Apologie de l’Europe

J’ai eu l’idée de ce texte en courant le long de la Corniche de Beyrouth, le 6 septembre 2020. C’était une belle course, à six heures trente du matin, malgré la chaleur qui installait lentement sa pesante chappe sur la ville. Je courais sur une terre touchée par toutes les calamités : une classe politique des plus corrompues au monde, une économie aux abois, un état failli et, dernière calamité en date, une énorme explosion, la troisième en intensité de l’histoire de l’humanité qui a détruit son principal port et une partie de sa capitale. De ce trou noir absolu, le pays n’avait, ce 6 septembre, aucun espoir de sortir.

Ma pensée a ensuite dérivé pour, en même temps que mon corps longeait la côte, faire un tour du monde déprimé. Les Etats-Unis était sous le régime d’un clown fasciste incapable de proférer la moindre suite de mots sensés, je ne m’étends pas, on connaît tous l’histoire, ses chances d’être réélu, malgré les sondages, restaient élevées face à un papi au verbe hésitant et à l’existence précaire ; l’Amérique du Sud oscillait entre faillite totale (Venezuela, Argentine…), régimes pourris (Brésil) et Covid hyper meurtrier (Pérou) ; l’Afrique était plein d’espoirs au très long terme mais la crise mondiale dans laquelle nous entrions allait en retarder encore plus la réalisation ; le Moyen-Orient continuait d’être ce paquet de pays plus pourris les uns que les autres, plus tyranniques les uns que les autres, et au cœur de cette pourriture pourrissait un conflit insoluble ; plus à l’est, nous avions les dictatures de la Russie de Poutine et de la Chine de Xi, et des pays périphériques soit non situables sur la carte, soit englués dans des guerres sans fin. Çà et là, quelques territoires isolés, lointains, presque autarciques, comme le Japon, l’Australie ou la Nouvelle Zélande semblaient protégés de la déroute uniforme du monde mais l’on s’en foutait un peu, de ces pays.

Au milieu de tout ça, il y a l’Europe. L’Europe affiche cette combinaison unique et paradoxale d’une situation des plus enviables et d’une détresse unanime. Sans conteste l’une des plus belles constructions de l’esprit législatif humain, habitée par trois cents millions de citoyens au niveau de vie stratosphérique par rapport à la grande majorité des habitants de la planète et jouissant d’une protection sociale unique au monde, des régimes démocratiques, des états de droits, et tout ça dans un cadre concentrant sur un territoire ramassé une variété de mers, de montagnes, de plaines, de villes évoluant dans un climat tempéré, sans ouragans, sans cyclones, sans incendies ravageurs. Au sein de ce paradis, tout le monde est malheureux. Plus malheureux encore qu’à Beyrouth, la ville sans espoir.

Mais cette Europe est menacée. Les mêmes maux qui touchent les autres pays, les régimes pourris, corrompus, réveillant les pires instincts réussissent tant bien que mal à s’installer. L’Europe est un îlot de civilisation, de paix, de droit, de protection dans un monde en pleine déroute mais son passé est le plus guerrier, le plus meurtrier, le plus violent de la terre. Ça, il faut se le rappeler. Hélas, l’héritage des Goethe et Hugo que très peu lisent est largement noirci par les pires guerres et turpitudes de l’humanité. La menace est toujours là et j’aurais quelques mises en garde.

Méfiez-vous de toutes les personnes qui parlent au nom du « peuple ». Dès qu’un type parle de « peuple », fuyez, parce que ces gens-là prennent en otage cette entité abstraite, théorique, pour imposer leurs idéologies englobantes. Il n’y a pas de peuples, c’est une fiction. Il n’y a que des individus, libres, différents, indépendants et interdépendants, interagissant entre eux dans des rapports amoureux, amicaux, commerciaux, haineux… Le « peuple » ne sert qu’à collectionner ces individus dans des groupes fictionnels et factionnels et les monter les uns contre les autres à des fins de pouvoir. C’est ça la menace.

Je ne crois absolument pas à cette autre fiction des « identités », perçus comme meurtrières, des « civilisations », qui s’entrechoquent, il n’y a que des « idéologies » et elles peuvent être meurtrières, c’est-à-dire des fictions élaborées et sophistiquées, puisant leur force dans la sève émotionnelle, écartant autant que faire se peut la raison, pour constituer les masses qui, ainsi idéologisées, sont prêtes à se battre contre d’autres masses aux fictions antagonistes.

S’il est une chose à garder en tête pour préserver l’Europe, c’est la raison. Toujours revenir à elle. Pas une mince tâche. La raison fait face à un ennemi redoutable, pernicieux, immarcescible : l’émotion. L’émotion donne des frissons, la boule au ventre, des accès de colère, elle fait monter les larmes aux yeux, elle peut aider à former des masses, des obédiences, elle est le ferment des idéologies. La raison, elle, est ingrate, sèche, elle ne donne aucun frisson, elle ennuie, et pourtant, partant de cette infériorité structurelle, elle doit prévaloir.

Si l’Europe a réussi à créer ce fragile mais admirable édifice collectif, où coexistent en paix toutes les idéologies, c’est parce que par tâtonnements, cahotements le long d’une longue et douloureuse route, à force de poussées et de régressions hégéliennes, la raison a prévalu, péniblement, et pas pour toujours, elle a atténué la force mobilisatrice des idéologies, en identifiant dans chacune ses failles. L’émotion est là qui toujours menace, aux aguets pour détruire l’édifice, et elle est capable de le faire en un rien de temps, c’est ça qui est terrible. Ce que des siècles de ballotement dialectique ont permis de bâtir, une collection de fous furieux sortis de nulle part sont capables de le réduire en cendres. Et la raison abdique. Aujourd’hui, si Trump ou Erdogan ou Bolsonaro, etc. affirment que la Terre est plate, leurs supporters les croiront, sans hésiter une seule seconde. La raison est vulnérable.

Life is too short

Il y a toute une collection de petites phrases comme ça qui servent de philosophies de vie, de guides dans les décisions prises au quotidien. Une des plus courantes est : Life is too short.

J’entends ici, enfin, la déconstruire.

Cette expression est utilisée par exemple pour s’éviter des emmerdes inutiles. Life is too short, je ne vais me faire chier avec ce type, life is too short je ne vais pas m’emmerder à voir ce film, etc. L’idée est simple, la vie est soi-disant tellement courte que chaque minute doit être mise à profit pour une activité réjouissante, ludique, qui procure un bonheur infini, etc.

Or le problème, c’est que le life is NOT too short. Franchement, il n’y a pas plus long que la vie ! Et en plus elle n’arrête pas de s’allonger, elle se dilate, elle est élastique dirait-on, il y a des scientifiques qui veulent absolument nous coller des années en plus dans la figure.

Résumons, jusqu’à six ou sept ans, t’as une mémoire volatile, tout ce qui t’arrive, tu l’oublieras, disons que ça ne sert à rien, c’est superfétatoire. Tu naîtrais à sept ans, ça ne changerait absolument rien. Mieux, ça t’éviterait de vrais soucis ultérieurs. Car c’est durant ces années, nous apprend Freud, que les traumatismes futurs sont fabriqués, que la matière première de tes névroses est usinée ; sympa : t’es un môme innocent à la mémoire volatile, qui sait à peine et péniblement former les mots maaa…man, paaa…pa, t’as pas ton mot à dire, zéro libre arbitre, et on te concocte de jolis traumas futurs dans ton dos, dans ton subconscient pour être plus précis. Donc, de ce bout-là, tu peux facilement retirer six ou sept ans.

Ensuite, t’as quelques jolies années insouciantes jusqu’à douze ans, tu collectionnes deux ou trois souvenirs, tu adores tes parents, tu rêves de jouets que la plupart du temps tu obtiens – je décris des vies bourgeoises ici, une vie à Gaza est encore plus longue et insupportable, mais ce n’est pas notre sujet.

A douze ans, tu entres en adolescence jusqu’à dix-huit, ton corps se transforme, tu détestes tes parents, ta vie, tes boutons, ton nez, t’es comme on dit « mal dans ta peau ».

Or c’est dans ce contexte et avec des bagues aux dents qu’il faut penser à ton avenir, chaque note, chaque appréciation de chaque professeur définit ton futur, et tu les choisis pas tes professeurs, ça peut être des malades mentaux, des bègues introvertis, des sadiques, des incompétents, ce sont tes profs, ils ont une influence sur ta vie. A vingt ans c’est plié, tu sais les études que tu vas suivre et, à part quelques chanceux qui vont devenir riches, en gros la tête qu’aura ta vie.

C’est là où ça s’allonge gravement. A vingt-trois ans, tu te retrouves soudain et sans crier gare devant une plage de quarante ans de vie uniforme, quarante ans d’emmerdes au boulot, de problèmes quotidiens, éclairés par de frêles joies passagères très vite contrebalancées par des emmerdes à l’amplitude croissante. Quarante ans, too short ? Sérieux ? ça fait plus de deux mille dimanches après-midi, autant de lundis matin ! Dix mille jours de travail de huit heures par jour minimum. Vous avez peut-être remarqué comme moi que les critiques de cinéma se plaignent souvent des films trop longs, ah mais c’est pas possible, le film dure deux heures trente… Une journée de travail c’est quatre films… Imagine que tu voies tous les jours quatre films chiants, pendant dix mille jours et pas des films de Christopher Nolann hein. Si les deux heures trente concoctés pour toi aux p’tits oignons par ce dernier t’emmerdent, parce qu’ils sont trente minutes trop longs au goût de Monsieur, que dire de ces quatre films quotidiens concoctés par personne, pas scénarisés, bancals que tu dois te farcir.

Pour l’homme normal, sur toute une carrière, il y a quoi, quelques expériences satisfaisantes. Ça dépend des métiers, certes, un architecte pourra toujours s’enorgueillir d’un bel édifice, un médecin (et encore pas tous les médecins, pense à un dermato) d’avoir sauvé des vies, de les avoir allongées, des business man d’avoir bâti des empires, mais pour le commun des mortels…

Quand je pense à ces pauvres parents qui sont fiers que leur enfant ait sauté une classe ou deux, en gros il va bosser deux ans de plus, subir cent dimanches après-midi de plus que la moyenne, le pauvre, c’est ça que ça veut dire… Je recommande au contraire de redoubler autant que possible et surtout d’allonger au maximum ses études. Si tu réussis à prolonger tes études jusqu’à trente ans disons, t’as plus que trente-cinq ans à tirer, dans un bureau éclairé au néon blanc, devant un ordinateur, cerné de toutes part par des comme toi dans des open spaces censés favoriser la fluidité de la communication.

Pour des raisons ô combien valides pour notre économie et afin de ne pas léguer aux générations futures une dette insurmontable et injuste, bla, bla, bla, bla, bla, vous connaissez l’antienne, il y a des mecs qui bossent dure, passent des nuits blanches, affrontent la rue, mettent des vies humaines en danger sur des barricades, pourquoi ? Pour allonger encore plus la durée du travail ! C’est-à-dire qu’ils jugent que tirer quarante ans de boulot, c’est pas suffisant, c’est light qu’ils disent, ça n’équilibre pas les comptes qu’ils se font de la bile. T’imagines le mec qui s’est tapé deux ans de plus d’un boulot pourri éclairé au néon, harcelé par un petit chef tyrannique et qui, le jour de la délivrance, quand il se demande pourquoi il a subi ça, se dit que c’était pour « équilibrer les comptes ».

Tiens, je lis un livre de Carrère là, Yoga, que ça s’appelle, sauf que ça n’a rien à voir avec le yoga, c’est l’histoire d’un mec (l’auteur en l’occurrence) qui a tout, mais tout, la gloire, l’argent, le talent, les femmes, les appartements, des articles à sa gloire de huit pages dans le New York Times magazine, pas Télé 7 jours, le Times, une maison à fucking Patmos, son boulot ça consiste à pondre un bouquin sur lui-même allez une fois tous les dix ans, ce qui fait 0.14 page à pondre par jour sans rien imaginer puisqu’il raconte ce qui lui arrive, son bureau c’est le café du coin, il a tout le mec et résultat ? il veut en finir avec la vie ! Ilenpeupu ! Trop dur, qu’il dit, la vie. Je veux me pendre à un arbre dans un jardin imaginaire à la gloire de Ravel, qu’il dit, enfin oui, c’est un intello, il a des manières un peu spéciales et assez cultivées de vouloir se pendre mais vous voyez le truc, il est suicidaire ! Vous avez pensé au contrôleur de gestion dans une société qui fabrique des boulons dans un trou perdu de France et dont le bureau est éclairé au néon blanc pendant quarante ans ? Vous allez me dire que sa vie est too short, lui ? Sans même aller jusqu’au natif de Kaboul, de Caracas ou Sanaa. Si la vie de l’auteur d’Autres vies que la mienne est insupportable, vous pensez qu’elle est too short leur vie à eux ?

Mais revenons aux ciels cléments d’Europe. Arrive la retraite et t’as encore au moins vingt autres années à tirer, progrès de la médecine obligent. Qu’est-ce qu’ils font chier tous ces scientifiques hyper doués à trouver des moyens tout le temps de déjouer la mort. Cela dit, sur le papier t’es enfin libre ! Tu peux enfin faire ce que tu veux, le tour du monde, aller au théâtre tous les jours, jouer aux boules, whatever, fonction des goûts… Or c’est pernicieux, parce que selon les lois de la relativité, le temps n’est pas absolu et les journées sans travail ont l’avantage d’être sans travail mais l’inconvénient d’être beaucoup, mais beaucoup plus longues, et pas du tout, du tout, faciles à remplir. Il faut avoir de solides passions, de solides vocations pour les faire passer ces milliers d’heures, composées de milliers de minutes qui se déroulent au ralenti.

Le hic, c’est que t’es pas libre entre trente et cinquante ans, t’es libre entre soixante-dix et quatre-vingt-dix ans. Au moment même où tu trouves à peu près de quoi les remplir, tes journées, ton corps lâche. A la mitan de ta retraite, les cellules commencent à périr, certes on allonge la vie, mais pas la santé, faut pas non plus exagérer, tu dois vivre plus longtemps, mais malade. T’as d’un côté toutes ces heures de plus en plus lentes à remplir, de l’autre les cellules qui meurent et t’empêchent de les farcir les heures, t’es pris pour ainsi dire en tenaille, jusqu’au point où tu ne peux plus bouger, tu restes sur place, dans ton lit, et tu dois remplir maintenant ces milliers d’heures immobile. Cela réduit considérablement tes degrés de liberté. Par exemple, avec un corps qui bouge, tu peux aller au musée, entre les files d’attentes, l’achat des billets, les longues explications super chiantes de l’audio-guide, les chefs-d’œuvre auxquels tu ne comprends rien, qui t’inspirent au mieux un commentaire du genre ah j’aime bien le jaune, c’est doux hein ces couleurs, le musée, c’est assez efficace pour tuer les heures. Mais immobile, pas de musée.

Enfin tu meurs.

En termes de règles de narration, c’est franchement pas terrible. Prenons un James Bond comme exemple de narration réussie. Il répond à la règle narrative suivante : grand WOW, générique, petit wow, moyen wow, énorme wow, et un ahhhhh de soulagement. En gros, la course-poursuite pré-générique, le générique, on rentre doucement dans l’action, deux trois coups d’éclats, un dîner de gala en smoking et des œillades avec une vamp, un gros morceau au milieu et le final de dingue, mais de dingue, avec course-poursuite, plus compte à rebours, plus explosions, plus femmes dingues, plus etc., James Bond l’emporte, et à la fin, c’est le ahhhh de soulagement, on le retrouve sur une plage paradisiaque qu’il a sauvée en sauvant le monde, en train de siroter un cocktail du genre avec une cerise confite plantée dedans en compagnie d’une créature de rêve, Carole Bouquet ou Léa Seydoux, au choix. Ça, c’est de la putain de narration ! Et encore, tu te plains que vers la fin c’était un peu longuet. Compare ça à la vie soi-disant « too short », tu parles, tu nais dans un tas de merde, pas vraiment wow, tu crèves immobile, avec le trois quarts de tes cellules mortes, et certainement pas un cocktail avec la cerise confite à la main avec Carole Bouquet qui se balance dans un hamac pas loin, et entre les deux, t’as vaguement quelques wow chétifs, mais sans course-poursuite, si t’as mis un smoking deux fois dans ta vie, c’est déjà bien, t’es un privilégié, et le scénariste de ta vie se venge de chaque wow en te collant tout un paquet d’emmerdes pour compenser, et il en a des emmerdes dans son attirail narratif ton scénariste, des emmerdes à l’infini, en vrac, sans ordre particulier, des maladies, des fuites d’eau, des accidents de voiture, des décès d’êtres chers, des guerres, des incendies, des pandémies, des ouragans, des bouchons, des entorses à la cheville, des piqûres de guêpes, des attentats terroristes, des faillites, des dettes, des voisins méchants, des divorces, des mauvaises notes, des cantines tenues par Sodexho, des Trump président, etc. etc. etc., de tous les niveaux, pour tous les goûts.

Tout ça, hélas, on ne peut pas le changer. Alors il faudrait au moins changer l’expression en life is too long. Par honnêteté. Par honnêteté pour la majorité silencieuse qui n’a pas une vie de wow successifs. Peut-être que, conscients de cette longueur, l’on appréciera les fugitifs moments de bonheur et les gardera précieusement en mémoire, dans un endroit sûr, pour qu’elles nous aident à traverser les jours, comme une gourde salutaire dans le désert, qu’il faudra, à chaque oasis, remplir à nouveau avant de poursuivre le long, le très long voyage.

6 septembre 2020

Je suis en train de lire Yoga d’Emmanuel Carrère, un écrivain dont j’apprécie la compagnie. Il m’invite dans ses pensées avec hospitalité, au gré d’un parcours erratique le long d’un chemin dont on pressent, malgré tout, qu’il mène quelque part, sans savoir où vraiment.

A la page 81 de son dernier livre, il confie qu’il lui arrive, avant de s’endormir, de se « rappeler aussi précisément que possible la journée écoulée ». Il recommande alors un « juste milieu » entre à un extrême une synthèse expéditive de celle-ci qui serait inutile, à l’autre une recension exhaustive qui pourrait exiger « une vie entière ».

J’ai alors envie de me rappeler le plus précisément possible ma journée du dimanche 6 septembre 2020, en trouvant ce juste milieu. Pourquoi cette journée en particulier ? Parce que c’est celle au cours de laquelle je suis tombé sur la page 81 de Yoga, et qu’elle revêt de l’importance pour moi, marquée par une grande tristesse que je ne décrirai pas. J’espère qu’en racontant tout ce qui s’est passé autour de cette tristesse, ce dimanche-là, je pourrais des années plus tard la revivre, la ressusciter et, ainsi, par cet exercice de la mémoire, la maintenir en vie.

Il y a des journées sans friction, sans grain de sable dans le déroulement de leur programme, indépendamment de leur arrière-plan de joie ou de tristesse générale, des journées qui coulent comme un fluide clair entre les galets, sur le lit du temps. Le 6 septembre était de celles-ci.

J’avais mis le réveil à 5 heures 45 heure locale de Beyrouth. Le réveil me réveille donc à 5 heures 45, au milieu d’un rêve qu’hélas j’ai, à l’heure où j’écris (18 heures 03, heure de Paris, dans le vol Air France 565 Beyrouth-Paris), oublié. Je me rappelle juste que j’ai entendu des chiens errants aboyer dans la rue au milieu de la nuit, et me suis dit pourvu qu’il ne continuent pas de rôder au moment de mon départ pour mon jogging dominical.

Pendant quelques instants, j’ai envie de dormir, la flemme de me lever, d’affronter la journée et la course à pied qui l’inaugure. Mais les minutes me sont comptées… on annonce une autre journée de chaleur exceptionnelle et passées 7 heures 30, sous un ressenti de 40 degrés, impossible de faire le moindre mouvement.

Je me lève donc.

Je regarde par la fenêtre et constate la relative obscurité de l’aube.

Je bois un verre d’eau. Je tiens à ce rituel, persuadé que l’eau a des vertus nettoyantes. Je l’imagine couler dans mon corps pour accomplir son travail de purification.

J’ai choisi un short noir de la marque Nike, heureux de le retrouver ici (je n’habite pas à Beyrouth, c’est un pied à terre équipé de l’essentiel, dont les tenues de jogging). Jeté mon dévolu sur un tee-shirt de la même marque, sans grande exigence, sachant que comme la veille, je courrai torse nu. J’enfile mes Nike Pegasus gris, rapportés de Paris après une carrière de plusieurs centaines de kilomètres. Je m’assure d’avoir tout pris (permis de conduire, carte de crédit, de l’argent pour les bouteilles d’eau et le parking, une serviette, mes écouteurs Powerbeats, des kleenex).

Je monte dans la voiture de location qui m’attend dans la rue ; je ne pourrais en dire grand-chose sinon qu’elle répond à la marque « Seat ».

La ville est déserte. Je pense – je ne suis pas sûr – avoir songé à « paisible », ou « reposé », pour la définir. Le silence de l’aube, de plus en plus claire, recouvre les autoroutes successives, les unes après les autres, de chez moi jusqu’à la Corniche, en front de mer. Comme une vague de silence qui suit mon trajet, se déroule avec lui, se répand.

Au carrefour du musée national, d’une démarche mal assurée, comme ivres, une meute de chiens errants trimbalent leur famélique silhouette.

Je gare ma voiture dans mon parking habituel, vide à cette heure-ci, dans une rue perpendiculaire d’une rue parallèle à la Corniche. Cette rue est spécialisée en cabarets, des sortes de bars à putes où des filles de l’Est présentent un show avant de s’asseoir à la table des clients. Je n’y fais plus attention depuis le temps où je gare ma voiture ici, pour aller courir. Je ne sais même plus si ce business perdure par les temps de profonde crise économique que connaît le pays dont l’état est failli et corrompu. Que viendraient faire ici des putes russes ? Je note que j’aime ce parking, son emplacement, sa facilité d’accès, son association au plaisir de courir le long de la mer, à Beyrouth.

J’ai mis mes écouteurs et lancé sur Audible la biographie d’Einstein par Walter Issacson. Je sais, ça n’a rien à voir avec Beyrouth, la Corniche, etc., mais cette totale déconnexion entre mon environnement physique et ce que j’écoute ne m’a jamais dérangé. Au contraire, j’éprouve un certain plaisir à être ainsi à différents endroits en même temps.

Je me lance.

Au niveau de l’agence BMW, qui marque le début de la Corniche, côté baie de Saint-Georges, j’enlève mon tee-shirt pour courir torse nu et supporter la chaleur déjà grande à 6 heures 20.

La Corniche noire de monde me procure immédiatement le plaisir de me fondre à nouveau dans une humanité. A son début, j’aime, à chaque fois, retrouver les joueurs de palette. Ils sont toujours là, lançant le volant avec la même fougue, la cognant contre leur raquette en bois en poussant des cris. Je songe à un dérèglement de l’espace-temps (je lis Einstein, remember ?), une répétition sans fin de leurs gestes amples et énergiques, accompagnés des mêmes cris de joie.

Quelques événements notables sur l’heure et cinq minutes de course : Einstein se lance dans le sionisme et, déjà superstar mondiale depuis sa théorie de la relativité générale et la preuve qui en a été faite lors de l’éclipse totale de 1919, il effectue une tournée triomphale aux Etats-Unis avec Chaim Weizmann, pour lever des fonds visant à l’établissement de colonies juives en Palestine et la création de l’université hébraïque de Jérusalem ; à son retour en Allemagne après un passage chez les autres alliés, le Royaume-Uni et la France, il est la cible d’attaques antisémites qui renforcent son identité juive, « tribale » et non « religieuse » comme il le précise, identité qu’il n’a aucune peine à concilier avec son internationalisme et tout refus d’assimilationnisme ; il voyage ensuite en Asie, au Japon qu’il adore, et en Palestine ; en 1922, il reçoit enfin, pour l’année 1921 où il n’a pas été remis, le prix Nobel de physique, après de longs débats teintés d’antisémitisme et, nuance de taille, couronnant non pas ses théories de la relativité, ni restreinte, ni générale, perçues toutes deux comme spéculatives, purement équationnelles et théoriques, sous-entendu juives, mais sa loi des émissions photoélectriques (article de 1905) ayant contribué à la naissance de la mécanique quantique, dont il se démarquera ensuite ; le sommet de la carrière d’Einstein, c’est 1919 ; il a quarante ans, la preuve (ambiguë il faut le dire, mais je ne m’y attarde pas) a été apportée par Eddington de la courbure de l’espace-temps que modélise la relativité générale, une refondation de la physique newtonienne ; après, nous dit son biographe, il contribuera à la science mais plus marginalement, et se retrouvera englué dans une longue lutte contre la mécanique quantique et les jeunes loups qui en deviennent les héros comme Nils Bohr ou le personnage de Breaking bad, Werner Heisenberg ; bref, le jeune Einstein rebelle, qui osa soutenir, affront suprême, que l’éther cher au bourgeois conservateur Poincaré était superflu, laisse place, triste fatalité, à un bourgeois conservateur, cependant que la ténébreuse et passionnée Mileva Maric, sa première femme bohème, est remplacée par la cousine Elsa qui le dorlote dans des intérieurs cossus ; le différend entre Einstein et la mécanique quantique (cette dernière prévaudra) tient en cette citation devenue célèbre : Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers ; Einstein est un fervent déterministe, il croit profondément aux lois de la causalité spinozienne, or la mécanique quantique réfute ce déterminisme puisque selon elle la nature est régie par des lois statistiques, probabilistes, et elle n’a d’existence que dans ce que l’on en perçoit et qu’on mesure, d’où la fameuse citation sur les dés et la moins fameuse mais tout aussi savoureuse réponse de Nils Bohr, « mais Einstein, arrête de dire à Dieu quoi faire » ; jusqu’à preuve du contraire, Einstein aura tort sur les dernières décennies de sa vie mais restera une star internationale pour le grand public qui de toute façon ne comprendra jamais rien à ces querelles subatomiques. Entre quarante et soixante-seize ans, pendant trente-six ans, il n’apportera aucune contribution notable à la science. C’est triste. La paternité de la bombe atomique est un mythe, Einstein n’est pas un physicien nucléaire, même s’il a poussé politiquement à son développement d’une part et si, d’autre part, l’énergie est en effet modélisée par sa formule E = mc2. Plus qu’un déterministe, Einstein était un réaliste, c’est-à-dire que contrairement aux tenants de la mécanique quantique, il croyait en l’existence d’une réalité indépendante de notre observation et cherchait en vain des lois belles et simples la régissant dans une union des champs électromagnétiques, de la gravitation et de la physique des particules.

Pendant ce temps, j’ai la Méditerranée à ma droite, j’observe les immeubles avec des vitres cassées, plutôt rares, cette partie de la ville ayant été préservée par l’explosion dévastatrice du 4 août 2020. Des jeunes pasoliniens nagent dans la mer, pas loin des ordures qui y flottent ; des groupes font leur marche en discutant ; je cours jusqu’à la fin de la plage dite de « sable blanc ». Blanc, c’est clairement un overstatement. Si j’étais en charge, je ferais passer des bulldozers pour enlever toutes les saloperies accumulées sur cette plage, la rendre belle et pourquoi pas blanche après tout, comme son nom en rêve.

Sur la voie du retour, je prends une photo de la grotte aux pigeons, je pourrais l’utiliser pour la parution Instagram concluant mon voyage. J’achète deux bouteilles d’eau et me les verse sur la tête en soupirant « ah ! c’est bon ».

En revenant vers le Saint-Georges, dans une sorte de coude dans le parcours, la mer me fait face, et, sur la mer, un énorme cargo affichant le sigle CSA et chargé de conteneurs. Comment se fait-il que ce bateau circule alors que le 4 août le port a été complètement détruit? Après le coude, je vois plus loin trois autres bateaux flottant sur une sorte de brume, plus loin encore les grues du port, mystérieusement préservées.

J’arrive enfin au parking, heureux de l’avoir fait ce jogging.

En rentrant chez moi, je fais un détour par le quartier Sursock pour constater les dégâts. Des immeubles hauts de gamme récents sont endommagés, ce n’est pas l’endommagement typique de la guerre du Liban (exemple : murs criblés de balles) mais les traces d’une sorte d’ouragan, de vent ultra-violent, ayant déformé les balcons et soufflé les vitres. Je vérifie soigneusement les anciennes maisons, j’éprouvais à Paris une affreuse douleur à la perspective de leur perte. Toutes sont debout, elles me semblent réparables, des volets, des vitres… Le musée Sursock est troué de rectangles noirs, ses fenêtres, comme des dents creuses, qui ont remplacé les beaux vitraux multicolores.

Le vieux centre Sofil de mon enfance qui abritait un cinéma que j’adorais et accueillait un ciné-club dont les séances restent un des highlights de ma vie, est très endommagé. Comme dans le film Vice-versa, j’ai l’impression que ce sont mes souvenirs qui sont troués, qui tombent peu à peu en ruine, et que tout s’en va.

J’arrive chez moi, flottant dans un bien-être doux. L’appartement est vide, paisible, je me dis « je l’aime vraiment bien cet appartement ». Avec son parquet clair, son balcon conquis par les bougainvilliers.

Je range mes valises, j’optimise le rangement, je goûte à ces plaisirs du voyage. Il y a d’anciens albums d’enfance de Lucky Luke que ma mère avait gardés et qu’elle a donnés à mon fils, des sacs entiers de chez Rifaï, mes affaires, mon linge, etc.

Je ne sais pas si vous connaissez ça, l’eau à peine tiède qui coule le long du corps chaud, brûlant, et par plaques, par expansions, le rafraîchit, l’entremêlement des eaux de la transpiration et de la douche. Un plaisir qui justifie pleinement le passage sur terre.

Je me prépare un Nespresso que je savoure, en rangeant deux trois bricoles dans la cuisine qui ont chacune une histoire et, pendant que je les range, elles ont le temps de me la raconter, leur histoire, comme si elle était emprisonnée en eux et sautait sur la moindre occasion pour s’en libérer. Je retrouve le livre de Carrère par terre, près de mon lit, je ne l’ai pas ouvert, j’étais tellement épuisé à la fin des journées ici que je m’endormais tout de suite, assommé. J’embarque Carrère.

Sur une feuille de papier, j’ai noté tout ce qu’il fallait faire avant de quitter l’appartement et je biffe un à un les items de ma liste de départ. Je laisse le bout de papier sur la table comme une trace de cet instant. J’aime ainsi envoyer dans le futur des indices d’instants présents qui, sans ces indices, disparaîtraient et se dilueraient dans le flux indifférencié de la mémoire. Je compte sur la propriété que possède ce bout de papier de convoquer plus tard cette journée, comme si s’aggloméraient sur lui, par une sorte d’attraction magnétique, des événements qui ont besoin d’un objet spécifique, sortant de l’ordinaire, pour adhérer, pour survivre, d’un objet encore vierge, les objets habituels étant déjà saturés de souvenirs.

Je mets tout ça dans la Seat et vais chez mes parents. De dix heures à 13 heures 45 – je me rappelle précisément cette heure pour une raison que je ne raconte pas mais, en racontant le reste, espère quand même sauver, je glisse ici un mot de code : « questionnements » – je suis assis dans le salon de mes parents. On discute de Beyrouth, l’explosion, ce que j’ai vu ce matin ; l’inflation, une comparaison des prix avant et maintenant ; des sujets personnels, des souvenirs… Une personne passe pour accomplir une tâche… Nous mangeons un plat de pâtes avec des tomates fraîches et du fromage.

Vers la fin, avant de se quitter, nous faisons le récit de mon séjour. Nous nous demandons quel en était le meilleur moment et décidons que c’est quand nous avons trinqué en famille, la veille, armés de bières Almaza, fraîches et délicieuses, accompagnées de chips salés nature de la marque Masters. On se dit : « c’était bon ça, quand même ». « Ah oui, ça, par contre c’était bon ». Tout compte fait, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux dans une vie, trinquer avec des bières accompagnées de chips délicatement salés.

Je les quitte (13 heures 45, donc). Je les aperçois au balcon, s’éloigner.

Je me perds un peu en route comme à chaque fois dans l’entrelacs des brettelles du « ring » (on l’appelle toujours comme ça, de ce nom viennois, cette autoroute qui survole le centre-ville). Finalement, je me retrouve : il faut continuer comme si j’allais à mon jogging du matin vers la mer, mais avant le tunnel de Manara et de Hamra, tourner à droite, sur une bretelle, pour emprunter l’autoroute de l’aéroport.

Il fait beau. Pour la première fois sur les quatre jours torrides de mon séjour, le ciel est bleu, pas chauffé à blanc, pas brumeux, pas louche, juste bleu.

Je rends la voiture, les formalités sont fluides. J’aime bien ça : les formalités fluides. J’y accorde une importance disproportionnée, comme si j’y voyais le signe visible d’une fluidité plus générale dans ma vie. L’aéroport est désert, calme, propre, intact. C’est un bel endroit, après tout. Longue file d’attente devant le guichet Air France, je sors Yoga et lis quelques pages pour tuer le temps. J’ai la place 19E.

Dans le salon de l’aéroport, je ressens le souffle doux d’une climatisation parfaitement réglée. J’apprécie le puits de lumière central qui éclaire un vaste espace inutilisé de ce salon immense, disproportionné et assez unique dans son genre. Je m’assois en face des baies vitrées qui donnent sur le tarmac et son trafic paresseux, me connecte au Wi-Fi, appelle mes parents pour les rassurer, oui j’ai bravé tous les dangers d’une traversée de l’est au sud de la ville.

J’ai rarement connu un embarquement aussi bien réglé, presque chorégraphique. Les passagers sont disposés à des intervalles équidistants d’un mètre, ils se comportent parfaitement, comme s’il s’agissait d’un congrès de gentlemen et gentlewomen, du sommet mondial de la courtoisie. L’hôtesse à bord m’expliquera ensuite qu’il s’agit d’un « embarquement séquencé ».

Le vol se passe à merveille. Je lis une trentaine de pages de Yoga, puis à la page 81, décide d’écrire ce texte. Mais avant, je peaufine mon précédent texte et lui trouve un beau titre : « Voyages en période de confinement », que je changerai ensuite en « Voyages en temps de confinement ».

L’avion débute sa descente à 19 heures 13, heure locale parisienne, l’heure est précise car l’annonce est faite au moment même où j’écris ces mots, l’hôtesse parle en ce moment même, sa voix se superpose aux mots : « en ce moment même, sa voix se superpose aux mots ». Je m’arrête d’écrire, éteins l’ordinateur en me promettant de poursuivre l’écriture avant de m’endormir ce soir, de retour chez moi.

Finalement, je poursuis l’écriture lundi soir.

Je redoutais la sortie de l’aéroport, allaient-il accepter mon test COVID fait à Beyrouth ? Les files d’attentes allaient-elles être longues ? Oui et non. La sortie est on ne peut plus facile. Compte-tenu du trafic aérien limité, le terminal E a été réduit au hall K, plus besoin de marcher quinze minutes et de prendre un train.

En me dirigeant d’un pas leste vers la porte 16 où m’attend un taxi que j’ai commandé cinq minutes avant, je me surprends à éprouver un plaisir indéfini auquel je donne quelques instants plus tard un nom : le plaisir de voyager. Mon dernier vol remonte au 22 février, un retour à Paris en provenance de Zurich après des vacances de ski à Davos. Plus de six mois sans avion, sans Roissy Charles de Gaulle. Plus de six mois de sédentarité, d’enracinement dans la terre de France.

Le taxi emprunte une rampe pour quitter le terminal et je suis accueilli par un ciel glorieux, le genre de ciel avec des bandes roses de nuances différentes négligemment déposées là par un pinceau divin. Je viens de lire cette citation de Pythagore dans Yoga : « Pourquoi l’homme est-il sur terre ? ». Réponse : « Pour contempler le ciel. »

Durant les quarante-six minutes que dure mon trajet en taxi (j’ai vérifié sur Google maps), je ne fais rien. D’habitude, je fais toujours quelque chose, je tripote mon téléphone, sors mon ordinateur pour écrire, ou consulter mes mails, j’appelle des gens. Là, rien. Carrère prétend que ça, ne rien faire pendant 46 minutes dans un taxi, c’est de la méditation. Mais vraiment rien : je n’observe pas ma respiration, ni les pensées parasites qui rident le plan de ma conscience (les vritti, il appelle ça), je ne prends pas une posture : je m’abandonne complètement au rien. Je suis épuisé, notamment moralement. Ce rien, je pense, me soulage. Je me rappelle qu’Ozu avait écrit sur sa pierre tombale : Rien. Ça a bien fait rire ma famille, ils m’en parlent encore, en effet, on peut le dire (je leur ai fait voir Le goût du saké).

Sur le pont de l’Alma, il est neuf heures et la Tour Eiffel clignote. A chaque fois que je vois ça, je me dis que tout n’est pas perdu.

Je rentre chez moi, je dîne (une salade de pâtes au pesto) et raconte mon séjour. Beaucoup de questions sur l’étendue des dégâts à Beyrouth, sur la crise économique, mes parents. De la tristesse dans les regards tous tournés vers moi, messager de retour d’un pays en guerre.

Je range soigneusement ma valise, puis me lave les dents. Se laver les dents après une longue journée qui a commencé à 4 heures 45 heure de Paris est un tel plaisir, cette fraîcheur qui se répand dans votre bouche, sur votre langue, et agit comme une sorte de nettoiement général de votre conscience, pour la préparer à un nouveau départ.

Je me couche et reprends le livre de Carrère. Au bout de quelques pages, je m’endors.

Voyages en temps de confinement

(Rappel pour plus tard : depuis février 2020, le monde connaît une pandémie dite du coronavirus qui a fait des dizaines de milliers de victimes. La France a décrété un confinement national du 16 mars au 11 mai, date depuis laquelle le gouvernement gère le déconfinement tout en maintenant des mesures restrictives. A peu près tous les pays du monde ont suivi à des moments différents des stratégies similaires.)

Je n’ai jamais été aussi immobile depuis vingt-cinq ans.

Des mois d’immobilité, précisément cinq mois et cinq jours, mon dernier voyage d’avant la pandémie datant du 27 février, un aller-retour dans la journée à Genève, et le premier après l’assouplissement du confinement, du 2 août, à Toulon. Sur ces cinq mois, je suis même restée immobile dans une maison de campagne pendant deux mois et demi.

Or jamais, en réalité, je n’ai voyagé autant.

J’ai exploré une multitude de films, de livres, de séries, de podcasts. De mon point stationnaire de l’espace-temps, j’ai sautillé comme une particule totalement libre vers une infinité d’autres points.

J’ai vu une cinquantaine de films tous à peu près incroyables car dictés par des choix personnels et non une actualité cinématographique.

J’ai été fasciné par la beauté du Mépris de Godard que longtemps j’ai eu la flemme de revoir, le film ayant été phagocyté par sa scène inaugurale, tu les aimes mes fesses, oui, beaucoup, etc., alors que le film est un sommet du cinéma gravitant autour de trois pôles : Bardot, son corps, son visage, sa diction, sa démarche, tout ; le jeu de Piccoli, d’un niveau de subtilité rarement atteint ; et la villa de Malaparte à Capri, l’objet architectural le plus insolemment beau qu’il m’ait été donné à voir. Ce triptyque photographié à merveille par Coutard, à la fois dans les lumières naturelles, celle du soleil méditerranéen en particulier, et artificielles, celles par exemple des néons colorés sur le visage et le corps de Bardot, préfigurant à l’état de prémisse tout un travail, dans des films plus tardifs, sur ce chromatisme psychédélique.

J’ai été fasciné par la beauté, notamment visuelle, d’Elephant man, de Barry Lyndon…

… et de plusieurs Ozu : Le Goût du saké, Bonjour, un film d’enfants, et les magnifiques Fin d’automne et Printemps tardif. J’ai connu une période Ozu, quoi… une de ces petites obsessions sérielles dont l’on peut se retrouver parfois victime. Chishu Ryu, l’acteur fétiche du maître, qui joue à ma connaissance dans tous ses films, tout au long de sa vie, restera pour moi l’ami du confinement, son regard pétillant posé dans le mien à la faveur des fameux champs contre-champs face caméra, au milieu d’un visage tour à tour jeune et vieux. Il a éclairé mes nuits quand dehors tout était silence. J’espère garder ces magnifiques images en mémoire, conserver ces moments magiques en moi.

Nous avons revu plusieurs Truffaut en famille et… comment dire… c’est pour le moins inégal. Malgré deux ou trois scènes ok (en fait, surtout dans la partie Denner, la meilleure, les séances de pose, la découverte du corps nu de Moreau peint sur le mur, la mort de Denner…). La mariée était en noir est un objet incongru, d’une invraisemblance totale, avec une musique insupportable censée faire Hitchcock. Jules et Jim commence sur les chapeaux de roue, dans un tourbillon de charme, mais s’enlise hélas dans une histoire sans fin d’hésitation amoureuse ultra-répétitive. En revanche, Histoire d’Adèle H. reste beau, en partie grâce à Adjani, mais aussi parce que le scénario est moins con que certains autres Truffaut, la mise en scène belle et sobre sans effets biscornus. Les 400 coups tiennent plutôt bien la route eux aussi, beaucoup de fraîcheur, Léaud déjà excellent et le père aussi, je l’avais oublié, lui. J’ai essayé d’identifier des lois souterraines pour expliquer ces hauts et ces bas. Difficile… Je suis parti un moment sur la piste Gruault, comme quoi les scénarios coécrits avec ce dernier donnent de meilleurs films : L’enfant sauvage, Adèle H., Les Deux anglaises, La Chambre verte. Mais ça ne tient pas la route car il a aussi écrit Jules et Jim. Reste le cas Sirène du Mississipi, toujours avec un scénario à dormir debout, du genre Belmondo se retrouve dans une sorte de maison de repos et il surprend Deneuve à la télé en escort girl dans une boîte d’une ville de province. Truffaut est le champion du monde des invraisemblances « romanesques », des morts téléphonées et expéditives (exemple : celle d’Aumont dans La nuit américaine, de Bouquet dans la Sirène, et de manière générale, de La peau douce, à La Femme d’à côté, il adore flinguer ses personnages). La beauté de la sirène, c’est Deneuve. Elle est tellement, mais tellement belle et érotique dans le film, elle rayonne tellement de toutes sortes de lumières que le reste, on l’oublie, et on regarde une seule chose : elle. A noter quand même que ma vie est divisée en périodes, en cycles : les cycles où j’aime la Sirène et les autres.

J’ai été déçu et étonné de cette déception par Smoking de Resnais, que j’avais de mémoire beaucoup aimé à sa sortie. C’est tellement mal écrit, mochement filmé, cabotinement joué, qu’il a été voté par la famille pire film du confinement, même pire que la Mariée, et nous n’avons même pas eu le courage de passer à Non-smoking, malgré mon souvenir qu’il était meilleur. En tout cas à cause de ce film les enfants ont développé une allergie à l’expression « ou bien ».

Bien sûr, nous avons vu (ou revu) Titanic. Pourquoi je dis « bien sûr » ? Sans doute parce que le film était sur notre liste depuis longtemps. Il est divisé en deux parties, un peu comme le paquebot, coupé en deux, flanquées aux deux bouts d’un prologue et d’un épilogue, qui se déroulent dans les années 1990, réussis, respectivement drôle et émouvant. La première partie est romantico-sociale, la deuxième (le naufrage) est un film catastrophe. La première fonctionne moyen, j’ai trouvé cela assez nunuche, le méchant est trop méchant, et la lumière trop jaune, trop coucher de soleil permanent. OK pour un coucher de soleil le soir, de temps en temps, mais là c’était coucher de soleil en permanence, dès le matin. La deuxième partie en revanche, oh my god ! Après plus de vingt ans, ça reste totalement dingue et alors que Cameron était manifestement mal à l’aise avec la romance, chaque plan du compte à rebours avant le naufrage est une absolue claque. Comme le film est long, nous voulions le diviser en deux et s’arrêter à l’ombre de l’iceberg dans la nuit. Mais nous avons été aspirés, comme les passagers le furent par le vide sous eux. C’est dans la deuxième partie que l’histoire d’amour transcende le simple film catastrophe, pourtant brillant. Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Believe it or not, je n’ai cessé de penser à Jack. A son sacrifice, à son visage qui s’enfonce dans l’eau glacée, à sa manière de dire « Rose » au début de chaque phrase, à la manière dont il a sauvé la vie de celle-ci, « dans tous les sens du terme ». La mort de ce Jack m’a bouleversé et poursuivi. C’est peut-être un des rares personnages totalement imaginaires, pourtant, c’est celui qui sonne le plus vrai. Détail qui a son importance, il est campé par un DiCaprio dont les yeux, le sourire, la manière de se mouvoir sont touchés par une grâce juvénile d’autant plus précieuse, qu’implacables, les années l’éroderont ; cet ange salvateur deviendra un jour le loup de Wall Street. C’est peut-être aussi cette transmutation quasiment horrifique qui m’a secoué.

Nous avons ensuite eu un délire « films d’horreur ». J’ai beaucoup aimé It follows, flippantissime, The invisible man, une adaptation du roman de HG Wells à la mode MeToo, et Us, le second opus de Jordan Peel après Get out, qui est génial contrairement à ce qu’on peut en lire, avec une fin très M. Night Shyalaman. J’ai adoré Jaws, que je n’avais jamais vu, surtout la deuxième partie, un huis-clos en pleine mer, totalement improbable pour le premier blockbuster de l’histoire du cinéma, avec le face à face de plus d’une heure entre trois hommes et un requin. Seul Spielberg est capable d’embarquer un film quasi expérimental en contrebande dans un divertissement grand public. Fun fact : le maire de la ville que le requin décime est une préfiguration plus vraie que nature de Trump.

Panic room de David Fincher est très bien, je ne me rappelais plus que Kristen Stewart y jouait la fille, elle y est déjà excellente, ainsi que Benjamin Button, du même Fincher, un film difficile d’accès, long, etc. mais réservant de grands moments d’émotion et, surtout, révélant avec un éblouissement progressif et lent, la beauté de Brad Pitt qui atteint, vers le milieu, une sorte de paroxysme wowesque, avant de replonger dans l’enfance ingrate.

Reste le cas Vertigo. Je l’ai revu pour la quinzième fois avec la même irrésolution : je l’aime ou je ne l’aime pas, ce film, fréquemment cité au titre des meilleurs de la terre ? Je trouve La Mort aux trousses supérieur, en tant que grand film, avec toute une dernière partie à couper le souffle, et j’aime les films plus série B de Hitchcock comme Psycho, voire Dial M for murder, avec la scène de meurtre la plus sexy de l’histoire, et surtout Birds. Mais Vertigo a quelque chose de bizarre, de mystérieux, qui en fait un objet à part et en explique le mythe. Comme La Sirène du Mississipi, toute la première partie est d’une beauté émanant de Kim Novak nimbée de lumière vaporeuse. La reconstitution de la blonde à partir de l’étrange rousse aux effrayants sourcils est fascinante de fétichisme nécrophile et buñuelien. Hélas la fin est trop expéditive et tout le babillage James Stewartien a mal vieilli, même si c’était encore bien pire dans Fenêtre sur cour.

En littérature, j’ai relu Voyage au bout de la nuit. La dernière fois que je l’avais lu, j’avais quinze ans, je l’avais adoré, mais j’avais quinze ans quoi… A dire vrai, je l’ai écouté cette fois, superbement lu, le meilleur rôle de sa vie et de loin, par Denis Podalydès. Le choc esthétique et littéraire que j’ai subi est unique, à tel point que je me suis surpris à dire que c’était une des plus grandes œuvres de la littérature humaine, sinon la plus grande. C’est sans conteste le plus grand roman français jamais écrit. Du niveau de Shakespeare et ce n’est pas simplement le style, c’est une épopée humaine à nulle autre pareille. Si vous avez la flemme, je recommande l’audio-livre de Podalydès, très supérieur aux lectures cabotines de Luchini.

J’ai écouté une Grande Traversée passionnante sur Céline sur France Culture, que je recommande, avec une émission entière de deux heures sur Bagatelles et les autres pamphlets, un document unique.

Je sais qu’il y a le fan club de Mort à crédit, pour qui ce dernier est même supérieur au Voyage. J’ai commencé mais la splendeur du Voyage en tête, comme ébloui par elle, j’ai eu du mal à poursuivre.

J’avais récemment lu la trilogie allemande, qui est belle, et très drôle parfois, notamment D’un château l’autre, mais je ne sais pas, on ne retrouve pas la force, l’énergie incomparables du Voyage, la dislocation de la phrase fait quand même perdre de la splendeur qui, dans certaines pages sur l’Afrique, la guerre ou New York, vous sidère, dans d’autres comme celles sur Bébert ou la fille qui avorte, vous touche au plus profond de votre être.

Il y a toujours ce débat en France de qui représente le pays au mieux, qui est son Shakespeare, son Cervantès, son Dante. Pas évident. Hugo est un sens consensuel. En lisant le Voyage, il ne fait aucun doute que c’est Céline. Pour la simple raison que la France se veut, se rêve, hugolienne, mais ne l’est pas. La France a toujours été duplice, entre conservatisme et progressisme, humanisme et racisme, restauration et révolution, etc. et nul autre mieux que Céline incarne cette schizophrénie identitaire : Voyage est un sommet d’humanisme, les pamphlets un gouffre de haine.

J’ai réécouté Le Temps retrouvé, lu, encore une fois à merveille, par trois acteurs, Londsdale, Podalydès et Dussolier (le premier est royalissime). Cela m’a procuré un immense plaisir de retrouver tous ces personnages, continuant de flotter dans leur univers parallèle, intouchés par le temps, ma foi en pleine forme malgré la pandémie. Je ne me rappelais absolument pas la longueur des digressions de Proust, leur étirement qui défie les lois de la physique, et la minceur radicale, quasi abstraite, de l’action, que l’on peut résumer en quelques lignes. J’aime beaucoup l’idée de la promenade nocturne du narrateur qui rencontre au hasard des rues de Paris les personnages de son roman, il y a presque un côté After hours (film de Scorsese de 1985). J’ai poursuivi avec La prisonnière, un volume de ce point de vue unique par la disproportion entre la digression gigantesque et l’action principale minuscule, un volume que j’aime particulièrement pour cela.

Un vieil exemplaire de poche de Trois contes traînait à la maison et si Un cœur simple est joli, la lecture de la Légende de Saint Julien l’Hospitalier, m’a ravi comme un poème, j’ai vu s’y matérialiser sur quelques pages la perfection ciselée de chaque phrase. Hélas, trop purement styliste, Flaubert n’a pas la même force émotive que Céline et Proust, deux écrivains qui vous hantent longtemps après la lecture et non, principalement, pendant. Quand Céline et Proust embrassent l’humanité dans son ensemble, quand leur univers est poreux, perméable, infiltre la réalité et se laisse infiltré par elle, se laisse surprendre, Flaubert, lui, reste cloîtré, pris au piège, de ses phrases, ses phrases où transpire le travail, où se devinent les relectures, les ratures, la rumination sur chaque point-virgule (La légende est une master class sur l’utilisation du point-virgule), le refus de tout accident, de toute difformité. L’unité atomique de Flaubert, c’est la phrase ; ce n’est pas L’éducation sentimentale en tant qu’œuvre qui est intéressante, c’est la collection individuelle de phrases discrètes qui la composent.

Une petite anecdote au sujet de Proust. J’ai lu un récit de l’actualité intitulé Le consentement, intéressant pour son contenu documentaire au sujet de la prédation et de l’emprise sexuelles, que je recommande pour cela, même si les schèmes qu’il décrit sont d’une autre époque, mais peu sur le plan littéraire, avec une concentration indigeste de lieux communs. A un moment, out of nowhere (en fait j’écoutais un livre audio), une phrase qui provoque en moi, amplifiée par le contraste saisissant avec les banalités et platitudes le précédant, la réaction suivante : « Wow, tiens, c’est beau ça ! ». « Marcel Proust », a conclu la lectrice du récit, c’était une citation de début de chapitre. J’ai trouvé que c’était, mine de rien, une définition de la littérature, ça s’entend à l’oreille, on ne peut pas se tromper.

Encore une chose à propos de l’adjectif « fluide ». En fait voilà, j’ai remarqué ces derniers temps – je me trompe peut-être et je généralise sûrement, n’empêche qu’il y a un fond de vérité –un culte pour la « fluidité » dans les romans contemporains. Pour dire que c’est « bien écrit », on dit « c’est fluide ». Je pense que Houellebecq y a contribué avec son style qui coule de source, sans friction, presque avec douceur malgré la noirceur du propos. Or mec, quand tu relis Proust et Céline, et évidemment Flaubert avec son style atomisé, quantique, chaque phrase étant un atome, un quantum de lumière, c’est tout sauf : « fluide ». Heurté, escarpé, méandreux, sinueux, haché, éclaté, étiré, condensé, difforme, etc., mais pas « fluide ».

Comme tout le monde, j’ai relu La Peste de Camus et, même si l’on est pas du niveau des messieurs ci-dessus, le livre est très émouvant, surtout en pandémie, c’est peut-être ce que Camus a écrit de plus beau, et j’ai longtemps pensé au Docteur Rieux après, l’homme idéal, celui que l’on devrait être et aux actions duquel l’on devrait comparer les nôtres. C’est l’incarnation de la morale, tout ce qu’un homme politique doit lire avant de se lancer, le livre qu’il faut enseigner à Sciences Po et à l’ENA et dont il faut décortiquer chacun des développements avant d’aller faire des expériences pratiques dans le monde réel. Si l’allégorie de la guerre est assez lourde, le roman prend une toute nouvelle dimension dans sa description littérale d’une épidémie, en excluant du sous-texte les parallèles pas très fins avec le nazisme.

J’ai poursuivi avec Le Premier homme dont je craignais l’inachèvement et dont l’inachèvement m’a ébloui, un roman plutôt naïf, parfois pagnolesque, mais traversé de fulgurances émotionnelles et panthéistes, comme la scène de chasse, ou toute la relation entre Jacques Cormery et son maître d’école. Moins touché par la relation avec le père absent que d’aucuns mettent en avant, l’écrivain ayant eu peu de matière à travailler. La mère mieux, même si le plus beau personnage reste la grand-mère.

J’ai écouté la grande traversée sur Marx sur France Culture. Je dois dire que ce podcast est d’une qualité rare, des documentaires fleuves d’une grande profondeur. J’y ai découvert que Marx n’avait rien de marxiste. La dialectique marxienne est ce qu’il y a de plus opposé au dogmatisme du communisme soviétique qui l’a confisquée. C’est la diversité, l’inachèvement, la monstruosité littéraire de l’œuvre de Marx qui m’a interpelé entre autres, j’ignorais qu’il n’avait pas réussi à prouver l’effondrement du capitalisme (juste son « ébranlement ») dans le livre 2 du capital ou qu’il avait fini ses jours dans l’ethnologie.

Rien à voir, mais dans la même série, la vie de Bardot. Vous serez étonné d’apprendre à quel point c’est passionnant, parce que cela décrit toute une époque. Deux grands passages sont particulièrement beaux, sa maternité involontaire et rebelle, et son aventure amoureuse avec Gainsbourg.

Les séries sont comme le rosé. L’on est content de le retrouver en juillet, mais au bout de deux semaines on ne peut plus mettre cela en bouche. Elles me lassent les séries maintenant. La seule de l’été que je mentionne et qui d’un niveau supérieur, c’est la saison 3 d’Ozark.

J’ai fini l’été dans une biographie d’Einstein par Walter Isaacson et suivi pas à pas, lettre par lettre, itération par itération, avec un émerveillement de tous les instants, la naissance de la relativité spéciale, de la relativité générale, fondement de la physique et de la nature, dont j’ai par ailleurs mis à profit ces mois pour apprécier la splendeur printanière et estivale.

Pour refaire le lien avec Céline et surtout Proust, qui a analysé chaque tremblement de l’âme humaine, entre 1905, l’année miracle avec ses quatre articles dont celui sur la relativité spéciale et novembre 1915 et l’article sur la relativité générale qui a refondu la physique, Einstein n’a pas réussi à résoudre ses problèmes de couple avec Mileva Maric. Le couple est un sujet bien plus complexe que la mécanique quantique ou la courbure de l’espace-temps, c’est ce qui explique que la littérature s’y attelle depuis toujours sans espoir de jamais publier un article qui en trouverait la théorie générale.

Aveux

Comme très peu de monde tombe sur ces lignes et sûrement pas la présidence américaine, encore moins ses copains conspirationnistes d’extrême-droite anti-IVG, je peux avouer que j’ai parfois l’impression, totalement imaginaire, d’avoir commandité cette pandémie.

Pas d’avoir confectionné un virus dans mon garage, non, mais de l’avoir inconsciemment souhaité ou d’en avoir souhaité certaines conséquences qui, du jour au lendemain, ont calmé ma colère et ma frustration sur de nombreux sujets.

Ce sont des aveux pour ainsi dire inavouables, honteux, je les chuchote donc ici en quelque sorte, mais ils ont le mérite de la franchise. Peut-être que je m’en libère… Car ces notes sont, je préviens d’emblée, insupportables à lire, elles décrivent une sorte d’état d’extase concomitant à tant de peines et de souffrances dans le monde.

1

La Fermeture du Champ de Mars

J’habite à côté de cet espace que l’on est en droit d’assimiler à un jardin voire un parc. Or en 2014, Anne Hidalgo a été élue maire de Paris avec l’idée bizarre, l’obsession interlope de saccager le Champ de Mars. J’en ai pondu des tartines à ce sujet ici-même, avec de la révolte bien sentie, hélas en vain ! Ses motivations restent à ce jour obscures, peut-être une haine des bourgeois environnants, un traumatisme d’enfance, une passion de la civilisation festive, la vie est une fête, etc., une allergie congénitale aux espaces verts… qui sait ?

Quoi qu’il en soit, ce qui, en 2014, ressemblait vaguement à un jardin, offrant les attributs que l’on associe communément aux lieux d’agrément que l’on nomme ainsi, telle que la possibilité de se promener, de contempler des petites fleurs, d’écouter le pépiement des oiseaux, de courir, voire même d’organiser des pique-nique dans l’herbe avec une bouteille de rosé et des enfants qui s’agitent autour, fut transformée sous sa mandature, avec un succès triomphal, en un champ de boue vaguement cauchemardesque où des bus hideux déversent par grappes des touristes hideux sur lesquels se précipitent, en guise de comité d’accueil vibrionnant, des vendeurs à la sauvette et des soi-disant sourds-muets, des marchands de rosés, le tout infesté de rats et recouverts de détritus et entouré de toutes parts de magasins de souvenirs dont des néons blafards à 100000 volts éclaboussent d’une lumière aveuglante la laideur extrême, que même si tu veux faire du laid avec la plus grande application possible, tu peux pas arriver à un tel résultat.

Pour égayer les choses, la maire organisait fête sur fête dans ce lieu féérique, avec une musique insupportable certes, c’était déjà plus ou moins des notes assemblées, le petit peuple devait être content, mais ce n’est pas tout, pour ne pas laisser cette insupportabilité opérer à elle seule, elle faisait cracher cette musique par des baffles déformants, suraigus et assourdissants.

Mars 2020, je ne peux imaginer l’euphorie que doit éprouver ce pauvre jardin. Fermé, reposé, verdoyant, sous la protection bienveillante de la Tour Eiffel. Oh, mon champ, toi qui as tant souffert, tu mérites tellement ce repos !

L’Annulation d’un long voyage

Cet été nous devions partir en road trip sur la côte ouest américaine. Trois semaines de crapahutage en GMC Yukon 12 places. Le rêve.

Or à dire vrai, j’appréhendais cette odyssée. Le long vol de douze heures après un retard de trois, les longues douanes américaines imbitables avec leurs machines bizarres, leurs agents qui hurlent, l’interrogatoire sous pression avec le marines qui te pose des questions piège d’un air de suspicion, la location de voiture à l’aéroport, la longue attente au guichet avec le mec qui tape un gigantesque contrat de location sur son ordinateur Windows 95, le long périple jusqu’au parking, l’impossibilité de la trouver la voiture (mais c’est laquelle, bordel, si, si, il a bien dit la place WR6572, or il y a la place WR6571, WR6573 mais pas la 6572 !), alors que tout le monde est épuisé à cause du voyage, que tout le monde râle et que je suis responsable de cette location calamiteuse.

Le jet lag violent dont on a à peine le temps de se remettre qu’il faut déjà rentrer. Les trois heures en moyenne de voiture par jour, sachant qu’il y a des jours sans voiture. Les visites de site, les injonctions d’Instagram de se prendre en photo avec les plages et les canyons dont, en fait de photos, il existe déjà des milliards d’exemplaires, et ces foules suantes de touristes en bermuda et sandales dans lesquelles il faut se fondre pour contempler un bout de paysage qu’en a marre d’être photographié. Tu le sens épuisé le canyon, il n’en peut plus des photos.

Les bagages à trimbaler d’hôtel en hôtel, la déception que procure chaque chambre, les attentes sont tellement élevées qu’aucune chambre ne peut les satisfaire, les attentes, elle sera jamais aussi belle la chambre que ce que l’autre a posté sur Instagram, la galère pour trouver une place dans les bons restos et les mines d’enterrement quand on finit notre quête éperdue de gargote dans un restaurant pas terrible, faute de mieux, pour ne pas mourir de faim.

Dans ces voyages en grand groupe bigarré avec caractères pas toujours compatibles, allant du contemplatif au super-actif, du suiveur docile à l’aspirant leader casse-pieds néo-nazi, de l’improvisateur cool, mais trop cool, au planificateur psychorigide (on le reconnaît facilement lui, c’est celui qui envoie des invites Outlook même pour des trucs sympas genre visite de musée ou restaurant ou apéro), il y a toujours quelqu’un qui tombe malade. Du genre une migraine insupportable ou diarrhée diarrhéique. Certes on compatit avec cette personne, car on l’aime, on est en vacances avec elle, après tout, mais trois semaines avec un migraineux, c’est dur, aussi pour son entourage. Avoir en permanence un type près de vous qui fait ah, ah, j’ai mal, ah, aaaaaah, qu’est-ce que je souffre… En général, la conclusion de ces pérégrinations touristiques, c’est que c’est mieux la France. C’est juste pour vérifier cette vérité inéluctable qu’on le fait le voyage et qu’on en revient avec plein de souvenirs et une conséquente empreinte carbone à son actif.

Quelle ne fut donc ma joie immense d’apprendre que Macron interdisait les voyages internationaux. Mais j’ai pris des airs désolés bien sûr, ah… zut… flûte… notre voyage de rêve alors… Mais on est bien sûr qu’il annule bien tout, le papa de la nation ? Oui ? Ah… quel dommage…

Certes, on ne pourra pas faire l’économie d’un endroit « un peu sympa quand même », avec une vue mer, deux trois paysages qui pourraient passer sur Instagram, faire l’affaire en attendant l’ENORME voyage après la fin de la pandémie, mais l’endroit « un peu sympa quand même », ce sera en France, et puis surtout, faudra pas trop bouger hein, hélas (je prétends), pour ne pas faire circuler le virus, c’est du civisme élémentaire.

3

Ne plus respirer les pots d’échappement

Je me suis rendu compte que je passais ma vie le nez dans des pots d’échappement. C’était ça ma vie, en résumé. J’allais au travail à vélo, bien soudé au pot d’échappement de la voiture devant moi, je marchais beaucoup dans les rues de Paris avec les pots d’échappement autour, etc. Même quand je courrais en « plein air », je respirais des pots d’échappement. Même au bois de Boulogne où les voitures réussissent à s’infiltrer. Quand je pense aux tonnes de CO2 et particules fines que j’ai dû inspirer, je me demande comment je suis encore vivant, c’est un miracle.

Depuis soixante jours, je vis sans pot d’échappement. Mais je fais toujours des cauchemars avec des voitures dedans.

Ce sera une victoire de courte durée hélas. Avec le déconfinement et la peur du métro qui fait circuler les passagers mais surtout le virus, beaucoup prendront leur voiture. Elle va bien se venger la voiture de ces deux mois d’air pur et de planète qui respire, et de vies sauvées dans les accidents de la route, elle va la polluer au centuple la planète.

4

La Fin des célébrations

Le 8 mai est passé inaperçu. De même que le 1er. Tout cela a été célébré dans la tristesse et la contrition.

Pas pour moi. Qu’est-ce que ça m’insupportait les grandes fêtes nationales, ces débauches de pompe, d’autosatisfaction, ou de revendications hargneuses, ces milliers de personnes qu’elles drainaient dans des foules, et les discours, ah mon Dieu, les discours, des séquences de torture de la langue dans des tunnels interminables de galimatias vaseux qui pustullent de la cervelle de pros du galimatias, formés pour, dans les écoles de la république. Pendant deux semaines, ils les préparaient ces journées, ils foutaient des gradins partout, invitaient des dignitaires, des journalistes commentaient tout ça, sérieusement. Et pourquoi ? Pour rien !

On se rend compte avec cette pandémie de l’inanité sidérale de toutes ces célébrations, sans compter que la France était l’un des rares pays européens à fêter sa victoire, et certainement le seul parmi ceux qui ont collaboré. Ça lui donnait l’impression de l’avoir vraiment gagné cette guerre, puisqu’on la fêtait la victoire.

Un espoir subsiste, les festivités du 14 juillet seront probablement annulées. Mais ce n’est pas tout ! J’y pense, la fête de la musique, putain, on n’aura pas de fête de la musique ! Youhoo ! Une année sans fête de la musique, ça se fête quand même ! Il a été élu quand Mitterrand, ça fait combien d’années qu’on la supporte sa fête pourrie lui, on est vraiment des saints ! Il est mort, il est tranquille et il nous l’a laissée sa fête, à l’heure du bilan, c’est le seul truc qu’il ait légué notre Machiavel national, son petit privilège de nous casser les oreilles un jour par an. Attends, réfléchissons, faisons-nous plaisir, qu’est-ce qui peut être annulé aussi ? Les jeux olympiques ? Ah, mais c’est trop loin, si seulement on avait gagné ceux de 2020, la malchance ! On y aurait échappé, mais d’ici 2024, ils vont bien finir par le trouver leur vaccin.

Ah ! une année sans toutes ces simagrées collectivistes et célébrationnelles, quel plaisir ! Quelle joie ! Si seulement, dans le fameux « monde d’après », l’on pouvait les éradiquer à jamais. Vain espoir ! Je crains qu’on mette les bouchées doubles dans le monde d’après, pour compenser notre manque.

5

Ne plus aller au restaurant

J’allais beaucoup au restaurant avant tout ça. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, j’étais une sorte d’expert ès restaurants, toujours au courant de la dernière ouverture, j’étais celui vers lequel tout le monde se tournait pour réserver une table.

Or je détestais ça. Déjà jamais personne n’est content de la table que tu as réservée, par principe, on veut pas la reconnaître ton expertise, ah mais c’est assez ordinaire, ah je m’attendais à mieux, ah mais c’est salé la note, ah mais l’autre était mieux… Mais réserve toi-même merde !

Le pire c’est les amis qui viennent en visite d’Amérique. Ils ont cette conception mythifiée du restaurant parisien, du bistrot, c’est une sorte de lieu rêvé où les mets sont succulents, le vin exquis, les conversations incroyablement intelligentes et ce restaurant-là ils vous demandent de le réserver, oui, celui-là, précisément, le restaurant français. Or en fait de restaurant français, eh ben moi j’arrivais bon an mal an à réserver un pas trop mauvais, bistronomique comme ils disent, mais qui restait un lieu hyper bruyant d’où tu sors avec les cordes vocales déchirées, où l’on est assis à deux centimètres d’un inconnu qui crachote et administre une fellation à son couteau (je ne pouvais pas supporter les gens qui font ça, ni ceux qui se sucent méthodiquement chaque doigt de chaque main en émettant un petit bruit de succion juste pour ne pas utiliser une serviette), où les serveurs sont au mieux d’anciens détenus de prison qui vous traitent comme un nouveau codétenu, celui qui vient d’arriver, où les vins sont quand même râpeux quand on ne veut pas payer plus de cent euros la bouteille, où les plats sont parfois goûteux, surtout quand ils sont très, très salés, mais on les a attendus tellement longtemps les plats, l’estomac est tellement noué de faim depuis le temps, qu’on n’apprécie pas toujours. Le visiteur d’Amérique n’est pas tolérant avec ces petites imperfections, et il a cette lubie que sous prétexte qu’il a attendu son plat principal pendant une petite demi-heure, allez un petit trois quart d’heure, mais il comprend pas que c’est fait maison, fait minute, le con ! eh ben il a droit à un café gratuit. Eh ben non, le café en France, bien que dégueulasse, n’est pas gratuit !

Ah… la douceur de la vie sans restaurants… Sans casse-tête pour réserver… Où l’on se fait soi-même à manger, n’importe quoi, des choses saines, on se sert soi-même, sans s’auto-engueuler, tout se fait dans la paix et personne, autour de soi, ne pourlèche de couteau.

6

La Suspension démocratique

Le papounet de la nation, et son acolyte Edouard Philippe, celui qui se tient hyper droit, je n’ai jamais vu quelqu’un se tenir aussi droit, colonne vertébrale parfaitement tracée, ont eu l’idée géniale, au pire de l’épidémie, de maintenir les élections municipales du premier tour. A tous les morts victimes de ce maintien, nous devons un hommage appuyé car leur mort sert la démocratie.

Ce qui me satisfait au plus haut point en revanche aujourd’hui, grâce à la pandémie, c’est le report du deuxième tour et la suspension, pour un temps, de la mascarade électorale et « démocratique ». Car enfin, examinons-là notre démocratie ! Macron a recueilli à peine 25% des voix au premier tour, ce qui implique que 75% du peuple était contre lui, et vraiment contre, il y avait là des électeurs de la France Insoumise, de Fillon, de Hamon, de Le Pen.

Quelques semaines plus tard, fraîchement élu monarque de France, il a intercepté au hasard des passants dans la rue, leur a dit, hé toi tu seras mon député et obtenu la majorité absolue au parlement. Et voilà-t-il pas que le mec qui, rappelons-le, quelques semaines auparavant, peinait à atteindre 25%, se prend au jeu, et le voilà qui donne du « je veux », « j’ai décidé », « j’ai mis en place », et qu’il appelle ça le respect des règles démocratiques… Et il a le bon job, parce qu’il a beau vouloir, lui, il ne fait rien après, c’est Philippe, celui qui se tient droit comme un i, qui est chargé de faire. Macron : « je veux la retraite universelle », et le voilà le Philippe qui galère pendant des mois pour la lui donner sa retraite au Macron.

Après, les grands penseurs, les philosophes mêmes, se demandent pourquoi la démocratie est en crise. Ils en réfèrent à Platon, à Aristote peut-être… Ils ne leur sont d’aucun secours. Sérieux ? Introniser roi de France un gars qui a 24% des voix sans aucun contre-pouvoir et tu te demandes ensuite pourquoi elle est en crise la démocratie ! Nous ne sommes pas les plus mal lotis, au moins Macron est relativement raisonnable, au moins ce n’est pas un aliéné comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou ailleurs.

Tout cela a une explication constitutionnelle. Quand De Gaulle est revenu au pouvoir en 1958, il avait dit, usant d’un de ces traits d’esprit poilants dont il était maître, « ce n’est pas à mon âge que je vais entamer une carrière de dictateur ». Eh ben si ! Je ne sais pas comment on appelle cette figure de style, c’est celui qui prononce le discours au mariage et commence par « je ne vais pas être long », dont on sait pertinemment qu’il va l’être, long, et même très long. De Gaulle a donné de vagues habits constitutionnels à ce qui est en réalité plus proche d’une dictature, mais une où la rue, seul et unique contre-pouvoir, peut protester. En somme, une dictature sans même l’efficacité top down, escomptée de celle-ci.

Il en fut de même pour les élections municipales. Avec 29% des voix, Hidalgo était assurée de rappliquer pour encore six ans, une nouvelle tragique pour 70% des Parisiens, qui passa inaperçue à cause du virus. On l’aurait vu parcourir nuitamment le champ de mars et promettre de continuer son saccage en se frottant les mains.

Au moins, avec cette pandémie, j’ai la maigre consolation du doute théorique qui plane sur sa réélection… Et surtout, je savoure l’arrêt nette de toute les mascarades politiques et électoralistes…

7

La vie à la campagne

Nous avons une maison de campagne. En fait, aveux pour aveux, nous sommes de sales privilégiés, tout ce qu’on déteste dans ce pays. Or cette maison, c’était impossible de s’y rendre. Y avait toujours quelque chose le week-end à Paris. Ah miracle, ils annoncent du beau temps et si on allait à la campagne ? Ah mais non, pas du tout, y a trucmuche qui fait un dîner, avec truc machin… Grâce à mon épidémie là, trois mois à la campagne ! A Paumé-sur-Bled ! Toute une putain de saison ! J’ai assisté en live à la naissance et à l’épanouissement du printemps, j’avais jamais vu ça, le printemps qui prend ses aises et se déploie dans le sublime. Les fleurs dans les arbres, les oiseaux qui s’excitent à mort, les pluies de pollen qui dansotent dans l’air d’un bleu si jeune et puis, le soir venu, de plus en plus tard, la glorieuse perspective sur le crépuscule, sur la nuit qui vient recouvrir le monde reposé.

L’Oubli de la mort

Nous sommes le 17 avril et, à l’heure où j’écris, le monde est frappé par une épidémie sans précédent, dite du « Covid-19 », qui aurait touché 2.1 millions de personnes dans le monde (probablement beaucoup plus) et en a tué 143175. Le 15 avril, il y a deux jours, ce nombre était de 127518. Ce bilan est certes provisoire et nul ne sait quels seront les chiffres définitifs du fléau planétaire.

En suivant la progression de l’épidémie dans la presse, je suis marqué par une absence, celle de la mort.

Elle n’existe que sous une forme mathématique exacerbée, dans une prolifération de courbes, de statistiques, de simulations, de modèles, de cartes, de scénarii interactifs. C’est une mort numérique, computationnelle, et abstraite.

Je me rappelle les attentats terroristes, ceux du 11 septembre ou, plus près de nous, du Bataclan. La mort était à leur centre ; les victimes étaient identifiées, glorifiées, Le Monde avait même publié la biographie de chacune d’entre elles, sa photographie avait hanté le site pendant des semaines. Ici, rien. A peine si, émergeant du passé ou de l’oubli, quelque célébrité emportée par le virus fait l’objet d’une vague et très éphémère attention. Pour le reste, les morts sont irréels. Les journalistes semblent tellement contents de trouver de nouvelles représentations analytiques qu’ils en oublient presque ce que ces représentations représentent : des cadavres. Les courbes font des sauts, il arrive que des milliers de morts s’y ajoutent en un instant, à cause d’un oubli, d’une erreur de calcul ou de retards, dont personne ne s’émeut, dans la « remontée des données ». Dans les EHPAD, pendant plusieurs jours, des vieux mouraient dans l’ignorance, jusqu’au moment où l’on se rappela qu’il faudrait aussi les comptabiliser, qu’ils existaient eux aussi, même s’ils n’existaient plus.

Alors pourquoi ?

D’habitude, quand on s’égare dans une comptabilité des morts, comparant par exemple ceux de la grippe à ceux, infimes en comparaison, du terrorisme, l’exercice a quelque chose de malaisant, qui tient de la « comptabilité macabre ». Or là, nous assistons à une exaltation comptable.

Sans doute est-ce dû au côté à la fois rapide et non spectaculaire de la mort, quelques jours, sous un respirateur, dans le silence, suivi d’un enterrement solitaire, hâtif, à l’absence de cérémonial.

Peut-être la moyenne d’âge des victimes explique-t-elle aussi l’indifférence à leur sort. Sur 143175 morts, l’on a surtout parlé des quelques adolescents ou enfants tués, les autres….

Cette maladie est non idéologique, elle est vide de sens. Mystérieuse, ses règles ne sont pas établies, elles se révèlent au fur et à mesure ; sournoise, elle change de stratégie, de modalité, mais reste résolument apolitique. La mort dont Lançon témoigne dans Le lambeau, celle d’une dizaine de journalistes, malgré sa sélectivité, était, elle, au contraire, éminemment politique. Il y avait tout dedans, la guerre d’Irak, la colonisation, la haine des Arabes, le péril de l’islam, le racisme, le terrorisme : six cents pages. La mort y était univoque, c’était le MAL, et personne ne pouvait en douter. Il n’y avait pas deux théories du MAL, pas de mystère, pas de zones d’ombre, les bons étaient très bons, des saints, les méchants, très méchants, des diables. A part quelques exposés barbants et hypothétiques de biologie, pas grand-chose à dire du Covid-19.

Dans son intervention du 13 avril, Macron rend hommage aux soignants, aux livreurs, aux salariés de l’industrie alimentaire, pas un mot pour les victimes qui ont succombé seules, sous un respirateur, asphyxiées, comme noyées, avant d’être enterrées dans la hâte, pour avoir eu la malchance non pas de croiser un fou d’Allah mais des gouttelettes de salive. Pas un mot pour les malades qui souffrent non seulement de la maladie mais de l’atmosphère mortifère dans laquelle elle les a touchés. Pas un mot pour les familles. Etonnant… Imaginez la même chose si le contexte avait été terroriste. L’absence d’ennemi freine l’inspiration, refoule les hommages, fait taire l’émotion. Macron est presque jovial, bronzé, rassurant. Il n’a pas la tête tirée des grandes tragédies, pas par manque de sympathie, mais parce que cette mort statistique est trop théorique et qu’il est concerné par des choses pratiques. Evidemment, son objectif est de sauver des vies, je n’en doute pas, mais sur les morts déjà morts, il n’a rien à dire, le lyrisme étatique auquel toutes les plumes sont formées est stérile.

D’autres hommes politiques se la jouent même ouais, c’est normal, faudra s’attendre à beaucoup, beaucoup de morts, ils annoncent sur un ton assez relax une semaine mortelle, avertissent que nous allons tous perdre des proches, c’est comme ça, c’est la vie, ou c’est la mort, c’est dit sur un ton factuel, celui d’un présentateur météo qui annonce un orage pour le week-end.

Pour certains philosophes aussi, l’on en fait trop, la mort, c’est rien, on va tous mourir un jour, c’est l’une des rares certitudes de la vie, alors que ce soit du Covid-19 ou d’autre chose, franchement…

Dans l’Esprit Public, une émission de France Culture, un commentateur soutient même que la surmortalité due à l’épidémie n’est pas « extraordinaire », que les démographes la considèrent comme « ordinaire », elle ne se verra pas sur la pyramide des âges, il n’y a pas d’inquiétude à avoir.

Par ailleurs, une chose a volé la vedette à cette mort qui sévit à une cadence industrielle, qui en fait déjà plus que la guerre en Syrie, c’est le « confinement ». La mort, c’est assez banal, c’est vieux comme tout, le confinement en revanche, débarque tout juste, vêtu des oripeaux d’une éclatante nouveauté. Le mot se répand plus vite que le virus, dans tout, les plaisanteries, les parutions Instagram, les articles de journaux, les microfictions YouTube, des analyses philosophiques, psychologiques. Des écrivains s’en saisissent, sautent dessus, pour en faire des journaux, dès le jour 1 : jour 1, jour 2… Je ne suis pas sûr qu’ils savaient que cela allait durer deux mois. Parce que, quand même, c’est très banal, répétitif, je veux dire, l’on a beau être écrivain, confiné dans un appartement parisien, ce n’est pas très passionnant. A part se lancer dans la confection d’une quiche, cela ne produit pas des tonnes d’aventures. Alors, on se réfère aux références, aux analogies, une écrivaine compare cela à quand elle était enceinte, un autre à une panne d’ascenseur et il y a bien toujours quelque chose à trouver chez Héraclite. Le confinement est intéressant comme fait nouveau, même si, à mon sens, il manque de spectacularité tant que les confinés ne plongent pas dans la démence, ne s’entretuent pas au sein des familles, etc. Mais le fait est qu’il supplante la mort. Les gens semblent plus inquiets de ne pas trouver des Kleenex chez Carrefour, ou des devoirs en ligne pour leurs enfants, que des morts par dizaines de milliers qui vont rejoindre les courbes exponentielles par une sorte d’incinération, de réduction numérique.

Je me demande ce qui va se passer après. Ignare, j’ai appris avec cette pandémie que celle de la grippe espagnole avait fait 50 millions de morts, voire plus selon certaines sources. J’ai dû le voir un jour à l’école, mais franchement, ça ne me disait plus rien. Je peux citer cent romans sur la première guerre mondiale, quelques-uns sur des fléaux fictifs, pas un qui traite de la grippe espagnole. 50 millions de morts dont personne ne parle, et jeunes, eux. Tous ceux du Covid-19 vont-ils sombrer dans l’oubli ?

Il y aura le contre-coup fictionnel. Je peux me représenter la prolifération de romans sur l’épidémie, il en sort tous les ans sur le 11 septembre ou le Sida. Mais de quoi va-t-on y parler ? De la mort ? De l’expérience de confinement ? De l’étrangeté d’un monde vidé, ses villes désertes, ses ciels sans avions. Un cancer, le sida, ce sont des luttes, des gens jeunes et beaux sur lesquels la maladie s’abat et qui vivent avec elle, la combattent au plus près pendant des mois, des années, il y a un côtoiement, comme une intimité ; c’est vachement romanesque. Le sida a même une dimension politique, romantique, il sévit au cœur du couple, mortifie l’amour. Ici, rien. Expéditif et muet. Sans cause, dans le sens où on ne meurt pas pour une cause comme la liberté, l’amour, on meurt pour rien.

La mort telle qu’elle est. Arbitraire. Inexplicable. Dans toute sa nudité, sa froideur biologique, phénoménologique.

Macron a parlé un temps de guerre et en cela il y a des similarités. Même si certains destins individuels ont été immortalisés dans des romans, leur nombre est infime au regard des hécatombes auxquels ils ont pris part. Comme si, dès lors que la mort agit en volume, les destins individuels se dissolvent dans les célébrations abstraites, comme le décrit Bardamu : « Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?… Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?… Non, n’est-ce pas ?… Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin… ».

Un commentateur a parlé de l’oubli de l’être de Heidegger. Et peut-être que l’absence de la mort en est un corollaire. Quand on commémore les victimes du 11 septembre, ou du Bataclan, en réalité, c’est autre chose que l’on célèbre ou vilipende, hélas, que l’individu, on est dans le registre du Mal, de l’ennemi et de notre grandeur qui les vaincra, dans les fictions patriotiques ou idéologiques, censées nous souder ; or ici, il n’y a que l’être qui disparaît, sans aucun décorum idéologique, sans récit, sans histoire, sans morale. Et l’être, très vite, on l’oublie.

Des années durant

Des années durant, nous avons fermé nos frontières, aux réfugiés, aux migrants, à la misère du monde ; les frontières sont désormais fermées sur nous.

Des années durant, nous avons refusé notre aide aux pays pauvres ou en guerre, et, en guise de sympathie, fait le décompte placide de leurs dizaines de milliers de morts ; nous sommes contraints de dépenser des milliers de milliards sur nous-mêmes en comptant les nôtres.

Des années durant, nous avons refusé des vaccins non rentables aux maladies de l’Afrique ; nous sommes acculés à en trouver un pour nous, dans d’impossibles délais, d’impossibles rentabilités.

Des années durant, nous avons détruit la nature et assisté, poliment concernés, au péril qui la menaçait ; les moyens de la détruire sont à l’arrêt et, çà et là, des ciels bleus et triomphants apparaissent.

Des années durant, nous avons soumis le règne animal au régime de la cruauté industrielle car un steak saignant, quand même, ça valait le coup ; nous sommes terrassés par un « ennemi » qui en provient et certains animaux sont les seuls aujourd’hui à jouir de la liberté dont nous sommes privés.

Des années durant, nous avons opposés aux souffrances du monde notre unique raison d’être : se réunir sur des terrasses pour y boire des verres ; elles sont désertes et l’on se demande si un jour l’on osera encore s’y agglutiner.

Des années durant, nous avons contrôlé les indésirables, ceux qui ne possèdent pas de papiers ou la tête qu’il faut ; chacun d’entre nous peut être contrôlé dans ses plus simples activités et payer une amende pour avoir marché dans la rue.

Des années durant, nous avons réduit les coûts, en priorité ceux des hôpitaux, des retraites, des plus faibles ; nous n’avons pas suffisamment de lits et les vieux meurent par milliers.

Des années durant, nous avons sacralisé nos morts et nos victimes et relégué ceux des autres dans des masses anonymes ; nous ne pouvons plus enterrer nos morts qui se dissolvent dans des courbes exponentielles.

Des années durant, nous avons cherché des ennemis, les avons accusés de tous nos malheurs, leur avons consacré toute notre haine ; malgré nos efforts, nous sommes incapables de pointer le doigt sur le moindre ennemi.

Des années durant, le rapport entre le nombre de morts palestiniens et israéliens était de 10 à 50, suivant les situations, et nous trouvions cela tout à fait normal, représentatif de la différence entre colons et colonisés, démocratie et terrorisme, civilisation et barbarie… Le virus a tué soixante fois plus d’Israéliens dans leurs villes développées que de Palestiniens dans leurs territoires surpeuplés, fermés, miséreux.

Des années durant, nous avons glosé et ergoté et légiféré sur les signes religieux ostentatoires et les voiles moyenâgeux qui couvrent les visages des femmes. Nous sommes obligés de masquer notre visage, c’est le moindre des civismes, un signe de respect d’autre.

Des années durant, nous avons protesté contre tout, dans des mouvements de masse, crachant sur notre paix, notre richesse, notre santé, nos progrès ; notre paix, notre richesse, notre santé, nos progrès sont menacés et toute réunion nous est interdite pour les préserver.

Que retiendrons-nous de cette crise ? Comment nos vies changeront-elles ?

J’en prends le pari, elles ne changeront en rien.

Nous reprendrons nos habitudes, et, sur nos terrasses à nouveau bondées, nous nous glisserons à nouveau dans notre égoïsme, notre inhospitalité, notre avarice et notre cruauté.

Meilleurs films 2019

  1. Ad Astra, de James Gray
  2. Synonymes, de Nadav Lapid
  3. Bacurau, de Kleber Mendonça Filho, Juliano Dornelles
  4. Le traître, de Marco Bellochio
  5. Parasite, de Bong Joon-ho
  6. le lac aux oies sauvages, de Diao Yinan
  7. Le daim, de Quentin Dupieux
  8. Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar
  9. Marriage Story, de Noah Baumbach
  10. Un jour de pluie à New York, de Woody Allen
  11. Les éternels, de Jia Zhangke
  12. J’accuse, de Roman Polanski

Littératures

Chaque année, je vois dix à quinze films qui me marquent, auxquels je pense, que je pourrais revoir. Je me suis rendu compte de la difficulté de trouver un « bon » livre. Je dois déjà définir ce que « bon » veut dire car j’ai un cahier des charges à la fois précis, modeste et simple. Le livre ne doit pas m’ennuyer. Ceux qui exigent un effort surhumain pour « rentrer dedans » sont exclus. Je préférerais de toute façon exercer un tel effort pour lire Dante ou relire Proust, mais pas un roman contemporain dont personne ne va se souvenir dans deux ans. Il ne doit pas faire plus de trois cents ou quatre cents pages. Au-delà il est illisible ou alors l’investissement temps requis trop important par rapport à l’importance forcément moyenne de l’œuvre à l’aune de siècles de littérature. Le livre doit être « bien écrit », sonner juste. Il doit être intelligent, raconter quelque chose qui puisse m’intéresser. Cet intérêt est soi poétique, auquel cas la barre est placée très haut, soit quasiment documentaire, ancré dans la réalité, retranscrivant ce que j’appelle le « talent du réel ». Je dois m’identifier aux personnages et pour cela ressentir leur vérité, ne pas être séparé d’eux par la frontière d’une construction littéraire ostensible. Exemples de livres contemporains qui remplissent ce cahier des charges même si je suis plus indulgent avec leur longueur : les romans de Houellebecq et d’Emmanuel Carrère. Ils sont bien écrits, on a hâte de les reprendre là où on les a laissés, ils suscitent la réflexion, le rire ou l’émotion, une identification avec les personnages, et sonnent vrai, comme des recréations fidèles de la réalité qui, en retour, grâce à eux, gagne en intensité et en scintillement. Mais j’ai lu tous leurs livres. Je me suis aussi progressivement converti à Annie Ernaux (Mémoire de fille, Les années, La place, lus dans ce désordre). Je place désormais La place, bref roman bouleversant sur le père, très haut dans mon panthéon littéraire, plus haut que les deux auteurs ci-dessus, au même niveau que Dora Bruder de Modiano. A propos de ce dernier, il sortait bien un roman cette année, Encre sympathique, mais j’avais la flemme de le lire, c’était du pur Modiano citant du pur Modiano, l’agence anachronique de détectives, la femme qui disparaît dont il faut remonter la trace par bribes d’elle disséminées sur son parcours, je craignais d’être déçu par un ersatz des opus qui m’avait tant marqué, Dora Bruder et Un pedigree en particulier. En cette rentrée 2019-2020, il me fallait trouver autre chose.

J’ai eu de la chance de tomber sur Le Lambeau de Philippe Lançon qui m’a profondément bouleversé, que je n’arrivais pas à lâcher. Autour de moi, quand j’en ai parlé, les gens n’avaient pas envie de le lire, non, pas envie de revivre ça, c’est trop dur. C’est ce qui fait pourtant la force du Lambeau, le fait que tout ce qu’il raconte soit vrai et invivable. Les remarques anti-arabe que l’auteur égrène sans scrupule fort de son immunité totale de victime d’Arabes, m’ont certes énervé, je suis allergique à la position du blanc dominant pas en tant qu’il critique le dominé mais en tant qu’il présente cette critique comme inéluctable, indiscutable, allant de soi, voire salutaire dans le registre de « il faut bien dire les choses », « on a trop souffert de ne pas les dire », ce dernier argument m’étonnant toujours dans un pays qui de Maurras, à Vichy, de Poujade à Le Pen et Zemmour, jouit d’une longue tradition de « dire les choses ». Malgré cela, le rapport de l’auteur à sa vie, sa distance esthétique par rapport à son expérience vécue comme œuvre d’art, sa capacité à tout romancer, à donner vie aux personnages bouleversants de l’hôpital, m’ont littéralement et viscéralement ému.

Une fois le Lambeau écouté, il fallait trouver autre chose. Et ça n’a pas été facile.

J’aime aller à la libraire du Bon Marché, m’imprégner de l’atmosphère de luxe ouatée du lieu et feuilleter des volumes. Les quatrièmes de couverture sont décourageantes, je ne sais pas qui les écrit, mais ce n’est jamais vendeur, sûrement pas le département marketing. Soit le roman ne raconte rien sinon une suite désarticulée de phrases abstraites et pontifiantes, imbitables, soit ce qu’il raconte n’est vraiment pas intéressant. Le roman de Dubois, futur prix Goncourt par exemple, raconte l’histoire d’un type qui est en prison à Montréal, qui se souvient de sa vie, concierge de l’Excelsior, d’une femme qui l’emmène dans son aéroplane (sérieux mec ?), un truc improbable de ce style, qui ne correspond à aucune vie. Juste à la lecture de la quatrième de couverture, j’étais épuisé par tant d’inanité et d’artificialité « romanesque ». Le pire c’était cette phrase : « Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman. » J’avais envie de vomir. Le roman se déroule dans les ondes sonores d’un orgue ? Cette accumulation de clichés poétiques, fantaisistes m’est insupportable. Pourtant, j’aime beaucoup Wes Anderson, Grand Hotel Budapest, le concept de « galerie de personnages », mais ce n’est pas la même chose au cinéma, il y a la musique, les travellings, des acteurs connus, c’est un spectacle. Pas des mots inertes sur une plage blanche.

L’avantage de Nothomb, c’est que c’est toujours très bref, on peut quasiment le finir debout dans la librairie. J’avais fait l’effort de lire Barbe-rousse, un précédent livre, enfin livre, il devait faire cinquante page en caractère 16, genre « oui-oui », et je m’étais demandé si cela pouvait être vraiment aussi mauvais ou s’il s’agissait d’une parodie. Soif m’a l’air du même calibre. Jésus y parle à la première personne, c’est la trouvaille du millésime, et la question qu’il pose c’est comment deux milliards de personnes, vingt-et-un siècles plus tard peuvent encore adorer un type aussi stupide.

J’ai finalement acheté La mer à l’envers de Marie Darrieussecq parce que le pitch me plaisait et que j’avais aimé Truismes, et ce bien que depuis ce premier livre, je n’eusse jamais réussi à dépasser la page 20 d’aucun de ses suivants, comme quoi je fais preuve de persévérance ; Les choses humaines de Karine Tuil, pour l’histoire actuelle et la réflexion qu’elle peut susciter sur le mouvement #metoo ; La clé USB de Jean-Philippe Toussaint, à cause de critiques dithyrambiques même si La vérité sur Marie m’avait laissé un goût d’inachevé, de fragments concaténés sans unité d’ensemble, et que dans la même maison d’édition j’éprouvais une allergie envers Eric Chevillard dont le livre Choir fut l’une des choses les plus insupportables et les plus antipathiques qu’il m’ait été donné à lire ; Chanson douce de Leila Slimani, parce qu’un film sortait au même moment qui m’a rappelé le livre et que l’autrice avait une beau visage ; La théorie de l’information d’Aurélien Béranger qui sortait un autre livre dont les critiques avaient dit qu’il était inférieur à son premier, une biographie déguisée de Xavier Niel.

Hélas, aucun de ces romans ne m’a procuré le moindre plaisir. Provoquant en moi une tristesse résignée. Pas le moindre plaisir. Quelques pages, notamment dans le Slimani m’ont peut-être fait dire, ah tiens pas mal. La deuxième partie du Tuil se lisait facilement, très dialogué, retranscrivant un procès inspiré d’un fait divers, donc plus vrai que la première partie, fausse, franchement nulle, avec des dialogues pas possibles qui ôtent toute crédibilité à l’entreprise. Par rapport au Lançon, aux livres de Carrère et de Houellebecq, de Modiano et d’Ernaux, j’ai cherché à analyser pourquoi. Pourquoi ?

J’ai identifié plusieurs raisons possibles. La première est une absence d’enjeu. Quel est l’enjeu du livre ? A quoi sert-il ? Back to basics, classe de seconde : quelle est la problématique ? J’avais à chaque fois l’impression d’un exercice vain. Prenons La mer à l’envers. Sujet brûlant : les migrants. Qu’en fait-elle ? Un tissu de ricanneries et de médiocrité profondément déprimantes. Le personnage principal est une femme pleutre, petite dans le pire sens de la bourgeoisie recroquevillée sur l’étroitesse de ses soucis (en gros l’immobilier, que faire à manger, les tracas au boulot), dont le mari est invraisemblablement ivrogne, et elle entretient une sorte de dialogue accidentel avec un migrant qui n’est que le reflet lointain, subliminal, de sa bêtise et de son inculture. Pourquoi dois-je m’infliger la compagnie d’une telle personne pendant des heures ? Je ne pourrais pas passer cinq minutes avec elle dans un hall d’aéroport. En vertu de quel masochisme devrais-je donc l’inviter dans ma vie, pendant des heures, et dans l’intimité de ma conscience ? Je ne suis pas anti-anti-héros (cf. Houellebecq), mais je dois être captivé par la trajectoire. Le personnage de Soumission est spécialiste de Huysmans, celui de Sérotonine, un expert agricole passé par Monsanto. Ils ont une densité humaine. Qu’en ai-je à foutre d’une petite-bourgeoise sans intérêt qui a peur parce qu’un migrant l’appelle ?

La deuxième raison de mon désenchantement est l’absence d’étonnement. Il y a ce très beau livre de Jeanne Hersh intitulé L’étonnement philosophique qui retrace l’histoire de la philosophie, des présocratiques à Sartre. Truismes justement, voilà un livre qui fut étonnant, non seulement par sa trouvaille, bien que pompée sur Kafka, mais par le traitement insolite qu’elle en faisait. L’étonnement est l’étincelle philosophique, ce qui provoque le questionnement. Tout dans ces livres déroule le programme convenu d’une pensée vaguement de gauche qui n’hésite pas à emprunter les codes d’une certaine réaction, se refusant toute générosité exagérée pouvant être taxée de lénifiante envers les plus faibles. La clé USB serait une critique des eurocrates à travers une trame indigente, invraisemblable, sans aucun intérêt, le cliché courant de l’antieuropéanisme populiste ; Les choses humaines est une critique soi-disant au vitriol des « élites » et de leurs paquets de secrets, entremêlées de réflexions convenues sur le mouvement #metoo, le cliché courant de l’antiélitisme ; Chanson douce un portrait attendu du couple bobo, en tout point conforme à la personae du bobo, sans tentative de complexification, mis en perspective avec le portrait d’un prolétariat blanc assez théorique (les nounous blanches, à Paris, c’est très rare, je n’ai en ai jamais vu, je suis pourtant entourée de familles), qui connaît toutes les galères et est foncièrement mauvaise au fond ; La théorie de l’information, c’est assez marrant mais pour peu qu’on ait lu l’un des nombreux portraits de Niel dans la presse et bien que Béranger l’hypertrophie, on connaît le programme. Nous sommes bien loin du monde étrange des Particules élémentaires que l’auteur aimerait émuler. De l’étonnement que provoque la forme nouvelle des Années. La mise en parallèle de l’autofiction et de la vie de Jésus du Royaume.

Après l’absence d’enjeu, l’absence d’étonnement, la troisième raison est l’absence de « vérité ». Je mets vérité entre guillemets car je n’aime pas ce mot, il est trop imposant, trop intimidant. Mon grief est terre-à-terre, pas métaphysique. Pour qu’un roman me captive, à défaut de poésie, mais celle-ci est tellement difficile à créer, il faut qu’il sonne vrai, que je ne perçoive pas l’artifice, la fausseté de la tentative d’imitation. L’auteur peut prendre le parti d’une artificialité assumée (exemple : Bresson au cinéma), mais dès lors qu’il est dans la registre de l’imitation du réel, celle-ci n’a de sens pour moi que si elle est une recréation, que le procédé mimétique n’est pas visible. Prenez Houellebecq, tout sonne vrai, tout semble documenté, jusqu’au menu du moindre restaurant. C’est la méthode Roth, le roman, construction totalement fictionnelle mais assemblage de bouts de réels qui ont tous individuellement existé, importés dans une trame imaginaire. Carrère lui assume le documentaire en se plaçant dans le dispositif en observateur, jouant son propre rôle. Le livre de Lançon est un journal, une biographie. Ernaux refuse toute fiction. Quel que soit le moyen, ces auteurs réussissent à produire du vrai. Dans la première partie du roman de Tuil, les dialogues sont totalement faux. Le roman de Toussaint est une élucubration mentale bourrée d’invraisemblances. Slimani force trop le trait de son conte horrifique, même si la facture de thriller aide à faire accepter Louise, sortie d’un roman misérabiliste de Zola, qui s’est trompée de siècle. Détaillons ce cas particulier.

Paradoxalement, Chanson douce est inspiré d’un fait divers. Mais contrairement à Carrère qui se colle au fait divers, vouant à l’unicité prodigieuse du drame une fidélité documentaire et enquêtrice dont le cas d’école est L’adversaire, Slimani l’adapte, le transposant de New York à Paris, remplaçant un couple du Upper West Side (il faut avoir beaucoup d’argent pour vivre avec une famille à Manhattan), par des bobos certes aisés mais dont le train de vie n’a rien de choquant sur l’échelle de la lutte des classes, et une nounou dominicaine par une blanche anachronique. Or il est extrêmement difficile de préserver la véracité d’un fait divers en l’altérant. C’est comme une sorte de processus chimique, le fait divers se « dépose » ainsi, tel qu’il est, dans sa configuration originelle, par la concordance insondable d’une multitude de facteurs, de hasards, de micro-événements. En changeant n’importe lequel de ces déterminants, même le plus insignifiant, l’ensemble de la construction, de la chaîne insidieuse des causes à effets, risque de s’ébranler, comme dans Smoking / No smoking où une infime altération pouvait embarquer le scénario dans des embranchements totalement nouveaux et radicalement différents des précédents. Dans le cheminement de Louise vers la folie, les points de faiblesse sont ceux issus de l’imagination de Slimani, le passage dans le square par exemple avec les autres nounous, la soudaine réclusion qui s’ensuit de Louise dans l’appartement, et la relative invraisemblance de sa misère. La vraie Louise vivait à trois dans un appartement surpeuplé, son fils débarquait de la République Dominicaine. Une nounou parisienne peut facilement trouver un emploi à deux mille euros par mois, plus avec toutes les heures supplémentaires qu’elle fait ou pourrait faire, ce qui permet quand on est seule de vivre dans un studio à Paris tout en payant des dettes. L’argent : voilà ce qui ancre un livre dans le réel. L’argent, c’est ce qu’il y a de plus foncièrement, de plus irréductiblement réel, comme dans L’Adversaire. On ne connaît même pas le salaire de Louise, ni les aides dont elle pourrait bénéficier, ni le montant de ses dettes mensuelles ou de son loyer. Contrairement à celle dont elle est inspirée, sa misère est irréaliste et donne à l’ensemble un vague air de fausseté, de procédé, qui détonne lorsque juxtaposé avec des morceaux préservés de vrai.

La dernière raison à laquelle je pense c’est l’absence de style. Ce n’est jamais mal écrit, ces romans sont édités, relus, corrigés. Je déteste ceux qui se prêtent au jeu des citations, cueillant ici ou là une phrase quelconque. C’est juste transparent. A aucun moment, l’on ne se dit, tiens je vais noter cette phrase. Tiens, c’est intelligent. Tiens cet enchaînement de paragraphes, c’est pas mal. Comme par une sorte de consigne, l’écriture est absente. Il ne s’agit pas de l’écriture blanche du Camus de l’Etranger, celle-ci étant un corps signifiant. Il s’agit d’une écriture inexistante, interchangeable. Jamais l’émotion ne provient de la phrase. Je prendrais un exemple étonnant, Annie Ernaux, qui n’est pas connue pour être une styliste, car styliste en France c’est quelqu’un qui fait des phrases compliquées et précieuses. L’absence de style d’Ernaux est en soi un style et ce qui m’émeut chez elle, au-delà de ce qu’elle raconte, qui est d’une banalité sans nom, c’est sa phrase. Cette phrase délimitée, mise en exergue, dispensée avec parcimonie, comme quelque chose de rare et non juste comme un liant dans un flux informe et verbeux. A la fin de La place, à la mort du père, je me rappelle que j’avais pleuré en lisant cette phrase, on ne peut plus ordinaire sortie de son contexte : « Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. »

Un dimanche pluvieux, je décidai de mettre de l’ordre dans ma bibliothèque. Les livres s’y accumulaient sans logique de classement sous une épaisse couche de poussière compacte. J’avais planqué dans la rangée du fond des livres récents, comme pour les cacher. En les retrouvant, je fus gagné par un sentiment de découragement. Tous ces livres, que pour certains j’avais lus en entier, avaient sombré depuis dans l’oubli, remplacés par les nouveaux stocks des rentrées successives. Beaucoup avaient gagné des prix, s’étaient bien vendus à l’époque. Et pourtant, ils semblaient avoir perdu toute consistance, se réduisant à un assemblage de feuilles en papier enveloppées de poussière, que personne, en dehors de toute actualité, de tout commentaire, ne songerait plus à lire, surtout quand ils partageaient les rayons de la bibliothèque avec Kafka ou Proust. C’est ce même sentiment que j’éprouvais devant les paniers de livres à 1 euro où se retrouvent ceux d’il y a tout juste dix ans. Découragement et étouffement : à quoi sert toute cette écriture ? Qu’écrit-on dans ces dizaines de milliers de pages ? L’oubli ? La vanité de tout ? L’effacement des traces dérisoires que nous laissons sur notre passage ? Annie Ernaux écrit pour sauver quelque chose du temps, consigner le temps et le sauver. Elle y réussit, car j’ai relu son prix Renaudot 1984 un jour de l’été 2019. Mais combien sont-elles qui, comme elle, y parviennent ? Le plus souvent, perdu à jamais, le temps ne peut plus être sauvé.

Pourtant, ce jour-là, je retrouve au fond de la bibliothèque un livre bien planqué, datant de quelques années, dont je ne me rappelle ni les circonstances ni les raisons de l’achat, Quiconque fait ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive d’un certain Christophe Donner, dont la photo est sur le bandeau, pas très invitante, une tête de pervers au regard perçant de stalker, censé faire bad boy. Le livre raconte l’histoire de Jean-Pierre Rassam, un flamboyant producteur libanais des années 1970 qui a produit Pialat, Yanne, Forman et, au même titre que le Palace, Karl Lagerfeld ou Saint-Laurent fait partie des mythologies parisiennes associées à la nuit, au sexe et à la drogue, contrepoints fantasmatiques de la bourgeoisie. L’équation du Bonheur étant, selon la formule du penseur israélien Yuval Harari, « Réalité – Attentes » et mes attentes étant très basses, j’ai éprouvé un vrai bonheur à la lecteur du livre. Déjà, le dépoussiérer et l’ouvrir était un petit plaisir, j’imagine la poussière sur un livre comme une sorte de carapace impossible à briser, œuvre de l’oubli.

Dialogues plus vrais que nature, trépidants, intelligents, rythmés, situations cocasses et vrai art du portrait, font exister cette galerie de personnages tour à tour mégalos, névrosés, camés, égotistes, érotomanes, suicidaires, que sont, autour de Rassam, Godard, Claude Berri, son beau-frère, Pialat, le beau-frère de Berri, et en arrière-plan Milos Forman, Marco Ferreri, Jean Yanne, Truffaut, et toute une théorie de putes. Quand Pialat parle, on croirait l’entendre. La virée de Rassam et Berri au bord de la Mercedes de Truffaut de Paris en Tchécoslovaquie pendant le printemps de Prague pour sauver les jumeaux de Forman des « camps d’extermination » est un petit morceau d’anthologie, le récit du road movie s’entrelaçant avec celui de la vie de Gulbenkian, le magnat du pétrole dont le père de Rassam, Thomas Rassam, grand-père de Thomas Langmann, était l’homme de confiance. La coexistence de ces familles où se mêlent les origines juives, libanaises et arméniennes, les trois peuples par excellence du nomadisme qui réussissent à la fois à s’assimiler là où ils vont au point de parfois atteindre un haut niveau de respectabilité (typiquement : Robert Badinter, une des personnes les plus respectées en France), et à rester absolument qui ils sont, est un spectacle truculent, à côté duquel les Français de souche font pâle figure. L’escapade de Rassam et Godard à Beyrouth où ils vont négocier de l’aide auprès de Abou Hassan pour produire un film propalestinien sur l’OLP, film qui ne verra jamais le jour malgré des dizaines d’heures de rush, est plus hilarant encore, Rassam traduisant librement le discours imbitable de Godard au futur terroriste halluciné par le duo de dingos qu’il a devant lieu au Time out de la capitale libanaise. La rivalité entre Berri et Pialat, arrière-plan d’A nos amours, un des nombreux chef-d’œuvre de ce dernier, est épique. Pialat ressort comme le génie de ces personnages grand-guignolesques dont aucun – sauf peut-être à mon sens, c’est subjectif, le Godard des années 1980 – n’a réussi à produire une œuvre de l’ampleur de celle de l’auteur de Van Gogh. En lisant ce monsieur Donner, et riant très souvent, je me disais mais putain c’est moi qui aurais dû écrire ce bouquin, sur un type libanais, arménien par sa mère, amoureux de cinéma et de femmes ! Lorsqu’on éprouve une telle jalousie, c’est que ce qu’on lit est bien.

Au détour d’un passage, Donner cite Jean-Jacques Schuhl qui évoque Rassam dans son roman Ingrid Caven (2000). Je me suis rappelé ce livre, prix Goncourt, je l’avais acheté à l’époque, attiré par le sujet, la biographie d’une actrice de Fassbinder, réalisateur que j’aime, qui avant de mourir à 38 ans à Munich a réalisé des dizaines de films dont les titres et la lumière et la glauquerie m’attiraient. J’ai le vague souvenir d’en avoir lâché la lecture, je ne sais plus pourquoi, et la vague impression d’une sorte de mythe entourant le livre. Sur l’élan du Donner donc, je l’ai tout de suite commandé sur Amazon, avec livraison le soir même. Un livreur épuisé m’a confié le Folio vers 23 heures à la fin de sa journée de travail, ça faisait trafic de marchandise illicite. Je me suis aussitôt plongé dans sa lecture, avec la fébrilité du camé en quête de compulsation compulsive. Au début je n’ai rien compris, l’entrée en matière est raide, les phrases imbitables, genre codées, pour des initiés qui détiennent une clé de décryptage. J’ai lu l’histoire d’Ingrid Caven sur Wikipedia pour avoir quelques repères, la situer, elle n’était pas très compliquée pourtant sa biographie, actrice et chanteuse, elle avait principalement joué chez Fassbinder et Schroeter. A quatre ans, elle avait chanté devant Hitler, ça c’était important à signaler. Les pages défilent, j’en suis à la cinquantième, et je ne pige toujours rien. Il me parle de 1923, de la république de Weimar, elle n’était pourtant pas née. Il parle de plein de trucs aléatoires en fait. Il y a un paragraphe dont je me dis tiens c’est beau ça, putain c’est beau. Et je m’y accroche, comme à une bouée de sauvetage, comme à la prémisse d’une soudaine révélation esthétique tapie dans l’imbitabilité ambiante pour en jaillir dans une éruption de beauté. Allez, me dis-je, tiens bon, tu aimes la littérature mec, t’as lu De bruit et de fureur, D’un château l’autre, tu te rappelles avant qu’il nous emmène à Sigmaringen, le Céline, t’avais rien compris non plus. A partir de la page 80, à bout de forces, je commence à sauter les pages, dix par dix d’abord, puis vingt par vingt, et je ne perds rien à le faire, c’est toujours sur le même ton, il n’arrête pas de me soûler avec une putain d’allergie, une maladie de la peau, ils n’en parlent pas sur Wikipédia. Je cherche des trucs sur Fassbinder, je m’y accroche comme à une figure familière dans l’étrangeté. Putain, t’es cap ! me dis-je, allez, merde, tu peux aimer ce livre bordel, même les jurés du prix Goncourt l’ont compris, une bande d’ivrognes et de séniles, sérieux mec, tiens bon ! Je saute les pages par trentaine désormais, lis quelques lignes qui m’épuisent parce que la ponctuation est d’un genre spécial, ce n’est pas une structure classique de phrase, c’est disloqué, la phrase n’est pas ton alliée sur ce coup, elle traînaille, zigzague comme un dingue chez Buñuel. Et finalement j’ai lâché… Dépité… J’avais envie d’aimer… De retrouver le plaisir de la lecture.C’est dur… plus difficile à trouver qu’une drogue… Tellement gratifiant que ça te manque après mais tu ne sais pas où te le procurer… y a pas de dealer… t’es seul devant l’immensité littéraire, fourvoyé au milieu d’un gigantisme où rien ne se signale à toi… un livre qui te prendrait, au point que tu ne penserais plus qu’à ça, au moment où tu pourrais t’y replonger…

12 figures imposées du cinéma français

Le psy taiseux. Il y en a presque toujours un. Dans les drames mais plus encore les comédies. Ne prodiguant aucun conseil, se contentant d’inciter le patient à réfléchir lui-même aux questions qu’il se pose. Perdu dans ses pensées, ou armé d’un sourire entendu exprimant un dédain complet pour le désespoir de son prochain, dont il est le témoin forcé. Dans Celle que vous croyez avec Juliette Binoche, la performance de Nicole Garcia est plus subtile. Même si elle emprunte l’inévitable sourire de sphynx, elle ose s’exprimer, voire agir, hantée par le souvenir des Mots pour le dire, qui m’avait marqué à l’époque.

L’écrivain. C’est le métier le plus représenté du cinéma français. Peut-être parce que tout le monde rêve d’être écrivain en France. Cette surreprésentation se fait aux dépens des métiers « normaux ». Les scénarios privilégient du reste des vocations plus créatives que dans la normalité (architectes, designers, acteurs, peintres, metteurs en scène, journalistes et écrivains donc). Dans plusieurs films récents, de tous genres, les protagonistes sont écrivains : Plaire, aimer et courir vite, Doubles vies, Le mystère Henri Pick, Mon inconnue, Sybil (psy + écrivain : jackpot), Celle que vous croyez, Mon chien stupide… Le cliché incontournable : l’écrivain à l’œuvre devant son ordinateur. Voici le processus d’écriture : plan sur la page blanche et flippante de Word, l’écrivain passe la main dans ses cheveux, en panne d’inspiration, puis les premiers mots arrivent, hésitants, suivis de phrases qui défilent, de plus en plus vite, coulant de source, au rythme d’une musique qui s’affolle, les plans sont de plus en plus gros sur des mots pixelisés, et deux minutes plus tard le tapuscrit sort de l’imprimante. Done. Dans le plan suivant, il signe des dédicaces dans une librairie. Par contraste, j’aime les scènes d’écriture alcoolisées, improductives et burlesques de Val Kilmer dans Twixt de Coppola.

L’acteur ou l’actrice qu’on voit dans tous les films. Est-ce le talent exceptionnel d’un agent ? Les metteurs en scène les choisissent-ils sous la contrainte ? Chaque année apporte son lot d’acteurs que l’on voit cinq, six fois l’espace de quelques mois. Virginie Effira, Vincent Lacoste, François Civil, Camille Cottin, Laure Calamy, Léa Seydoux… Très vite, dans une illustration parfaite de la théorie de Robert Bresson qui opposait modèles, dont le jeu n’interfère pas avec le personnage, et acteurs, ceux-ci finissent par jouer leur propre rôle, livrer les mêmes tics, les mêmes vannes, les mêmes sourires et les mêmes larmes, et tous les efforts de changement physique et capillaire, seul moyen de se singulariser, échouent à les faire incarner un personnage. Les acteurs que l’on voit partout changent d’une année sur l’autre, sauf un, qui est dans tous les films français depuis toujours : Denis Podalydès. De la comédie la plus stupide (Neuilly ta mère) au film d’auteur (Christophe Honoré), aucun film français ne se monte sans lui. Véritable art d’être crédible à la fois en Hamlet ou Baron Konstantin von Essenbeck et chez Valérie Lemercier.

Isabelle Huppert. Jouant dans tous les films, dans toutes les pièces de théâtre, en France, aux Etats-Unis et en Corée, Huppert est un mythe. De ces actrices qui en arrivent à ne plus jouer qu’un seul rôle : le leur. Les films avec Huppert sont la rencontre entre Huppert et une histoire. Elle incarne une figure immuable, la sienne, qui visite, hautaine, assez condescendante, des univers différents et polyglottes, ou plutôt daigne les visiter, en portant un regard distant et embué sur eux. Etrange la différence de destin avec Adjani. Toutes deux apparues dans les années 1970, Adjani alors plus flamboyante, plus géniale. Il suffit de revoir Possession de Zulawski, peut-être son meilleur film, pour mesurer son talent sidérant. La scène du métro de Berlin est un summum inégalé d’actorat halluciné, cinq minutes de pure performance. Pourtant, en partant de seconds rôles sans relief – elle n’a aucun charisme dans César et Rosalie par exemple – Hupper s’est imposée, grâce à des personnages antipathiques, souvent chez Chabrol (Une affaire de femmes et surtout son chef-d’œuvre, La Cérémonie). Pendant ce temps, après La Reine Margot, Adjani alignait les mauvais rôles, dépassée par la transformation de son visage et de son corps et une émotivité qui avait du mal à trouver des personnages dans lesquels s’exprimer. Huppert est cérébrale, minimale, maniant quelques expressions, quelques regards, un vocabulaire restreint. Adjani est physique, elle hurle, court, danse, pète les plombs. Possession est le paroxysme de cette corporalité et le signe avant-coureur de son déclin inéluctable : ça se fait plus à soixante balais. Un regret absolu de cinéphile : son refus de jouer Prénom Carmen. Le film est immense et Marushka Detmers y est envoûtante mais je n’ose même pas imaginer la matière éruptive que la rencontre entre la Carmen de Godard et Adjani aurait produite.

Le second rôle poilant. Le cinéma français, et la comédie française en particulier, sont réputés pour leurs seconds rôles. Personnages univoques, très caractérisés, résumables en une ligne, ils accompagnent les protagonistes en qualité de confident, de faire-valoir en charge des vannes. Benjamin Laverne ou Philippe Katherine sont de bons exemples récents, qui peuvent rendre à eux seuls un film intéressant malgré la modestie de leur participation archétypale.

La scène où les personnages chantent dans la voiture. Nous la voyons un peu moins récemment, mais ce fut un passage obligé dans les comédies. Il me semble que Nanni Moretti avait inventé le procédé dans La chambre du fils avant de faire de école en France.

Les textos surimprimés à l’écran. Le cinéma français est fasciné par la modernité, les réseaux sociaux, le numérique. Le symbole absolu de cette modernité est le texto dans un look and feel iPhone, surimprimé à l’écran. Olivier Assayas me semble être l’un des réalisateurs les plus attirés par tout cela, abusant du procédé dans Personal shopper, un pari qui risque de rendre ses films démodés dans quelques années.

Le week-end à la campagne. Pour les films qui se passent à Paris, le week-end à la campagne est une respiration. Il donne lieu à des scènes de repas au cours desquels ça part inévitablement en vrille. Impossible d’avoir un repas normal, de passer un bon moment en famille, sauf peut-être, paradoxalement, chez Pialat ou Rohmer. Mais n’est pas Renoir qui veut, ces week-ends possèdent rarement la poésie d’un Déjeuner sur l’herbe ou d’une Partie de campagne.

Le déjeuner dans un sushi bar avec tapis roulant. Le dispositif est probablement perçu comme cinégénique : coupelles de sushi et maki qui défilent docilement sur le tapis dans l’attente d’être engloutis.

La scène de boîte de nuit. Il y a, dans tout film français, une scène de boîte de nuit. C’est dans le cahier des charges. Les lumières, la musique, l’entre-choquement des plans retranscrivent l’ivresse, un sentiment de flottement existentiel que l’on est censé éprouver dans ce lieu. La scène est rarement à la hauteur de son potentiel de climax sensoriel et souterrain. Seul Kéchiche l’a réussie dans Mektoub, en la dilatant et la fragmentant à l’infini.

La scène d’amour. C’est étrange, je garde en mémoire la critique des Cahiers d’un film aujourd’hui oublié de John Landis, Innocent blood (1992), avec Anne Parillaud. Un détail en particulier, la scène d’amour dont le critique louait la force et, faisant coexister éros et thanatos, elle était en effet très belle et très excitante. Il est difficile de réussir une scène d’amour, de provoquer une osmose entre les personnages. Même Kéchiche, malgré tous ses efforts et au risque de sa carrière, n’y est pas parvenu dans La vie d’Adèle. Le problème des scènes de sexe dans les films français – et encore plus américains du reste – est leur sur-stylisation, leur sur-découpage et le rôle que la musique y joue. Le temps y est trop morcelé, suite de plans choisis, comme après-coup, alors que la scène d’amour dans la vie est continue, elle est la continuité même, une plage de temps, quelle qu’en soit la durée, ininterrompue, sans musique couvrant les râles, et tendant vers sa résolution dans une intensité croissante. Je me rappelle la scène entre Uma Thurman et Maria de Medeiros dans Henry and June de Philip Kaufmann, ou celle de Mulholland drive. Mais peu d’autres.

Les enfants. Je crois qu’il est désormais obligatoire d’avoir des enfants dans un film. Les modèles préférés : l’ado insupportable, l’enfant inquiétant, dont la figure tutélaire serait Damien de The Omen, l’enfant précoce face aux épreuves de la vie, d’inspiration truffaldienne, l’enfant tourmenté ou encore celui qui est plus mûr que ses parents.

Application pratique. Prenons comme illustration Sybil car ce film remplit très bien le cahier des charges. Il commence par une scène dans un resto de sushis avec tapis roulant, Virginie Effira (actrice que l’on voit partout) y est psy et écrivain, elle écrit un bouquin en trois minutes en partant d’une page blanche flippante (voir processus plus haut), elle a des enfants plus mûrs qu’elle, soigne un enfant inquiétant, sa meilleure copine est poilante (Laure Calamy, actrice que l’on voit partout), côtoie d’autres personnages créatifs (actrices, réalisatrices), s’évade de Paris pour un week-end haut de gamme à Stromboli, fait l’amour dans une scène stylisée devant une cheminée et chante dans un fête déjantée. Fin. Tout compte fait, ce que je décris plus haut est un kit d’écriture de scénario.