
Sublimation de la banalité fictionnelle à l’aide du cinéma comme langage. Notion de sublimation hautement proustienne (cf. note sur Proust). Pourquoi banalité fictionnelle ? Toutes les histoires ont été racontées. Que ce soit chez Sophocle ou dans Desperate housewives, ce sont les mêmes. L’ « histoire » tire l’œuvre vers la banalité, vers ce qu’elle partage avec des millions d’autres « œuvres » dans une dégradante promiscuité. Comment réagir face à cette trivialité de l’« histoire » ? En essayant, lourde tâche perdue d’avance, d’en créer de nouvelles (la plupart des cinéastes), en la refusant (Godard), en allant à ses sources originelles (Straub et Huillet), en revendiquant sa banalité et faisant de cette revendication un style (Truffaut). En la sublimant par le langage : Resnais.
Le matériau fictionnel de Cœurs est très proche des séries télé : des couples qui, dans une suite de dialogues, évoquent leur désespoir à la fois profond et (nous y revenons) banal. C’est du contact, presque chimique, entre ce matériau quelconque et le langage qui se l’approprie, que naît l’art. Langage : capacité du cinéma à créer un univers de lumières, de lieux, d’acteurs, de musique, de mouvements de caméra et de découpage, tous sublimes dans Cœurs et, surtout, dont la présence est soulignée avec juste ce qu’il faut d’insistance. Ce juste ce qu’il faut est distillé avec une maîtrise sidérante par Resnais, maîtrise lui permettant de ne pas tomber dans l’artifice clinquant (version Dogville).
Ainsi l’artifice des décors est-il souligné par des plongées montrant comme par erreur la séparation entre les pièces ou la réalité extérieure flotte-t-elle dans une neige perpétuelle. Le quartier (celui de la Grande Bibliothèque) hésite entre ébauche d’un quartier futur et vestige fantomatique d’un quartier passé. Même les programmes de télévision sont irréels, perdus dans un vide temporel entre l’ORTF et aujourd’hui. Les personnages semblent avoir échoué par erreur dans le film, ou avoir été transformés à leur corps défendant en ce qu’ils sont bizarrement : agent immobilier transfuge d’On connaît la chanson (Dussolier), contre-emploi comiquement factice (Lambert Wilson), voix sans corps (Claude Rich), intrus agressif parmi une population résignée à son sort (Morante), chef barman aux dialogues tronqués (Arditi) et enfin jeune femme à la recherche désespérée du personnage qui d’habitude, dans les autres films, tombe amoureux d’elle (Carré).
Ce langage est beau et le film célèbre sa beauté. Quand la lumière est belle, ce n’est pas sa simple beauté qui émeut (résultat), c’est la possibilité qu’a eu le cinéma de la créer, sa genèse filmique (moyen).
Séquence sublime (en réalité une des plus belles de l’histoire du cinéma). Le personnage de Pierre Arditi annonce à celui d’Azéma que son père est sur le point de mourir. Les quelques minutes de cette scène sont une sorte de concentré borgésien (cf. article sur l’Aleph) du langage cinématographique : la lumière change de tonalité pour épouser les sentiments des personnages, la caméra s’adonne à divers mouvements, fixes, mobiles, à l’épaule, le décor se rétrécit et s’agrandit dans le concert des émotions et, à un moment, la neige qui tombe dehors commence à tomber dedans. C’est cela le cinéma, la juxtaposition imprévue de lumières et de sons, créant un irréel ou un surréel profondément émouvant.