calamars à la coriandre, d’une fatté d’aubergines stylée… Le vin blanc de la Békaa procure l’ivresse de l’insouciance, voire une certaine euphorie.

 

Je donne rendez-vous au chauffeur de taxi le lendemain à 10 heures pour aller courir à Raouché. Ils annoncent du grand beau temps, ce sera la plus belle journée de notre séjour.

 

Jour 4

Le taxi appelle. Il recommande d’oublier le jogging, hésite – ne veut pas m’alarmer tout en m’invitant à le questionner – c’est que… une voiture piégée vient d’exploser près du Phenicia, on n’en sait pas plus, mais c’est une grosse explosion. Je vérifie l’information sur internet. Colonne de fumée noire dans le ciel de la capitale… La localisation se précise… A mi-chemin entre Starco et l’hôtel Monroe… Non loin du Four Seasons… Il y aurait plusieurs morts… Un homme politique aurait été tué… Il semble avoir été la cible de l’attentat… Les télés dépêchent leurs équipes sur les lieux du drame… Des voitures brûlent… Des corps calcinés agonisent en direct… Le caméraman les filme sans perdre son calme, avec des effets de mise en scène… Les hommes politiques de tous bords se relaient pour commenter l’attentat… Afficher leur habituelle indignation… Soutenir que c’est l’attentat de trop… Cinq morts… Des dizaines de blessés…

Je dois courir. Le bleu du ciel est profond, la lumière belle, je ne peux pas laisser passer… Je demande au taxi de me conduire à Broumanna dans le Mont-Liban, un havre de paix en toutes circonstances où, enfants déjà, nous fuyions la guerre civile. La voiture emprunte les lacets à flanc de montagne, traverse les pinèdes et les villages… Il me dépose près du restaurant Mounir… Je cours jusqu’à la American High School… Des enfants jouent dans le parc… L’eau de la piscine désuète est verte et stagnante… Les terrains de basket déserts… La paix de l’arrière-saison… D’un lieu sûr… A trente minutes de Beyrouth, j’ai l’impression d’avoir fui, d’être ailleurs, dans un territoire oublié… De temps en temps, un hélicoptère de l’armée bourdonne dans le ciel, se dirige nerveusement vers le lieu du drame… Je m’engage dans la route qui mène à Baabdate… Admire le paysage des montagnes dont la clarté du ciel n’a pas complètement ôté l’irréalité éthérée… J’emprunte la route de Mar Chaya, monastère solitaire au sommet d’une colline surplombant des terrasses et un vignoble érigé sur un piédestal naturel… Peu de voitures passent par là… Le silence… Seuls des coups de marteaux paresseux parviennent d’un quelconque chantier, au loin… Par intervalles, mon appli iPhone m’indique le nombre de kilomètres parcourus d’une voix robotique qui emplit la quiétude de la vallée… Je passe devant le Printania, hôtel désuet continuant d’afficher ses cinq étoiles dans le firmament du temps suspendu… Puis devant l’église Saint Vincent de Paul, puis devant un orphelinat aux hauts murs datant du début du siècle dernier…

 

Le chauffeur de taxi m’attend en profitant des rayons du soleil. On en sait plus au sujet de l’attentat ? Non, il a éteint la radio…

 

Vers 18 heures, le Balthus appelle… C’est pour confirmer la réservation de ce soir… Si, ils sont bien ouverts, leurs vitres ont volé en éclats certes, l’explosion a eu lieu à quelques centaines de mètres de chez eux certes, mais tout est en ordre maintenant… Nous annulons… L’odeur de la mort, les images des corps agonisant devant les caméras de télévision, tout cela date de ce matin. Le cœur n’y est pas… Nous échangeons des SMS « dîner chez Balthus annulé »… L’un de nous propose de se retrouver chez lui. Premier SMS, “we are in, we need to keep walking”. Quelques minutes plus tard, “we are in as well”.  Tout le monde est “in”… La vie continue.

 

Nous commentons le drame du jour en sirotant l’apéro… La personne assassinée était quelqu’un de bien, ce qu’on appelle ici un modéré, une sorte d’espèce rare, d’anomalie… Les images à la télévision étaient choquantes… Trop grande liberté de la presse… Nous décidons de changer de sujet… Parlons des vacances, des enfants, des amis, des restaurants, des pays où chacun vit… De la vie qui continue.

 

Après le dîner, nous allons au Standard Radio, la nouvelle boîte de nuit au dernier étage d’un ancien immeuble de Gemmayze, à quelques encablures du centre-ville. On m’a confié un mot de passe pour entrer. Par intervalles, une lumière blanche surprend les danseurs dans une sorte d’instantané photographique ; nous sortons sur la terrasse ; l’air est doux ; la tour du Four Seasons brille dans la nuit ; des lumières rouges clignotent à son sommet ; les danseurs se prennent en photos…

Jour 5

Après la messe, un long cortège de voitures se dirige vers le lieu de la fête, un hangar abandonné près du « marché du dimanche » – là où tous les dimanches, se tient un immense marché où on peut acheter des vêtements, des meubles, des pièces détachées de voiture, des oiseaux en cage, des tapis persans et des produits électroniques. Les murs du hangar sont recouverts de fresques éclairées par les réverbères dans la lumière desquels tombe une pluie dorée. Le hangar a été transformé en un décor de fête baroque. Sur de longues tables, des chandeliers dispensent une lumière frêle qui rampe sur les murs en béton brut. Au centre, une grande piste de danse a été aménagée au-dessus de laquelle une trapéziste effectue son numéro comme Solveig Dommartin dans Les ailes du désir de Wim Wenders – plus tard, de là-haut, elle versera le champagne aux invités. Nous dansons jusque tard dans la nuit. La vie continue.

 

Jour 6

Non loin du brunch, dans le mausolée de l’ancien premier ministre Hariri, près de la mosquée bleue, a lieu l’enterrement de l’homme politique assassiné. Il a été promu au rang de martyr de la nation. Toute la république, les membres des clergés divers et variés sont réunis, prononcent d’interminables discours. Ils en appellent à la raison, la justice, à une vengeance larvée. Il faut mettre fin à cette série d’attentats, s’unir contre l’ennemi – concept indéfini d’ennemi, variable en fonction du camp, comme les monstres des films d’horreur, invisibles mais dont la présence tapie n’en est que plus menaçante. On affirme que c’est l’attentat de trop… Que ça ne peut plus continuer comme ça…

 

C’est un jour d’orage. Le ciel, noir, strié d’éclairs, est impressionnant. La mer a quelque chose d’inquiétant. Le convoi des limousines des hommes politiques quitte le mausolée. Les mariés se rendent à l’aéroport pour leur voyage de noces. On entend les sirènes des motards s’éloigner à dans le bruit du tonnerre. Le martyr a été enterré.

 

Une semaine plus tard

 

Je me connecte sur lemonde.fr pour poster cet article et lis : « Beyrouth : un attentat dans un bastion du Hezbollah fait plusieurs morts. Le Liban déstabilisé. »

 

La vie continue.

A Touch of sin, de Jia Zhangke

Jia dresse dans Touch of sin un portrait glaçant de la Chine contemporaine, avec ses personnages d’humiliés et de tortionnaires, ses paysages indéfinis en permanent chantier, ses constructions architecturales démesurées et fantomatiques, l’argent qui ronge les structures sociales et les traditions, et la grande tristesse qui émane de tout cela. Il le fait à travers une structure en quatre histoires qui, selon le procédé du Fantôme de la liberté de Buñuel, se passent le relais, un des personnages se déplaçant d’une histoire à la suivante, comme un messager. En évitant de faire converger ces histoires tout en donnant à l’ensemble une unité de structure suggérée par de lointains échos, une communauté des destins et la fluidité avec laquelle le récit glisse de l’un à l’autre, Jia évite à la fois les écueils des films à sketchs et ceux des récits choraux.

Mais c’est surtout la beauté plastique de l’œuvre qui m’a sidéré. Le cinéaste a cette façon unique d’abord de trouver ensuite de filmer des lieux. Chaque plan est un tableau d’une beauté évanescente d’autant plus troublante que la réalité filmée est d’une laideur effroyable. Le sens pictural de la composition allié à la brièveté des plans qu’il a composés ou dont il a surpris la composition accidentelle crée des plans magnifiques : champ agricole surveillé par une mégalopole ; camion de tomates renversé, tache rouge sang dans le paysage aride ; pont dessinant une ligne sans fin dans le gris du ciel ; barre d’immeubles constellée de linge, etc. A cela il faut ajouter quelques moments de grâce comme les plans du beau jeune homme de la dernière histoire avant son suicide symbolique, comme si tout ce qui était délicat et gracieux était amené à disparaître. Une scène en particulier est saisissante de beauté, celle dans laquelle, après avoir tué à coups de couteaux le client d’un salon de massage qui la battait avec des billets de banque, une femme erre dans des chemins étranges, au milieu de la montagne, croise un singe, des vaches (superbe plan d’une vache, de nuit) avant d’engager sa silhouette dans un tunnel bordé de roches argentées froissées.

La mise en scène distille un étrange sentiment de sérénité, même dans les scènes les plus violentes, même dans les irruptions de rage au sein du cadre impassible. Je pense à ce plan superbe où l’on voit le personnage de la première histoire assis à l’arrière de la Maserati de l’homme d’affaires corrompu dont il vient d’exploser la cervelle, éclaboussé de son sang, dans une lumière dorée reflétée par les banquettes jaunes de la voiture. Les animaux portent, comme dans le Fantôme de la liberté, un regard hébété sur la sauvagerie humaine dans des séquences oniriques où un cheval prend l’autoroute, des vaches apparaissent au milieu de la nuit et des serpents se faufilent sous les pieds des femmes.

Je trouve troublant le contraste entre le portrait d’un pays rustre, âpre, sauvage, des hommes et des femmes durs, parfois bestiaux, et l’élégance, l’art de la mise en scène de celui qui, issu de ce peuple, en dresse l’éblouissant portrait.

La jalousie, de Philippe Garrel

Rares sont les cinéastes qui, encore de nos jours, inventent un langage qui leur est propre, reconnaissable entre tous, n’imitant rien qui existe. Garrel en est un. C’est d’autant plus admirable qu’il le fait sur un mode mineur, avec une élégance et une simplicité que je qualifierais de musicales ; elles me font penser à une lointaine sonate. Je ne m’attarderai pas sur l’histoire, le scénario et le thème de la jalousie. Tout cela n’a pas grand intérêt, il ne faut pas s’attendre à un film psychologique sur les affres de l’amour et de la jalousie. Les personnages n’ont aucune épaisseur et se confondent avec leurs acteurs, Louis Garrel est Louis Garrel, Anna Mougalis est Anna Mougalis, on ne croit pas une seconde à leur histoire d’amour théorique, d’une étrange chasteté, ni à la souffrance de jeune Werther de ce cher Louis. Les grands moments de la relation, la rencontre, la rupture, la tentative de suicide sont traités de manière nonchalante, voire humoristique ou accidentellement humoristique, en tout cas d’une attachante naïveté. La beauté du film est ailleurs.

Elle est dans celle renversante des plans et de leur noir et blanc magnifique. Garrel est photographe. Que ce soit un plan d’Anna Mougalis, toute de noir vêtue, étendue sur un lit blanc, ou de Louis Garrel devant un long mur dont le grain irrégulier capte toutes les nuances d’ombres qui existent sur terre : on aimerait se saisir de cette beauté et l’emprisonner à jamais en soi. Il filme l’hiver, la sensation même de froid. Il filme l’enfance, la relation entre un père et sa fille avec une grâce ineffable et, avec cette même grâce, la vieillesse dans une étrange scène où Anna Mougalis lave les pieds d’un vieillard. S’il fallait assigner un thème à ce film, ce serait celui des filiations, Garrel racontant une histoire arrivée à son père, joué ici par son fils, dont la sœur est sa fille. Il y a aussi la grâce des moments anodins comme cette dernière séquence, ma préférée, une des plus belles qu’il m’ait été donné à voir au cinéma, où Louis, sa sœur et sa fille mangent silencieusement des cacahuètes dans un parc hivernal. C’est ça le cinéma. Dans un film intitulé La Jalousie, la plus belle séquence sera celle où on mange des cacahuètes dans un parc. Seul cet art est capable de véhiculer la force de la fragilité d’un tel instant, d’éterniser sa fugacité.

A la marge, il est intéressant de comparer ce film à La vie d’Adèle de Kéchiche. Tout les oppose. L’un est dans la dilatation des temps, l’autre dans l’ellipse ; l’un est dans l’explicite, l’autre dans le suggéré ; l’un est dans la voracité, l’autre dans la retenue ; l’un est dans la prolifération  de plans, l’autre dans leur composition picturale ; l’un est dans la profusion, le trop-plein – de couleurs, d’affects, de sentiments, de sexe –, l’autre dans l’économie, la sécheresse hivernale, une chasteté monacale. Je ne sais pas à quoi rime cette comparaison et pourquoi je la fais mais elle m’a interpelée en voyant le film.

Hamlet à la Comédie Française (et aux chiottes)

Il faut, lorsqu’on se confronte un monument comme Hamlet, innover. Par conséquent, je ne vais pas critiquer la mise en scène de Dan Jemmett en raison de son choix radical de vulgarité, du fourre-tout farcesque, pop et jubilatoire, en totale contradiction avec la belle et poétique traduction d’Yves Bonnefoy, qu’il nous donne à voir. Pour cela, il suffit de lire la presse qui dézingue unanimement le travail du metteur en scène. Pour ma part, je m’en réjouis.

Dan Jemmett a transposé l’action dans un club-house. Un bar, un jeu de fléchettes, un juke-box, des toilettes et un urinoir tiennent lieu de décor dans les années soixante-dix. Cela confère à la pièce une esthétique vintage vaguement fassbinderienne et convoque une imagerie cinéphilique en adéquation avec les thèmes de la pièce : relations incestueuses, folie, pourriture et vulgarité. Le choix est arbitraire et uniquement dicté par le souci de choquer – pas de message métaphysique sous-jacent, juste une bande de cons qui s’étripent trois heures durant, avant de tous crever, autant dire une métaphore de l’humain. L’ambiance étouffante accentue le sentiment de surplace car à vrai dire il ne se passe pas grand-chose dans Hamlet et chacun sait que sous prétexte de folie, celui-ci n’agit pas. Il souhaite ardemment agir, ça oui, se venger de son oncle Claudius et de sa mère Gertrude qui a épousé ce dernier juste après qu’il a assassiné son père dont le spectre lui rend visite, mais il ne conçoit aucun plan de vengeance et se réfugie dans la folie (ou peut-être est-il fou, éternel débat), il retombe en enfance pour en quelque sorte justifier son impuissance. Jemmett transpose la pièce dans un registre de cabaret, plus tragi-comique que tragique, plus farcesque que noir, plus parodique qu’énigmatique. A cet égard, la séquence de la pièce dans la pièce est très réussie. Véritable happening, elle est déjantée et drôle.

En Hamlet, Denis Podalydès fait du Denis Podalydès, il ne faut pas lui être allergique et, si on l’aime bien, on trouvera qu’il excelle dans son jeu à la Louis de Funès et sa diction rapide qui massacre sans pitié la tirade d’être ou n’être pas. Avant d’être Hamlet, c’est Podalydès, ce qui peut se concevoir, le comédien étant plus célèbre que son personnage auquel il enlève toute énigme et toute folie autre que caricaturale. Scorcésien en diable, Hervé Pierre en Claudius est extraordinaire de vulgarité crasse. Clotilde de Bayser campe une Gertrude hystérique rappelant Claude Gensac. Le traitement d’Ophélie en débile paumée, genre personnage de téléréalité shooté, est hilarant et sa fin tragique dans les toilettes à se tordre de rire.

Dommage toutefois qu’on n’ait pas le sentiment de tragique éprouvé, de manière plus poignante, dans des séries télévisées shakespeariennes comme Breaking Bad. J’aurais voulu une mise en scène plus noire, plus frères Coen que Fassbinder, plus bar glauque US que cabaret londonien, plus humour noir que farce, dans un décor de brumes, d’obscurités, de néons, de désolation désertique et gelée, par exemple dans le Nevada, quelque chose dans ce genre. Mieux, un scénario à la Tarantino, oui parfaitement, puisque les personnages sont aussi bavards qu’incapables d’agir. Hamlet est une pièce à monter à Avignon, à la Carrière de Boulbon. Je n’ai pas vu celle de Chéreau, j’étais né mais trop jeune, ni celle, et je le regrette, d’Ostermeier car les photos sont très belles (exactement l’ambiance que je recherche) et j’ai adoré l’Ennemi du peuple. La mise en scène de Jemmett souffre de l’exiguïté de la Comédie-Française, accentuée par le décor unique et étouffant même si elle tourne cela à son avantage pour provoquer la nausée. D’habitude, les metteurs en scène se hissent au niveau du texte et s’emportent dans des thématiques ronflantes. Le génie de Jemmett est d’abaisser la pièce au niveau de la vulgarité et de la laideur de notre temps, puisqu’elle doit être un miroir de son temps. C’est comme s’il nous disait que la vulgarité (télé, pop, foot, shoot, sexe, pisse, etc.) érodait tout, même les monuments littéraires que l’on fout littéralement, et de manière jouissive, aux chiottes. Ou, inversement, que la pire trivialité était susceptible de générer du tragique.

Gravity

Les Américains sont maîtres dans l’art de réaliser des films commerciaux qui au-delà du divertissement sont capables de vous bouleverser. Sur le papier, Gravity est un film de survie on ne peut plus classique, avec une issue attendue et malgré tout un vrai suspense. Même à ce premier niveau de lecture, il est extrêmement plaisant à voir. Mais l’on ne peut s’empêcher d’y déceler des décalages subtils qui en font bien plus qu’un divertissement. Quand on regarde bien, les partis pris de mise en scène et de scénario sont subtilement subversifs, voire radicaux. Ainsi, pour la majeure partie du film, sommes-nous en présence d’un seul personnage, perdu dans l’espace, déconnecté de Houston et de toute attache terrestre. La trame classique d’un film de survie en trois moments – par exemple Seul au monde – aurait été la suivante : mise en contexte et présentation des personnages (tout l’équipage de la station spatiale), suivies de l’accident pour une bonne partie au milieu du film, puis la survie et le dénouement. Dans Gravity, l’accident survient littéralement dans le premier plan, au cours duquel nous surprenons trois astronautes au beau milieu d’une opération d’entretien. Toute la partie d’exposition est reléguée hors du récit. Ce premier plan est un plan-séquence virtuose de quinze minutes au bout duquel, déjà, l’un des trois périt. Des autres membres de l’équipage, nous ne verrons que les visages frigorifiés de cadavres suspendus dans le vide. Le film est ainsi d’une pureté scénaristique (unité de temps, de lieu, d’action, de personnage) racinienne. Ni flash-back, ni corps étrangers, ni retour sur terre, rien ne vient polluer cette unicité. Si, en réalité, un élément. Un souvenir douloureux du passé, la mort, évoquée tôt dans le film, de la fille de Ryan, l’astronaute campée (superbement) par Sandra Bullock. Alors que sa mère survivra à une série interminable d’épreuves, la fille est morte en jouant chat dans la cour de récré. La mise en correspondance de la survie spectaculaire de la mère avec la mort stupide de la fille souligne de manière déchirante l’absurdité de celle-ci et la douleur qu’elle provoque. Vu la pureté du film, le peu qu’on sache par ailleurs du personnage de Ryan, l’on peut se demander à juste titre pourquoi introduire dans une fiction qui se tient parfaitement en elle-même cette histoire de fille morte. On peut se dire que non seulement ce traumatisme n’apporte rien mais qu’il peut en plus donner l’impression d’un pathos facile, d’un artifice de scénario destiné à tirer des larmes au spectateur. C’est à la fois le point faible du film et, si l’on consent à l’accepter, ce qui permet de le transcender au-delà du simple statut de film d’action pour en faire une métaphore. Contrairement à 2001, auquel il ressemble peu, si ce n’est par l’élégance commune dans le filmage et les mouvements en apesanteur de la caméra, Gravity n’invoque pas de thèmes métaphysiques. Le personnage de Ryan est très terre à terre si l’on peut dire et la terre, justement, est toujours dans le champ de vision. Toutes les difficultés et les péripéties sont strictement physiques (la mécanique des corps en apesanteur) et techniques (navigation de stations spatiales). En s’attachant à ces lois strictement déterministes (la physique est modélisable, la navigation se fait grâce à des manuels), le film refuse toute transcendance divine. L’espace est résolument silencieux et vide. Si métaphore il y a, c’est celle de la solitude. Le film est un long rêve sur la profonde solitude d’une mère qui a perdu sa fille et tente de la rejoindre dans un entre-deux entre terre et ciel. Aucune personne, aucune voix, ne viennent combler cette solitude, ce silence. Ryan est abandonnée. Larguée, ailleurs, oubliée. Comme ces vaisseaux fantômes qui ponctuent sa trajectoire comme autant de demeures fantastiques abandonnées. A un moment décisif du film, lorsqu’un spectre shakespearien vient la visiter, Ryan se ressaisit et décide de survivre à son épreuve, d’en renaître, littéralement. L’histoire de la fille morte n’est plus un cliché tire-larmes qui se greffe artificiellement au film, c’est l’histoire même du film et le chaos de l’espace une représentation du chaos intérieur. Vu ainsi, Gravity est un magnifique poème sur la mort, le deuil, la tentation du suicide et la force de vie. Les dernières paroles de Kowalski sont admiratives du soleil qui se couche sur le Gange.

San Francisco et Central Park

Depuis que j’ai lu le beau livre de Murakami – Autoportrait d’un auteur en coureur de fond – je me suis résolu de prendre note de quelques impressions de joggeur.

A San Francisco, je suis parti de Market Street pour rejoindre l’Embarcadero. J’ai ensuite longé les Piers, traversé le Fishermans Wharf. Chacune de mes respirations a empli mes narines d’odeur d’huile frite et de pains industriels. Juste après, le bonheur. L’océan, enfin, accessible. Le soleil et le silence. Plus de voitures. Une brise presque crémeuse sur le visage. Des promeneurs solitaires dans le paysage. Le Golden Gate Bridge apparaît enfin, bien qu’incertain. Des groupes d’écoliers me saluent. Je me dirige vers le Bridge, qui augmente imperceptiblement de taille. Les collines environnantes du Presidio m’offrent une merveilleuse vue. Les vagues viennent battre contre les rochers de cinéma.

J’avais couru à Central Park au mois de mai. L’automne offre un spectacle différent. Les feuilles jaunes illuminent le décor, volent au vent par saccades ; le ciel changeant laisse échapper çà et là des rayons de soleil qui dorent un pan du décor en laissant les autres dans l’ombre, comme s’il voulait attirer l’attention sur tel ou tel ensemble d’immeubles ; des érables japonais traversent le paysage au gré de ma course. J’y vais très tôt le matin et surprends des dizaines de coureurs dans les allées… Cette énergie qui irrigue la ville… Ce n’est pas au Champ de Mars que je risque de rencontrer des coureurs à six heures trente… Cette fois, je ne vais pas jusqu’à Harlem, je me contente de faire trois tours du réservoir puis de passer par le Great Lawn et la Bethesda Terrace. De retour à l’hôtel, lorsque je m’engage dans la 6ème avenue, les poids lourds au métal luisant sillonnent les rues et une foule déterminée fonce sur moi, armée de gobelets Starbucks.

Philippe Parreno Palais de Tokyo

Je suis fan du Palais de Tokyo et en général bon
public des installations qui y sont exposées. Mais je dois reconnaître que
celle de Philippe Parreno n’est pas terrible. Je ne suis pas de ceux pour qui
les installations d’art moderne n’ont aucun intérêt, au contraire. Elles
permettent d’expérimenter des langages, d’investir un espace, d’en créer de
nouveaux, de faire dialoguer les média et surtout, tout simplement, d’étonner
et d’amuser. J’aime le côté parcellaire, ébauches de décors de cinéma qu’on
monte ou démantèle. Le côté pièce de théâtre sans personnages dont ne
subsistent que des notes de musique égarées. Mais là c’est du n’importe quoi,
une caricature d’art moderne d’une trop grande facilité avec une collection elle-même
chiche des tics d’usage (bruits de néons, chocs contextuels entre éléments
empruntés à des univers opposés, minimalisme, travail sur le vide, etc.). C’est
plat et paresseux. Un signe qui ne trompe pas : les enfants n’aiment pas,
mais alors du tout, surtout, sacrilège, qu’à cause de cette expo la Palais de
Tokyo a dû enlever la piste de skateboard. Une exception : la salle Zinedine
Zidane qui vaut le détour avec une multitude d’écrans montrant une même action
sous différents angles. En revanche, l’exposition Roger Vivier elle est très
belle. A part les mythiques escarpins de Catherine Deneuve dans Belle du jour, l’on y découvre un
artiste de la pompe, créateur de modèles tous plus beaux les uns que les autres.

La fille du 14 juillet

Ce film est sorti il y a quelques mois et je viens de
le voir en VoD (pour être honnête la première demi-heure). Je suis très étonné par
l’enthousiasme critique qu’il a suscité mais surtout, car les critiques
obéissent après tout à des logiques de relation presse, par la démarche de la
jeune équipe à l’origine du projet. Par quel chemin personnel, pour paraphraser
Gad Elmaleh, des jeunes gens décident de trouver l’énergie pour faire un
pastiche des Charlots, de Jean Lefebvre et de Pierre Tornade. Je peux concevoir
que les originaux aient un certain charme régressif, qu’ils rappellent les
après-midis d’ennui de notre enfance, mais de là à leur rendre hommage, en
2013, après tout ce qui s’est passé dans le monde et dans le cinéma depuis 1972,
c’est déroutant. Lorsque Rohmer, Godard et Truffaut sont évoqués – les pauvres,
la vraie référence est Jean Girault – l’on oublie qu’ils ont inventé un langage.
Il invente quoi, ce film, à part revendiquer le droit de sortir un navet
pastiche de navets alignant les gags pas drôles. Fan d’Eric et Ramzy, ce n’est
pas tant l’aspect film de gogoles qui me déplaît mais l’absence d’inventivité,
d’humour qui fasse rire et cet emballement référentiel auto-satisfait. Il y a
un vrai souci de création en France. Dans le cinéma mainstream, la télévision a
tout uniformisé – les scénarii doivent répondre à des critères spécifiques et
normés pour être financés par les télés – et le cinéma innovant se réduit soit
à des expériences misanthropes – type Bruno Dumont et encore, il n’y en a pas
dix – soit à des daubes nostalgiques d’une époque qu’elles ne font que citer.
Reste quelques créateurs – Kéchiche, le dernier Guiraudie… – et les vieillards
– Godard, Resnais.

Prague et L’insoutenable légèreté de l’être

Jour 1. Arrivée vendredi midi. Déjeuner chez Sansho, bistro sympa, tenu par un Anglais, proposant une cuisine internationale goûteuse et sans prétention. Immersion dans une autre ville, une autre culture, à une heure trente de Paris. Commentaires sur les disparités culturelles européennes. Quatre types boivent des pintes de bière en rigolant… Deux filles nous jettent des regards en coin… Impression d’être dans un roman de Kundera, dans les années 1960 ou 1970. Nous déposons les bagages à l’hôtel Augustine, un monastère converti en hôtel rattaché à l’église Saint-Thomas. Huit moines continuent de vivre dans l’une des ailes, retranchée au fond de la cour. On peut entrapercevoir les mouvements feutrés et glissants de leurs silhouettes furtives. Notre chambre donne sur la cour du monastère. Dans la fenêtre, les feuilles d’un arbre nous enveloppent et, en levant les yeux, la coupole de l’église Saint-Thomas veille sur nous. Un sentiment de paix nous gagne.

Direction le pont Charles, l’attraction touristique de la ville, numéro 1 dans tous les guides. Des contingents de Chinois descendent de bus, suivent le parapluie multicolore d’un guide au pas pressé avant de reprendre la route pour aller à Budapest ou une autre ville du genre. Des Français critiquent quelque chose ou en fournissent l’explication philosophique, ils s’attendaient à plus, ou à moins, il y a constamment un problème de dosage. Vues en contre-plongée sur les statues et leurs poses pleines de vie. Visite de la vieille ville, conquise par les marchands du temple et les boutiques de souvenir scintillants de laideur. Nous trouvons refuge dans le Clementinum, un ancien collège jésuite qui abrite l’impressionnante bibliothèque nationale et la chapelle des glaces. Nous y sommes seuls. Nous montons dans la tour d’astronomie. Admirons la vue sur Prague. Séance photos avec une jeune guide. Nous marchons ensuite vers la Place de la vieille ville.

Odeur de churros et de cochon rôti à la broche. Hors contexte, un mariachi chante une sérénade mexicaine. Nous contemplons les différentes bâtisses et en étudions minutieusement les styles à l’aide de notre guide Gallimard, du roman, au gothique, au néo-gothique, au baroque, au néobaroque, au style Sécession. Prague est une ville d’architectures, il suffit d’admirer les façades et d’en deviner l’inspiration. Nous nous engageons ensuite dans l’avenue de Paris, belle artère arborée avec de part et d’autre les boutiques de luxe de modèle courant. Nous prenons un verre dans un café en face du ghetto juif.

Retour sur nos pas à l’hôtel que nous quittons deux heures plus tard pour aller au restaurant La Dégustation, Bohême bourgeoise, seule table étoilée du pays, dans une rue calme non loin du couvent Saint-Agnès. Plaisir inaltérable de commander avec un rien d’hésitation deux coupes de Champagne. Elles luisent dans la lumière tamisée avant de nous offrir une belle ivresse. Superbe dîner, cuisine tchèque revisitée, pleine de saveurs de la terre, du gibier, des forêts humides et noires (j’imagine). Le sommelier propose une série de vins tchèques d’autant plus délicieux qu’on en ignorait l’existence.

 

Jour 2. Nous voulions courir sur la colline du Petřín mais nous découvrons une ville plongée dans le brouillard. Nous ne renonçons pas. Sur le pont Charles, les silhouettes noires des saints et des rois se devinent vaguement dans leurs étranges poses à travers l’épaisseur de la brume. Le pavé luit d’une pluie nocturne. Des groupes de fêtards semblent rentrer chez eux en ordre dispersé. Le Petřín est invisible.

Nous prenons les quais, côté Château. Nous courons assez longtemps le long des berges. A notre gauche, une autoroute urbaine déverse un flux de voitures énervées, à notre droite la Vltava est plongée dans le brouillard, en face la rive est invisible. Par instants, nous apercevons un cygne, lévitant sur la brume avec une nonchalance mélancolique. Nous gagnons un pont pour rejoindre la rive gauche.

Peu à peu, imperceptiblement, le brouillard se lève. Par endroits, il se transforme en volutes de fumées traînant sur l’eau. Le soleil signale sa présence derrière le voile des nuages. Un à un, des ponts se forment devant nous, comme des apparitions. Cette rive est plus calme que l’autre, plus belle. Les bâtisses offrent une variété architecturale et chromatique. Là-bas, le pont Charles, un coude du fleuve. Nous courons sur l’île de Kampa.

En me voyant arriver en nage, le bas du visage inondé de morve, l’hôtesse me refoule de la salle à manger (je ne respecterais pas le « dress code »). Comme pour lui donner raison, des clients distingués me dévisagent avec un étonnement fatigué.

Visite du Château. De la cathédrale Saint-Guy. De la rue dorée. C’est objectivement sublime mais j’étouffe dans la foule des touristes. Lorsqu’une Française derrière moi dit qu’elle s’attendait à quelque chose de plus… enfin de moins… enfin voilà quoi… je propose de nous planquer dans les jardins en terrasses du Château. Des petits trésors s’offrent à nous au gré de la promenade, comme s’ils étaient conçus spontanément pour l’agrémenter. Nous restons comme cela de longues minutes dans un silence que seul un oiseau invisible, par intervalles, interrompt.

Nous déjeunons au restaurant Terasa u Zlate Studne, sur une terrasse surplombant la ville et ses tuiles brunes. Là, l’église Saint-Thomas, plus loin la belle coupole de l’église Saint-Nicolas de Mala Strana.

Après le déjeuner, nous marchons le long de la rue Nerudova avec ses façades baroques et atteignons le monastère de Strahov, heureux d’avoir semé la foule. Visite des deux bibliothèques de la théologie et de la philosophie. Pourquoi cette ville est-elle si riche, en jardins, en monuments, en bibliothèques. Nous lisons le guide pour en appréhender l’histoire complexe. Sur la carte, l’incrustation au cœur d’un monde multiforme, germanique et slave l’illustre. Nous longeons les allées du Petřín près du monastère et pour la première fois rencontrons des habitants de la ville. Des couples promènent leur enfant dans une poussette. Des amoureux contemplent la vue en se tenant la main. Cela nous réconforte, nous pensions que la ville avait été désertée.

Nous nous trompons de théâtre. Pour je ne sais quelle raison, j’étais persuadé qu’il fallait se rendre au Théâtre des Etats, peut-être parce que j’ai tellement lu et on m’a tellement répété qu’y fut créé Don Giovanni sous la direction de Mozart lui-même. Le théâtre est fermé. J’appelle l’hôtel. Rigoletto ? Ben, c’est à l’opéra d’état. Il est sept heures mois cinq. Nous hélons un taxi, lui expliquons la situation. Il fonce dans le dédale des ruelles pavées, s’engage dans des boulevards à contre-sens. Nous arrivons avec dix minutes de retard. Réussissons quand même à gagner nos places. Après l’opéra nous allons dîner dans un Italien sans charme en chantonnant La dona e mobile. Nous allons ensuite en boîte près de l’hôtel. Je voulais me rendre à cet abri anti-nucléaire de l’époque soviétique transformé en boîte de nuit mais c’était trop loin, on voulait pouvoir rentrer à pied.

 

Jour 3. Très belle journée ensoleillée et fraîche. Je monte péniblement le Petřín en courant. J’atteins le sommet et y découvre un beau jardin secret, une maison, une roseraie, des allées, des bancs blancs et une église à la coupole dorée – je songe aux églises orthodoxes. En redescendant, je surprends des visions partielles de la ville entre les branches des arbres dorés. C’est une belle saison pour visiter, l’automne.

En prenant le chemin du cimetière juif, notre destination du jour, nous apercevons une porte sans prétention qui semble cacher un parc. Nous y pénétrons. Nous nous retrouvons dans les magnifiques jardins du sénat avec son étrange mur de grotte artificiel. Nous marchons ensuite vers le cimetière juif, le plus ancien d’Europe et suivons la longue file des touristes qui longe d’un pas étonnamment pressé les allées qui serpentent entre les stèles innombrables, disposées les unes contre les autres, les unes sur les autres, dans une sorte de dentition anarchique. Nous visitons les synagogues, notamment l’espagnole, au style mauresque et nous étonnons du contraste entre sa décoration et les autres styles de la ville. Je prends une photo devant la statue de Kafka. L’imagine habitant cette ville (toute sa vie si je ne m’abuse), jette un coup d’œil au château, là-haut, me remémore nos parcours, le livre, la première nuit dans le livre. Nous nous rendons ensuite au couvent Saint-Agnès. Nous y sommes seuls. Vraiment seuls. En compagnie du personnel du couvent gagné par la lassitude. Nous parcourons les innombrables salles de peintures médiévales.

Après le déjeuner, nous marchons lentement sur la rive de la Vltava, croisons les habitants dans leur sortie du dimanche et nous reposons dans la cour de notre monastère, en paix, avant de prendre l’avion du retour.

 

 

 

A Paris, nous décidons de revoir L’insoutenable légèreté de l’être de Philip Kaufmann. J’aurais tendance à le préférer au roman. Il capte un instant magique de cinéma avec un Daniel Day Lewis jeune, magnétique, au regard perçant, fascinant, une Juliette Binoche jeune, aux joues rouges, innocente, à peine débarquée de sa campagne. A lui seul, le générique me bouleverse, scénario de Jean-Claude Carrière, image de Sven Nykvist, musique de Leoš Janáček, naturellement, et des acteurs extraordinaires comme Lena Olin (celle d’Après la répétition), Erland Josephson (son partenaire dans ce même film). Certaines séquences sont magistrales, celle des émeutes de 1968 en particulier, avec leur mélange de noir et blanc (sublime, c’est entendu, Sven Nykvist) et de couleurs déteintes d’époque. Kaufmann alterne des plans documentaires avec d’autres – le terme n’est pas anodin, s’agissant de Kundera – lyriques dans une dramaturgie éclatée. Il capture sur les visages, les jambes des filles, l’énergie et l’érotisme de la jeunesse soulevée que son héroïne photographie. La scène de la première rencontre entre Tomas et Tereza dans le spa de province est elle aussi très belle avec ses effets de brumes, les espaces kafkaïens qui s’emboîtent et la circulation virtuose de la caméra. J’aime les scènes de piscine, le flottement de Tereza dans l’eau des rêves et des cauchemars. Le film date de 1988 et à l’époque, jeune, j’avais été troublé par la séance photo entre Tereza et Sabina. Un peu moins cette fois. Je vieillis. La deuxième partie du film, ou la troisième peut-être (difficile d’en identifier une septième), celle du retour à Prague, est d’une tristesse poignante, qui s’imprime en vous. Les personnages à qui l’on s’attache vont inéluctablement vers leur perte. Le roman et le film sont de belles histoires d’amour et racontent le bonheur d’aimer, les tourments, le sacrifice de soi pour l’autre. Il décrit le déracinement hors et dans son pays. Lorsqu’on ne reconnaît plus son propre pays, ses propres racines confisquées, et qu’on n’a plus que l’être aimé comme attache à la vie.

Aida à l’Opéra Bastille et Rigoletto à l’Opéra d’Etat de Prague

Deux expériences de Verdi.

Aida, opéra Bastille. Sublime salle moderne, sonorisation exceptionnelle. Mise en scène d’Olivier Py qui a pris le parti de moderniser l’œuvre de Verdi, de l’a-temporaliser plutôt, en la transposant de l’Egypte ancienne à l’Italie du XIXe siècle avec l’intervention du Ku Klux Klan et de soldats armés de Kalachnikov d’une guerre inconnue, une sorte de guerre universelle dont les cadavres s’amoncellent dans les bas-fonds. Ces tentatives d’ôter l’œuvre à son contexte, à tout contexte, pour signifier qu’elle est universelle, sont souvent vouées à l’échec, car c’est précisément en ancrant l’histoire dans une réalité précise, et non, comme ici, en la généralisant, que l’on souligne, par contraste, son universalité et dessine un propos plus large. Quoiqu’il en soit, dans ce cas d’espèce, l’entreprise n’est pas réussie quand elle n’est pas franchement ridicule. De plus, Py surutilise des procédés qui, séduisants dans la parcimonie, versent dans le pompiérisme à force de répétition (les poupées gonflables de cadavres, le décor qui tourne, l’or, le souterrain, etc.). Cela dit, je ne veux pas tout rejeter de cette mise en scène qui a valu à Py les huées d’une salle déchaînée. C’est à la fois grandiose et intimiste ; grandiose dans les décors flamboyants qui tournoient, tout en or, sur lesquels les projecteurs se reflètent, aveuglant les spectateurs comme le soleil d’Egypte ; intimiste dans les tableaux du dernier acte, très beau, notamment lorsqu’Amneris pleure sur la tombe d’Aida et de Radamès. Le travail sur la foule et le chœur est impressionnant et l’on ne peut qu’avoir la chair de poule et vouloir envahir des pays lorsque leurs voix s’élèvent dans les cieux ou, à la fin, au moment des applaudissements (chanteurs et musiciens furent ovationnés, seul Py fut conspué), lorsqu’ils s’approchent du parterre dans un martellement de pas, tout de noir vêtus. Je trouve certains des tableaux très beaux, certes kitsch, mais d’un kitsch revendiqué. Comme dans Fellini Roma, Py s’extasie devant la splendeur de la liturgie catholique car les méchants prêtres égyptiens qui conduisent Aida et Radamès à leur perte, sont remplacés par un clergé catholique non moins redoutable. Malgré le ridicule de la référence au Ku Klux Klan et la facilité de succomber à une incongruité dont le seul but est de choquer, le tableau de la croix qui brûle est visuellement très beau, surtout lorsque celle-ci s’éloigne et s’enfonce dans la scène, profondément, comme si un travelling arrière la projetait au fond des ténèbres. Il faut dire aussi qu’avec un opéra d’une telle beauté tragique, surtout celle des tableaux intimistes, déchirants de souffrance amoureuse et de perdition, et d’excellents chanteurs – parfois perdus dans un décor qui les écrase – il eût été difficile ne pas susciter l’émotion.

Expérience totalement différente à Prague. Autre pièce de Verdi, Rigoletto, une des plus belles. Salle d’opéra classique, telle qu’on les imagine, réplique à l’identique mais en plus petit de l’opéra de Vienne. Ambiance différente, tenues de soirée, pas mal de jeunes, des jeunes filles élégantes, à la beauté changeante, un instant altière, l’instant suivant vulgaire. Le public de Bastille est très (très) vieux, très (très) mal habillé et très (très) grincheux. Ils viennent là le visage fermé, prêts à haïr. A Prague, l’expérience est plus naturelle, moins conflictuelle. Mise en scène ou plutôt pas de mise en scène. Des chanteurs, la musique, un duc moyen, un excellent Rigoletto mais surtout une sublime Gilda, à la voix cristalline, d’une pureté incroyable, donnant à son visage, même dans la douleur, un air d’épanouissement et de sérénité. L’acte III est merveilleux, avec le fameux air La dona e mobile. L’action se déroule dans une auberge, par une nuit d’orage, les protagonistes vont se croiser et les thématiques de l’opéra s’enchevêtrer, l’amour fou, inconscient de Gilda qui se tue pour le duc, l’inconstance et la bassesse de ce dernier, celles de tous les hommes, l’amour d’un père pour sa fille, sa malédiction, le crime, la cupidité, la luxure. L’orage, le crime, la découverte du corps dans la nuit tempétueuse auraient certes pu être plus spectaculaires, les jeux de lumière sont paresseux, mais le parti de rester fidèle au décor, de refuser la modernisation et les expérimentations hasardeuses, l’humilité et la sobriété en somme, mettent en avant les chanteurs, la musique, l’opéra, en toute simplicité. C’est du théâtre populaire.