Lectrice de Twilight

 

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T. commença à lire le tome 1 de Twilight. Elle fut complètement accaparée par la lecture, comme si le livre l’avait possédée. Elle lâcha tout, confiant ses enfants à son mari pour aller lire dans des cafés, dévorant les pages jusqu’à trois heures du matin, sautant certains repas, mettant en suspens toute autre activité. Les trois autres tomes suivirent. Deux mille deux cents pages (le dernier tome fait 700 pages, les autres 500). On se moqua d’elle. Son mari lui montra des critiques littéraires prouvant que le livre était une daube, mal écrit, superficiel, et l’affublant d’adjectifs issus de l’esprit de critiques acrimonieux. Mais les critiques indifféraient T.

 

Bientôt, T. tomba amoureuse d’Edward, le héros « gorgeous » du livre, de sa peau blanche « de satin », de ses « lèvres admirables », de ses « crooked smiles », de ses œillades, de sa voix sublime. T. avait vu l’adaptation cinématographique du premier volume avant de le lire. Elle avait trouvé le film nul. Mais après la lecture des quatre tomes, elle le revit et, cette fois, fut subjuguée par la beauté d’Edward, incarnation magique, alchimique, d’un fantasme. Quand le deuxième film sortit, elle le vit quatre fois. Les salles étaient pleines d’adolescentes et T. se sentait rajeunir, revivant des frissons d’adolescence à quinze ans d’écart.

 

J’étais de celles qui se moquaient de T. Je soutenais comme toutes ses amies qu’elle était « insane ». Un jour pourtant elle me prêta le premier volume de Twilight. Au bout de la troisième page, le livre se saisit de moi, sans merci. W., mon mari, se pose toujours des questions sur l’art du roman et notamment celle de savoir comment un livre peut nous happer dans son flux narratif comme un cours d’eau rapide une barque qui ne pourra plus rejoindre la rive du réel. Au bout de la troisième page de Twilight, je confiai à W., un peu honteuse, que ce livre était étrangement prenant. Il me demanda distraitement pourquoi, je lui racontai l’arrivée de ce garçon dans un lycée paumé de l’Etat de Washington et les possibles fantasmatiques qu’elle suscitait…

 

Je n’arrivais plus à lâcher le livre. W. le sentait et me posait des questions de plus en plus insistantes. Je lui expliquai le contraste brûlant entre la chasteté de la relation entre Bella et Edward, et l’intensité érotique qui les attire. W. me demandait chaque jour s’ils avaient couché ensemble en espérant que la consommation du désir réduirait celui de poursuivre la lecture. Je lui répondais que non, bien sûr que non, en essayant moi-même de repousser cette échéance, l’instant où la perspective du plaisir est remplacée par sa nostalgie. D’abord indifférent, W. commença à s’agacer de mon absorption par le livre. Son dédain littéraire pour Stephenie Meyer se transforma en jalousie puis en mépris. Que pouvais-je trouver dans ces pages ? Pourquoi profitais-je de chaque instant pour les lire ? Je lui avouai que seule une femme pouvait ainsi décrire le désir d’une autre femme, l’électrification du corps au contact furtif des peaux, les frissons le long de la moelle épinière quand la main du vampire caresse la joue de son impossible proie ou son cou tendu à la transparence veineuse de laquelle le désir résiste dans une douleur jouissive. Je lui parlai également de la découverte par Bella de l’aura érotique insoupçonnée de son propre corps dans le regard sans cesse surpris d’Edward. Cette double jouissance d’être attirée par l’autre et de l’attirer, attisée par l’impossibilité du passage à l’acte. Désemparé par ces aveux, W. devint ironique, soutint que ces histoires de vampires et de loups garous, c’était n’importe quoi. Mais lui-même n’était pas convaincu par ses arguments sur la vraisemblance qui me laissaient indifférente. Jusqu’au moment où vint la question du style.

 

Un matin, je demandai à W. ce que voulait dire « to sigh ». Il me répondit : « soupirer, pourquoi ? ». Je lui expliquai que ce mot revenait souvent sous la plume de Stephenie Meyer. Il y avait là une brèche dans laquelle il pouvait s’engouffrer pour développer de manière plus mordante son ironie. Il choisit une page au hasard. En parcourant rapidement les phrases, il releva trois occurrences du verbe « sigh ». Edward mate, Bella soupire pour extérioriser son incandescence intérieure. Une autre page et là encore sigh apparaissait dans plusieurs phrases et Edward continuait de mater Bella de ses yeux jaunes. W. généralisa : « mais c’est deux mille pages de sigh ton truc ».

 

Entretemps, T. se languissait d’Edward. Elle était à la fois rassurée de mon addiction – « You see, I am not insane ! » – et jalouse des centaines de pages qu’il me restait à découvrir et de mon plaisir futur. Elle trouva sur internet les trois cents premières pages – volées ou mises en ligne par l’auteure, je n’ai pas bien compris – du cinquième tome. Elle en fut exaltée, car ces pages reprennent le premier tome mais du point de vue d’Edward. Ce fut jouissif mais court, elle les lut en deux jours. Alors, elle eut l’idée de relire tout dans la traduction française pour revivre ses sensations. La découverte était remplacée par l’anticipation des sensations dont elle connaissait la localisation précise et auxquelles elle s’offrait ainsi, en connaissance de cause, excitée à l’idée de les revivre et de leur capacité de reproduction. W. lut certaines pages en français et éclata méchamment de rire, « mais c’est quoi ce style ? ». T. imputa la faiblesse de la langue à la traduction. L’exemple type qu’elle prit fut celui des lèvres d’Edward, « flawless » en anglais, simplement « admirables » en français.

 

T. et moi dédaignèrent ces critiques et revînmes aux fondamentaux, la description du désir féminin, la violence qui enflamme le corps et étourdit l’esprit, dans un paroxysme sensuel et sensoriel, les membres qui flageolent face à la beauté vénéneuse issue de ces régions de nos mois dont les jours ont estompé la sombre clarté mais dont ce livre peut-être ridicule n’en révèle pas moins la timide lumière.

Ikea, et le théâtre de l’absurde

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J’y vais vendredi à 21 heures pour éviter la cohue. C’est à Franconville, au Nord-Ouest de Paris. Sur l’autoroute A15. Il faut traverser plusieurs villes, ou plutôt les aborder, Clichy, Saint-Ouen, Gennevilliers… J’emprunte des routes en périphérie. Par instants, des images de vie de ces villes secrètes se projettent dans mon pare-brise, un stade, une bibliothèque, une femme seule… Le noir est profond, ponctué des points rouges dilués des stops. Brusquement, émerge un énorme bâtiment L’Oréal assemblage, de lumières jaunes reliées par l’obscurité. L’autoroute est loin, inatteignable. Elle acquiert une aura mythique, elle est la frontière à atteindre. Je traverse un pont. Je ressens sous moi, dans un gouffre, la présence de la Seine, obscure, apocalyptique, nourricière de quelques tours mélancoliques et de cheminées industrielles dont la fumée forme une lumière blanche éparse. Elle est d’une largeur insoupçonnée, démultipliée, monstrueuse. La route se transforme imperceptiblement en autoroute A15, bordée de vide, traçant ses multiples voies dans le néant. Au milieu de la chaussée, dans l’immensité désertique, un accident, des voitures immobiles, phares allumées dans la fumée et des silhouettes qui discutent, que je dépasse, qui s’éloignent, emportés par un flux cosmique. Je dois d’abord passer chez Alinéa. Je me retrouve dans une zone commerciale déserte. Les enseignes lumineuses sont éteintes. La ville semble abandonnée à la suite d’une catastrophe d’autant plus angoissante que j’en ignore la cause. Les feux passent du rouge au vert, reproduisant une mécanique ancienne qui a perdu sa justification, absurde, déréglée. Je me perds dans une ruelle déserte devant un complexe industriel délaissé entouré de grillages. Des chiens se précipitent vers moi et hurlent. Je fais demi-tour et finis par trouver l’énorme entrepôt d’Alinéa. Le parking de plusieurs centaines de places est vide, le magasin est bien ouvert. Le personnel traîne, ignorant la catastrophe, l’épidémie mortelle, perpétuant machinalement la gestuelle commerciale à laquelle il a été formé. Je récupère la marchandise pour aller ensuite chez Ikea. Après la sortie d’autoroute, la voiture tournoie sur un échangeur et une autre zone commerciale se profile avec à son bout le Magasin. Il est gigantesque. A mesure que je m’en approche, son gigantisme me submerge. Je suis face à un monument dont je ne discerne pas tous les pourtours, une partie, potentiellement infinie, est tapie dans la nuit. Il baigne dans la brume qui laisse filtrer la lumière des lettres de l’enseigne comme une promesse dérisoire de bonheur. Cela me fait penser à une photographie de Brassaï. Je pénètre dans le bâtiment échoué là en provenance d’une galaxie lointaine et découvre les entrailles de l’énormité. Des escalators mènent au magasin. Vide, il a l’air d’un musée. Le parcours est celui d’une exposition. Après deux heures dans des paysages d’une urbanité embryonnaire, d’infrastructures dénudées, de néant sommairement équipé, me voilà au cœur d’une exposition postmoderne avec des installations montrant l’intérieur d’appartements populaires de la classe moyenne humaine. Je suis projeté vers le futur et observe la mémoire des intérieurs humains d’un passé qui est mon présent. Je croise peu de clients. Ceux que je croise ont l’air de spectres, survivants de la foule diurne dont vibre en général l’endroit. Il y a du monde au stand des cuisines. Des couples angoissés surveillent intensément les lèvres des vendeurs pour capter chaque vocable, chaque syllabe que ces lèvres émettent, et s’en imprégner comme d’autant d’injonctions cruciales d’aménagement de la « cuisine de vos rêves ». Les rêves de cuisine flottent au-dessous de leurs têtes comme autant d’accomplissement de toute une existence. Régulièrement, une voix préenregistrée à la jovialité hypocrite annonce l’heure et le temps qu’il reste avant la fermeture du Magasin et invite l’aimable clientèle à se diriger vers les caisses. La fausse jovialité cache mal l’ultimatum, le décompte fatal, le tragique de l’annonce. La fermeture prend des airs de fin d’une représentation qui ne se répétera plus jamais. Je traverse en courant, pour fuir, des allées d’assiettes, de luminaires, de tapis, de plantes. Ma course me donne une vision fragmentaire d’un éclatement de nos vies. Des injonctions à l’achat de choses dont je n’ai nul besoin colonisent de toutes parts mon champ mental. Après cette galerie d’atomisation de nos vies, le décor se transforme, je pénètre dans les allées, dans cette Zone d’entreposage au plafond invisible. Je suis presque au bout d’un processus de décomposition, les intérieurs exposés, se sont transformés en piles d’objets, puis en objets stockés dans des cartons dans les allées d’une usine. Je suis remonté à la source de nos intérieurs. J’en explore la genèse industrielle. Tout le monde se retrouve aux caisses. Les hommes s’examinent, surpris de la présence de leurs semblables à cette phase terminale. La voix préenregistrée devient menaçante sans se départir de sa jovialité, ni de la fausseté de celle-ci. Le magasin va fermer ses portes, se diriger vers les caisses devient une injonction divine. Soudain, les lumières s’éteignent dans le son sourd et massif d’un interrupteur. Il n’y a plus que les caisses qui soient éclairées. Les caissières, ces héroïnes du travail, sourient comme les gardiennes d’un purgatoire. Elles tournent autour des chariots en les inspectant minutieusement avec des lecteurs de codes-barres qui clignotent puis émettent des sons de reconnaissance traduisant une jouissance additive. La foule est hagarde. Multiethnique, elle représente l’humanité entière. Il y a là des familles, des bébés. Un tigre en peluche rugit sur l’épaule d’une jeune femme. Un couple derrière moi se dispute. Elle souhaite aller à la caisse de moins de quinze articles, il est persuadé qu’ils en ont plus de quinze. Un débat arithmétique s’éternise. Chacun compte et parasite le comptage de l’autre, si bien qu’ils finissent par recommencer à zéro. Ils sont très acrimonieux, concentrent dans ce comptage toute la haine refoulée qu’ils ont l’un de l’autre. Je ne sais s’ils sont sincères dans cette détestation ou s’ils jouent, créatures scénarisées d’un auteur absurde qui a réuni des survivants du monde réel dans une fiction détraquée. Le sadisme d’Ikea est tel que malgré le paiement, le client n’est pas au bout de ses peines, il faut encore qu’il aille au retrait des achats. Des écrans affichent des chiffres ésotériques, une multitude de chiffres géométriquement organisés sur un écran, constituent l’énigme mathématique dont la résolution permet d’atteindre la Vérité. Pour patienter, et rongé par la faim, je visite le stand Ikea Food. Il est vide et partiellement éclairé. Je me dis qu’il est sans doute fermé avant d’apercevoir une caissière qui attend dans le noir, qui doit être là en permanence, jour et nuit, à attendre. Les aliments ont des noms cauchemardesques, du Glüpj, du Gouävpk, du Beurkachiër, du Velking, du Köttbullar, du Fullkorn. Cette taxinomie est issue de la cervelle malade du scénariste frappé dont je suis moi-même la créature. J’achète des sandwiches de harengs enfoncés dans des wraps flasques gorgés de flotte dont dépassent des bouts de feuille de salade en PVC. Cela m’a l’air goûteux. Je m’affale dans un canapé en cuir plastique sur lequel l’étiquette de prix indique 499€, et mate, ahuri, l’écran des chiffres. Le décor est des plus étranges. Car nous sommes dans un entrepôt, il ne faut pas l’oublier. Il y a des écrans partout. Tout autour, sont alignés des canapés en cuir plastique sur lesquels sont affalés des créatures humaines qui ont atteint le degré maximal de lassitude. Je me goinfre de harengs. Je me retrouve au nord de la Suède, un jour de décembre d’une année inconnue, sans doute au milieu des années soixante-dix, je ne saurais dire de quel siècle. Ou alors, c’est la salle d’attente d’un aéroport de marchandises. D’ailleurs, je crois entendre la rumeur des avions cargos me parvenir du tarmac, espace dessiné solitaire dans une infinitude inexplorée. Au milieu, trône un arbre de Noël minuscule sous la hauteur du plafond. Par un phénomène impénétrable dont la survenue me taraudera toute ma vie : il clignote. C’est-à-dire qu’on a essayé de créer dans ces limbes, partiellement meublés avec des canapés en cuir plastique, fin octobre, une ambiance festive de Noël. Soudain, une jeune femme en chemise de nuit blanche sort de l’obscurité. C’est un personnage de Bergman. Elle s’approche de moi, une bougie à la main, pieds nus. Me parle en suédois. D’abord souriante, de ces sourires trompeurs démoniaques, elle devient vite récriminatrice. Elle me reproche tout un tas de choses. Son débit s’accélère lorsqu’elle égrène les frustrations dont son inconscient est un enchevêtrement. Derrière elle, tout est devenu noir. Par intervalles, des pans de l’espace s’illuminent et un décor resurgi de l’enfance prend forme. Elle met en scène son subconscient avec des meubles Ikea d’après-guerre. 9 9084. 9 9084. 9 9084. C’est moi qu’on appelle pour récupérer un meuble, enfin un meuble, un milliard de pièces décomposées, atomisées, réduites à leur essence de pièces dans une extase granulaire, qui un jour deviendront peut-être un meuble dont je n’ai pas besoin. Un géant black me donne la marchandise sur un charriot. Le parking est pseudo-désert. Bien que couvert, le brouillard s’y est infiltré. Au loin, un homme court derrière des charriots pour les récupérer jusqu’au bout de la nuit dans un bruit de rails métallique. J’éprouve envers lui une incommensurable empathie. Je sors de là. Emprunte une spirale qui me projette sur l’A15 direction Paris. Je me retrouve au sommet d’une colline qui surplombe la ville et celle-ci s’offre à moi dans sa splendeur nocturne. Je pense aux millions de vies qui m’envoient leurs infinis points de lumière et éprouve une profonde exaltation à l’idée de replonger dans l’humanité comme dans un océan de chaleur.

Soulages à Beaubourg

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Les premiers tableaux datent de 1947. La toile est brunâtre. Le trait forme une calligraphie chinoise. C’est par la couleur du fond, écru, brun, ocre que les toiles se distinguent et dégagent leur tristesse automnale. L’âme transparaît dans la force des traits, leur soudaine rapidité, leur urgence.

 

Dans les toiles des années cinquante, de nouvelles couleurs font leur apparition, de l’or, des marron, des percées de jour obscur ou de nuit tombante ou d’aube naissante saisies entre les denses branchages de la forêt intérieure, ou les barreaux d’une prison à partir de laquelle on observe le monde avec l’inquiétude et l’élan de connaissance indissociables de l’ignorance. Il y a aussi le blanc presque aveuglant en provenance d’un au-delà de brume qui, dans une autre toile, devient bleu profond.

 

Les inclinaisons des bandes créent le sens, le mouvement, le rythme. C’est une danse mystique et cosmique, elle englobe tout.

 

Dans une toile de la fin des années cinquante, une aube bleue se déploie en nuances de mer matinale, ou éclairée par la lune, tandis qu’au premier plan la grève est blanchâtre, que les bandes noires dessinent des silhouettes monolithiques, ou des navires.

 

Je prends la liberté mentale d’imaginer des formes, dont un orchestre de pianos rouges flottant dans le vide. Ou des créatures mythologiques saisies dans un instant d’effroi. Mon imagination appareille vers des lointains obscurs sur les flots noirs et bleus.

 

Nous passons brusquement aux années soixante et soixante-dix. Combien de fois me suis-je laissé surprendre par l’exaltation que procurent ces voyages instantanés dans le futur, ces juxtapositions de temporalités créant des fossés dans lesquels le cheminement intellectuel s’est opéré et ne se révèle que par la divergence soudaine de sa résultante et de son origine. Toute couleur a disparu. Le noir et le blanc ont survécu à la démarche évolutive de quête de l’essentialité.

 

La toile physique est l’âme de la peinture. Il faut s’en approcher pour découvrir les irrégularités, les taches, les zébrures, les gouttes de noir sur le noir, les minuscules reliefs, les éclaboussures, les transparences. Les œuvres sont gigantesques et infinitésimales. L’énorme bande noire est une surface trompeuse par son illusoire uniformité. S’en approcher révèle, dans un grossissement progressif, un univers pris dans les filets du temps. Une recréation du temps, dans cette bande nerveuse je revis la main du peintre, l’instant emprisonné de la création, des traces dépositaires de l’instant.

 

On passe aux années quatre-vingt-dix. Le blanc disparaît. Nous avons atteint le noir radical. Les surfaces sont alternativement lisses et striées, nervurées, mates et brillantes, la lumière danse, le noir sécrète la lumière secrète enfouie en son sein, s’argente comme la surface d’une eau de soleil, devenant ocre comme un mur rescapé.

 

Nous sommes transportés dans des champs mentaux inconnus. Vers des zones de la lumière qui transcendent la couleur, ou la précèdent, vers des archéologies originelles, un barbarisme des signes premiers.

 

Les dernières toiles des années 2000 se veulent géométriques. Je pense à des portes, à des fenêtres vers quelque chose qui transparaît sous forme de rayures blanches énigmatiques. Comme des persiennes vers la lumière intérieure. Ou des surfaces de sols immémoriaux. D’autres couleurs refont leur apparition.

 

Le rythme naît de l’alternance d’horizontalités et de verticalités, de diagonales multiples dans leurs angles, de la répétition de motifs, du dialogue entre les toiles musicalement et dynamiquement disposées dans la salle, comme autant de monolithes.

 

L’enfant de trois ans qui accompagne ses parents voit toutes les couleurs, le bleu, le marron, le gris mais pas le noir. Il ne voit pas le noir.

Descentes d’avion

Copenhague, hier

 

Le pilote s’éternise auprès des nuages. Puis l’avion s’engouffre lentement dans leur vapeur. La descente découvre la ville que celle-ci dissimulait. Pas une ville achevée comme Paris, agglomérat compact d’immeubles cerné de plaines quadrillées. Une ville parcellaire, en devenir, spectacle multiple, sous des nuages bas. Une mer paisible, collage de nuances de bleu diversement ridées, au milieu de laquelle des éoliennes tournent avec indolence et une île verte et ses quelques maisons paresse, se termine par la ligne de l’horizon dont émergent des cheminées industrielles. Le soleil illumine l’eau à travers les nuages, confie sa lumière à ses derniers qui le répandent partiellement créant des taches clairsemées qui élisent des parcelles de terre sur lesquelles dansent les roseaux lumineux.

 

Cette descente d’avion m’a rappelé celles de Riyad.

 

Je ne connais Copenhague qu’à travers des parcours en taxi d’un coin à l’autre de la ville. Mais j’aime cette coexistence douce entre des paysages industriels, résidentiels et portuaires. L’apparition inattendue de plans d’eau, comme si elle était partout et s’infiltrait dans le réseau des rues à l’improviste. Les bâtiments dont l’ambiguïté ne permet pas d’en deviner la finalité : sont-ce des habitations, des bureaux ou des entrepôts en briques brunes avec des fenêtres en fer noir au milieu desquelles un luminaire élégant forme des taches claires-obscures ? La ville est silencieuse et apaisante, les sons étouffés, les ouvertures vers le loin aqueuses, les zones suburbaines en pleine ville. Le silence ralentit le mouvement des vélos multicolores qui semblent tracer leurs sillons sur l’eau. La vacance accentue l’hybridité de la ville qui prend des airs de campagne. La simple immersion dans cette paix extrait le brouhaha enfoui en nous dans les villes du bruit.

 

Je prends le pont pour aller à Malmö. Le matin, l’aller. L’étendue horizontale claire, les pontons solitaires au milieu de l’eau, les voiliers assoupis, les éoliennes, les usines en bonne intelligence avec des forêts de mats, comme si la production se prélassait auprès de la plaisance. Les armatures métalliques diagonales du pont défilent à toute vitesse, fractionnent ma vision, syncopent l’immobilité. Le soir, le retour. La mer est trouée, une énorme béance dans laquelle coule le feu et sont suspendus un navire de plaisance et un tanker en apesanteur.

 

Riyad, il y a cinq ans de cela

 

Riyad est un plateau qui s’étend à l’infini. L’avion minuscule tangue à l’approche de l’infinitude. L’immensité nocturne est éclairée par de longues lignes lumineuses dorées qui s’enchevêtrent, se subdivisent, divergent et convergent, créent des formes géométriques, se prolongent parfois en courbes amples et tissent un réseau photonique, circuit imprimé gravé dans la noirceur du désert qui se déploie jusqu’aux confins de la terre. Cette plaque incandescente pivote autour d’un axe fictif avec la danse d’approche de l’avion. Elle soulève le ciel qu’elle éclaire en soulignant la surbrillance de la lune souvent orange. Le réseau de lignes quadrille des zones dans lesquelles de petits points émettent les ondes incertaines d’une lumière craintive ; ces petits points sont alors des vies.

 

Une fois dans la plaque, la ville est paisible, comme Copenhague, une sérénité oublieuse d’une agitation qui n’est jamais parvenue jusqu’ici. L’eau est remplacée par le sable comme agent ubiquitaire du silence. Les étendues ; les autoroutes irriguées par les caillots de sang noir des 4×4 américains ; le ciel omniprésent ; et jaillissant de la platitude les quelques tours monumentales au sommet desquelles des lumières clignotantes rouges envoient des signaux vaguement désespérés aux planètes lointaines.

Petites mythologies des vacances françaises

La presse people

 

Prolifération des titres mais raréfaction des adultères et des vedettes qui « tombent le haut ». Focalisation anatomique sur les corps dans un paroxysme voyeuriste mi-jouissif, mi-honteux. Zooms grossissants sur les vergetures, la cellulite, les implants. Mise en abyme habituelle avec l’analyse par la presse sérieuse de la presse people fondée sur un dispositif journalistique éculé, alliage de sociologie à deux balles, de sarcasme et de fascination inavouée pour les chiffres de ventes. Je me rends compte du passage du temps. Toutes les vedettes que je reconnais sont boursouflées de graisse dégoulinante observée par un microscope photographique, les autres, désignées le plus souvent par leur prénom, les jeunes, je n’en ai jamais entendu parler, spécimens d’un monde inconnu au stade avancé d’un développement qui s’est fait à mon insu. Sous ces dehors de voyeurisme et cette quête frénétique, monstrueuse, de la disgrâce physique, se cachent une démarche touchante communisante ou à tout le moins égalitaire, une volonté de prouver que tous les humains sont pareils. Telle piqûre de moustique sur la cuisse d’une vedette, telle morve en équilibre instable au bout du nez d’une autre prouvent que les vedettes sont aussi vulnérables que nous et établissent entre elles et nous une communauté de destin anthropologique déchirante.

 

La littérature de gare

 

Les vacances offrent la possibilité de rencontrer en vrai des lecteurs de Marc Lévy, Guillaume Musso et Dan Brown. Les ouvrages sont souvent des pavés, surtout ceux de Dan Brown. Or les jours se passent selon la loi éternelle de la temporalité et les vacanciers sont toujours à la page 30. D’où une hypothèse que je formule qui peut révolutionner notre conception de la littérature : et si finalement personne n’avait lu au-delà de la page 30 de ces livres, et si à partir précisément de la page 31 ceux-ci recelaient des chefs-d’œuvre inconnus, et si, ainsi, l’art était amputé de tout un pan enfoui dans l’ombre de pages jamais tournées ?

 

Le rosé

 

Le petit rosé. Rosé est indissociable de petit. Un petit rosé peut-être ? Il est pas mauvais ce petit rosé ! On se prend une autre petite bouteille de ce petit rosé ? Le petit rosé est la quintessence des vacances, sa robe de soleil couchant, les effluves de petit plaisir qu’il exhale, son absence de prétention. Le petit rosé ne se la pète guère. Il est là presque honteux d’exister, snobé par les grands rouges altiers qui ne daignent pas se mêler à la plèbe vacancière, et il procure ce petit plaisir de plage en s’excusant. On boit le rosé, on fantasme sur ce midi du mois d’août, attendu toute l’année, où léché par les vagues d’une paillote corse on profère la sentence magique « On se prend un petit rosé ? ». Cependant, on le dénigre, on raille sa trivialité, les migraines qu’il procure. A la fin de l’été, on oublie le petit rosé, on le refoule dans un coin paumé de notre mémoire estivale et l’exclut vite fait de notre référentiel gustatif.

 

La pêche du jour

 

Elle est présentée fièrement par les serveurs des paillottes chics, des beaux loups, de belles daurades, grises ou royales, toisant fixement leur mangeur potentiel. Mais ce dernier est hésitant ; il faut dire que le kilo de ces merveilles est à 150 euros. Comparés aux très bons poissons que l’on trouve au Super U à dix euros, cela fait cher la daurade. Mais très vite, l’on se rend compte que la pêche du jour n’est pas destinée à être mangée, mais seulement à faire rêver. Seules les propriétaires de gros yachts peuvent se les permettre. Ces lingots d’or et d’écaille repêchés au fond de la mer sont alors remplacés par des filets, dont on ne connaîtra jamais la provenance, la mer originaire, dont on n’aura pas eu l’occasion de croiser le propriétaire ingurgité.

 

L’adjectif petit

 

En vacances, l’adjectif petit concentre en lui tout le plaisir. On a découvert une petite plage, une petite crique, un bon petit resto, un petit village, on a fait une petite sieste, un petit jogging, on a bu un petit café, un petit cocktail aux fruits… Dans ces phrases ce n’est pas le substantif mais l’adjectif qui est dit avec délectation. Seuls les bateaux sont grands.

 

Les bateaux

 

Ce sont les divinités de la plage. D’une multiplicité païenne, technologique, maritime et taxinomique. Face au ressac, contemplatif et jaloux, l’homme aime nommer les bateaux, en énumérer avec délectation, une excitation presque lubrique, les caractéristiques, en émaillant sa description d’un vocabulaire maritime imbitable et qu’il ne comprend lui-même qu’à moitié. La taxinomie est métaphorique, apocalyptique, thunder, storm, sont des noms de bateaux. Le semi-rigide occupe une place particulière car à la fois bateau et accessible. Au bout d’une vie de labeur, l’homme peut espérer acquérir un semi-rigide et, sans imposture linguistique, l’appeler bateau. Il peut alors évoquer avec sérieux voire inquiétude la vitesse du vent, sonder l’horizon avant de partir à sa rencontre. L’homme est fasciné par l’auxiliaire, le semi-rigide non autonome, appendice d’un yacht. S’il est moyen, au bout d’une vie de labeur, l’homme peut rêver, peut-être, d’un semi-rigide, un thunder ou quelque chose de cet acabit, alors que s’il est riche le semi-rigide est un vulgaire auxiliaire, un truc en plus, dont il peut oublier l’existence. Le rêve de l’un et l’appendice inconsidéré de l’autre.

 

Les plages

 

Il n’y a pas de plage parfaite. Quand elle est de sable fin, il y a trop de monde, quand elle est de galets, elle bousille les pieds, quand elle est déserte et de sable (a priori c’est bien), elle est tapissée de varechs, quand elle est déserte, de sable et entretenue, elle n’est déjà plus déserte, car un guide en a trahi le secret, quand elle est accessible elle est envahie de voitures par la route, quand elle est inaccessible elle est assaillie par les bateaux par la mer, quand elle est privée elle est colonisée par les transats, quand elle est publique elle est menacée par les camping cars, quand elle est semi-privée, elle est hésitante… La recherche d’une belle plage (de sable, déserte, propre, accessible, ombragée par endroits, ensoleillée à d’autres, avec un resto invisible dont les serveuses nues et à tomber distribuent gracieusement des homards entiers arrosés d’un petit rosé…) est une métaphore de la vie et de la recherche par l’homme de la perfection. C’est en vacances curieusement que l’on découvre tout à coup le sens de la vie : la recherche de la plage parfaite.

 

La beauté

 

C’est en vacances que l’on se rend aussi disponible à la beauté, que l’on découvre subitement celle de la terre, oubliée en temps normal car son appréciation est reléguée au deuxième plan de nos préoccupations. Comme rosé est toujours accompagné de petit, beauté est accompagnée de trop. C’est trop beau : il y a ce côté excessif, insoutenable presque. On aimerait que ce soit un peu moins beau. Quelques plaques de mocheté dans un ensemble uniformément sublime seraient les bienvenues. La Corse y va un peu fort : à une heure trente de Paris, jouxtant la civilisation occidentale destructrice systématique du beau, du beau de la nature en tout cas, des hectares ininterrompus de sublime, du sublime panoramique, des montagnes qui forment dans le ciel qu’elle pâlissent par contraste un théâtre d’ombres accidentées ; la mer qui apparaît, disparaît, réapparaît, re-disparaît au gré des courbes, des vallons, de l’interposition de maquis transitoires, profonds, impénétrables, odoriférants ; et le soleil qui baigne tout cela dans une lumière cuivrée et protectrice.

Ozu

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J’ai un problème. Dans les restaurants où les tables sont collées les unes aux autres, je ne peux m’empêcher d’entendre voire d’écouter la conversation de la table voisine. Nous dînons à L’Affriolé, un restaurant de la rue Malar qui a bonne presse, sans être exceptionnel. A côté de nous, un couple de sexagénaires. Leur mine déconfite ne laisse pas prévoir l’ébahissement culinaire de la femme, qui sera ininterrompu pendant deux heures. « Mais c’est délicieux », « mais c’est du beau travail », le « pâté patin, c’est quelque chose », « quel équilibre des saveurs ! », « t’as goûté l’émulsion ? », « c’est incroyable, il y a cinq desserts en un ! », « vous remercierez le chef parce que là… ». Très vite, j’ai envie de me taper la tête contre les murs jaunes ou de la plonger dans l’émulsion dont mon risotto est inéluctablement nappé. Je sens que le mari en a un peu marre aussi, qu’il cherche à se frayer un chemin entre les commentaires extatiques de sa femme pour ouvrir de nouvelles brèches discursives (changer de sujet en somme). Il lui parle de leur fils, je me dis c’est bien, c’est quand même un sujet important ça, la filiation, la paternité, l’avenir, les souvenirs d’enfance, un fils quoi ! Mais elle le ramène aux goujonnettes. Elle est taraudée par le regret, celui de ne pas avoir pris le canard. Elle le regrettera toute sa vie. Sur son lit de mort, dans ses derniers instants d’agonie, elle demandera à son mari de s’approcher et dans un dernier râle lui confiera qu’elle part avec un seul regret, celui de ne pas avoir pris du canard un soir d’avril 2009. Il n’en peut plus le pauvre. A un moment, alors qu’elle essaie d’identifier toutes les nuances de saveur d’un artichaut, il joue son va-tout, et place la barre très haut, c’est-à-dire qu’il se lance dans une analyse d’Ozu. Il parle très vite pour pouvoir placer toutes ses idées avant que la conversation ne soit fatalement déviée vers le pâté patin. Le champ-contrechamp face caméra d’Ozu, la caméra à ras le tatami, les jeux de miroir entre la cellule familiale et le monde extérieur qui la façonne… Alors qu’il est sur le point de se lancer dans un décryptage plan par plan d’une scène du Goût du saké, elle l’arrête. Ma femme et moi attendons le verdict, prions qu’elle rebondisse sur le Goût du saké pour évoquer un autre film, un angle d’analyse différent, divergent peut-être. Elle lui lance un regard interrogateur, dirige ce même regard vers une faussement ancienne boîte de Banania et lance cette terrible injonction : « Prends un marshmallow, c’est fait maison… Un délice ! Faudra remercier le chef, parce que là… » (les marshmallow accompagnent le café).