Caramel de Nadine Labaki

Cinéaste libanaise, Nadine Labaki a réalisé de nombreux clips et spots publicitaires dont le style (lumière ocre, ramassis de clichés publicitaires, etc.) n’augurait rien de bon quant à son film. Finalement, Caramel est une bonne surprise. Certes on retrouve une esthétique de clip bas de gamme mais les qualités du film sont nombreuses. D’abord le jeu des acteurs d’un naturel contrasté avec la performance théâtrale très fausse des acteurs libanais. L’excellente idée de la réalisatrice a été de faire appel à des acteurs non professionnels qui ont su, et c’est un vrai plaisir, retranscrire leur vérité dans le film. Deuxième qualité, Caramel n’émule pas un film d’auteur français. Le réalisateur typique libanais, subventionné par Arte et le ministère de la culture, fait en général son Godard avec les personnages tourmentés en quête de leur justification existentielle, errant dans les bars de Beyrouth, désemparés, déclamant des phrases issues des tréfonds de leur être. Le résultat est prétentieux et antipathique sinon ridicule. Pas de telle prétention ici. Le film est drôle, c’est une comédie chorale qui se revendique comme telle et c’est tant mieux. Si la critique a évoqué le film de Tonie Marshall (Vénus Beauté Institut), c’est surtout du côté d’Almodovar qu’il faut chercher l’inspiration avec ces personnages de femmes névrosées, avec un parler et des tenues vestimentaires extraverties. Mais la vraie réussite du film est le portrait de la femme libanaise, l’hommage même à celle-ci. Meurtrie par une société d’émigration où l’homme se fait rare, à la quête désespérée et désolante d’un mari, idéal absolu de vie, ce vers quoi elle doit tendre et que tout autour d’elle (parents, amis, réceptionnistes d’hôtel…) la fait converger et une fois qu’elle l’a, ce autour de quoi toute sa vie doit s’organiser.

Christophe Honoré

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Parmi les cinéastes français de la « nouvelle génération », Christophe Honoré est l’un des plus doués. Chacun de ses films a un style différent et marqué (de ce point de vue, sa démarche est comparable à celle de François Ozon, mais elle est pour l’instant plus stimulante, moins formattée, moins commerciale).

Films de lieux : Iles Canaries pour Ma mère, Paris 15ème et 16ème pour Dans Paris, quartier de la Bastille pour Chansons d’amour. Films de climats aussi : Ma mère et sa blancheur solaire ou Chansons d’amour et ses gris délavées par la pluie. Mais c’est le cinéma qui fait vibrer les films et leur donne une double identité, une existence en soi et une autre empruntée à des films des années 60 ou 70. C’est peut-être une posture nostalgique, les citations sont sans doute un peu trop appuyées, mais peu importe car il est réjouissant de retrouver comme de vieux amis, au détour des images, des réalisateurs aimés et disparus. Les films sont des déclarations d’amour au cinéma. D’autres écrivent, poétisent, disent qu’ils aiment ceci ou cela. Ce cinéaste exprime son amour en filmant à la manière de ceux qu’il aime. Ce n’est pas du pastiche, même au sens proustien du terme. C’est de l’amour fusionnel qui conduit celui qui aime à se transformer imperceptiblement en l’être aimé. C’est parfois même une ressuscitation. Des plans d’outre-tombe. Et pour qui aime comme lui Truffaut, Pasolini, Demy, c’est un partage jouissif, comme une discussion autour d’un verre libérant le flux d’images déformées par la mémoire et les expériences de chacun.

Mon film préféré est Ma mère car si les citations « nouvelle vague » omniprésentes dans Dans Paris et Chansons d’amour sont assez fréquentes dans le cinéma français qui souvent se définit en filiation admirative ou contestatrice par rapport à la nouvelle vague, il est rare de retrouver comme dans Ma mère Pier Paolo Pasolini, dès le générique avec ses lettres noires sur fond blanc, puis dans les zooms, les sourires figés face à la caméra, le désert, les garçons nus aux corps abandonnés. Mais au-delà de la sensualité pasolinienne, de son observation des êtres dans leur beauté première (c’est-à-dire non polluée ni par l’intellect ni par la conscience de la beauté et la volonté de séduire qui en résulte), les autres thèmes du poète s’invitent dans le film, le sacré, le politique, la famille, la lutte des classes. Ce sont à la fois Théorème et les films de la Trilogie de la Vie qui irradient Ma mère de leur aura mythique. Je parle du Théorème et des films de la Trilogie de chacun d’entre nous.

L’aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza

Faut-il lire ce livre ? La question se pose. Œuvre d’écrivain ou opération de séduction manipulée par Sarkozy qui prend en otage l’auteure en la soumettant à une sorte de syndrome de Stockholm littéraire ?  

La réponse est oui mais pas pour les raisons qu’on croit.  

On n’apprend pas grand-chose sur Sarkozy lui-même à part la confirmation de sa beaufitude, son goût des grosses montres, de Chimène Bady, des costumes Dior, sa nervosité (et le débat sémantique associé visant à déterminer s’il s’agit de nervosité ou plutôt d’impatience ou plutôt de colère). Les clichés donc véhiculés depuis des mois par les canards de toute sorte, épatés comme l’auteure par une chose, le caractère ordinaire de Sarkozy. Caractère ordinaire choquant à double titre. Par contraste avec le côté fascinant du pouvoir d’une part. Par contraste d’autre part avec Chirac et Mitterrand, qui par leur langue, compassée ou littéraire, leurs phobies, anthropologiques ou artistiques, leur style, ridiculement empathique ou morbide, leurs vies doubles ou multiples, étaient des présidents exceptionnels. Des exceptions humaines et qui cultivaient ce caractère, se prenaient au jeu de leur exceptionnalité et finissaient par y croire.

Si le livre mérite d’être lu c’est pour sa drôlerie accidentelle (ou alors très subtilement voulue). Car si Reza décrit une réalité du pouvoir on ne peut plus ordinaire et un personnage on ne peut plus trivial, elle le fait avec un style d’une prétention en total porte-à-faux comique. Elle écrit en fait comme la Duras de l’Amant. Comme ce dernier, Sarkozy est rarement appelé par son nom, il est appelé, « il ». Ce « il » mystérieux et impersonnel dont les deux lettres concentrent tout le concept d’Homme. Comme chez Duras, les choses qu’il dit ne sont pas mises entre guillemets, elles se confondent avec la narration, interfèrent avec les pensées de l’écrivain comme si elles les colonisaient. Genre : il dit, j’aime Chimène Bady. Ou il dit, il est sympa l’âne. Et puis il y a ces paragraphes énumératifs avec le procédé structurel suivant : suite de phrases de prime abord sans rapport puis soudées par une dernière phrase en chute. Et puis, il y a les citations philosophiques hilarantes, sur le temps qui passe et qu’on ne retrouve pas, sur l’ambition, les êtres et leurs blessures intimes. Si ces citations sont du niveau conceptuel d’une chanson de variétés, elles sont distillées avec une auto-admiration sans limites, lâchées comme des bombes à l’éclat intellectuel aveuglant. D’autres passages sont volontairement drôles, comme cette citation de Sarkozy sur l’art moderne en total décalage avec sa culture populaire, les passages sur Michel Onfray et sa prétention démesurée, la préparation champêtre du débat avec cette « pauvre conne » de Royal, certains discours de Guaino, en particulier celui sur l’amour (un joyau de ridicule fleur bleue)… 

Ce qui en revanche est moins drôle, c’est le mépris du candidat relayé et par endroit partagé par l’auteur, pour les gens. Les gens sont décrits comme un concept globalisant, collage monstrueux de mains à serrer, d’histoires à écouter, de vies à découvrir dans l’éphémère de l’instant. « Il » n’a aucune empathie pour eux. Jamais « il » n’individualise son expérience de l’autre, jamais « il » ne soustrait cet autre au concept globalisant de gens dans lequel il est englué. Au mieux « il » est gêné quand « il » est confronté à leurs histoires douloureuses, pris en otage de leur malheur et contraint de le ressentir ou de montrer qu’ « il » en est ému. Aller à leur rencontre est strictement une contrainte électorale, un supplice même (comme celui, le pauvre, de manger à un moment une viennoiserie mi-cuite) dont il ne tire rien, ni idées, ni émotions. Finalement, le récit (c’est son côté le plus beau mais aussi le plus sinistre) décrit une France triste, d’usines, de villages, de villes, peuplés de fantômes, dont l’intérêt existentiel est nul pour le politique totalement possédé par son objectif présidentiel et pour l’écrivain mondain, fascinée par les grands de ce monde, déclinant avec snobisme les noms des intelligent people qu’elle rencontre (Kundera, Minc, Ferry, etc.), plus émue par le fait qu’ « il » change la place d’un meuble dans son bureau élyséen, que par la vie des gens dans des usines où elle a eu du mal à passer deux heures.

Finalement, en en parlant comme cela, on se rend compte que ce petit livre impressionniste qui ne paye pas de mine avec son style ridicule, ses aphorismes pseudo-philosophiques et ses fausses révélations, cache bien son jeu. En creux, il montre la réalité noire des gouffres. Gouffres entre peuple et pouvoir, entre la quotidienneté prévisible des masses monstrueusement anonymes et l’infini des possibles de la conquête (politique ou artistique) de ces mêmes masses, entre les géographies banales et perpétuelles et les lieux du pouvoir et de l’art, par définition transitoires, avions et trains, palais et théâtres, où l’on tente (c’est le côté le plus émouvant) de s’évader de soi.

Shalimar le Clown de Salman Rushdie

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Le roman de Salman Rushdie a tous les ingrédients d’un best seller, ces énormes pavés d’écrivains américains milliardaires lus l’été sur la plage dont les pages s’assèchent au contact du sable, de l’eau et du soleil. Comme dans ces best sellers, l’intrigue du livre s’étend sur plusieurs décennies, voyage d’un continent à l’autre, survolant années et océans avec une facilité confondante. Les personnages sont une combinaison spectaculaire de qualités (pour les bons) ou de défauts (pour les méchants) extrêmes. Ils peuvent ainsi être tout à la fois héroïques, beaux, intelligents, immensément riches, diplomates, espions, célébrissimes, écrivains, etc. Ou encore pour l’héroïne d’une beauté surnaturelle, artiste, richissime bien sûr, mais aussi boxeuse, lanceuse professionnelle de flèches. L’intrigue elle-même est grandiose, la vie des gens épousant exclusivement les grands moments de l’Histoire, la seconde guerre mondiale, l’indépendance de l’Inde, les attentats du 11 septembre… Quand ils ont des problèmes psychologiques, c’est nécessairement la folie, la drogue, la schizophrénie. Le quotidien de ces héros est le quotidien de l’Histoire en mouvement. Des personnages messages dont au bout de 600 pages, on ne connaît rien à part leur aspect physique conceptuel (beauté, laideur, obésité, force) et leur rôle dans l’agencement des forces du bien et du mal qui sous-tend les événements du siècle.

L’histoire est relativement simple. Booyni, une danseuse hindoue, épouse de Shalimar le Clown, funambule musulman, est poussée par une ambition immaîtrisable à quitter son village de Panchigan dans la vallée du Cachemire, pour rejoindre à Delhi Maximilien Ophuls, ambassadeur américain en Inde, juif d’origine alsacienne, ayant héroïquement fui la barbarie nazie. Cette ambition sera la perte de Booyni. Très vite sa relation avec l’ambassadeur se détériore, non sans lui laisser le temps d’avoir une fille avec lui. Elle échange sa fille qu’elle confie à l’épouse cocufiée de l’ambassadeur, contre le droit de revenir à son village, où elle est tenue pour officiellement morte. Elle vivra dès lors en morte-vivante dans la montage au milieu des arbres et des cours d’eau. L’amour fou de Shalimar pour Booyni se transforme en haine vengeresse, haine qu’il matérialise par des activités terroristes et des assassinats en série et la recherche de l’ambassadeur et de sa fille, sa propre belle fille, dans le but des les décapiter. 

Malgré son aspect caricatural, le roman est attachant grâce à un personnage central, le Cachemire. Cette vallée nichée au nord de l’Inde, au pied des montagnes et au milieu de paysages exceptionnels, est un paradis oublié de la folie meurtrière des hommes, celle-là même qui sévit en Europe pendant la seconde guerre mondiale, et qui en arrière-plan du livre accompagne la vie des personnages. Au bout d’un long et triste processus de décomposition, il ne restera plus rien de ce paradis originel. Panchigan en est le symbole, un village qui perpétue les traditions ancestrales culinaires et théâtrales, traditions les plus éloignées possibles de la religion par leur caractère futile et leur affirmation déculpabilisée du plaisir, un village transcendant islam, hindouisme et judaïsme, où les communautés coexistent et s’apprécient soudées par une foi commune en leur terre. C’est aussi un lieu de communion poétique avec la nature, où les lois de celle-ci ne sont pas les mêmes qu’ailleurs, où la gravité est défiée, où comme Shalimar on peut marcher sur l’air, où les pommes deviennent amères quand elles sont tristes, où les serpents obéissent à des sorts jetées par de vieilles dames, où les esprits se parlent par delà l’espace et le temps.

A la fin du livre, tous les habitants de ce village auront péri, la plupart victimes de la folie meurtrière un temps tenue au loin, violés, massacrés, découpés en morceaux. Pas de salut pour Panchigan dans un monde de violence. Il n’en restera qu’un champ de ruines, dont on ne sera même pas si ce sont des ruines portant la mémoire de leur passé heureux ou les demeures de la pauvreté, nées dans la pauvreté. Le passage de la coexistence des communautés à la haine entre elles est décrit avec un réalisme effroyable. Ayant vécu des guerres similaires au Liban, j’ai reconnu avec dégoût cette transition entre voisinage et inimitié, cette apparition inopinée de la haine après des décennies d’apparente amitié. J’ai également reconnu les massacres dans tous les sens, l’armée indienne violant et massacrant les cachemiris, les musulmans majoritaires massacrant les hindous, ainsi que les fuites, les maisons et les souvenirs laissés derrière soi, butins de guerriers défendant des causes qui à force d’éclatement sont incompréhensibles. Le livre décrit aussi la formation des groupes terroristes, rencontres presque fortuites d’exaltés capables de terroriser la planète. S’il relate pendant une centaine de pages l’épopée de Max Ophuls pendant la seconde guerre mondiale, c’est sans doute pour montrer que malgré ses horreurs, la capacité maléfique de la nature humaine est restée intacte.

Le symbole de la transformation du paradis cachemirien en enfer, est le couple Booyni et Shalimar. Les plus belles pages du roman, portées par un style aérien et poétique, décrit leur amour en symbiose avec l’air, le feu, le terre, l’eau de la vallée. Elle est hindoue et il est musulman. Tous deux sont beaux comme des dieux, à l’image du Cachemire. Un amour fugace et intense les unit à jamais mais se transforme en une longue haine criminelle qui le fait parcourir le monde à la recherche de têtes à trancher. Un des très beaux passages du livre est la prise de conscience de Shalimar de la futilité de sa vie antérieure, cette vie passée à marcher sur des cordes invisibles pour faire rire des gens. C’est alors qu’il décide de trucider au lieu de faire rire. Un passage d’un pessimisme profond qui ne laisse aucune chance à la futilité face aux projets grandiloquents des meurtriers que l’Histoire enfante avec tellement de facilité.

Finalement, on quitte le roman avec un attachement pour le Cachemire, cette terre dont l’éloignement accentue l’irréalité, terre de l’art, de la nature, des dieux rigolards et des amours ailées.

Notes sur le cinématographe de Robert Bresson

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Il s’agit d’un livre de notes, de quelques lignes chacune, qui se succèdent dans un ordre arbitraire, celui de leur apparition dans la conscience de Bresson. Au bout du livre pourtant, malgré cette facture éclatée, prend forme une théorie artistique persuasive.

Bresson fait la différence entre le cinéma, équivalent pour lui du théâtre filmé, et le cinématographe, art à part entière, nouveau langage au même titre que la peinture ou la musique. L’art du cinématographe naît de la simple association d’images et de sons qui dans certains cas inexpliqués crée une nouvelle vérité artistique existant en soi, indépendamment du matériau fictionnel. Ce n’est pas de la chose filmée que l’art émane mais de l’outil qui filme, en l’occurrence la caméra.

Le jeu des acteurs est un élément fondamental qui distingue le cinéma du cinématographe. Le cinéma met en scène des acteurs professionnels qui jouent comme au théâtre c’est-à-dire avec des intentions psychologiques. Leur jeu est une imitation du réel mais il en ressort non pas le réel mais justement son imitation, avec des techniques mimétiques plus ou moins dissimulées révélatrices de l’artifice du procédé. De plus, comme un même acteur (prenez un Depardieu par exemple) change de personnage très fréquemment, impossible d’adhérer à son dernier rôle, de donner crédit à la joie, la souffrance, l’amour qu’il feints. Le cinématographe propose un jeu atone, dépourvu de toute psychologie avec des acteurs amateurs qui en général (à quelques exceptions près comme Anne Wiazemsky ou Dominique Sanda) ne font qu’un film, celui de Bresson. L’absence d’imitation de la réalité crée une vérité nouvelle, celle du cinématographe. L’acteur émet des sons. Les dialogues sont une association de mots pouvant à la limite être dépourvus de sens, appartenir à une langue étrangère ou fictive. Cela ne changerait rien. La vérité cinématographique (captation de sons et images bruts par la caméra) n’est pas polluée par d’autres vérités transfuges de la réalité extérieure ou d’autres arts comme le théâtre ou la peinture.

C’est étonnant comme la lecture de ce livre (en ce sens il n’est pas recommandé) change votre manière de voir des films de cinéma. Les acteurs ont beau faire des grimaces, on n’arrive pas à adhérer à leur personnage tant la théorie bressonienne déforme la façon de voir les films. Si Bresson a inspiré de nombreux cinéastes parmi lesquels Bergman, aucun n’a en revanche perpétué cet art du cinématographe dont l’intégrité est, c’est le cas de le dire, unique.

Ciel d’été

S’asseoir sur la plage et observer les mouvements du ciel et de la mer sur l’Atlantique est un vrai spectacle. La trame est manichéenne certes, combat entre le soleil et les nuages, et l’issue heureuse, le premier triomphant avec l’aide du vent. Mais entre-temps, le paysage aura subi de profondes transformations orchestrées par une main invisible.

La mer d’abord lointaine et incertaine, séparée de la plage par une étendue de boue luisant à l’apparition intermittente du soleil, remonte tout à coup vers la plage avec la précipitation d’une amante en retard à son rendez-vous galant. Nous verrons dans un instant de quel rendez-vous il s’agit.

Par cet après-midi d’août, le ciel est d’abord plombé par des nuages d’un gris noirâtre. Des nuages très bas, qui semblent engloutir la terre. Un soleil lunaire apparaît de temps en temps derrière le voile translucide de certains nuages exténués. Il signale sa présence, signifie son combat pour voir le jour. A ras d’océan, d’énormes cumulus aux formes rondes et généreuses, avec des lisières en or, observent impassibles le spectacle. Et puis le gris se dissipe et laisse place à un blanc cotonneux qui, étroit à l’horizon, s’épanouit dans le ciel, couvrant toujours le soleil mais le laissant transparaître et révélant ici et là un bleu strié d’élégantes traces lactées. Tout un autre pan du ciel prend la forme d’une terre aride, ouatée et craquelée. A noter que les nuages obèses sont toujours là, imperturbables.

Le soleil, tout à l’heure fantomatique derrière un rideau de fumée noire, finit par inonder le ciel avec une insolence victorieuse et exagérément dilatée. C’est là que l’océan entre en jeu. S’il est remonté dare-dare, c’est pour être au rendez-vous du soleil au-dessus de lui. Il luit alors de mille feux. Les formes humaines qui étaient immobiles dans le paysage de désolation boueuse, sont enveloppées d’une chaleur soudaine et, prises de mouvement, nagent mains tendues vers le ciel et bouts de corps dessinant des ombres noires en contre jour. Tout cela flotte dans une lumière évanescente de fin d’après-midi d’été.

Vacances d’Anna

Je reviens juste de vacances la tête pleine de souvenirs et avec l’envie de les noter pour la postérité dans le blog de papa (un des plus visités de la planète, à ses dires).

Nous avons passé deux semaines de vacances, la première à La Rochelle et la deuxième dans l’île de Ré. A La Rochelle, mes parents ont loué une maison de ville, pas loin du centre et du marché. La maison était plaisante, avec des murs jaunes, orange, bleus, mais surtout rouges. C’est pour cette raison que je l’ai appelée la maison rouge. A l’arrière, se cachait un petit jardin visité par des chats discrets à l’affût des odeurs de poulet rôti. Il y avait également sur un des arbres un perroquet en bois. Je n’ai pas très bien compris pourquoi il était en bois, inanimé et muet. Mes parents m’ont donné des explications un peu expéditives (et se sont étonnés ensuite que je pose la question à plusieurs reprises, imputant ce goût de la répétition à ma condition d’enfant). Les chats en revanche n’étaient pas du tout en bois. Ils sautaient lestement d’un mur à l’autre, escaladaient les troncs d’arbres, s’immobilisaient puis repartaient de plus belle. Au sommet d’un des arbres, un dauphin en bois ! Double étonnement de ma part, que vient faire un dauphin sur un arbre et pourquoi est-il en bois ? Là encore, les explications de papa furent laborieuses, mais je n’ai pas trop insisté pour ne pas le vexer en le confrontant à son ignorance des animaux en bois suspendus aux arbres. La propriétaire de la maison rouge était fan exclusive d’Alain Souchon. Le soir après un dîner dans le jardin en compagnie des chats, papa mettait un disque et maman, lui et moi dansions au rythme de Foule sentimentale et Allo Maman Bobo.

La Rochelle est une jolie ville avec des rues serpentines et un petit port. Deux tours jumelles semblent la défendre des pirates (fictifs, je n’en ai vu aucun). Les deux tours sont séparées de quelques mètres mais pour aller de l’une à l’autre, il faut prendre un bateau, c’est marrant (et marin, si je peux me permettre ce jeu de mot).

Après ces quelques jours à La Rochelle, direction l’île de Ré, dans une autre maison de vacances toute blanche (en conséquence, je l’ai appelée la maison blanche). L’île de Ré est très belle avec ses rues serpentines, ses ports de pêche et ses pins. Un coin de Méditerranée en Atlantique s’enthousiasmait papa, empruntant la formule à un livre sur l’île. Jusqu’au moment où il commença à pleuvoir (et fort) et où sa poésie comparative laissa place à un franc énervement. Mes parents pestaient alternativement contre le ciel et la télévision qui n’arrêtait pas d’annoncer de la pluie et de remonter dans le temps pour trouver une année avec autant de précipitations. Ils attendaient impatiemment un anticyclone (ce n’est pas une blague), qui prenait son temps au milieu de l’Atlantique, apparemment juste pour les narguer. Pour ma part, mais sans le leur dire explicitement pour ne pas attiser leur colère, j’aime bien la pluie. Non seulement je trouve cela intrinsèquement rigolo (que ces énormes nuages pissent de l’eau aussi abondamment), mais j’apprécie l’odeur de l’herbe mouillée, l’apparition d’escargots visqueux dans tous les coins du jardin et in fine celle du soleil, libéré des nuages grâce au vent et aux marées.

Nous sommes allés à plusieurs reprises à la plage avec les amis de mes parents dont le fils est mon ami (un garçon très bien). Comme tout sur cette île, la plage a aussi des siennes. Ainsi, la mer monte et descend de manière imprédictible. Quand elle descend, elle laisse derrière elle son fond, avec des cailloux et des algues totalement désemparés. Quand elle remonte, elle le fait avec un empressement comique. L’eau est extrêmement froide. J’ai aimé y pisser car le contraste thermique entre le pipi et l’eau glacée est saisissant.

Sur la plage, j’ai construit des châteaux, enfin des pseudo-châteaux. A l’expression hypocritement admirative de mes parents, je voyais bien qu’il ne s’agissait pas de Versailles. Je les appelais alors des gâteaux de sable pour couper court à leurs moqueries en montrant que j’étais consciente de leur défaillance architecturale. Ma petite sœur Sara appréciait la plage. Elle mangeait le sable et m’aidait à construire les châteaux.

Au milieu des vacances, nous avons fêté l’anniversaire de maman qui venait d’avoir huit ans (eux disaient trente-cinq, mais il y avait bien huit bougies. Quand j’ai posé la question, ils m’ont dit, je cite, « trois et cinq », allez comprendre). Les amis de mes parents sont venus et nous avons dîné dehors puis, aux premières gouttes de pluie, dedans (l’anticyclone paressait toujours au milieu de l’Atlantique, au-dessus d’un ou deux navigateurs solitaires).

J’ai accompagné papa sur son vélo pour une ballade formidable. Nous avons visité La Flotte, au centre de l’île, un port minuscule et mignon lové au cœur du village avec au bout un petit phare blanc et vert. Nous avons flâné à Saint Martin et fait les courses au marché couvert. J’y ai vu des crabes et des homards en mangeant mes chouquettes. J’ai envoyé des cartes postales à mes amies avec des photos de l’île. Papa était convaincu qu’en les mettant dans une boîte jaune qu’il a trouvé à un coin de rue, elles arriveraient par magie chez mes amies. J’ai acquiescé poliment à ses divagations.

Papa n’arrêtait pas d’insister sur la lumière de l’île. Pour être franche, je ne lui ai rien trouvé de spécial. Lui-même cherchait en vain ses mots pour décrire son émotion esthétique qui semblait pourtant sincère. A la fin du séjour, il me dit que c’était une lumière égyptienne (!). Qu’il l’avait lu dans un guide. Diplomate, je lui dis d’accord papa, d’accord. Remarquez qu’après l’histoire de la boîte jaune, je m’attendais à tout de sa part.

La veille de notre départ, nous avons dîné à Rivedoux au bord de la plage à marée basse. On aurait dit une eau glacée (ne se rendant pas compte que c’était une image, papa n’arrêtait pas de m’expliquer qu’elle ne l’était pas et me renvoyait au phénomène des marées qui semblait l’épater). J’aurais également pu dire que l’eau s’était évaporée subitement, figeant les bateaux dans leur dernière position de flottaison.

Mes parents prolongèrent le séjour d’une journée car la télé annonçait plein soleil le samedi de notre départ, l’anticyclone s’étant bougé les fesses. Ils avaient l’air content et cela me fit plaisir. Il est vrai que la mer est belle quand elle luit comme un tapis de diamants ondulant dans le vent.  A la fin de la journée, nous prîmes la voiture pour revenir à Paris, dans la maison grise. J’aime bien la maison grise. Il est vrai que je n’y trouve pas les chats, les perroquets en bois, les dauphins volants au-dessus des arbres, des marées basses et hautes, des escargots gluants, une lumière égyptienne, des tapis de diamants, mais c’est ma préférée car dans ma chambre donnant sur une cour, je peux rêver à toutes ces choses, les embellir et les inviter dans les histoires que je vais inventer.

Anna K.

Neige de Orhan Pamuk

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Quel contraste entre ce livre du prix Nobel de littérature 2006 et celui de Rushdie (voir note correspondante) ! Alors que ce dernier parcourait les continents et traversait les années, accompagnant les grands événements de l’Histoire avec des personnages extravagants d’héroïsme ou de diabolisme, Neige s’attache aux événements minuscules de Kars, bourg d’Anatolie de l’Est à la frontière arménienne, et se déroule sur deux journées avec une galerie de personnages médiocres, comédiens, poètes, hommes politiques, militaires ou terroristes, tous ratés (au sens occidental du terme pour parler comme les habitants de Kars, obnubilés par l’Occident).

En fin de compte, à la grandeur et démesure de Rushdie, je préfère la médiocrité de Pamuk. Le propos de Rushdie, bien que saisissant car effroyable par son pessimisme profond, est d’une correction politique un peu barbante. On ne peut qu’adhérer à ses thèses contre les extrémismes, pour la coexistence des communautés et des religions comme dans ce Cachemire mythique qu’il décrit avec une amère nostalgie, mais les messages restent superficiels et galvaudées et donc littérairement insipides. Avec son village de toqués de toute sorte, peint avec un mélange de tendresse et d’ironie (non dénigrante), la comédie humaine de Pamuk défend finalement les mêmes thèses mais de manière moins caricaturale et plus poétique.

Le roman, d’une exceptionnelle qualité littéraire pour une œuvre contemporaine, m’a fait penser aux romans russes. Les références à Tourgueniev sont explicites dans le texte, l’héritage culturel, historique et architectural russe prégnant à Kars, mais c’est Dostoïevski qui hante cette petite ville coupée du monde par la neige et ses mystérieux habitants. Ka, le héros poète, sorte d’idiot amoureux fou de la sublime Ipek moins fantasque que Nastasia Filippovna mais tout aussi trouble ; Lazuli le terroriste islamiste cousin lointain des possédés ; Kadife, la jeune musulmane voilée et opiniâtre. Comme chez Dostoïevski, Dieu a une place prépondérante voire étouffante dans la vie et la conscience des personnages. Ce n’est pas le Dieu caricatural de Rushdie au nom duquel les terroristes tuent, mais un Dieu métaphysique  dont les êtres ont profondément peur et qui inspire de la poésie. Neige est aussi un roman sur le temps. Le présent est surchargé de passés, celui de Ka, son enfance et ses saveurs stambouliotes, ses menues émotions, joies et peurs, celui de Kars, passés arménien, russe, ottoman, sédimentés dans la ville et ses maisons tristes et belles, celui des autres personnages, douloureux, mystérieux, honteux, joyeux.

La comédie humaine de Neige est également une comédie politique décrivant la société turque déchirée entre laïcité kémaliste et islam, la coexistence précaire entre ses identités (turque, kurde, azérie), sa culpabilité inassumée du génocide arménien (quelques beaux passages du livre décrivent des maisons arméniennes abandonnées depuis un siècle et des églises en ruines dans lesquelles la neige tombe), sa démocratie assombrie par la torture et les assassinats et ponctuée de coups d’état (le livre met en scène avec beaucoup d’humour un de ces coups à l’échelle de Kars), son rapport ambigu avec l’Europe, mélange d’admiration mimétique et de rejet.

Le petit village de Rushdie dans la vallée du Cachemire était le paradis fugace de la fraternité humaine. Kars n’a rien d’un paradis. La moitié de la population épie l’autre moitié pour le compte des Renseignements, les personnages sont veules et tristes. Pourtant, c’est dans ce coin rustre et insignifiant de la terre que Ka retrouve son inspiration poétique, que Dieu lui dicte dix-neuf poèmes sur la mémoire, la logique, le rêve, organisés autour d’un flocon de neige dont le centre est le moi. Le flocon symbole de la vie et de son caractère éphémère. Huit minutes s’écouleraient en effet entre la cristallisation du flocon dans le ciel et sa disparition au contact du sol.

L’ennui de Alberto Moravia

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L’ennui est une plongée étouffante et claustrophobe dans la conscience du narrateur, Dario, peintre raté dont le rapport à la réalité, aux êtres et aux choses, est rompu. Dario tombe amoureux de Cécilia, modèle et maîtresse de Balestieri, un autre peintre dont elle a précipité la mort par excès de fornication. Insaisissable, étrangère à la réalité qui indiffère Dario, Cecilia le libère progressivement de son ennui originel. Si celui-ci est un avatar de la nausée sartrienne, la relation à Cécilia, jeune femme quelconque dont on tombe inexplicablement et exagérément amoureux, dont la banalité se mue en mystère et celui-ci en jalousie paranoïaque et flicage d’une inventivité cocasse, est proustienne.  

Alors qu’au début du roman Dario décrivait avec un détachement cynique son indifférence à la réalité, voilà que celle-ci, en changeant de nature au contact de Cécilia, l’envahit tout d’un coup, le taraude, lui vole son sommeil. Le moindre objet de l’écosystème existentiel initialement insipide s’anime, irrigué d’angoisses : le téléphone matérialise les attentes interminables et sert aux espionnages jaloux, le divan devient témoin de la frénésie sexuelle, les clés, la porte, les arbres s’érotisent. Même l’argent pour lequel Dario éprouvait presque du dégoût se transforme, en s’interposant dans ses relations avec Cécilia, en moyen de communication, en outil de stimulation des sentiments et de la libido.    

L’autre dimension du roman est celle du double. Ce que vit le narrateur a déjà été vécu par Balestieri, l’ex-amant de Cécilia, victime lui aussi de son addiction sexuelle, de sa jalousie, de sa résignation au malheur et au cocufiage, et in fine d’une suractivité coïtale. Pour Dario, le parcours de Balestieri est à la fois un miroir de son présent, une prédiction de son futur et une reproduction fantomatique du passé. C’est à la fois un double et un contraire, car Balestieri a un rapport exacerbé à la réalité, une fougue créatrice, transmutation sublimée de l’énergie sexuelle, un consentement à être au cœur de son expérience au lieu de garder comme Dario une distance intellectuelle et analytique par rapport à celle-ci. Ce rapport antinomique qui est une forme de fascination pour la mort est ce que je préfère dans le roman, cet entrelacement entre mort, sexe et création. 

Bien que confiné dans une conscience tourmentée, le livre réserve quelques passages hilarants, notamment chez les parents de Cécilia et de Dario, incursion dans la réalité sociale italienne, celle (les parents de Cécilia) d’une petite bourgeoisie étouffante, et celle (la mère de Dario) de la bourgeoise traditionnelle argentée et vaguement vulgaire, toutes deux décrites avec le dégoût général dont le roman est empreint.

 

Voyage en Arménie

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J’ai effectué un voyage de quatre jours en Arménie et j’en tire quelques impressions, certainement réductrices compte-tenu de la durée du voyage. Ce voyage m’encourage à me documenter sur la réalité complexe du pays, ce que je n’ai pas fait avant de partir et que je regrette. 

Un voyage en Arménie est d’abord un voyage dans le temps. Des signes assez rares de « modernité » (je mets le mot entre guillemets pour lui ôter une connotation béatement positive) sont disséminés dans un ensemble qui reste figé dans les années 1960 soviétiques. Les bâtiments noirâtres et massifs, les places prévues pour les manifestations communistes des grands jours, les Lada et Volga en totale rupture passéiste par rapport aux automobiles actuelles, la langue russe sur les produits de consommation inconnus, l’inexistence exotique des marques globales qui ont colonisé le paysage urbain occidental (McDonald’s, Strabucks, Virgin, Body Shop…) : tout cela, au niveau de la forme du moins, ramène à des temps brejnéviens. A une époque où « tout le monde avait du travail aux usines » comme nous l’avait dit, nostalgique, le chauffeur qui nous conduisit aux divers sites « touristiques » du pays. Des usines désormais délabrées, disloquées en un rien de temps face à la concurrence capitalistique, égarées au milieu de la désolation suburbaine, et dont les machines désarticulées, dessaisies de leur finalité productive, dessinent dans le ciel des ossatures incongrues. 

Cette impression de délaissement, de barres HLM, de maisons à moitié bâties, de parcs pour enfants en bord d’autoroutes, avec des grandes roues et des carrousels déglingués dont on se demande si un jour ils ont été témoins de cris d’enfants, on la ressent dans les banlieues et les bourgs, surtout au Sud de Erevan.  

A part le communisme et les marques profondes qu’il a laissées, plusieurs autres mythologies structurent la société.  

D’abord la diaspora. Il est émouvant de retrouver, dès l’avion Paris-Erevan, des Arméniens du monde entier (mais surtout des Etats-Unis), en quête de leurs hypothétiques racines, avec espoir mais aussi la peur d’être déçus. Hypothétiques car l’Arménien de la diaspora aura du mal à reconnaître dans l’Arménie actuelle la terre des ses ancêtres, qui venaient majoritairement d’Anatolie orientale.  

A titre d’exemple, on entend peu parler des fameux plats arméniens omniprésents dans la culture de la diaspora (Manti, Basturma, Sujuk, Soubereg, etc.). Ainsi, tout Arménien du Liban est-il habitué dès l’enfance aux remarques de certains Libanais revendiquant un racisme primaire avec une hilarité débile assez caractéristique, « tu es Arménien, ah tu aimes le Basturma, ha ha ha ». Et voilà que cette charcuterie malodorante au nom rigolo est inconnue des restaurants de Erevan qui servent, au titre de la nourriture locale, du « barbecue » ( !), du kebab et au mieux du dolma (feuilles de vigne farcies). Rien à voir avec la sophistication de la cuisine arménienne d’Alep ou de Beyrouth où des restaurants comme Varouj, Al Mayass et Mayrig déclinent l’arménité culinaire en une multitude de recettes séculaires. 

L’identification aux Arméniens de l’ex-république soviétique peut être difficile. D’un abord parfois rude, ils semblent travaillés par une profonde et indélogeable mélancolie, une sorte de résignation au sort, qui a fait passer leur pays d’une terre mythique ouverte à trois mers (Caspienne, Noire et Méditerranée), à une enclave entourée de voisins menaçants, écrasée par le soleil en été, rudoyée par le froid en hiver, et avec pour tout plan d’eau, le lac Sevan qui, avec ses quinze degrés en plein mois d’août, confère aux bouées et autres jeux de plage, vendus tout au long de l’autoroute qui y mène, un caractère tristement vain. La mer, son absence, son ersatz, ce lac à l’eau glaciale pour lequel on a de la tendresse parce qu’il est là malgré tout, est une autre mythologie, un autre regret, de ce pays qui en compte tant. Une fois en Arménie, l’Arménien de la diaspora essaie de se convaincre de la beauté des lieux, de leur charge émotionnelle. Il tente d’être surpris par le niveau de développement, la qualité des routes, prêtant inconsciemment le moins d’attention possible à l’indigence des banlieues et des campagnes, legs terrifiant, dans sa banale laideur et sa pauvreté, d’un régime dont on se rend compte, usines ou pas, places grandioses ou pas, qu’il posait méthodiquement les bases d’une perdition à long terme. 

La religion est l’autre élément fondateur de la mythologie arménienne. Elle est avant tout synonyme d’églises et moins de foi individuelle. En ce sens que contrairement à des pays très religieux comme l’Arabie Saoudite ou l’Inde (il est vrai que je compare à des religions qui par nature sont plus intrusives dans la quotidienneté), la religion ne semble pas structurer et ponctuer les jours. Les signes ostentatoires sont rares. Les églises sont elles-mêmes peu nombreuses à Erevan ou dans les banlieues, disséminées qu’elles sont sur le territoire, dans des endroits déserts et peu accessibles. Est-ce le résultat de soixante-dix années de communisme, pendant lesquelles la religion était semble-t-il tolérée mais non son affichage ? Je ne saurai le dire. Je ne pense pas que les Arméniens aient compensé cette contrainte de discrétion religieuse par une ferveur exagérée au moment de sa disparition. Cela étant, l’église, en tant qu’élément architectural, culturel, traditionnel autant que religieux, est une icône fédératrice. Le pays en compte des dizaines remontant aux premiers temps chrétiens. Nous en avons visité cinq juchées sur des collines ouvertes aux vents, enfouies dans des montagnes verdoyantes, perdues au milieu de déserts rocailleux, faisant face à l’imposant Mont Ararat, sculptées dans la roche elle-même. Ce sont des églises de petite taille, hélas négligées, totalement dépouillées (pas de statues ni de bancs, quelques tapisseries aux couleurs ternies). De ce dénuement, éclairé par la lueur vacillante des bougies, par les percées intermittentes du soleil à travers des fenêtres étroites, émane accidentellement une mélancolique poésie. Etchmiadzine, siège du catholicosat, l’équivalent de Saint-Pierre pour les catholiques, est un autre lieu poétique, mais d’une poésie plus conventionnelle, plus conforme aux standards esthétiques européens. Une cathédrale à l’architecture classique arménienne au milieu de jardins à l’italienne, parcourus de prêtres à l’allure vive, allant et venant affairés, au milieu d’autres qui discutent entre des arbres à hauteur d’homme. 

Le Mont Ararat est un symbole, à la fois biblique (la montagne du Déluge et de Noé), et nationaliste du pays. Le paradoxe est qu’il se trouve actuellement en Turquie. Sa présence majestueuse dans le paysage et dans l’esprit des Arméniens, alliée à sa non possession, à son intangibilité soulignée par la brume et les nuages qui souvent rendent ses contours imprécis, est un éternel rappel de l’injustice que subit ce peuple depuis des décennies, l’injustice de la dépossession, de son sort politique, de sa terre, de ses mers, de ses monts disparus, des icônes de sa culture, des lieux de sa mémoire, de son culte et de ses douleurs. Cela rend d’autant plus émouvant la démarche d’Arméniens de partout qui se lancent à la recherche des traces éparpillées et timides d’une culture millénaire et d’ancêtres martyrisés sur une terre certes parfois peu accueillante, décevante au regard de la terre mythifiée qui s’étend sans fin entre royaumes et mers rêvés, mais malgré tout, parce qu’elle existe, attachante.