Trois pièces

Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad

C’est un voyage dans tous les sens du terme. D’abord jusqu’au vingtième, un périple de quarante minutes le long d’avenues enténébrées plongées dans le froid hivernal, pour rejoindre un temple de la culture sorti de nulle part, le Théâtre National de la Colline. Avec son mélange maison de fougue, d’énergie et de naïveté, Mouawad le Libanais, raconte l’histoire d’une famille juive de Berlin dont le fils tombe amoureux de Wahida, une Palestinienne de New York. Tout ce monde se retrouve à Jérusalem à la recherche des origines du père en compagnie d’une mamie méchante et drôle. Dans ce qu’on peut appeler une fresque, Mouawad mêle avec virtuosité les langues – anglais, hébreu, allemand, arabe – et les colères et les rages, dans une confusion paroxystique des identités. Chaque dialogue, chaque scène semble investie par des décennies de conflits, de haines, de morts, de crimes, perpétrés au nom d’un lopin de terre. Si la jouissance n’est pas totale – comme elle l’était avec Des femmes, l’adaptation de Sophocle que j’avais vue à Avignon (Trachiniennes, Antigone, Electre) – c’est parce que les motifs sont convenus, en tout cas pour un public comme moi ayant vécu au cœur de ces conflits : relation conflictuelle père-fils, Roméo et Juliette en terre sainte, Léon l’Africain figure du sage multiculturel …

Les Damnés, d’Ivo van Hove, d’après le film de Visconti

Une adaptation flippante et éblouissante du film, avec une troupe exceptionnelle, mention spéciale à Denys Podalydès qui se donne à fond et même à l’insupportable Guillaume Gallienne, excellent dans le rôle de Friedrich Bruckmann pactisant avec les nazis. Le moment fort de cette pièce, sans doute la meilleure des trois, c’est la nuit des longs couteaux avec son cérémonial homo-érotique s’achevant dans un bain de sang effroyable. Ivo van Hove utilise la technique de la vidéo qui suit en temps réel les acteurs et qui m’impressionne par sa virtuosité tout autant qu’avec Frank Castrop cet été à Avignon. Les Damnés est une représentation du mal autrement plus flippante que l’anecdotique Ordre du jour, lauréat du Goncourt cette année.

Trois sœurs, de Simon Stone, d’après Tchékhov

J’avais beaucoup aimé Ibsen Huis du même Simon Stone à Avignon, qui gravitait autour d’une maison de vacances en verre et d’une figure terrifiante de père. Le dispositif est similaire ici, avec la maison de vacances qui tourne sur scène et autour des thématiques tchékhoviennes. Sans héros, sans intrigue, sans issue, Les Trois sœurs évite dans sa peinture d’une famille et de ses désillusions, les figures de style classiques de l’exercice (conflits bergmaniens entre mère et fille, entre sœurs, souvenirs resurgissant du passé, secrets qui minent la famille). Il y a chez Tchékhov une sorte d’insignifiance et d’absurdité du temps présent. Stone a pris le pari de transposer la pièce, les personnages et leurs caractères inchangés de nos jours. Il réussit à capter cet air du temps, peut-être trop, au risque d’une synthèse systématique des tics de nos sociétés. Il y a je ne sais quoi qui manque dans cette adaptation, peut-être la longueur, peut-être une trêve dans le chaos de tous les instants, qui aurait permis l’approfondissement et une plus grande intimité avec ces sœurs qu’on aurait aimé mieux connaître, qui sont toujours occupées à quelque chose (faire griller des saucisses, chier, faire l’amour, ranger les cartons…). Il y a peut-être trop d’action, de distractions, et un manque de conversation pure, languissante, qui aurait permis aux personnages de révéler ce qui se dissimile sous leurs traits de caractère parfois archétypaux.  

L’Ordre du jour, d’Eric Vuillard

Cela faisait longtemps que je n’avais pas ouvert un Goncourt. Le dernier que j’ai essayé de lire m’est tombé des bras au bout de quinze pages, tellement c’était un plat lourd et indigeste (Boussole). C’est la brièveté de L’Ordre du jour qui m’a convaincu de retenter l’expérience.

L’objet est assez étrange et disparate. Il commence par une quarantaine de pages de claquettes stylistiques, alliant description de banalités (des personnages, leur costume, la météo, etc.) et circonlocutions précieuses. Elles laissent espérer une reconstitution littéraire de l’Histoire, la transformation d’un matériau historique en fiction et grâce à celle-ci, grâce à son prisme particulier, grâce à son regard scrutateur, révélation d’une nouvelle essence tapie sous les événements connus de tous. Mais il se transforme soudain en récit quasi-journalistique sans envergure littéraire pour ensuite se terminer expéditivement. Bien que court, le récit est une série de longues digressions assez décousues sur des détails et des anecdotes autour de l’annexion de l’Autriche, l’Anschluss, et c’est parfois assez lourd (l’histoire des chars qui tombent en panne, l’insistance sur le beau temps ce jour-là, l’accessoiriste hollywoodien, etc.)Au regard de la gravité des faits, je trouve bizarre que l’auteur s’amuse autant de la panne des chars, tout heureux de sa trouvaille, avec en sous-main comme une sorte de thèse selon laquelle tout cela était finalement l’œuvre de bras cassés financés par le capital. Le ton se veut narquois, dans la veine du cinéma français de seconde guerre mondiale qui prend le parti de décrire les nazis comme des sortes de débiles clownesques et caricaturaux, loin des figures terrifiantes et faustiennes des Damnés. Là, nous sommes plus dans Papy fait de la résistance, en moins drôle.

Ce qui m’intéresse le plus dans ce livre, c’est sa couverture. Il s’agit d’une photographie en pied de Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, des aciéries Krupp, aujourd’hui Thyssen-Krupp. On y voit un monsieur respectable, affable, élégant, esquissant même un sourire, le genre de types qui en France auraient la légion d’honneur. Or avec une vingtaine d’autres grands industriels allemands (Opel, Varta, etc.), c’est lui qui a financé le Führer, par ailleurs fauché, et ce faisant a permis le déclenchement d’une guerre qui fit des dizaines de millions de morts. C’est le contraste entre la banale respectabilité d’un industriel et le mal dont il est la source ou l’une des sources – sans financement et sans armement : pas de Führer – qui fait froid dans le dos. A force de coquetteries stylistiques, de railleries auto-satisfaites, de caricatures à gros traits, c’est ce « froid dans le dos », celui du mal glacial, que Vuillard nous empêche d’éprouver.

Radio

Nous avons fait pas mal de voiture pendant les vacances ; je faisais mes exercices en écoutant la radio ; je suis donc drogué aux  podcasts de France Culture. Alors en vrac.

Qu’ai-je retenu de la série d’émissions des Chemins de la philosophie sur Bergson et son recueil de textes La pensée et le mouvant ? L’intuition philosophique, l’intuition comme allant au-delà de l’intelligence en élargissant le champ de la perception ; l’art et la joie de créer, et l’expressivité de l’art en ce qu’elle révèle des perceptions dont on se rend compte, une fois qu’elles sont révélées, qu’elles étaient déjà en nous ; la critique de la notion de Possible de Leibniz en plaçant le Possible dans le passé – le possible est ce qui est arrivé et non une possibilité future – et révélant l’imprédictibilité du futur ; le devenir, le mouvant, le changeant, par opposition à l’être. Une langue très belle, très élégante.

Je suis sensible à la notion de devenir, à la matière changeante de nos existences, comme dans les dissolving views de Turner. Heidegger m’a fasciné, Bergson peut-être moins, je dirais pourtant qu’il m’a touché. Tout un pan de sa réflexion s’inscrit, je crois, dans un contexte historique marqué par les scientistes et Auguste Comte auxquels Bergson oppose l’intuition, une certaine incrédulité, débat aujourd’hui dépassé. Les concepts, images et notions m’ont ici moins « parlé » que ceux, comme l’angoisse, le « on », la curiosité, la diversion, l’être-pour-la-mort, la technique de Heidegger, qui ont des résonances profondes et quasi-prophétiques dans nos existences post-modernes. En revanche, d’après ce que j’ai pu comprendre, Bergson oppose à Heidegger une face plus lumineuse (ils ne sont pas exactement contemporains, Bergson est mort en 1941, je parle ici d’une opposition des œuvres dans la postérité). L’un est complexe, l’autre limpide ; l’un est enraciné dans la patrie allemande, l’autre est juif ; l’un parle de l’être, l’autre du devenir ; l’un parle d’être-pour la mort, l’autre d’élan vital.

C’est cette dernière opposition qui est la plus marquante. Pour Heidegger, nous sommes temps, et nous sommes mortels. Notre seule évidence, qui nous définit, c’est la mort. Pour Bergson aussi, nous sommes « durée », mais notre vie est une création perpétuelle et imprévisible ; cet élan vital nous pousse sans cesse à créer notre propre vie. La vision de Heidegger est négative, elle nous définit à partir du néant ; celle de Bergson positive, elle nous définit à partir de la création. Si je reconnais la vision de Heidegger dans ce qui nous entoure, si je démasque dans notre quotidien une diversion de notre mortalité, un moyen de l’oublier le temps de notre passage ici-bas, je suis plus profondément sensible à la philosophie de vie de Bergson et à la place qu’il accorde à l’art. En somme, l’artiste est celui dont la vie, entièrement vouée à la création, est la plus accomplie. Mais nous tous créons, et l’artiste, en révélant en nous des perceptions et en les élargissant, nous rend créateurs. C’est ce qui, dans la version noire de l’existence de Heidegger, manque : l’art. Quand je vois le film de Garrel, j’ai beau scruter mon intériorité, j’ai beau me dire que je vais mourir, j’ai du mal à y voir une diversion de ma condition de mortel, je suis heureux de l’avoir vu, point. J’y vois un élargissement de ma perception, une ouverture, précisément, et, oui, cela décrit bien mon état : un élan vital. En sortant du cinéma, je me sens vivre.

Une vie une œuvre sur Lévi-Strauss, dont j’avais lu la biographie, ne me fait pas découvrir grand-chose. Mais j’écoute sa voix étrange, ses phrases élégantes et tortueuses, j’apprends qu’il ne supportait pas du tout le bruit, avait complètement isolé sa chambre avec des rayonnages de livres, en capitonnant la porte. On me rappelle quelques formules sur l’anthropologie structurale comme la chose qui nous unit non pas par-delà nos différences, mais en elles, ainsi que le sentiment sur lequel se fonde son œuvre, le sentiment du beau.

Une vie une œuvre d’Antoine Saint-Exupéry, bof, je ne trouve pas le personnage particulièrement sympathique.

Diogène, plus drôle, philosophe du cynisme, contemporain de Platon et Aristote, chien qui mord. Nous devons cultiver le Diogène qui est en nous, l’irrespect des pouvoirs, des honneurs, des couches de culture et de civilisation et d’éducation qui nous enferment dans des boîtes, nous rendent obéissants et esclaves. Il nous faut libérer l’animal sauvage, aller à la source de l’humain dans son rapport à la nature, dans une radicalité matérialiste et un refus de l’idéalisme platonicien. Il nous faut ne rien posséder, cracher et pisser sur tout et tout le monde, se masturber sur la place publique et coucher à la belle étoile. Hélas, Diogène, c’est l’échec programmé. Quand on veut nous donner un exemple de Diogène des temps modernes, en lieu et place des clochards qui dorment, pissent, défèquent sous notre fenêtre, ses vrais héritiers qui invectivent le bourgeois qui les enjambent en jetant son regard satisfait de mépris, on nous parle d’un certain Patrick Cohen, exemple type du civilisé, professeur de musique au conservatoire de Paris (il faut avoir été bien obéissant pour en arriver là) sous prétexte qu’il vit dans une ancienne ferme sans électricité et sans confort moderne. C’est le degré zéro du diogénisme ; le sujet, ce n’est pas le confort moderne, c’est le refus d’un modèle dominant : le modèle de respectabilité. Tout le monde respecte Patrick Cohen et il respecte tout le monde, et son ascétisme fait qu’on le respecte encore plus. Diogène crache sur tout et ce faisant il nous fait prendre conscience de la vanité de tout. Matera conquise par les junkies et les chiens sauvages dans les années quatre-vingt aurait été son territoire. Une souris suit Diogène et mange les miettes qu’il laisse derrière lui. Il prend conscience de la valeur de frugalité qui en nos temps et sociétés d’obésité, de gloutonnerie sans contrôle, d’écœurement (alimentaire, culturel…), serait l’exemple à suivre.

Manet est un cas intéressant. Un mot me vient à l’esprit à l’écoute de l’émission sur sa vie et son œuvre : insaisissable. J’ai écouté et lu pas mal de choses sur Vermeer ces derniers temps et je peux en parler des heures, expliquer tel ou tel tableau dans le détail, même si cette explication nécessitera de reconnaître son mystère. Je ne dis pas que ce mystère est programmatique mais j’en saisis pour ainsi dire la substance. Sur une heure d’émission, je n’apprends rien sur Manet. Ni classique, ni moderne, ni académique ni impressionniste, il n’est rien d’autre que lui, résolument inclassable (il n’appartient à aucune école). Peut-être que les références à Vélasquez aident à mieux le comprendre mais qu’apprend-on vraiment de cette filiation espagnole ? L’émission confie à un peintre (dont le nom m’échappe) le soin de commenter son œuvre et on assiste au désarroi de ce dernier, qui semble saisir quelque chose de la peinture, comme si elle lui parlait, mais est incapable de le retranscrire autrement que par une suite de mots qui ne font pas sens. L’art de Manet consiste sans doute à introduire dans des thématiques académiques (comme le nu) de l’incongruité, quelque chose d’étrange et d’indéfinissable, et d’assister, à travers ces fameux regards caméra, à notre désarroi. Des regards ironiques, presque narquois qui semblent s’amuser de notre trouble face à l’impénétrabilité et la singularité de l’œuvre et de ses visages.

Je découvre que Racine était carriériste. A l’époque de Louis XIV, il y avait une vraie concurrence entre les auteurs dramatiques, comme à Hollywood aujourd’hui. Venant du Port-Royal des Champs, école janséniste près de Versailles (une sorte d’Oxford ou de Cambridge de l’époque) où il apprend le grec ancien et est capable de lire les tragédiens, Racine perce à la cour, prend le dessus sur Corneille et finit, avec Boileau, comme historiographe du roi, c’est-à-dire celui qui écrit son histoire immédiate (comme Steve Jobs qui avait choisi son biographe de son  vivant). L’historiographie a été brûlée et on n’a de Racine que ses tragédies, dont il faut savoir qu’elles étaient des œuvres populaires, avec des sujets choisis pour plaire. Je me rappelle l’opposition fondamentale entre Corneille et Racine. Tous les deux mettent en scène la dialectique entre la passion et la raison. Chez Corneille, les héros parviennent à maîtriser leurs passions, même quand elles sont brûlantes, une reine passionnée, restera reine et étouffera en elle sa passion. Chez Racine, c’est la passion qui prend le dessus et conduit le personnage à sa perte. Quand Phèdre entre en scène, elle est déjà perdue.

Les deux émissions sur Homère, respectivement sur L’Iliade, le poème d’Achille, et L’Odyssée, le poème d’Ulysse étaient passionnants. Il s’agissait de lectures de l’œuvre qui m’ont font (re)découvir son incroyable beauté poétique et musicale. Je note la différence entre Achille, la force pure, le courage, et Ulysse, la ruse et l’intelligence. C’est Ulysse qui a l’idée du cheval de Troie, c’est lui qui affronte les uns après les autres tous les monstres sur le chemin de son retour au pays. Achille meurt, tué par le bellâtre Pâris, alors qu’Ulysse, après son long voyage de vingt ans, retrouve Ithaque et sa femme Pénélope. Toute la partie sur le retour d’Ulysse et les doutes de Pénélope quant à son identité est d’une grande beauté. Cette dialectique entre Achille (la force) et Ulysse (l’intelligence) structure la civilisation occidentale. Les poèmes d’Homère sont une matrice originelle de cette civilisation, son programme, son agenda inaugural, avec à la fois le goût du beau, de la poésie, de la musique, du voyage, mais aussi la propension à la guerre, aux massacres, aux corps qui tombent comme des peupliers dans des bains de sang qui se perpétueront tout au long de son histoire et dont le chant sera l’objet principal de notre culture. Dans l’émission sur Racine, un des commentateurs disait préférer Andromaque justement, car au-delà des passions amoureuses la pièce a pour toile de fond la guerre de Troie et la mort d’Hector, l’époux d’Andromaque.

Désintoxication

Le plan de désintoxication comporte plusieurs volets.

Le premier est électronique : s’affranchir de l’iPhone, en limiter l’usage au strict nécessaire. Définissons le « strict nécessaire » : consultation deux fois par jour des emails, d’Instagram et de Whatsup, application de course à pied une fois par jour, Google maps lors des voyages, podcasts de France Culture, l’application 7 minutes. Bon, oublions la désintoxication électronique, je suis trop dépendant de cet outil, je ne pourrais me séparer d’aucun des usages ci-dessus (sauf Instagram, une ou deux fois par semaine). Qu’ai-je exclu ? La lecture du Monde, la consultation frénétique des emails (non nécessaire, vu leur rareté en août), Apple Music (on va se contenter des pulsations de la nature). Je n’aurai pas l’iPhone en permanence sur moi.

La désintoxication électronique aura pour corolaire la lecture analogique de vrais livres en papier. Je dois choisir les livres, c’est chaque année un challenge. Vernon Subutex t’oublie, ça t’enfonce au fond du trou. L’ambition de Vermeer de Daniel Arasse est un livre magnifique qui participera à une la deuxième désintoxication.

Elle est temporelle. Etablir un nouveau rapport au temps. On connaît de Vermeer trente-quatre toiles, il en a sans doute produit le double, disons qu’il peignait trois toiles par an, cent jours pour une toile de petit format. La lenteur. Rapport distendu au temps. Acceptation de plages de temps sans aucune activité. L’ami que je rejoins dans les Pouilles est très radical pour ça. Il passe un mois dans une maison à Salento, au milieu des champs d’oliviers et de nulle part, et pendant ce mois, il ne sort jamais de chez lui. Genre pas une fois. Il s’ancre. Se fixe. Se cloître. Approfondit un territoire muré. Cette interminable plage de temps, il l’apprivoise, l’accepte telle quelle. A l’heure du bilan, à la fin d’une journée, il peut arriver qu’il ait plongé une fois dans la piscine et lu deux ou trois lignes d’un livre.

Je ne pourrais pas en faire autant, j’ai besoin d’activité physique et intellectuelle (lecture, écriture). Mais : en temps normal le temps me gère ; mon agenda se remplit tout seul et s’impose à moi, au gré de réunions professionnelles, de rendez-vous à l’école, de tâches administratives, de corvées bureaucratiques, de déclarations des impôts, de réservation des vacances, de voyages obligatoires, de diverses mondanités. Je ne suis pour ainsi dire – nous ne sommes en général – à l’origine que d’une minorité de ces activités. Quand on s’approche des sommets, le temps échappe à notre contrôle. Le président de la république ou le PDG d’une société du CAC 40 ont le moins de maîtrise de leur temps, son emploi leur est dicté par le bas. Ces gens soi-disant de pouvoir sont en réalité des esclaves, ils n’ont absolument aucun pouvoir (à part celui d’anecdotiquement recadrer leurs subalternes, qui pourtant, en réalité, décident de tout : il leur suffit de comprendre le mode de décision du chef pour le canaliser à leurs propres fins).

Donc : en temps normal, le temps me gère, en vacances, je gère le temps. Je décide de mon rituel. L’agenda est vide, à moi de le remplir.

A Specchia, petit village au centre-ville baroque, j’observerai les vieux alignés sur leurs bancs. Que des hommes. Où sont les femmes ? Ces vieux ont un rapport précieux au temps. Ils peuvent rester des heures à ne rien faire, strictement rien, ils ne boivent pas, ne mangent pas, discutent à peine. Ils observent. Ils observent les passants, les rares touristes qui promènent comme nous leur incongruité au milieu des traditions centenaires, mais surtout, ils observent le temps. Son passage. Ils sont capables de le percevoir, comme quelque chose de matériel, d’incarné, comme un spectacle. En somme, il leur suffit de se concentrer pour assister au spectacle du temps qui passe.

La troisième désintoxication concerne ce que l’on peut appeler l’actualité. A deux heures de Paris, les Pouilles sont coupées du monde. Sauf à espionner le site de quelque journal français ou international –je ne le ferai pas – on peut être assuré d’une totale autarcie, comme dans un roman de Gracq ou de Buzzati. Nous louerons une maison, une ancienne ferme, ce que les Italiens appellent un casino (qui a différentes acceptations, dont celui de bordel, dont il ne s’agira pas ici), une maison de vacances, une gentilhommière, un lodge pour la chasse. Pas de New York Times dans le lobby. Pas de signal téléphonique. Avec un peu de chance, le Wi-Fi tombera en panne (en effet, il tombera en panne).

C’est la désintoxication la plus réalisable, la plus accomplie. C’est à travers elle que l’on s’aperçoit du bruit nocif qui rythme nos vies, le bruit des news. Non seulement ce bruit est en soi, par son contenu, anxiogène, mais il est pur bruit, dans le sens physique du terme (en sciences physique, le bruit est un signal inutile qui se superpose au signal utile, d’où le rapport fondamental, S/N, signal to noise ratio qu’il s’agit de maximiser). Dans le flux des news, aucune nouvelle n’a de sens, chacune disparaît aussi vite qu’elle n’apparaît. Mis à part quelques événements cataclysmiques – le 11 septembre, la crise de 2007, peut-être l’élection de Trump – aucun événement n’a le moindre intérêt. Sur quinze ans, quatre ou cinq événements ont un impact. Or le bruit qui nous submerge, c’est des centaines d’événements quotidiens qui par un moyen ou un autre nous parviennent parmi des milliers qui sont répertoriés. L’environnement parisien est particulièrement bruyant avec une galerie de personnages sans intérêt dont on suit, de gré ou de force, les tribulations (politiques, stars, etc.), des micro-événements magnifiés ad nauseam, des commentateurs par dizaines et des thématiques usées jusqu’à la corde (exemples : l’islam, le capitalisme, le terrorisme, la globalisation…). A cela, il faut ajouter le bruit des « amis » sur les réseaux sociaux, le flux de leurs news encore plus insignifiants, allant du bébé qui a roté, au chien qui s’est ébroué, au couple qui a visité je ne sais quel monument, au coucher de soleil (les réseaux sociaux sont la poubelle mondiale des couchers de soleil). Se libérer de tout cela, c’est au programme des vacances et c’est extrêmement bénéfique. Il faudra lire Vermeer, représentant de l’art éternel, et certainement pas Despentes qui est le sous-produit de ce « bruit pur », dont je comprends pourquoi elle est anxiogène, en tant que mutation du bruit en « littérature ». Vermeer est particulièrement précieux : bien qu’ancré dans le Siècle d’Or, il est hors temps. Sauf pour des spécialistes, le Siècle d’Or hollandais n’est pas présent à nous. Il aboutit à une paix éternisée par un processus de simplification – que Daniel Arasse décrit très bien, la transition vers cette simplicité se faisant avec La leçon de musique, dont l’exégèse dans le livre d’Arasse est une pure merveille – avec in fine un seul décor : un intérieur baigné de lumière latérale.

Le quatrième des cinq volets du programme de désintoxication est pécuniaire. S’affranchir de l’argent. La méthode est simple : réserver tout – vols, maison, cuisinière (elle fera aussi les courses) – six mois à l’avance et vivre pendant deux semaines dans un monde utopique duquel les transactions financières ont été bannies.

Le cinquième et dernier volet est esthétique. Se déshabituer de la laideur. Dans nos vies courantes, la laideur est multiforme. Elle est avant tout acoustique : musiques, événements au Champ de Mars, voisins qui font la fête, travaux, voitures, motos sur lesquelles des demeurés accélèrent, camions de livraison brinquebalants, bruits étranges non identifiés, avions dans le ciel… La liste de tout ce qu’on peut éliminer dans les Pouilles est longue. On se retrouve alors en présence d’un répertoire acoustique purement naturel : le vent dans les arbres, les oiseaux, les insectes, et quelques bruits humains (des éclats de voix ou de rire)… La laideur est visuelle. Ferme simple du XVIème siècle, champs d’oliviers à perte de vue surplombés de pins parasols hautains et solitaires : pas de risque de faute de goût. Dans les villages, l’harmonie architecturale est telle que l’on pardonne quelques incrustations de laideur, c’est-à-dire tout ce qui est récent. Par définition, la beauté est ce qui survit au temps, ce qui est récent n’a survécu à rien.

Ces désintoxications sont différentes formes de libération des autres, du « on » heideggérien (c’est bien ce « on » qui gère notre temps, produit le bruit des news, fait circuler l’argent, enlaidit nos vies, etc.), pour se concentrer sur soi, un cercle restreint d’êtres aimés, et le monde. Pas en tant que monde environnant, mais en tant que patrie de l’être. C’est misanthrope comme démarche,  Heidegger vivait à l’année dans une cabane dans la forêt noire. J’ai l’impression que cette libération n’est possible, et peut-être bénéfique, que dans la mesure où elle est, par conception, provisoire. Parce que selon Heidegger (après Pascal), nous avons besoin du « on ». Paradoxalement, nous avons besoin de tout ce dont je prévois de me désintoxiquer. Car sinon, très vite, nous faisons face à notre mortalité. Et l’angoisse est insoutenable.

Bucket List

Les vacances sont propices à la formation spontanée de listes de choses à faire. Pas une liste exhaustive, genre il te reste six mois à vivre. Des projets vaguement saugrenus, qui naissent de rêveries paresseuses, s’inspirent de l’environnement assoupi, de souvenirs, de lectures, de contemplations.

Comme je suis dans les Pouilles à l’heure où j’écris, j’aurais envie de revenir et de faire un tour en voiture de trois semaines, pour tout visiter, découvrir non seulement Lecce, Ostuni et quelques plages, mais la terre de Bari, le Castel del Monte, les bourgs assoupis, les églises rupestres, les champs d’oliviers… Le mois idéal serait septembre, après le départ des touriste, quand la chaleur sera moins insoutenable, que la mer sera chaude, que la lumière rendra les choses nettes et dorées.

Si j’ai six mois, j’aimerais réaliser un film avec une équipe légère, les moyens économiques de Rohmer et de Hong Sang-soo. Un film d’été, de vacances. Cela pourrait être les vacances d’un couple dans les Pouilles, les fameuses trois semaines en question. Si un road-movie coûterait cher, je pourrais me rabattre sur un huis-clos dans la maison que nous avons louée, avec six personnages en quête d’histoire. Un séminaire où des individus se réunissent dans une thérapie de groupe sans thérapeute pour trouver un sens à la vie en se promenant et discutant. Une autre idée serait celle d’un personnage qui invite six autres à fêter quelque chose. Il annonce sa venue, mais n’arrive jamais. Les six personnages ne se connaissent pas, ils connaissent l’hôte absent mais finissent par se découvrir à travers le portait que ce dernier a fait de chacun d’eux. Une alternative, ce serait à Beyrouth, avec main-d’œuvre locale moins chère. L’histoire d’une jeune américaine de vingt ans qui visite le Liban après avoir appris qu’une arrière-grand-mère libanaise est morte dans un village perdu, comme le Hermel qui a des airs de Pouilles dans la vallée de la Bekaa. Ses grands-parents ont émigré, elle est née aux Etats-Unis, elle est américaine. Son voyage est un retour à d’hypothétiques sources. On accompagnera la fille dans son périple, in vivo, en improvisation. Elle louera un petit appartement dans le quartier de Mar Mikhael, se fera des amis libanais, couchera avec des garçons, se rendra au village pour les funérailles, nagera dans la mer, envisagera de s’établir dans ce pays, mais finira par rentrer et écrira un livre tiré de son expérience.

Si j’ai un an, j’aimerais créer un concept de librairie / café dont j’ai vu un exemple à Lecce (la Feltrinelli, près du théâtre romain). Il y aura des livres, des magazines, du café, des sièges confortables, on pourra y passer des heures. Un espace important sera consacré aux livres pour enfants avec des ateliers, des lectures par des acteurs, des cours d’astronomie, de sciences, de cuisine, des concerts. Tout gravitera autour de l’objet livre. A l’heure où toutes les librairies ferment, un concept à contre-courant. Je ne sais pas si ça tient économiquement la route (probablement pas), mais ça se tente. Plutôt dans l’est parisien, dans un quartier bobo, où tout aujourd’hui gravite autour de la bouffe, de l’alcool et des fringues. Introduire le livre dans cet environnement de paresse intellectuelle et de capitulation consumériste serait presque subversif.

Journée type dans les Pouilles

Réveil vers sept heures, le soleil est déjà haut dans le ciel, je vais courir dans les champs d’oliviers, pénétré par un parfum délicieux, que je ne saurais identifier, que je vais appeler « parfum de vanille » ; je rejoins la ville baroque de Specchia, y achète des cornetti ; regagne la maison dont les vieilles pierres émergent au milieu des champs ; elle est encore assoupie, les enfants dorment ; je fais des longueurs dans la piscine et ressens la fraîcheur soyeuse glisser sur mon corps chauffé par l’effort ; je sèche au soleil, allongé sur l’herbe ; nous prenons le petit déjeuner sous les glycines ; je monte ensuite sur la terrasse avec vue sur la campagne odorante et fais de l’exercice en écoutant France Culture ; les enfants lisent ou nagent ; les oiseaux font des allers-retours affolés de et vers le magnolia qui trône, majestueux, au milieu du jardin ; discussions avec la cuisinière et la femme de ménage (par exemple aujourd’hui, nous avons parlé de Pasolini car nous venons de rentrer de Matera où il avait tourné L’évangile selon Mathieu) ; parfois, je fais un aller-retour à Specchia pour déguster une boisson du cru du nom de « capuccino », qui n’a rien à voir avec la boisson du même nom à Paris, l’Italienne étant une mousse onctueuse de lait frais d’une légèreté divine, comme un nuage dans la bouche ; nous déjeunons al fresco et dégustons des recettes locales avec des produits locaux dont émane un puissant parfum d’huile d’olive dorée (et non verte) ; je lis ou écris dans une cour intérieure ; les enfants dessinent ou discutent, dans des ateliers de travail improvisés, jonchés de papiers, de crayons, de livres ; vers cinq heures nous allons acheter des figues à Specchia ; puis c’est l’heure de l’apéritif en célébration de la lumière du couchant qui dore les oliviers ; après le dîner, nous nous couchons sur l’herbe pour contempler le ciel dans la noirceur de la campagne à l’affût d’étoiles filantes de la nuit de San Lorenzo ; ou alors nous faisons le tour du jardin clôturé le long d’allées ombragées par la vigne grimpante, comme des moines récitant des litanies, nous devisons de comment changer le monde et du goût de l’Amaro glacé ; de temps en temps, nous décidons d’explorer quelque ville fantasmatique surgie d’un passé composite ou d’une flamboyance baroque, pour retrouver à la fin de l’excursion le goût renouvelé de la réclusion.

Matera

Matera est l’une de ces villes. Elle a été évacuée dans les années soixante et soixante-dix à cause de son insalubrité, c’est à cette époque que Pasolini y a filmé L’évangile, pour retrouver quelque chose de la Palestine de Jésus. Les sassi, ces vallées construites dans la roche, deviennent alors des no go zones où errent les chiens sauvages et les junkies. Puis le lieu est classé au patrimoine mondial de l’humanité, devient capitale de la culture européenne, et connaît une nouvelle invasion, la plus redoutable de toutes, celle des touristes américains ayant vu le film sur la passion du christ que Gibson y a tourné et celle des Chinois qui suivent l’exemple américain. Pour l’instant, les touristes se concentrent sur une seule rue autour de la cathédrale. Il suffit de s’en écarter et de plonger dans les sassi pour les semer et découvrir la superposition des temps et la sédimentation des architectures normandes (invasion du douzième siècle), romane (la cathédrale de l’extérieur), baroque (l’intérieur de la cathédrale) et rupestre, des fresques délavés de saints se révélant sur les parois des grottes, lieux confidentiels de dévotion ascétique.

Lecce

Entre treize heures et dix-sept heures, Lecce est inquiétante. Heures auxquelles les rues sont désertes, comme dans une cité en quarantaine frappée par la peste. L’exubérance décorative blonde, du rococo à un baroque plus sobre, a quelque chose de monstrueusement too much, de monstrueusement over the top. Il y a une sorte de mauvais goût jouissif italien, très antifrançais (la France a toujours refusé le baroque) qui innerve l’art et envoie ses pulsations à travers le temps.

A travers la campagne et les villes, dans tous ces lieux dorés, on retrouve un même motif, un même élément du décor. Cet élément fondamental, c’est le mur. Vieillis par le temps et séchés par le soleil, les murs deviennent des œuvres d’art anonymes, mosaïques de peinture décatie, de pierre exposée, de végétation sauvage, de temps sédimentés, parcourus de lézards véloces, hantés d’ombres fugaces et éclairés par la trajectoire du soleil.

Notes de l’été 2017 (autour du Champ de Mars)

Séries d’été

Après mon jogging au Champ de Mars, je lis le journal au Tourville, place de l’école militaire, en buvant un thé vert. C’est mon kif du samedi matin, coût : 6 euros 50. C’est beaucoup pour un thé (même Mariage Frères), mais pas grand-chose en termes de value for money. Je ne suis pas sûr qu’une virée en mer sur un yacht de milliardaires fiers d’eux-mêmes et de leur vaisseau procurerait même le même de ce kif.

Chaque année, les journaux français publient des séries sur des sujets variés, parfois saugrenus, par exemple cette année dans Le Monde une série sur la France vue par des journalistes étrangers. Un Suédois décrit la France à travers son expérience de la piscine municipale du dix-huitième arrondissement.

Ces séries opèrent comme un compte à rebours avant la fin de l’été. Or, elles sont publiées trop tôt. Mi-juillet nous en sommes à 3/6 ou 4/6, comme si l’été touchait déjà à sa fin. Elles donnent envie de retenir le temps. Ou de chialer à la perspective du raccourcissement, largement entamé, des jours.

Jupiter

Je serais curieux de connaître l’inventeur de cette formule, « Macron, le pouvoir jupitérien ». Cela m’étonnera toujours, le sort viral d’expressions reprises ad nauseam par tout le monde. J’ai entendu des traders y avoir recours pour expliquer des tendances macro-économiques, des philosophes en faire l’exégèse à la lumière de Nietzsche, et ce matin dans Libé une sorte de sexologue l’évoquer par je ne sais quels détours. Je me mets dans la peau du mec qui a créé le concept – il y a bien une personne qui en premier a prononcé le nom de Zeus –, il doit être fier de son coup.

Vernon Subutex

Facile à lire sans être explicitement nul, sériel, donc potentiellement addictif, ce roman se prête théoriquement aux vacances. Je fourre la collection J’ai Lu dans mes sacs à dos pour tuer le temps des périples, des attentes, des transits, pour m’occuper dans les chiottes. Là, je décide de m’y replonger sur un banc du Champ de Mars, à l’ombre de la statue dite des francs-maçons que Mitterrand aurait érigé en leur honneur.

J’ai du mal à avancer dans sa lecture. Je n’ai pas encore dépassé la page 100 de l’opus 1. C’est juste que ce bouquin, il est quand même anxiogène. Houellebecq, ce n’est pas non plus le bonheur d’exister dans ce qu’il a de plus débridé, pour autant, je lis ses romans d’un trait. Par ailleurs, la littérature et le cinéma de la dépression me sont non seulement tout à fait supportables mais vont parfois, par une sorte de contraste cathartique, jusqu’à provoquer en moi une véritable sensation de joie. Chez Houellebecq, on est au fin fond du trou de ce que l’Occident a de plus sinistre, en gros, vivre dans un F2 de merde, bouffer des plats cuisinés de merde, regarder une télé de merde, faire un travail de merde, et s’évader de tout cela en se tapant des putes ou s’offrant des vacances de merde dans des lieux de déportation saisonnière de merde. Malgré tout, il y a chez lui de l’espoir, et l’espoir c’est tout simplement l’amour. A tous les coups, une héroïne débarque qui va redonner goût à l’existence en taillant de généreuses pipes au héros dont la vie est une suite d’expériences auxquelles on peut alternativement accoler les épithètes de « glauque » ou de « sinistre ».

Chez Despentes, il n’y a pas d’espoir. En tout cas pas jusqu’à la page 63. C’est d’une monotonie étouffante. Tout est pourri, mesquin, mensonger, corrompu par le fric. Seules, vieilles dès quarante ans, rêvant de bons coups extrêmement hypothétiques, les femmes ont des vies de merde. Les hommes ne valent guère mieux. Tous ratés, quelle que soit leur supposée réussite, veules, cons, cyniques, plus ou moins fachos : tout les exaspère. La société va mal, les disquaires ferment, l’industrie de la musique souffre avec le streaming, l’industrie du porno souffre avec YouTube, la faute aux autres, tous cons. En arrière-plan, le rock comme une sorte de transcendance dans l’immanence de merde fonctionne moyen. Contrairement aux pipes, le rock c’est difficilement descriptible. A part donner des noms de chansons et de chanteurs pour créer une sorte d’entre-soi, à part portraiturer une constellation d’archétypes qui épatent – la star, le producteur, le transsexuel, la star du porno – y a pas grand-chose à sauver en termes métaphoriques et stylistiques. Et puis t’as pas non plus la transcendance par le présent ou par l’instant, à la Kierkegaard quoi.

Chez Houellebecq, le mec peut être vraiment mal, ça ne l’empêchera pas de se rendre, un instant, disponible à la beauté d’un ciel ou d’un soleil. Il peut être bloqué dans un bouchon sur une autoroute, mais cependant être attentif à la succession de collines qui se fondent dans le rougeoiement d’un quelconque horizon. Chez Despentes, il n’y pas de ciel, il n’y a pas de soleil, il n’y pas d’horizon. Le cosmos est absent du coup. Les personnages – c’est une longue lignée de portraits archétypaux de connards – sont en apesanteur dans une sorte de vide décoré par les accessoires de l’échec. Bizarrement, Houellebecq ne hait pas l’humanité. T’as de beaux portraits de femmes mais aussi d’hommes, comme les flics de La carte et le territoire par exemple. Despentes, c’est la haine de l’humain. A part quelques puissants qui toujours fascinent le raté, nous sommes tous, à divers titres, des merdes. Au début, c’est assez drôle, il y a un sens de la formule acrimonieuse. Vite ça devient soûlant. Surtout, quand on est bercé par les chants d’oiseaux du Champ de Mars et la joie avinée des clochards avachis sur l’herbe. Pourtant, la presse est unanime et loue une « radiographie de la société française ». Si c’est vrai, c’est flippant. Il paraît que le 2 est « lumineux ». Vaut mieux que je trimballe le 2.

Piscine de Trouville

L’article du Suédois sur la piscine municipale comme une sorte de micro-territoire de la francité, de territoire échantillon, me fait penser au centre nautique de Trouville.

Campons le décor : l’endroit est paradisiaque par beau temps (à se flinguer sous un ciel gris, mais il faisait beau cet après-midi de juillet). Un mur sépare la piscine d’une plage de sable et le front de mer mouvant sous l’effet des marées est du plus bel effet. Au milieu de ce décor, dans une ville riche, t’as cet autre décor étonnant, celui d’une piscine désuète, difficile à situer dans le temps. Chose très française – le journaliste suédois le notait à juste titre –, dans cette piscine qui fait pays de l’est en plein boom du soviétisme, tel un vestige du temps passé, une fresque murale délavée dont on devine toujours le motif, des chanteurs de jazz, dresse le portrait naïf d’une certaine joie de vivre. Tu peux te dire pas besoin d’une fresque, le décor est beau en soi, c’est pléonastique, mais la démarche consiste à obstruer le décor naturel grâce à une construction communiste et, pour en quelque sorte se racheter esthétiquement, à peindre dessus une fresque. Si l’on relève la présence totalement superfétatoire de celle-ci, on note aussi l’absence de transats, il faut s’allonger par terre, « bah oui c’est comme ça ». Les transats existent bien, mais ils sont entreposés dans un local fermé à clé, laquelle clé est en possession du bar, lequel bar, propriété de l’hôtel, est fermé. Pourquoi le bar, où végètent penauds des sacs de chips et de vieux Twix périmés, est-il fermé par une belle après-midi de juillet, nul ne le saura jamais. En même temps, t’as trois maîtres-nageurs en poste qui glandent, vapotent, papotent, dans l’attente d’une noyade qui tarde à venir.

Les vestiaires sont l’occasion d’entreprendre un autre voyage dans le temps. Pour y accéder il faut franchir un obstacle redoutable, l’immonde bassin d’eau sale où il s’agit de barboter ses pieds, soi-disant par mesure d’hygiène, selon l’hypothèse douteuse que barboter des pieds sales dans une eau immonde nettoie lesdits pieds par une sorte de double négativité purificatrice. C’est une des pires inventions humaines que je contourne tant bien que mal. Elle est réglementaire. J’aime toujours penser au type, c’est-à-dire celui qui a inventé ce concept un jour. Ce jour-là, en se rendant au boulot, il s’est dit, ce matin, je vais imposer dans toutes les piscines de France un immonde bassin à pieds sales.

Je ne sais pas si c’est le syndrome de Stockholm ou quoi, mais il se dégage un étrange charme de cette piscine, celui d’un lieu de vacances égaré dans le temps, sorti d’un film français des années soixante-dix ou mieux, soustrait à la temporalité, emprisonné dans un éternel passé, dans un territoire protégé par des bassins à pied immondes où se perpétue le concept théorique de piscine.

Le silence

Le mois de juillet 2017 restera dans ma mémoire comme celui d’une parenthèse bénie.

Le Champ de Mars est un parc classé au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est, administrativement parlant, légalement parlant, un espace vert. Il s’étend de la tour Eiffel à l’école militaire. Depuis son élection à la Mairie de Paris, Madame Hidalgo a décidé de le transformer en parc évènementiel, ayant décrété que : « Paris est une fête ». Plus de 200 jours par an, le parc est le théâtre de tout ce que l’imagination humaine est capable de produire en matière de fêtes à neuneus, d’événements foireux et de grands messes commerciales, allant – c’est véridique, je ne fais pas d’ironie – d’une fête tatare d’une semaine en langue russe (nécessitant la fermeture d’une moitié du parc pendant un mois), à la convention annuelle des Loubavitchs (des juifs extrémistes qui chantent, très fort et très faux, une torture), à une course Haribo, à un marché de noël infesté de rats et de corbeaux. Toutes ces fêtes ont en commun une programmation musicale de merde, de la bouffe de merde et un abondant déversement d’ordures, tant et si bien que certains s’inquiètent du retour de la peste à Paris à cause des rats et des corbeaux qui les déchiquettent. Un grand bénéficiaire de tout cela est la société Loxam, intervenant quasi-exclusif pour la construction et la destruction des structures métalliques qui occupent en permanence le Champ. 

Or je ne sais par quel miracle, par quel oubli, grâce aux vacances de quel préposé sadique ou demeuré compulsif ou corrompu aux événements de la mairie, le mois de juillet, après le 14, a été oublié. C’est avec un plaisir confinant à l’extase que j’ai pu goûter pendant presque trois semaines à cette chose merveilleuse, rare, bouleversante qu’on appelle « le silence ». Je me réveillais tôt les matins pour aller courir et m’en imprégner, écouter le bruit révélé de mes pas, la rumeur lointaine de la ville qui se réveille, le souffle des marcheurs et des coureurs. J’ai découvert, nouvelles, libérées, épuisées mais contentes de cette pause, de cette halte dans l’entreprise de destruction et de conquête du laid dont la mairie est la grande ordonnatrice, les putains d’allées du Champ de Mars.

Un matin, j’en faisais le tour, j’avais couru fou de bonheur sur la place pour une fois déserte devant l’école militaire, sous la statue protectrice de Joffre soudain glorieux avec son épée, devant la fontaine depuis longtemps asséchée, je m’étais engagé dans l’allée pour regagner la tour, quand j’ai surpris, non obstruée par des camions, des barrières, des échafaudages, des groupes électrogènes polluant 24/7 les environs et les poumons des promeneurs, la perspective de l’allée et son abondante voûte végétale. Pour célébrer cette découverte, des oiseaux se mirent à chanter. Des putains de petits oiseaux. J’ai croisé les agents de la propreté, formant leur petite assemblée du matin, comme un groupe de philosophes délibérant sur la vie dans la confidence de l’aube. J’ai rêvé que la gestion du parc leur était désormais confiée. J’ai vu dans cette assemblée studieuse un comité de conservateurs du lieu. Hélas, ce n’est pas à des gens bien comme eux que l’on confie cette tâche, mais à des incompétents autoritaires et imbus d’eux-mêmes, qui végètent dans des bureaux et organisent des fêtes tatares en langue russe fermées au public.    

La ville

J’ai une idée de série télé qui s’intitulerait La Ville.

Ce serait l’histoire d’une grande capitale européenne dont la maire est autocrate. Je veux y faire un examen précis des mécanismes de l’autocratie (en tant que pouvoir politique sans contrôle ni partage, qui trouve en lui-même sa propre légitimité) opérant au cœur de la démocratie. J’analyserai la manière dont une maire, démocratiquement élue, se révèle autocratique une fois élue et les rapports entre la mairie et les intérêts capitalistiques des sociétés immobilières. Actionnaires des médias, celles-ci limiteraient la liberté d’expression et renforceraient le pouvoir dans un cercle vicieux. Il s’agira d’une triple autocratie : bureaucratique, idéologique et capitalistique.

La série décrira la communication permanente qui fait office de politique. Par exemple, il ne s’agit pas de rendre l’air de la ville plus respirable mais de communiquer sur le fait qu’il l’est – alors qu’il ne l’est pas. Si les habitants de la ville se plaignent de sa saleté, de la prolifération des rats, la réponse de la ville sera une campagne de communication : « la ville est propre ». Si la circulation est monstrueuse, il suffira de communiquer qu’elle est fluide. Une campagne d’affichage, ça résout les problèmes, ça les efface. Pour montrer les efforts en faveur de la voiture électrique, au lieu de bâtir une infrastructure de recharge électrique, la ville organise une course de voitures médiatisée et extrêmement polluante avec des tonnes de béton transportées par des dizaines de camions crachant du diesel. La série dévoilera ainsi la similarité des procédés avec les régimes tyranniques, où la popularité du tyran est décrétée, la vérité centralement dispensée.

Les protagonistes seront la maire et son équipe, avec la dualité narrative classique vie privée, vie publique, les rapports louches avec l’argent, la corruption insidieuse, et la schizophrénie des fonctionnaires, certains travaillant à la mairie le jour, et participant à des manifestations d’extrême-gauche la nuit. Face à la maire, des mouvements contestataires apparaissent mais leurs structures sont eux-mêmes viciées par des luttes politiques et des positions dogmatiques, mettant en exergue la complexité du fonctionnement démocratique et l’abus qu’intrinsèquement le pouvoir sans contre-pouvoir – la maire en question n’en a aucun – produit. Esclave de son chef, l’équipe de la maire travaille beaucoup. Pour s’en évader, ils utilisent leurs frais de bouche pour s’adonner au sexe dans tout ce que la ville compte de bordels. Ce sont les seuls endroits où ils se mélangent à leurs administrés, laissant disparaître les classes et les fusionnant dans des orgies que la série décrira avec réalisme. Ça c’est pour la toile de fond. Quant à l’intrigue, on l’aura sans doute devinée.

Les rats remontent à la surface. La ville se réveille avec des tas de rats morts dans ses rues. Puis les premiers cas humains apparaissent. Bientôt la rumeur se répand. La ville est touchée par la peste. (J’aime le contraste entre la modernité d’une métropole en 2017 et l’antiquité de la maladie, c’est réaliste, des médecins vous diront que c’est possible aujourd’hui). La maire décide de lancer une campagne de communication : « Pas la peine, ce n’est pas la peste » avec des habitants hilares buvant un Spritz. Mais la réalité prend rapidement le dessus. Pour contenir la progression de l’épidémie, la mairie ferme les parcs de la ville et les cerne de bâches opaques pour cacher les montagnes de rats. Les événements sont annulés les uns après les autres. Les médecins luttent contre l’épidémie qui a pris des formes génétiquement modifiées difficiles à combattre avec les vaccins traditionnels. Autour des principaux parcs, les beaux quartiers sont les plus touchés. Les habitants les fuient, laissant derrière eux des grands appartements vides. Des armées de migrants affluent, fuyant les camps de rétention et envahissant les appartements désertés. La police refuse de les déloger car les quartiers sont en quarantaine. Les migrants luttent contre la peste. Des médecins syriens soignent les malades alors que des phalanges d’extrême-droite lancent des opérations d’extermination dans ce qui prend des airs de guerre civile.

L’épidémie finit par régresser grâce aux efforts des médecins et des hôpitaux. La maire s’attribue la victoire dans une campagne de communication : « La peste vaincue, merci Madame la maire ! ». Les parcs sont nettoyés ; un grand programme d’investissement est voté pour les réhabiliter ; la police effectue des descentes pour déloger les migrants dans la violence et les regrouper dans des camps de concentration avant de les envoyer en Lybie ou au Soudan ; les bourgeois regagnent leurs appartements ; un nouvel événement sponsorisé par Coca-Cola est organisé ; enfin bref la vie reprend.

Une réunion clandestine

C’était en juin, juste avant le premier tour des élections législatives. Les amis du Champ de Mars se réunissaient dans un grand hôtel du quartier pour écouter une candidate (NKM) sur son programme de protection du parc et la manière dont il faut lutter contre la politique de sa destruction entreprise par la maire. La candidate explique en des termes simples et censés démythifier la chose, le fonctionnement démocratique, le caractère autoritaire de la maire et les pouvoirs dont elle dispose avec les écolos (qui n’ont d’écolos que le nom, ce sont juste des politiques qui ont choisi parmi les différentes options celle-ci pour se faire élire, aucune espèce d’intérêt pour les espaces verts en tout cas) et les communistes, qu’elle appelle les cocos (je ne savais pas qu’on utilisait toujours ce terme, ça fait années soixante-dix). NKM a beau lutter, ça ne sert à rien, puisque tout peut passer en conseil de Paris, sauf à faire une alliance UMP-coco, ce qui peut arriver quand ce qu’ « elle » propose est trop caricaturalement déconnant. Elle confirme que la maire n’est sensible qu’à deux choses : sa communication et les mouvements d’opinion. Toutefois, elle contrôle la plupart des média soit en tant qu’annonceur ou pourvoyeuse d’infos, soit par des liens avec les actionnaires et les sociétés immobilières de la ville. Seul le Parisien est semble-t-il relativement libre. Le JDD pas la peine.

On parle de la prolifération des rats. Le problème se pose partout paraît-il et il est encore plus grave dans le square de la tour Saint-Jacques où leur surpopulation atteint des niveaux inquiétants. La mairie a décidé de fermer une partie du site avec des palissades en bambous pour éviter les retombées médiatiques. NKM recommande de choisir un autre angle d’attaque, pas les rats.

Dans le sous-sol de cet hôtel, il y a un côté mouvement contestataire clandestin que je trouve surprenant, vaguement rivettien. Le Champ de Mars me tient à cœur, mais au fond même si « elle » transformait le parc en centre commercial, ce serait triste mais guère plus. J’extrapole à des causes plus graves, je considère la somme des enjeux petits et grands qui font un pays, et me rends compte de la difficulté du fonctionnement démocratique, du déséquilibre fondamental des pouvoirs. Une mairie peut devenir plus autocratique qu’un président, car au niveau de la présidence de la république, les réformes sont telles qu’elles touchent des centaines de milliers de Français qui peuvent descendre dans la rue. Une mairie prend des décisions qui passent sous l’écran radar, touchent, vraiment, une petite partie de la population, avec un risque moindre de « mouvements d’opinion ».

Une escale

Entre la fraîcheur pluvieuse de la Normandie et la chaleur torride des Pouilles, nous avons fait escale à Paris le temps d’une après-midi. Nous avons surpris la ville dans la torpeur grise de ce cher mois d’août, désertée par ses habitants et livrée à des touristes trimballant leur laideur dans les avenues vides.

J’ai croisé à un passage piéton une fille très belle, ou pour être plus précis, étrangement belle. Elle portait une robe noire, courte mais pas trop, des talons noirs, hauts mais pas trop, elle avait un visage racé, quelque chose d’une héroïne de roman, d’une étrangère dans la population uniforme du Champ de Mars de gens très laids et très mal habillés. Un court instant, son regard a croisé le mien pour aussitôt s’en détourner.

Vers dix-neuf heures, après une après-midi chargée, je sors au parc pour un jogging. Sur l’allée côté Suffren, j’aperçois une voiture de police qui avance vers moi à faible allure. Je ne peux m’empêcher de noter l’intérêt cinématographique de la scène : le chemin en terre ; les arbres ; la voûte végétale ; et au milieu les couleurs criardes de la Renault Scénic.

Un type promenant un caniche s’arrête près des flics et leur parle, leur désigne un endroit dans les bosquets, semble décrire quelque chose, sans doute dénonce-t-il des vendeurs à la sauvette ou des Roms. Je les dépasse pour un nouveau tour du champ.

Il fait lourd ce jour-là, à Paris. Le ciel est gris, la soirée n’appartient à aucune saison, empruntant à l’été sa chaleur moite, à l’automne ou l’hiver sa lumière triste, au printemps son atmosphère orageuse. Je dépasse encore une fois la voiture de police, garée, vide, sur le côté.

Je continue mes tours au champ en élaborant dans ma tête le programme des vacances. La file devant l’entrée de la tour Eiffel est longue. Dans la ville désertée, elle donne l’impression de la dernière chose qui reste après la fin du monde, le dernier espoir de survivants qui viennent pointer ici, hagards, la mine sombre, à la recherche d’une réponse.

J’aperçois cette fois des silhouettes autour de la voiture de police. Un policier avec une arme automatique, un autre qui surgit des bosquets muni d’un fusil de sniper en compagnie d’une fille. Ils éloignent deux trois curieux qui lancent des regards insistants. La fille est de profil, je ne pense pas qu’elle me voie. Quand on lui met les menottes, elle esquisse un sourire où je crois déceler de l’ironie. Je reconnais celle que j’ai croisée quelques heures plus tôt.

Je consacre mon dernier tour aux conjectures. Qui est-elle ? Une terroriste (policiers surarmés, tendus) ? Ou tout simplement une pute ? Auquel cas pourquoi cette mobilisation policière, il me semble que la prostitution ait finalement été interdite en France, tout ce que je me rappelle ce sont des débats sans fin à ce sujet, mais même si c’était vrai, cela justifie-t-il des armes de ce calibre ? Quand je croise des putes rue de Presbourg près du bureau, ou les aperçois de loin dans le bois, elles sont reconnaissables ; moches, mal habillées, grossièrement fardées, « elles font pute ». Cette fille non. Non seulement belle, mais étrangement belle, pas belle genre chair fraîche d’Europe de l’Est, beauté romanesque, remarquable. Rock, inquiétante, sexy mais pas vulgaire, elle ne ferait pas fausse note dans une soirée parisienne branchée, en égérie de salons où se retrouvent des cultureux du cru. Que fait-elle dans des bosquets, dénoncée par un type qui promène un caniche, chopée par des flics. J’aurais préféré l’hypothèse terroriste. Elle eût été plus romantique. C’est ce type au caniche qui me met le doute toutefois ; comment aurait-il fait pour déjouer un attentat terroriste ? Il est plus vraisemblable qu’il l’ait surprise en train de tailler une pipe entre les arbres.

J’ai l’idée d’un scénario de film ; ça commencerait avec les lignes qui précèdent ; mais dans le film le protagoniste suivrait la voiture de police à scooter (il aurait un scooter), passerait la nuit devant le poste, attendrait la sortie de la fille et la suivrait aux quatre coins de la vieille Europe pour percer son mystère.                     

Approfondissement et élargissement

Je croise un ami au champ, tôt le matin. Lui promène ses chiens en écoutant les news, je cours en écoutant une série des Chemins de la philosophie sur Bergson. Fin juillet, début août, nous parlons évidemment des vacances à venir. Ils vont en Toscane ; je lui dis combien j’aime la Toscane, il fait la moue ; je lui dis quoi, ce n’est pas loin (d’un point de vue à la fois philosophique et écologique, il déteste aller loin) ; il me dit qu’il pourrait passer ses vacances ici, dans ce quartier, dont nous ne connaissons absolument rien, nous qui pourtant y vivons depuis des années.

Il prône l’approfondissement et le préfère à la découverte superficielle. C’est vrai au fond ; j’ai couru des centaines de fois au Champ de Mars, je ne connais pas les noms des arbres, l’histoire du parc, des immeubles qui l’entourent, des fleurs, des oiseaux, des gens que tous les jours je croise. Une multiplicité d’histoires, sous mon nez, dont j’ignore tout, moi qui pourtant va en chercher de nouvelles au bout du monde.

Noir et blanc

J’ai vu les deux films des deux maîtres Hong Sang-soo et Philippe Garrel, tous deux en noir et blanc, tous deux avec le beau mot poétique de « jour » dans le titre, respectivement intitulés Le Jour d’après et L’Amant d’un jour.

Les critiques avaient placé la barre haut pour le premier, présenté comme un pur chef-d’œuvre d’un maître dont j’adore moi-même le cinéma, ne serait-ce que parce que j’y retrouve, réincarnée, familière, rassurante, l’âme de Rohmer qui me manque tant. Est-ce le dithyrambe du landerneau parisien qui sent bon le dossier de presse qui en quelque sorte me braque, est-ce une forme nouvelle, moins facétieuse, plus désespérée qui me déroute, en tout cas je sors déçu.

Mais le film va travailler en moi. Déjà, je constate que nous atteignons ici un niveau d’épure exceptionnel, de minimalisme non seulement du film dans son ensemble mais de chaque scène, avec des dialogues tronqués, des espaces exigus, des silences significatifs, des marmonnements, des hésitations, qui ont en soi valeur d’expérimentation artistique. La tonalité hivernale, sombre, surprend pour un auteur de la jeunesse, et le personnage principal masculin est trop résigné, trop victime, trop push over comme on dit en anglais.

C’est l’histoire donc de ce type, un petit éditeur quinquagénaire et fatigué qui partage sa vie entre sa femme qui lui gueule tout le temps dessus, une maîtresse odieuse qui l’insulte en éructant elle aussi, les rues glaciales de Séoul à l’aube et un petit bureau où il trouve refuge comme dans un cocon où s’entassent les livres. A ce type veule, échoué dans une vie de merde, il va arriver un truc extraordinaire.

Out of nowhere, comme par enchantement, Kim Min-hee va débarquer dans sa vie. Kim Min-hee c’est la maîtresse de Mademoiselle, le film érotique de Park Chan-wook dans lequel une servante fantasmait sur elle dans un vertige tournoyant des sens et un cunnilingus épique. C’est aussi la fille du sublime Un jour avec, un jour sans, le précédent Hong Sang-soo. Kim est d’une grâce infinie. Chacun de ses gestes est d’une grâce infinie ; il y a des filles comme ça, qu’elle parle, mange un poulet chinois, s’essuie la lèvre, ou, plus belle scène du film et moment de magie poétique dans la nuit, ouvre la vitre d’un taxi pour offrir son visage de madone à la neige qui tombe, elle est grâce. C’est un miracle qui débarque dans un bureau exigu et sinistre, celui de notre éditeur pleurnichard, la plupart du temps penché sur son assiette ou sifflant des bouteilles de soju.

Notre loser reçoit ce « don du ciel » et que fait-il le con ? Il ne réagit pas, il est comme insensible, il la laisse filer sous la pression d’une femme et d’une maîtresse toutes deux moches et odieuses, qui tour à tour, dans la même, interminable journée la battent et l’insultent. La maîtresse pourtant disparue depuis un certain temps rapplique par le même miracle, ou par l’antithèse du miracle du don, elle sort de nulle part dans la nuit et enlace notre loser comme le diable le prenant sous son aile. C’est une machination, un complot des vipères pour renvoyer Kim là d’où elle vient, le ciel. Cette nuit-là, notre héros vire Kim, il est désolé mais il la vire. Conscient de l’erreur irréparable qu’il commet, de sa capitulation, de sa fin, il fond en sanglots comme un bébé.

Or, dans un épilogue qui continue de relever du miracle, quelque temps plus tard, est-ce le même hiver, ou celui d’après, nul ne le sait, on perd la notion du temps, elle revient. Comme dans un conte de fée, d’elle-même, pas au gré des machinations d’un hasard rohmérien, comme un nouveau don. Il a une seconde chance le morveux alcoolique. Toujours aussi apathique, il se met face à elle, émet des sons informes et ne se la rappelle même plus. T’es qui toi, lui demande-t-il en marmonnant, s’adressant à un personnage de songe d’une beauté irréelle incompatible avec la laideur de sa vie. Il est aveugle, oublieux, amnésique, englué dans son existence de merde arrosée de soju. Evidemment, il la laisse encore une fois partir. Sans doute à jamais cette fois. Hong Sang-soo est un sadique. Parce que quand Kim sort du bureau/tombeau, notre loser la rejoint dehors avec un livre dans la main, l’air d’un con. Pendant quelques secondes, on croit à un sursaut, un réveil d’entre les zombies de la quotidienneté. Or non, il lui offre le livre, lui en conseille la lecture, c’est bien écrit, il paraît. Elle lui tend la perche, elle lui dit qu’elle aussi elle aime ça, il rigole comme un débile et rentre dans son échoppe bouffer du poulet chinois.

En réécrivant l’histoire, je me prends finalement à aimer le film. Malgré l’absence de salut.

L’Amant d’un jour m’a subjugué d’emblée, dès le premier plan, et jusqu’au dernier. Comme d’habitude avec Garrel grâce à sa beauté plastique dans un noir et blanc pictural ; chaque plan est un putain de dessin au fusain qu’on aimerait à jamais graver dans sa mémoire. L’histoire s’inspire du mythe d’Electre. Jeanne, une fille larguée par son copain, ou quittant ce dernier, revient au milieu de la nuit chez son père et découvre qu’il vit avec une fille de son âge, Ariane, son élève en philosophie. Malgré la jalousie, Jeanne se prend d’amitié pour Ariane mais consciemment ou inconsciemment, dans une trahison pernicieuse autant qu’involontaire, la fait partir, laissant son père seul et retournant chez le copain qu’elle avait quitté. Elle accomplit une mission. La boucle est bouclée, dans un théorème sentimental implacable. Jeanne l’emporte, c’est Ariane larguée qui pleure désormais les larmes de son corps.

Le film commence comme un rêve éveillé ; le père fait l’amour à son élève dans les toilettes des professeurs dans une scène d’orgasme haletant, Ariane gémit la bouche ouverte, laquelle très belle scène est immédiatement suivie par une crise de pleurs de Jeanne dans la rue. Comme si l’orgasme provoquait les pleurs et que la fille allait sonner à la porte du père pour se venger. Et c’est par un autre orgasme qu’elle se vengera. Le film est symétrique.

Il y a des premiers signes. On pressent que Jeanne prépare son coup. Elle n’est pas nette. Par exemple, quand elle surprend une photo d’Ariane sur la couverture d’un magazine porno (Ariane avait fait cela parce qu’elle avait besoin d’argent), elle revient sur ses pas, et la prend en photo. Genre au cas où. Elle lui parle ensuite d’un type à l’université qui ne croit pas en l’amour, parce que l’amour rend débile, mais fait tomber toutes les filles. Quand elle rencontre ce type par hasard dans la rue, comme par un de ces enchantements des mythes, Jeanne décide de le présenter à Ariane, sachant que celle-ci aime ça, le sexe et les bons coups et la jouissance qu’ils procurent. Elle les laisse seuls, elle laisse le courant érotique passer dans la contemplation de photos du Tyrol – ça fait Buñuel la scène avec les photos qu’on ne voit pas. Dans le plan suivant, le père de Jeanne arpente les couloirs baignés de lumière de l’université pour aller pisser et les gémissements d’Ariane lui parviennent des toilettes dont la porte est grande ouverte, comme par défi, comme pour exprimer une souveraine liberté jouissive. Dans un plan sublime, de ceux que seul un énorme metteur en scène peut créer, il surprend pendant un court instant son visage dévasté par la jouissance. Il la quittera aussitôt.    

L’élégance absolue du scénario auquel participe le génial Jean-Claude Carrière – comme dans L’Ombre des femmes – rivalise avec la beauté absolue des plans et de la lumière de Renato Berta. Dans une interview aux Cahiers, on apprend que Garrel a habité pendant trente ans près du Louvre et qu’il visitait le musée toutes les semaines. L’esthétique du film est imprégnée de peinture ; on aimerait pouvoir décrire chaque plan ; ces intérieurs vermeeriens dans lesquels la lumière du jour pénètre pour envelopper une jeune fille écrivant une lettre, ou rêvant ; la magnifique scène de nu dans laquelle la toile prend vie, la fille se rhabille, sort de la pièce où l’amant, emprisonné par la toile, immobile dans son sommeil, ensorcelé, est étendu sur les draps de l’aube, et où chaque bruit vient emplir le silence de sonorités délicates. Garrel est capable de t’éblouir avec un plan, une séquence, comme celle inaugurale, où, avant de jouir, ou se précipitant vers la jouissance, Ariane monte les escaliers d’une université délabrée aux murs décatis (autre correspondance vermeerienne, les murs irréguliers, vibrants et nuancés sur lesquels coule la lumière) et, passant devant une fenêtre, elle traverse un rai de lumière qui la magnifie l’intervalle d’un court instant, comme une « transcendance au cœur de l’immanence », une transcendance mouvante et instantanée.

Louise Chevillotte, c’est l’actrice qui joue Ariane. C’est son premier film. Avec ses airs de Bibi Andersson, ses taches de rousseur sur tout le visage « joufflu », la plénitude de son rapport affranchi au sexe, sa grâce quand elle est éclairée par la lumière du jour, elle en est la révélation, le sujet, le visage, en gros plan ou très gros plan, comme chez Bergman. A l’instar de Persona, L’Amant d’un jour est l’histoire de deux filles, le père est assez absent, effacé, c’est censé être une sommité de la philosophie et un peu comme dans le Hong Sang-soo, il est à peine capable d’aligner trois mots. Encore une fois, c’est lui qui perd tout à la fin, sa fille, sa femme, et il n’a rien vu venir. Somme toute, les deux films ont en commun un même sujet, la connerie de l’homme (de l’être humain de sexe masculin).

Quand je sors de L’Entrepôt, il pleut sur Paris par un dimanche gris de juillet, c’est beau. Il y a des films comme ça qui transfigurent le réel.

Avignon 2017

Cela fait du bien de revenir après deux ans d’absence ; retrouver la ville quittée, inchangée, suspendue dans le temps ; son pont sur le Rhône, scintillant au pied de la montagne enneigée ; la beauté de ses rues désertes, de ses cours surprises ; la fureur de son vent ; le tumulte assourdissant de ses cigales déchaînées. Cela fait du bien aussi de retrouver la paix souveraine qui règne à Villeneuve où je loge.

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La première est celle de Frank Castorf, Das Leben des herrn de Molière, d’après La Cabale des hypocrites et le Roman de Monsieur Molière, deux pièces de Boulgakov. C’est au « parc des expositions » et y arriver à vélo – je loue un vélo pour mes déplacements – est une épopée. Pour éviter la N7, Google maps me fait emprunter des « chemins » perçant des vergers, longeant des canaux, s’enfonçant dans des impasses, côtoyant des TGV. Une heure à traverser d’interminables routes tantôt désertes tantôt sillonnées par des voitures, comme autonomes, fonçant à cent à l’heure, avec la sensation ambivalente de dépaysement radical et de peur de se perdre, de se retrouver ailleurs, nulle part, car que foutrait le festival dans ce non-lieu étrange, qui se révélera être un parc des expositions immense, à l’abandon, près d’un aérodrome, avec, au milieu de hangars abandonnés, une sorte d’église circulaire où se joue la pièce.

Laquelle pièce est lourdingue. Six heures en allemand surtitré. Les comédiens hurlent, crachent, suent, courent d’un bout à l’autre de l’immense scène, sur un seul mode : l’hystérie. Bien qu’il me répugne de m’adonner à ces catégorisations ethniques de l’art, je qualifierais cette lourdeur de toute germanique, je la comparerais à certains Fassbinder, que l’auteur met du reste en scène dans cette pièce, ou aux films de Maren Ade. Il y a une sorte d’exhibition des laideurs humaines en de très gros plans flasques, sirupeux, visqueux, augmentés d’un humour morveux. Nous avions dîné une fois dans un restaurant trois étoiles Michelin dans un bled paumé au fin fond de la forêt noire et au bout du cinquième ou sixième plat, quand le serveur nous présentait le suivant dans une pompe caricaturale, nous avions une envie irréversible de gerber ; nous allions les uns après les autres aux toilettes et le kitsch de la décoration dorée ne soulageait pas cette envie de dégueuler tous ses intestins. C’est un peu cette sensation que je veux décrire ici.

Le fil rouge de la pièce est la vie de Molière, son rapport à Louis XIV, au clergé, à Madeleine Béjart, à sa sœur (ou sa fille) Armande, pour laquelle il la quittera, vie à laquelle s’entremêlent des scènes de tournage de Fassbinder et son rapport aux producteurs et d’autres de Phèdre, du Cid, et de Molière – L’Avare, Scapin, Le Bourgeois gentilhomme. Tout cela est censé représenter les rapports entre art et pouvoir. Peut-être, dans la tête de l’auteur ; dans la réalité c’est un fourre-tout indigeste avec des tunnels de dialogue imbitables, d’autres réussis (la scène des voyelles du Bourgeois gentilhomme, celle entre le roi et l’archevêque qui le supplie d’interdire Tartuffe…) qui rappelle le cinéma d’un Zulawski. Le sujet est en soi intéressant, surtout pour l’art du théâtre où les commanditaires sont souvent liés aux pouvoirs publics, comme à Avignon, festival financé par l’Etat sous une forme ou une autre, où des élus locaux ont leurs places réservées, etc.

Malgré le fatras général, ou à cause de lui, il y a quand même quelque chose d’impressionnant dans la disposition scénique et la virtuosité de la mise en scène. Le parc des expositions est un espace immense, ce n’est pas une scène, c’est un plateau vide qu’il faut conquérir, partitionner, dompter. Si on oublie la pompe du sujet, si on accepte l’arbitraire des situations télescopées, on peut être fasciné par la manière dont Castorf et son scénographe affrontent cette immensité. Ils créent trois lieux dans le lieu : une carriole qui doit faire référence à la roulotte itinérante de la troupe de Molière, un salon kitsch qui doit représenter le lieu du pouvoir et des tractations et une chambre royale tapissée de tentures aux monogrammes Louis Vuitton et surmontée d’un disque frappé de la marque Versace dans laquelle un Louis XIV infantile et dégueulasse est vautré. Les comédiens vont se déplacer d’un lieu à l’autre et les lieux vont eux-mêmes se déplacer dans une cinétique étourdissante, qui doit avoir été minutieusement préparée mais donne une impression d’improvisation. A propos de Versace, il y a un côté rap, un côté street dans la vulgarité des costumes et déguisements surchargés, l’énergie des corps, leurs rapport à la spatialité. Les comédiens passent d’un lieu à l’autre, mais le plus clair de leurs temps ils sont entre ces lieux, dans la rue en somme, dans le non-espace théâtral, dans une coulisse ouverte, à courir, hurler, gesticuler, roter, suivis en permanence par une caméra à l’épaule virtuose qui crée des plans tantôt d’une laideur insupportable, tantôt d’une grande beauté, d’autant plus grande qu’elle est accidentelle, que les plans sont conçus devant nous, en live. Beauté des lumières, des gros plans, des superpositions de plans : une action au premier plan, une autre au deuxième, un fou furieux qui détale au troisième, puis un visage halluciné qui s’interpose entre le premier et la caméra, ainsi de suite. Le grand écran, transparent, se mélange à l’arrière-scène lumineuse. Par intervalles, les comédiens s’affranchissent de ce dispositif, réussissant à semer la caméra, et s’évadent de la pièce pour poursuivre leur numéro sans sonorisation, on les entend alors à peine. Toutes ces actions concomitantes, toutes ces hystéries enchevêtrées, avec leurs différents modes de représentation, finissent par donner le vertige. La force de la pièce est dans l’élaboration de ce matériau mouvant, en gestation, en ébullition, dans une théâtralité excessive, gueularde et orgastique.

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J’ai l’impression que les gens aiment détester Olivier Py, le directeur du festival, personnage boulimique présent sur tous les fronts. Jalousie ? Envie ? Volonté de lui faire payer son succès ? Antipathie sincère ? Que sais-je ? Il présentait Les parisiens cette année, une adaptation d’un roman qu’il a récemment publié et j’ai l’impression qu’il y avait dans les rues de la cité des papes un jeu consistant à trouver tous les points de vue possibles pour descendre la pièce. Je ne vais pas dire que j’ai adoré, mais à la fois par esprit de contradiction et comme disent les commentaires du public sur Allo Ciné parce que « j’ai passé un bon moment », je vais prendre la défense d’Olivier (comme on dit à Avignon).

D’abord il faut savoir louer l’énergie, le travail, la capacité de se dépenser du mec. Le mec publie un pavé de 540 pages en octobre, nous sommes en juillet et il a déjà écrit et mis en scène une pièce de 4 heures. Comment qu’il fait ? Soit il emploie une armée de nègres, soit c’est la coke, soit c’est une force de la nature parce qu’en parallèle il a un job, directeur de festival, qui n’est pas une mince affaire, parce qu’en parallèle il a mis en scène Hamlet avec des détenus de prison.

Malgré un début un peu poussif, genre la longue tirade convenue et boursouflée sur les Parisiens, la pièce tient la route, il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas le reconnaître. C’est l’histoire d’Aurélien, un garçon de province qui « monte à Paris », devient l’amant d’un chef d’orchestre de l’Opéra et le protégé de Jacqueline, une intrigante qui fait et défait les réputations et les carrières. En Rastignac gay heureux d’offrir son cul, il conquiert progressivement la ville avec une énergie vitale et sexuelle qu’il met au service du théâtre, de causes politiques et d’amitiés sincères. Aurélien rencontre un autre très beau garçon, Lucas, poète ténébreux autant que lui est lumineux, en pleine souffrance existentielle, pour des raisons obscures, quelque chose comme une relation compliquée au père. Malgré la forte présence de Lucas sur scène et de belles scénographies à l’hôpital où le père se meurt (lit, fresque représentant le christ, néon qui clignote, père cadavérique débitant des inepties ésotériques), je trouve cette partie Lucas un peu chiante, même si je vois l’intention de donner de la profondeur à un propos globalement inconséquent (des types qui passent leur temps à rêver de nominations, de cul et de branlette, pour résumer). Le problème, c’est que le dialogue est ampoulé et sous prétexte de profondeur et malgré le fait que les comédiens hurlent pour faire « conviction », je ne suis pas sûr qu’il ait un sens en fait. C’est bizarre ce goût français des aphorismes que l’on retrouve de La Rochefoucauld à Beigbeder, cette propension à vouloir expliquer la vie en une seule phrase, en un seul slogan (genre : nous sommes et il faut que nous soyons pour être (il faut hurler pour créer l’effet attendu), ou (toujours hurler) Dieu est absent mais c’est dans cette absence qu’il faut trouver sa présence). J’ai vu un nanar interstellaire de Beigbeder, le genre tu sais pas si c’est pour rire ou pour de vrai, et c’est comme ça pendant deux heures, chaque phrase résume en quelques mots la vie, l’amour, l’amitié, la littérature, l’art, etc. Revenons à Py. Sa pièce se déroule sur fond d’une vie parisienne clinquante vue par un provincial, Py lui-même, encore épaté – après toutes ces années ! – par la magnificence des hôtels particuliers, la drogue, les fameuses backrooms où toute l’élitocratie locale va se dilater le cul au frais du contribuâble. A noter que parmi ceux qui nous gouvernent il n’y en a pas un qui soit straight, ni même un qui soit homo genre en couple pépère qui mate des séries en bouffant des sushis ; ils ont tous besoin de choses moins banales comme se faire enculer par des chiens, avaler des excréments, déguster leur propre foutre, etc. Le catalogue des perversions fait ici plus rire que choquer, peut-être cela choquait-il dans les années 1990 mais quand avec You Tube t’es à deux clics d’un porno zoophile, les frasques d’un conseiller culture ventripotent dans les backrooms ont du mal à émouvoir. Donc, portrait de la scène culturelle parisienne, destin de deux provinciaux dans la ville lumière et galerie de personnages réussis, du chef d’orchestre, aux aspirants directeurs d’Opéra (un des fils narratifs est la rivalité entre deux amants pour le poste de directeur de l’Opéra de Paris), aux pique-assiettes des palais républicains, à un inénarrable Frédéric Mitterrand en chemise moutarde, cupide, stupide et lubrique. C’est caricatural, mais c’est marrant.

Les trois personnages que je préfère sont Jacqueline, l’intrigante ; Catherine, la grande comédienne du français complètement tarée inspirée de Christine Fersen ; et Laurent Duverger, une espèce de Pierre Bergé d’une méchanceté savoureuse qui décide de tout dans les coulisses en signant des chèques en en insultant les récipiendaires. Là, les dialogues sont réussis, enlevés, rapides, les phrases courtes, drôles, compréhensibles et sans aphorismes, sans révélation du sens de la vie autre qu’au deuxième degré.

Intra-muros, dans les files d’attente, en bouffant les plats dégueulasses des brasseries d’Avignon, on accuse Py de naïveté. Peut-être qu’en effet le portrait de ces lécheurs de cul qui sous couvert d’art ne cherchent que leur prochaine nomination est-il attendu, mais je trouve touchant le fait même pour Py d’être touché voire révolté par cette triste réalité, après avoir écrit tant de bouquins, mis en scène tant de pièces, dirigé l’Odéon, le fait d’avoir préservé cette belle naïveté de provincial qui débarque à Paris dans une chambre de bonne à vingt ans, c’est quand même de la balle.

***

J’aime à Avignon le fait de pouvoir voyager, dans le temps, dans l’espace, entre les univers. Il suffit de quelques minutes à vélo pour passer de celui fantasque, queer, grotesque, excessif des Parisiens, à celui sombre, tourmenté, tempétueux de La Princesse Maleine de Maeterlinck au cloître des Célestins, dans une mise en scène de Pascal Kirsch. J’avais vu Intérieur du même auteur dans une mise en scène éblouissante de Claude Régy, un des plus beaux spectacles qu’il m’ait été donné de voir. On n’atteint pas ici le même niveau d’achèvement artistique, mais je suis plus indulgent que d’autres spectateurs. Profondément sombre, la pièce détourne un conte de fée des Grimm pour en faire une histoire tragique de crime dans un château glacial, dans un pays étrange au nom étrange, au milieu de la nuit angoissée, cerné de marais et de jardins crépusculaires. Le cloître des Célestins était le lieu idéal pour créer la pièce. Ce soir de juillet, le vent tape fort dans les deux grands arbres de la cour qui souffrent le martyre. Dehors, la tempête fait rage et Maleine, interprétée par une comédienne au regard absent, est cloîtrée dans sa chambre, assaillie de visions cauchemardesques, répétant en boucle les mêmes phrases tourmentées. Suit le meurtre, à la fois grotesque et tragique, meilleur moment de la pièce, laissant le corps de l’héroïne dans une robe blanche, étendue sur le sol, et son image projetée sur un écran vidéo, comme une trace évanescente de la pureté assassinée.

Le lendemain, nouveau voyage, en Afrique cette fois, pour un spectacle de danse époustouflant (Tichèlbè, Sans repères, et Figninto – l’oeil troué), puis dans la Bosnie des années 1990 dans Memories of Sarejevo (le Birgit ensemble), qui sous forme d’un documentaire théâtralisé raconte l’histoire de cette guerre déjà oubliée, qui a duré trois longues années, en Europe, que celle-ci a fait preuve d’une affligeante impuissance, et à sa suite les Casques Bleus. C’est Bill Clinton qui est intervenu et a mis fin aux combats en partageant le pays entre Serbes d’une part et Croato-Musulmans de l’autre. La pièce alterne des moments drôles, avec d’autres tragiques, pour quelqu’un comme moi qui ai vécu une guerre similaire, et offre une vision caustique de l’impuissance politique.

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L’apothéose de ma parenthèse Avignon 2017 sera Ibsen Huis, une adaptation libre de plusieurs pièces d’Ibsen par le metteur en scène australien Simon Stone, dans la cour du Lycée Saint-Joseph, en néerlandais surtitré français.

Au milieu de la grande cour murée, aux fenêtres murées, a été placée une maison d’architectes aux grandes bais vitrées, comme un inquiétant monolithe venu d’ailleurs, comme un bloc de transparence et de légèreté au milieu d’un cadre carcéral et grisâtre. Pendant quatre heures, la maison va tourner sur elle-même comme si une caméra en explorait tous les angles, révélant la vie, les secrets, les drames, les déchirures, d’une famille d’Amsterdam qui y a passé ses vacances de 1964 à nos jours. Le premier acte est un peu lent, poussif ; on fait connaissance avec les différents membres de la famille, les secrets sont suggérés, sans cohérence encore ; la surface de la normalité bourgeoise se fissure. C’est après l’entracte, dans les deuxième et troisième actes, sur les bribes de la première partie, qu’Ibsen Huis atteint des sommets. La maison est déconstruite, nous remontons aux temps de sa construction, et après les passages abrupts entre périodes de la première partie, le temps se fluidifie, les époques s’entremêlent, les personnages voyagent à travers les années, jeunes, vieux, jeunes encore, comme s’ils étaient la somme de tous ces étés, la somme de tous ces instants gravés en eux, la somme de tout ce qu’ils ont été à un moment ou un autre de leur vie. Alors certes, cette famille accumule un nombre invraisemblable de malheurs : inceste, SIDA, trahisons, disparitions, suicides, folies, mais on finit par l’accepter malgré l’irréalisme de l’acharnement du sort sur elle, non pas tant comme une histoire plausible mais comme la somme les toutes les histoires possibles au sein d’une famille. J’admire la qualité des dialogues, leur simplicité – c’est de l’anti-Py –, l’absence de philosophie et de hurlements.

La fin est visuellement éblouissante. C’est une hécatombe. On quitte cette famille sans espoir de réconfort, sans espoir de rédemption, dans la noirceur d’une nuit où même les souvenirs heureux sont à jamais éteints.

Mais la lueur existe. Comme ce personnage de Kiarostami qui se pend à un arbre, tombe, fait tomber des cerises, en mange, en découvre le goût et celui de la vie, j’ai vu la lueur. Je rentre à vélo à Villeneuve dans la nuit fraîche, et en traversant le Rhône, je surprends le pont Saint-Bénezet illuminé, immobile, suspendu dans son élan, en équilibre parfait sur son socle muable d’eaux, une forme lumineuse parfaitement dessinée, présente, là, dans une sorte d’éternité. Cette lueur, c’est la beauté.

Etre et temps

Nous sommes temps. J’en ai cet après-midi la douloureuse conscience. Je me suis précipité sur mon ordinateur pour écrire ces lignes parce que cette conscience subite que j’en ai m’est insupportable.

Chaque année en juillet, j’accompagne mes filles à Londres pour les déposer dans un camp d’été. Rien de plus banal. Pourtant, chaque année, au moment de la séparation à Saint Pancras, je suis saisi d’un effroyable sentiment de nostalgie. Déjà, en 2014, j’avais écrit un texte décrivant ce sentiment. Depuis, trois putains d’années sont passées. A regarder de plus près en moi, ce n’est pas tant la séparation qui m’émeut, je sais qu’elle est temporaire, ce n’est pas tant une inquiétude de parent, c’est vraiment, je pense, la cristallisation, dans cet instant précis, répété à l’identique année après année, du temps qui passe. Ce week-end est une ponctuation du temps, il en bat la mesure, comme si la gare de Saint Pancras, dans une sorte de Harry Potter, était le lieu secret où la mécanique du temps opérait et qu’il fallait s’y rendre pour prélever les compteurs, faire acte de présence pour ne pas être oublié du flux des jours. Chaque séparation à Saint Pancras, chacun de ces battements dans la chronologie de nos existences, les rapproche de l’âge adulte, les rapproche d’une séparation pour de bon. Il m’est donné à vivre une preview annuelle de ce qui arrivera bientôt, trop tôt. Ce sentiment s’apparente à l’angoisse heideggérienne que je décrivais dans le précédent texte, prise de conscience de notre mortalité qui fait que l’on se précipite, comme je le ferai, sur des diversions consolantes.

Ce sentiment est accentué par le fait que je me retrouve seul comme un con après leur départ, au milieu de la foule anonyme londonienne qui déferle dans les rues sales et gluantes de l’alcool bon marché du samedi soir, bousculé par les hordes suantes qui émergent des commerces et les bouches de métro dans une déclinaison exponentielle des variantes de monstruosité du corps humain, dès lors qu’il est en bermuda.

Ce dimanche 9 juillet, je me réfugie dans le Tate Modern et me perds dans ses grandes salles, dans ses sous-sols déserts en béton brut, admiratif de gigantesques installations énigmatiques venues du monde entier. Je m’évade dans l’art de ma condition temporelle indépassable et trouve dans ces bunkers éclairés au néon blême des abris préservés de la foule.

En sortant du Tate, je prends à gauche pour rentrer à l’hôtel et marche le long des quais de la Tamise jusqu’au Millenium bridge. Je me promets d’amener les filles ici l’année prochaine, il y a un Wahaca trop stylé sous la forme d’une construction de containers multicolores qui montent haut et dans lesquels des corps suspendus se goinfrent de burritos. Nous aimons manger à Londres. Dans la série Master of None saison 2, Aziz Ansari erre entre restaurants, musées et walk and talk urbains en compagnie d’une Italienne de laquelle il est sans cesse séparé par les contingences, les circonstances, les hasards, les obligations, mais à laquelle sans cesse le réunit la beauté des choses, de Monica Vitti dans L’aventurra, des sculptures époustouflantes du Storm King Art Center au nord de New York, des vagins en céramique du Dinner Party de Judy Chicago au Brooklyn Museum. Explorer les lieux avec les êtres chers, une thématique new yorkaise qui m’est chère.

En marchant seul dans les rues de Londres après le départ des filles, je me rappelle nos promenades, nos rituels gastronomiques, un Mexicain à Covent Garden à midi, un Italien à Notting Hill le soir, le spectacle – American in Paris cette fois-ci –, mais plus que tout, nos conversations.

Nous avons parlé des Métamorphoses d’Ovide, pas tant parce que nous sommes une famille d’intellectuels mais parce que j’ai écouté une série d’émissions sur France Culture sur le chef-d’œuvre, stupéfait par la beauté de sa poésie – le chant de Narcisse, de Diane et Actéon, de Phaéton, de Myrrha et d’Adonis – et que ma fille les a lues à l’école. Elle les connaît avec une étonnante précision ; elle est au courant qu’Actéon a été transformé en cerf puis dévoré par ses propres chiens pour avoir surpris Diane nue dans les eaux d’une rivière, dissimulée au fond de la fraîcheur confidentielle de quelque sous-bois méditerranéen ; elle est consciente qu’ayant conduit sans permis le char d’Apollon, son père, Phaéton a causé un incendie qui a consumé la terre. Surtout, quand je parle de mon étonnement face au comportement de ces dieux, elle me devance, avec le plus grand naturel, pour constater qu’en effet ils sont d’une jalousie crasse, d’une cruauté sans pareille, et observer que, je la cite, les humains ne sont que leurs marionnettes, victimes de leurs passions et de leur férocité vengeresse. Nous parlons de Hitchcock, de la musique de Bernard Hermann, de la scène sans musique du champ de blé de Mort aux trousses, de Daphnée de Mornay, des You Tubers en vue, du film Get out, sorti il y a quelques semaines de cela et de la scène dans laquelle le héros se bouche les oreilles avec du coton. Le temps qui passe a aussi ses avantages, je peux leur parler de la symbolique du coton, de la manière dont cela renvoie à l’esclavage et des parallèles que le film établit entre les conditions des Noirs dans les Etats-Unis d’aujourd’hui et celles des temps sombres, elles peuvent comprendre désormais, elles peuvent faire oui de la tête. Nous parlons d’histoires de l’école, d’un anniversaire gardé secret de CM2 au cours duquel elles ont vu trois films d’horreur d’affilée, dont Annabelle, se sont couchées à quatre heures du matin avec neuf enfants dans un salon dont certains pleuraient d’effroi au milieu de la nuit.

Nous sommes rentrés tard à l’hôtel, avons découvert des cookies and milk, nous sommes faufilés dans le lit après la longue journée, dans un espace protégé du passage nécessaire du temps, lovés dans un présent précieux qu’on aimerait retenir, dilater, éterniser, dissimuler, dans « un coin de l’éternité enfoncé dans la matière de l’espace-temps ».

Adèle

Depuis que j’ai découvert les podcasts des Chemins de la Philosophie sur France Culture, c’est le kiffe. Enfin, pas toujours.

La semaine sur Sénèque et les stoïciens m’a déçu. Je me découvre pas grand fan de philosophie pratique, destinée à mieux vivre, avec des préceptes de sagesse. Anachroniquement, cette philosophie fait penser à la littérature du développement personnel, aujourd’hui pléthorique dans les rayons bien-être et assez insupportable avec son catalogue de choses à faire ou pas pour accéder au bonheur. Une excellente illustration de l’on-dit heideggérien sur lequel nous allons revenir : on me dit comment on doit vivre. De plus, c’est une philosophie de l’impuissance. Sénèque lui-même n’a jamais pu accéder à la sagesse, restant un apprenti toute sa vie, le sage étant aussi rare, selon lui, que le phénix. Exemple illustratif : le stoïcisme prône un certain détachement de l’argent. Raisonnablement. Il ne prône pas le dépouillement, il préfère l’argent mais ne l’aime pas. Sénèque, qui était blindé de thunes, genre milliardaire de la vallée si on devait comparer à un standard contemporain, recommande des stages de pauvreté pour s’éduquer à un tel détachement. Or dans l’un de ses stages, le philosophe a honte de sa voiture pourrie quand il croise des voitures de luxe. La raison nous dicte des préceptes, souvent de bon sens, mais leur inapplicabilité est révélatrice de notre impuissance. C’est somme toute une philosophie déprimante, où l’on sait ce qu’il faut faire, mais n’y parvient jamais, comme un fumeur qui, conscient des dangers du tabac, continue pourtant de fumer.

La semaine sur Deleuze m’a également déçu. J’ai trouvé cela assez creux et comme profondément démodé, très années soixante. Proust et les signes est un petit livre plaisant, que j’avais lu dans ma période Proust en Terminale, mais la manière dont l’invité d’Adèle ramène tout aux signes conduit à une répétitivité stérile. Même chose pour Kafka pris dans l’angle très particulier de la langue minoritaire (l’allemand de Prague).

En revanche, j’ai écouté deux séries qui sont un ravissement pour l’esprit et qui, au moins pour la première, m’a profondément marqué, la série sur Etre et Temps et celle sur Vermeer.

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La philosophie de Heidegger n’est pas pratique. Elle ne propose pas de recettes pour mieux vivre. En fait, on verra qu’elle ne propose aucune issue, telle sera sa force. Elle a pour objet la structure même de la vie, ou plutôt de l’existence – la vie n’est pas un mot Etre et temps compatible – et aide au fond à mieux vivre en habituant l’esprit à une chose fondamentale : se poser des questions, et expérimenter le vertige qu’elles provoquent. Au cœur de l’œuvre, avant toute chose, c’est cela qui te transforme : le questionnement. Des questions qui doivent rester sans réponse. Enigmatiques et irrésolues.

L’ignare que je suis n’a évidemment pas lu Etre et Temps ; sur Amazon le livre coûte 40 euros, pas d’édition de poche, un truc rare. Les Chemins de la philosophie présentent une merveilleuse introduction à l’œuvre. Merveilleuse car Adèle est cool, ce n’est pas la péteuse chieuse de modèle courant type Filkenkraut, elle respecte ses interlocuteurs qu’elle interroge intelligemment, leur laissant le temps de développer leur pensée sans les interrompe avec des déblatérations torturées. Une introduction merveilleuse aussi parce que malgré mon ignorance, donc ma naïveté, j’oserais ne pas la qualifier de simpliste, notamment grâce aux différents points de vue adoptés : quatre intervenants différents, pas toujours d’accord entre eux, extraits d’autres commentateurs célèbres (Steiner, Adorno, Levinas ou Derrida) qui ne sont eux-mêmes pas d’accord, et angles d’attaque différentes de l’œuvre (le Dasein, l’humanisme, le on et le monde). Cette versatilité de l’exégèse de l’œuvre donne un vertige intellectuel, bien qu’on reste évidemment au bout de trois heures d’émission à sa surface. Etre et Temps est organisé en paragraphes dont plusieurs sont lus, l’occasion de découvrir, même si traduite et donc perdant en authenticité, une langue envoûtante, poétique, hypnotique, qui doucement susurre et martèle, fascine. Quand bien même on ne comprendrait rien à Heidegger, il est difficile de ne pas succomber à la séduction de sa poésie. Selon certaines écoles de pensée, la philosophie de Heidegger serait même indissociable d’une poétique aux accents liturgiques, comme si la vérité était tapie dans les mots mêmes, allemands et grecs.

On le comprend dans la chronologie du livre lumineux de Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, Heidegger est l’aboutissement de la longue histoire philosophique occidentale, de l’école de Milet à lui. Or le constat de départ d’Etre et Temps, est un oubli, une sorte de faille gigantesque, de bug dans cette histoire, cet oubli c’est la question de l’être. Pendant vingt-cinq siècles, nous dit Heidegger, la philosophie, trop soucieuse de métaphysique, a oublié l’être. Ou l’a considéré comme une évidence, quelque chose allant de soi, qui ne serait pas à définir. En s’insérant dans l’histoire de la philosophie, des présocratiques (Parménide en particulier) à Husserl, tout en s’inscrivant contre elle, le philosophe s’attelle au sujet de l’être avec méthode, technicité, et cette propension très allemande (Kant, Hegel) à construire un système. Il utilise les techniques les plus modernes (la phénoménologie de Husserl) pour ausculter un sujet millénaire.

Essayons modestement et avec les approximations du débutant de donner un aperçu du système.

Pour la métaphysique, l’homme a une définition simple : c’est un animal pensant. Pas faux dit Heidegger, mais trop restrictif, trop « pauvre ». Il faut oublier cette définition, oublier de fait le concept d’ « homme » trop chargé de significations, et se focaliser sur autre chose, se focaliser sur l’être (le verbe, le fait d’être).

Le concept simple par où commencer est celui d’étant. L’étant est, comme dirait Parménide. C’est ce qui apparaît. La chaise, la bouteille d’eau, l’homme, l’animal sont des étants, en tant qu’ils sont. Les étants ont différents modes, manières ou modalités d’être. Parmi tous les étants, il en est un qui a un rapport particulier à son être, car il est le seul à être capable de l’interroger, d’en avoir la conscience. Cet étant, c’est le Dasein.

On pourrait traduire Dasein par homme ou être humain, ou réalité humaine, ou peut-être mieux existant disent certains ; les traducteurs ont préféré garder le terme allemand, parce que « homme » est trop connoté et pollué de métaphysique. Partons donc de zéro. Le Dasein est parmi tous les étants celui qui a cette aptitude à s’interroger sur son être. Il se pose la question : c’est quoi, être ? Pour lui et pour tout étant. En tant qu’étants, la table ou le chien ne se posent pas de question, ils se contentent d’être. Le Dasein si. Ce faisant, il devient ouverture sur l’être.

En découle plusieurs caractéristiques. La première est la manière d’être du Dasein qui est un être-là, un être-au-monde. Autre subtilité de la traduction, il ne s’agit pas d’être dans le monde, il ne s’agit pas comme la table d’un intramondain (dans le monde) mais d’être au monde. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’un rapport de spatialité mais d’un rapport à. Le Dasein n’est pas au monde comme l’eau est dans la bouteille ou le canapé dans le salon. Le canapé n’a pas de monde. Dans le salon, il n’entretient aucun rapport avec le fauteuil ou le buffet. L’animal a un monde environnant, mais il est pauvre en monde. Le lézard se dore sur une roche chauffée par le soleil mais il n’a pas une conscience de la roche en tant que telle, en tant que roche, en tant qu’elle est. Le Dasein est le seul étant qui ait un monde, collection de tous les étants mais plus que cela, condition dans laquelle les étants nous apparaissent. Le Dasein se définit dans son rapport aux autres étants et non comme un étant solitaire, il n’est de Dasein que par rapport aux autres.

Dans ce monde, le Dasein se sent comme étranger, il ne sait pas trop ce qu’il fait là, il est comme en transit, jeté. Le Dasein en tant qu’il est conscient de son être, et de son être-là, parmi les autres, jeté dans le monde, s’ouvre à des possibilités. Parmi elles, il en est une qui est nécessaire, qui de ce fait est constitutive de son être, sa seule certitude. Cette possibilité, c’est la mort. Une pierre ne meurt pas, un animal ne meurt pas (il périt dit Heidegger), le Dasein meurt. Ce qui définit le Dasein, c’est sa mortalité. La mort est la possibilité propre aux Dasein, la seule authentique, qui le définisse en propre et non par rapport aux autres ou au monde. Cette mortalité certaine, qui est son être, fait l’unicité du Dasein parmi les étants et donne un sens à son être. C’est cette négativité radicale et constitutive, cette angoisse du néant, qui font qu’il s’interroge sur sa présence là, jeté au monde. La matière de l’être du Dasein, c’est le temps. Le temps n’est pas une dimension qui lui est extérieure, comme en sciences physiques, le temps ne survit pas, éternel, au Dasein, le Dasein est temps.

Face au néant, le Dasein va élaborer des stratégies d’esquive, proches du divertissement pascalien. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un divertissement de la misère de l’homme sans Dieu (Pascal), mais d’un détournement, ou d’un dévalement, ou d’une déchéance, ou d’un relâchement. Heidegger fait une description extrêmement dérangeante de notre quotidienneté, où règne le bavardage, le on, une permanente instabilité de l’attention qui a pour objectif d’oublier. Cette vie inauthentique ou impropre selon les traductions, est censée nous faire oublier que seule la mort nous est propre, authentique. En transit, jeté dans le monde, les êtres-pour-la-mort que nous sommes emplissent le néant pour oublier leur être, la mort. Sauf dans des instants passagers de résolution. Le Dasein est un existant préoccupé, dans un souci permanent de son futur, de son travail, de sa famille. Cette préoccupation, ce souci le détournent de l’angoisse.

Dans cette existence inauthentique, le on règne en dictateur. Rumeur sourde des autres indifférenciés, noyés dans une sorte d’anonymat du monde ambient, le on n’est personne et il nous gouverne. Lisons ce passage, description sidérante de l’homme post-moderne errant hagard dans les supermarchés, les lieux de vacances grégaires, les réseaux sociaux : « Le monde ambiant immédiat intègre chaque fois déjà en lui le monde ambiant du domaine public, qui est utilisable, et qui préoccupe collectivement. Dans l’usage des moyens public de transport en commun et dans le recours à des organes d’information publics comme le journal, chaque autre équivaut l’autre. Cet être en compagnie fond complètement le Dasein qui m’est propre dans le genre d’être des autres, à tel point que les autres s’effacent à force d’être indifférenciés et anodins. C’est ainsi, sans attirer l’attention, que le on étend imperceptiblement la dictature qui porte sa marque. Nous nous réjouissons et nous nous amusons comme on se réjouit et on s’amuse, nous lisons, voyons et jugeons en matière de littérature et d’art comme on voit et juge, mais nous nous retirons aussi de la grande masse comme on s’en retire, nous trouvons révoltant ce que l’on trouve révoltant. Le on qui n’est rien de déterminé et que tous sont, encore que pas à titre de somme, prescrit le genre d’être à la quotidienneté. »

Dans la quotidienneté, nous sommes un être avec les autres, mais de manière anonyme, indifférenciée, vivant sous le règne de l’autre sans que nous soyons dans le gouvernement de notre existence propre. Notez le concept de « préoccupation collective ». En écho à sa propre préoccupation, le Dasein conçoit des mécanismes de préoccupation de masse dans lesquels il se fond complètement. A l’heure où j’écris, Facebook vient d’atteindre deux milliards de membres. Facebook, c’est l’incarnation ultime dans l’histoire du Dasein de la dictature du on, sa caisse de résonnance gigantesque. Il n’est plus question de dizaines de personnes réunies dans un bus par le hasard des itinéraires, de centaines dans un centre commercial par le capitalisme consumériste, de milliers lisant un journal, il s’agit de l’humanité tout entière réunie dans le forum du on, livrée à la curiosité collective et sans cesse renouvelée. Lisons ces lignes sur la curiosité (pour rappel Etre et temps a été publié en 1927) qui semblent être un portrait de mes enfants lorsqu’ils matent YouTube, de moi quand je défile paresseusement les photos d’Instagram, de vous quand vous espionnez la vie d’inconnus sur Facebook, des media quand ils passent d’une affaire à l’autre :

« Sitôt mise en liberté, la curiosité se préoccupe de voir, non pour entendre ce qu’elle aura vu, c’est-à-dire pour parvenir à être avec lui dans un rapport où son être soit engagé, mais uniquement pour voir. Elle ne cherche la nouveauté que pour se jeter d’autant mieux d’une nouveauté à l’autre. Ce n’est pas pour saisir et pour en vertu de ce savoir être dans le vrai. Il ne s’agit pas de cela pour ce souci de voir, mais des possibilités de s’abandonner au monde. C’est pourquoi, la curiosité se caractérise par une instabilité spécifique à l’égard de ce qu’elle a à proximité. C’est pourquoi aussi le loisir où l’on s’arrête pour contempler ne la tente pas, ce qu’elle cherche c’est l’agitation et l’excitation que procure le toujours nouveau, et sa rencontre renouvelée. Dans son instabilité, la curiosité se préoccupe de la possibilité permanente de la dispersion. Des deux moments constitutifs de la curiosité que sont l’instabilité et la dispersion en découle le troisième caractère essentiel, celui que nous appelons la bougeotte. La curiosité est partout et nulle part et ce mode de l’être au monde relève un nouveau genre d’être du Dasein quotidien dans lequel il se déracine continuellement. »

Là où les choses se compliquent, c’est que le on, la dispersion, la curiosité voyeuriste ne sont pas chez Heidegger négatifs. Ce sont des phénomènes – dans le sens de Husserl – positifs, c’est-à-dire dont on part. Pour Heidegger, on ne peut se libérer du on. Le on est une nécessité de notre existence. Il n’y pas de transcendance, il n’y a pas d’élévation, il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas d’au-delà. Il y a juste la mort. Toute résolution qui permettrait d’échapper à la quotidienneté n’est qu’instantanée. C’est dans l’instant que j’ai un rapport authentique avec mon être, que je prends conscience que je suis mortel. Ne vous arrive-t-il pas parfois  de vous dire: « à quoi ça sert tout ça, on va tous mourir de toute façon » (d’ailleurs, vous ne dites pas je vais mourir de toute façon, mais encore une fois on) ? Mais n’est-il pas vrai que vous oubliez cette prise de conscience l’instant suivant, pour vous préoccuper du mail que vous avez reçu ou devez envoyer, du coup de fil que vous devez donner le lendemain au plombier, du nombre de likes sur votre photo Facebook ? L’inauthenticité heideggérienne est nécessaire. Seules la philosophie et la pensée permettent une existence en tension, qui rapproche le Dasein de l’être propre de son étant. Mais même le philosophe ne sort pas complètement de la quotidienneté, de la même manière que celui de Platon, même s’il entre-aperçoit la lumière, finit toujours par retourner à la caverne, en compagnie des autres enchaînés du quotidien. Il y a un abîme entre l’existence quotidienne et l’existence résolue mais pour autant Heidegger ne jette pas la première aux orties. C’est cela qui est déchirant, la reconnaissance philosophique de notre inéluctable quotidienneté. Heidegger est un philosophe réaliste (par opposition à l’idéalisme de ses prédécesseurs dans l’histoire de la philosophie), et il nous portraiture, nous autres hommes modernes qui se fondent dans le quotidien avec, de manière fugace, à la faveur d’éclaircies, de frissons, une conscience de notre être, de notre être-pour-la-mort.

C’est dans la quotidienneté que le Dasein va considérer les autres étants avant tout comme des outils, des ustensiles, dans son souci d’aller de l’avant, armé de préoccupations. L’outil n’est pas simplement le marteau, tout est outil. La porte est un outil, je ne m’attache pas à l’être de l’étant qu’est la porte mais à sa finalité, en tant qu’elle me permet d’accéder à la chambre. L’homme devient ainsi technique, s’érigeant maître des autres étants, ses outils, et non, comme il devrait, berger de l’être, celui qui garde et protège l’être.

A ce stade, en temps qu’auditeur, à défaut d’être lecteur, je me pose des questions qui resteront sans réponse. Je saisis intuitivement (comme dirait Bergson) et assez profondément la dictature du on et la dispersion de nos existences qui cherchent à oublier qui nous sommes, des mortels. Mais n’y a-t-il pas d’autres échappatoires au on que la pensée et la philosophie, quitte à ce qu’elles soient, comme ces dernières, éphémères ? L’amour ? L’amitié authentique (que Heidegger définit très justement comme le « don de son temps ») ? Ou l’art ? Prenons l’art. Quand je regarde – et j’y reviendrai – la Vue de Delft de Vermeer, ai-je des frissons d’admiration authentiques, ou les ai-je parce que je sais que c’est Vermeer, et que le on me dicte que je dois être admiratif. Quand j’aime un film que la critique n’a pas aimé, suis-je authentique, ou ma prise de position s’inscrit-elle par rapport, et dans ce cas en contradiction, avec le on ?

Elève de Terminale, j’avais lu un livre dont le dernier chapitre était intitulé « pour ne pas conclure ». Je me rappelle avoir souvent utilisé cette pirouette dans des compositions. Donc, pour ne pas conclure. Vingt ans après Etre et temps, après la guerre, le nazisme, la bombe atomique, Heidegger écrit Lettre sur l’humanisme. L’humanisme, selon Malebranche, est la science de l’homme. Or Heidegger ne croit pas en l’homme, il croit en l’être. Ce n’est pas un humaniste, dans le sens romain et occidental du terme, quelqu’un qui place l’homme au centre de tout. Il propose une « autre forme d’humanisme », qui a en son centre l’être. Cela induit des débats sans fin du rapport de Heidegger à la nature par exemple (et, comme on dirait de nos jours, à l’écologie). Pour certains, obsédé de Dasein, Heidegger ne s’intéresse pas à la nature. Pour d’autres au contraire, comme Heidegger place l’être au centre de tout – et non l’homme, qui n’est finalement qu’un étant passager, amené à disparaître –, et pas uniquement l’être du Dasein, mais l’être de tous les étants, comme il considère que l’homme devrait être le berger de l’être, comme il pourfende l’homme technique qui fait des étants ses outils, il est un écologiste par excellence. L’animal n’est pas écologiste. Parce qu’il n’a pas la conscience de son être, et de l’être en général. Voilà ce que dit Heidegger :

« Tout humanisme se fonde sur une métaphysique ou s’en fait lui-même le fondement. Le premier humanisme, j’entends celui de Rome, et les genres d’humanisme qui depuis se sont succédé jusqu’à l’heure présente, présuppose tous l’essence la plus universelle de l’homme comme évidente. L’homme est considéré comme animal rationnel. Une telle détermination essentielle de l’homme n’est pas fausse mais elle est conditionnée par la métaphysique. La métaphysique ne pose pas la question portant sur la vérité de l’être lui-même, c’est pourquoi elle ne se demande jamais non plus en quelle manière l’essence de l’homme appartient à la vérité de l’être. L’être attend toujours que l’homme se le remémore comme digne d’être pensé. En outre, et avant tout autre chose, reste à se demander si l’essence de l’homme d’un point de vue originel et qui décide par avance de tout repose dans la dimension de l’animalité. D’une façon générale, sommes-nous sur la bonne voie pour découvrir l’essence de l’homme lorsque nous définissons l’homme et aussi longtemps que nous le définissons comme un vivant parmi d’autres, en l’opposant aux plantes, à l’animal, à Dieu ? On doit bien comprendre que par-là l’homme se trouve repoussé définitivement dans le domaine essentiel de l’animalité, même si loin de l’identifier à l’animal, on lui accorde une différence spécifique. Par-là, l’essence de l’homme est définie trop pauvrement. Se tenir dans l’éclaircie de l’être, c’est ce que j’appelle l’ek-sistence de l’homme. Seul l’homme a en propre cette manière d’être. »

« Partout, l’homme, exilé de la vérité de l’être, tourne en rond autour de lui-même comme animal rationnel. »

***

Combien de fois me suis-je entendu dire : c’est le plus grand peintre au monde. Quand en week-end à Amsterdam, je me retrouve face à la Ronde de Nuit, j’ai certes des doutes, mais je campe sur mes positions. Il s’est passé quelque chose dans la Hollande du Siècle d’Or. Nous sommes dans une république, une des plus anciennes d’Europe, libérale, commerçante, prospère et, calviniste, qui n’a aucun problème avec l’argent. C’est dans ce contexte unique, idéal, que l’art de la peinture va atteindre des sommets entre le peintre de Delft et le fils du meunier de Leyde.

Pour faire le lien avec Heidegger, Vermeer est le peintre de la quotidienneté. A part deux d’entre d’eux (Vue de Delft et La Ruelle), ses chefs-d’œuvre (La Dentellière, La Laitière, La Fille à la perle, La Lettre, La Dame au collier de perles, La Femme en bleu lisant une lettre…) sont des scènes d’intérieur éclairées par cette lumière soyeuse et veloutée qui le rend unique, cette « synthèse miraculeuse du flou et de l’exact » selon la formule de l’un des invités d’Adèle, Jacques Darriulat, dont j’ai ensuite lu le très beau livre Vermeer, Le Jour et l’heure, dont je citerai ici plusieurs passages (tous ceux entre guillemets). Darriulat parle aussi des « noces silencieuses de la Lumière et du Temps », car plus que de la lumière sans doute, ou indissociable d’elle, Vermeer est le peintre du temps, le temps suspendu comme le filet de lait de la laitière saisi dans un instant éternisé.

Dans ces scènes d’intérieur, représentant le plus souvent des jeunes filles rêveuses et attentives, ou occupées à des travaux divers, penchées sur une tâche, l’extérieur s’invite. C’est sans cesse un dialogue feutré entre l’intérieur peint et l’extérieur absent, mais d’autant plus présent. L’extérieur pénètre dans la toile par le flot de lumière de la baie vitrée, dont les nuances nous laissent rêvasser sur l’heure possible du jour, le temps qu’il doit faire, les bruits de la rue (car même si le tableau est muet, et dès lors que la fenêtre est ouverte, le son aussi doit s’insinuer). L’extérieur, ce sont aussi les tableaux dans le tableau sur les murs irréguliers, des fenêtres virtuelles, « des lucarnes du songe », marines tourmentées, paysages paisibles, autres intérieurs, ouvertures sur l’imagination des jeunes filles, leurs rêveries, ou confiant des indices sur le secret d’une lettre, le lieu où se trouve l’être absent, ou tout cela à la fois, ou rien de tout cela, dans une énigme toujours irrésolue. L’extérieur, l’ailleurs, l’autre, le large, s’introduisent aussi au moyen de la lettre. Nul mieux que Vermeer ne réussit à peindre la poésie de cette chose unique, de cette minuscule ouverture sur l’infini, qui tout à la fois invite à la pensée, provoque l’angoisse, capte l’attention, féconde l’imaginaire, qu’est une lettre. La lectrice reconstitue l’ailleurs dont celle-ci parvient, les circonstances où elle a été produite, l’état physique et mental de celui qui l’a écrite et spécule sur tout cela. Ces stases de Vermeer sont d’une incroyable modernité ; pas d’héroïsme autre que celui du quotidien ; loin des marines et des assemblées masculines ; des portraits de puissants et de notables ; une saisissante féminité ; et une épopée du banal.

De toutes les toiles, c’est pourtant une vue d’extérieur, la Vue de Delft, qui représente la quintessence de cet art, et pas seulement à cause de la fameuse correspondance proustienne et au « petit pan de mur jaune », détail infime et luminescent par lequel le soleil se manifeste en faisant réfléchir ses rayons entre les nuages noirs qui occupent plus de la moitié du tableau devant lequel Bergotte mourra. L’horloge indique sept heures dix à la tour de Schiedam. Darriulat parle à merveille de cette heure quelconque, sans symbolique (pas minuit ou midi, ou quinze heures, ou une heure pleine…) ; une heure énigmatique, l’une des rares qui puisse être du matin ou du soir, un jour d’été ou de printemps. « Matin ou soir, ou matin et soir fusionnent dans le suspens de l’éternité ». « Quelconque, elle n’exprime rien, sinon le fait indépassable de la temporalité », sinon « une expérience de l’éternité ».

Vermeer était un peintre lent, il mettait six mois à peindre une toile (en général de petite ou très petite taille) dans un souci de minutie certes, mais aussi parce qu’il chérissait ces longs mois de labeur et cherchait à les perpétuer. Il avait loué un atelier en face de la vue de Delft. Il a dilaté cet instant quelconque, ce sept heures dix qui n’est que pur temps, pour en faire un instant infini d’attention et de création. Les toiles du maître de Delft sont des « allégories de l’attention », une représentation de l’acte de création et de l’absorption de l’esprit par l’accomplissement de la tâche. La dentellière en est une métaphore ; c’est aussi une métaphore du travail du peintre, tout entier absorbé par le bout de ses doigts et les fils de lumière qui en rayonnent. S’agissant de l’expérience de Vermeer peignant devant la vue de Delft, Jacques Darriulat a cette très belle description : « Ce présent que je vis en ce moment même, il a son existence propre, son épaisseur et sa durée, et c’est par cette fenêtre miraculeusement ouverte que je jouis du monde et de son spectacle, que je jouis aussi de moi-même, m’éprouvant vivant, par le soin que je consacre à la réalisation de mon présent, l’enrichissant et le dilatant par l’intensité de l’attention ». « Le présent, enfin réellement vécu, apparaît à Vermeer comme le coin de l’éternité enfoncé dans la matière de l’espace-temps. » La Vue de Delft, c’est la quintessence de ce que les autres héroïnes voient de leur fenêtre dans les scènes d’intérieur, et qu’on ne voit pas. Comme si pour une fois sur les trente-cinq toiles connues du maître dont vingt-six vrais intérieurs (L’entremetteuse est une scène d’intérieur mais dans une taverne bruyante, un vrai intérieur chez Vermeer est silencieux et recueilli), il nous était donné à voir le hors-champ. Tout y est ; l’ambiguïté de la lumière et donc de l’heure ; l’indécision du temps et de la saison ; l’invitation au voyage le long du canal réfléchissant ; les fenêtres en face, les héroïnes qu’elles abritent ; et la suspension du temps dans un présent éternel. La vue de Delft est une vue sur toute l’œuvre du peintre.

On pourrait s’arrêter là, et en adepte d’immanence ce serait ma tentation. Mais on pourrait aussi voir dans cette lumière venue du ciel qui crée des taches dorées dans le paysage en suspens du matin ou du soir, une lumière divine, la même qui coule obliquement dans les chambres et enveloppe les héroïnes dans une sainteté recueillie, comme « une transcendance secrètement enfouie au cœur de l’immanence ». C’est sans doute cela, fondamentalement, pour moi Vermeer, une pure immanence, un pur présent éternisé, mais dans lesquels, secrètement, se loge une mystérieuse transcendance qui prend pour forme la lumière.

« C’est, dit Darriulat, un seul et même enchantement qui fait cesser pour toujours l’oscillation des plateaux de la balance (dans La Femme à la balance), qui fait couler perpétuellement le mince filet de lait, qui fige la jeune femme à sa table d’écriture dans l’attente du mot juste, qui fait converger l’attention de la Dentellière au point où se nouent les fuseaux, qui maintient la pose du modèle dans L’Art de la peinture, la même encore qui fait survenir au cœur de la cité natale l’or de l’éternité dans l’ombre du Temps ».

L’univers de Vermeer est infini. On pourrait aussi parler de métaphore de la création et du travail ; d’humour ; de sophistication de la composition (L’Art de la peinture) ; des héroïnes du quotidien (La laitière, La dentellière et tant d’autres) ; d’érotisme (La jeune fille à la perle, la perle étant celle suspendue à sa lèvre) ; mais pour revenir à Etre et Temps, si nous sommes temps, de sa matière même transformée en pluie de lumière.

4h04

La Seine est apaisée. Le pont de l’Alma désert. Le long de l’avenue George V, des fêtards rentrent chez eux en vacillant et expulsant les ultimes rires de la nuit. Progressivement, une foule se forme, de plus en plus dense. Dans le sas, mes craintes tombent. Autour de moi, des mecs rigolent. Font la queue pour pisser dans des barils. Sautillent sur place. Inspectent leur ceinture à gels antioxydants et d’endurance. Sur les plates-formes, des couples font des démonstrations d’échauffement. Dans le micro, Anne Hidalgo prononce quelques mots en criant fort, genre je vais chauffer la foule, laquelle n’en a rien à foutre.

J’ai mal dormi. Me suis couché vers vingt-deux heures trente, me suis réveillé vers quatre heures. Impossible de me rendormir. Alors, je me suis levé pour le dernier repas. J’ai dû m’endormir à nouveau vers cinq heures et demie. L’appréhension de l’inconnu. La méconnaissance de l’issue.

Le départ est ponctuel : 8h35.

Le début se passe bien. Je cours vite, probablement trop vite, enivré, malgré les avertissements, par la descente des Champs-Elysées et le flot humain. J’aurais sans doute dû me limiter à 12 km/h, je ne pense pas avoir réussi à trouver une allure régulière.

Après la rue de Rivoli, je reconnais les quartiers Est de la ville aux soudaines affiches de Hamon et Mélenchon qui se disputent les votes locaux en cette période pré-électorale. Jusqu’au bois de Vincennes, je ne pense avoir rien à signaler. Pas de fatigue particulière. Si, peut-être, comme une menace prémonitoire, un vague point de côté. Comme un pilote d’avion qui reçoit un signal dont la persistance l’inquiète. Ce sont les événements inattendus que je redoute : blessure, douleur, point de côté, acte terroriste. Je me méfie de ma capacité à les gérer tout en courant. Aucun de ces risques ne se concrétisera.

Sur le site internet, l’entrée au bois de Vincennes et sa vue majestueuse sur le château sont vendues comme un moment fort. Il passe vite. Manque de la solennité à laquelle il était prédestiné. Comme tout le monde, je suis concentré sur la course, indifférent à la splendeur du site.

Suit une longue et monotone boucle dans le bois. Des avenues verdoyantes. Ennuyeuses comme la pluie par un temps de rêve et sous une chaleur de plus en plus écrasante. Çà et là des pancartes annoncent des lieux familiers, comme le parc floral, qu’on ne fait que longer. C’est entre le quinzième et le vingtième kilomètre que je ressens une première fatigue, voire, peut-être, si ma mémoire ne me trahit pas, la première tentation de lâcher. Mon allure décélère. Le meneur de 3h30, sas auquel je me suis inscrit, me dépasse. J’essaie en vain de le rattraper.

Je repense à la sortie du jeudi, j’ai couru trop vite. J’aurais dû me ménager les deux dernières semaines, mais j’avais commencé mon entraînement tard, le 20 février. Les fractionnés encore plus tard. J’appréhende le faux plat de la rue de Charenton, dont j’ai lu qu’il était redoutable.

Le fait de dépasser le semi-marathon me redonne de l’énergie. Le faux-plat de la rue de Charenton se révèle relativement court. Je me sens bien. Je me rappelle précisément être bien au niveau de la Bastille. La perspective de revenir sur nos pas vers l’Etoile me motive.

C’est sur les quais que l’envie de lâcher me reprend. Ce dimanche 9 avril, il fait très chaud, ils ont annoncé 26 degrés dans l’après-midi. Je l’apprendrai plus tard : je ne m’hydrate pas suffisamment. En souffre. Mon portable sonne à répétition, sans doute des messages d’encouragement. Je me vois lâcher, là, cherche du regard une sortie possible. Je fabrique des histoires, des excuses, des explications, pour justifier mon abandon. Le soleil tape comme dans la scène de crime de L’Etranger de Camus. Je reçois un SMS d’un ami qui me dit que sa femme a terminé la course en 3 heures 46. Je n’en retrouverai pas de trace.

C’est le tunnel qui me sauve. Pendant un kilomètre sous les Tuileries, je suis à l’abri du soleil. Les cris sauvages des coureurs qui jouent à faire écho cognent dans ma tête mais bientôt je me sens mieux. J’appréhende la fin du tunnel. Lorsque j’en sors, j’aperçois le musée d’Orsay à ma gauche, et la Tour Eiffel de plus en plus proche.

Je pense m’être sorti plutôt pas mal de la succession des tunnels jusqu’à la Tour Eiffel. Je me rappelle m’être dit à ce moment-là : je vais pouvoir le finir ce putain de marathon. 30 Km. Et pas de mur. A un moment, je ne sais comment, je rejoins le meneur de 3h30. Une dame dans la foule dit qu’il a dû avoir un problème le lièvre, là.

Avant ou après, je ne sais plus, il y a un autre épisode de chaleur intense. La tête qui va exploser. Ce qui me sauve cette fois, ce n’est pas un tunnel mais un tuyau d’arrosage, sous la pluie bienfaitrice de laquelle je me place quelques longs instants et qui me rafraîchit pour quinze minutes.

C’est après la pente boulevard Suchet, sans doute au 33ème kilomètre que les choses commencent à se compliquer. Que la fatigue s’accumule. Que la température monte. Que les panneaux kilométriques s’espacent. Que l’espace-temps se dilate. Plus je m’approche de la fin, plus la fin s’éloigne. Comme un objectif élastique. Je me rappelle le panneau kilomètre 38. Et puis c’est confus dans ma mémoire. Un type me dépasse et jette « allez Charlie Chaplin ». Mes jambes sont très lourdes. Des gens dans la foule me crient courage. Me donnent des conseils que je comprends à peine. Si je marche, je tombe, il faut courir.

A partir du quarantième kilomètre, je commence à croiser dans la foule des gens que je connais. Que j’ai croisés dans ma vie et que je me rappelle vaguement. Ils me soufflent des mots d’encouragement inaudibles. A un moment, je ne sais plus où, je pense m’être endormi debout, avoir vacillé. Un autre coureur me réveille d’une tape du coude.

Je dois être sérieusement déshydraté. Je n’ai pas suffisamment bu. C’est l’erreur du débutant. Une bouteille de boisson énergétique, une petite bouteille de Vittel, c’est tout.

Une femme dans la foule, voyant mon état, me tend une boisson énergétique. Plus tard, dans les photos, je verrai bien la boisson bleue dans ma main, je ne l’ai pas rêvée. Elle m’a sans doute sauvé. Je me dis qu’il faut retrouver la trace de cette femme mais c’est trop tard, elle est comme happée par l’oubli.

Je ne sais plus comment j’atteins la place Dauphine. Si j’ai couru ou marché. Si à un moment je  me suis écroulé puis me suis relevé. Je me rappelle les crampes intempestives dans les mollets, comme des décharges électriques. Mon application mobile s’est arrêtée au 40ème kilomètre, comme une montre cassée.

Je croise un collègue qui m’encourage, et sa copine. Je reconnais le collègue mais étrangement je note que sa copine, qui m’encourage de toutes ses forces, ne ressemble pas à sa copine. Il me tend un gel énergétique – je n’ai pas de trace de ce gel, je ne sais pas s’il a existé. Je pousse comme un fou, je chauffe la foule pour qu’ils m’encouragent. Je crains que mon collègue ne me voie. Que je ne me ridiculise.

Je dépasse la ligne d’arrivée. Je crois moyennement à la réalité de cette ligne. Le chronomètre affiche 4h19. Je m’écroule. Un type me demande si j’ai besoin de secours, non ça va, par contre il me dit de marcher.

Je remonte l’avenue Foch. La marche est en effet salvatrice. Je dévore une pomme, une banane mais ne trouve plus d’eau. Je reprends mes esprits. Me promets d’envoyer un texto à mon collègue pour le remercier. Je pensais avoir fait 4h19 mais réalise que c’est le temps général, que je suis parti vingt minutes après le premier groupe. J’envoie un message à des amis pour qu’ils me donnent mon temps sur internet. Je découvre des messages d’encouragement de mes filles qui datent du début de la course.

Je suis dans le désert. A la recherche désespérée d’une bouteille d’eau. D’une oasis. J’examine les bouteilles de Vittel au sol à l’affût de quelques gouttes. Rien. J’aperçois un stand Tag Heur avec de l’eau qui coule à flots, des fruits, de l’ombre, des filles propres. J’essaie d’y entrer mais je n’ai pas le bracelet, si ? J’aperçois le stand Air France. Je suis Platinum à vie, on me laissera entrer. On ne me laisse pas entrer, c’est sur invitation. J’annonce à l’hôtesse que je vais mourir. Qu’un client Platinum à vie est sur le point de mourir de soif. Elle hésite. Va chercher un verre. Hésite à nouveau. Me tend une bouteille. L’eau se répand en moi dans un frémissement de fraîcheur bienfaitrice.

Je reçois le message Whatsup : 4h04.  Ce n’est pas l’euphorie dont je rêvais, que j’avais jouée plusieurs fois dans ma tête avant la course, mais je suis content. Mon bonheur est épuisé, comme mon corps, mon euphorie traînarde, comme mes jambes. Je prends un selfie devant l’arc de Triomphe. Un Lituanien me demande de le prendre en photo. Je quitte enfin l’avenue Foch et lance une recherche Uber. 5 minutes. J’attends le chauffeur comme un messie. L’attente s’éternise.

J’arrive tant bien que mal à m’engouffrer dans l’Opel Insigna climatisée. Le trajet est paradisiaque. Le chauffeur est un black stylé en pantalon blanc et blazer bleu roi. Sa playlist chill bénéficie de la qualité audio de la voiture. Il a l’air d’être un envoyé de Dieu comme dans les films américains, genre Heaven can wait. J’envoie le SMS pour dire merci à mon collègue.

Après la merveilleuse douche, je me dirige péniblement vers la terrasse de mon café préféré. Je dois exécuter le geste dont je rêve tant. Dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Murakami, multi-marathonien, évoque cette récompense à la fin de chaque course. Je m’installe au soleil. L’école militaire resplendit dans la lumière de l’après-midi. Je commande mon Affligem. Une putain d’Affligem dorée. Première goutte d’alcool depuis deux mois.

Je passe l’après-midi dans un état de réconfort, la tête vide, le corps vide, à mater des séries américaines vides. Mon collègue répond, ce n’était pas lui, sur le marathon de Paris. Je lirai plus tard que la déshydratation provoque des hallucinations.

Les jours qui suivent, progressivement, je me rends compte de mon statut de finisher. Avec une certaine appréhension, je vérifie le site web de Schneider Marathon de Paris pour confirmer que c’est bien moi qui l’ai fini. Que je n’ai pas fantasmé la ligne d’arrivée. Je découvre avec satisfaction les preuves irréfutables de ma performance. Leur inscription dans la réalité. Des photos au départ et à l’arrivée. Des temps à toutes les étapes de la course. La confirmation que j’ai perdu du temps les deux derniers kilomètres. Je commande les photos, je prends des saisies d’écran de mes temps. Je télécharge mon diplôme. J’accumule les preuves.

Je me réveille marathonien.