Il est avantageux d’avoir où aller

Adolescent, je lisais Dostoïevski. Je me rappelle la voracité avec laquelle je dévorais les Frères Karamazov ou les Possédés, surtout ces deux, plus que L’idiot. Les livres sont vagues dans mon souvenir, mais l’état d’enchantement intellectuel dans lequel je me retrouvais me revient parfaitement. Il en a été de même pour La Recherche, dont j’abordais chaque volume dans un état d’exaltation, jusqu’au dernier, Le Temps retrouvé, apogée d’un voyage qui m’avait fait découvrir des territoires nouveaux de l’émotion et de l’intelligence humaine. Je me remémore parfaitement l’état dans lequel j’étais à la lecture du Temps retrouvé et des longues pages, vers la fin, au cours du bal des têtes, quand soudain le narrateur, au bout d’une longue et tortueuse quête, saisit dans une illumination sensorielle la matière même, la densité même, la texture même, du temps.

Aujourd’hui, hélas, je pense que je serais incapable de dépasser les premières pages de ces œuvres. J’avais il y a quelques temps essayé avec Dostoïevski, je crois qu’il s’agissait de L’éternel mari. J’ai rapidement lâché. Ces œuvres sont-elles conçues pour l’adolescence ? Suis-je devenu insensible à leur propos ? Je ne sais pas. Le fait est que je n’ai plus rien lu de tel depuis un moment. Si, peut-être, La Montagne magique de Thomas Mann il y a deux ou trois ans, au prix d’une lutte contre l’ennui, dont finalement la seule récompense a été le plaisir éprouvé à la lecture de quelques pages seulement, celles où Hans Castrop se perd dans les montagnes ou celles décrivant son rapport particulier à Clawdia Chauchat. Sur mon livre de chevet, j’ai les nouvelles complètes de Tchekhov auxquelles j’ai recours pour sombrer dans un sommeil peuplé de rêves littéraires. L’avantage de la forme « nouvelle » est justement qu’elle prend l’ennui de cours et donne au lecteur la satisfaction de l’achèvement. Cela dit, une fois sur deux, je passe à côté de la nouvelle, même si j’en perçois l’intention, en saisis confusément l’humour, et entrevois dans la disparité des tableaux de campagne la gestation d’une comédie humaine. Il n’est guère que Kafka pour me garder éveillé, là encore grâce à ses nouvelles et ses lettres.

Mais il y a pire. Jusqu’à il y a pas longtemps, je ne lisais de la littérature contemporaine que quelques auteurs au compte-gouttes, Houellebecq et Modiano pour faire simple, et je snobais absolument tout le reste. Et pour cause, tout le reste n’avait objectivement aucune espèce d’intérêt. J’ai essayé de me confronter à deux ou trois Goncourt, me disant que si d’autres appréciaient les romans primés, il devait bien y avoir une raison. Il n’y en a pas. L’année dernière, j’essaie avec Pas pleurer et à la page 15 le livre me tombe des bras. A défaut de le balancer à la poubelle, je l’enfouis dans un coin invisible de la bibliothèque. Cette année, persévérant, j’ai remis ça avec Boussole. Même chose, livre lâché à la page 15 ou 20. Alors pourquoi Houellebecq ? Parce qu’à part son dernier roman, Soumission, longue nouvelle bâclée esclave de son pitch dicté par Valeurs actuelles, il a fait montre dans ses œuvres d’un génie romanesque qui à mon sens équivaut à celui des auteurs côtoyés à l’adolescence et adulés. Ça ne tient à rien parfois. Dans la Carte et le territoire, la transition sur une nouvelle partie où le personnage de Michel Houellebecq est assassiné est, d’un point de vue romanesque, génial. Modiano c’est Dora Bruder. Qui m’a littéralement bouleversé. Qui m’a hanté. Auquel j’ai pensé des semaines après la lecture. J’ai été subjugué ou plutôt déstabilisé ou plutôt désemparé ou plutôt attristé à la lecture de Pedigree. On se dit que cette œuvre va rester. Les laborieux Pas pleurer, les boursouflés Boussole, on est certains que ça rejoindra comme tant d’honorables œuvres académiques la poubelle monumentale de la littérature humaine. Je ne dis pas, ce sont des choses tout à fait correctes, on y décèle le labeur, l’effort du petit artisan. Qui des nuits entières tisse son réseau de phrases dans la souffrance, l’une après l’autre, pour sortir quelque chose d’aimable, un produit manufacturé, bien ficelé, qui va plaire à des vieux réunis dans un restaurant pour distribuer des prix. Mais ce ne sont pas des romans. Un roman, c’est un univers ex-nihilo, avec sa cosmogonie propre, des personnages vivants, pas des archétypes figés dans des schémas préétablis véhiculant des messages. Un roman n’est pas un produit, c’est un organisme vivant, autonome, qui échappe au contrôle de son créateur pour exister en soi. Il a quelque chose de monstrueux. Je connais mieux, au plus profond d’eux, certains personnages de Proust ou de Balzac, fréquentés il y a plus de vingt ans, que des connaissances de la vraie vie que je vois fréquemment. Les premiers ont plus de vérité et de densité ontologiques que les seconds, sont aussi profonds que les seconds sont superficiels, aussi complexes que les seconds sont ébauchés à grands traits.

Et donc je disais qu’il y a pire. Voilà que depuis récemment je me surprends à prendre du plaisir à la lecture de Jean d’Ormesson ou Emmanuel Carrère. Oui, je l’avoue, j’ai beaucoup aimé lire… Je dirai malgré tout que cette vie fut belle. Oui, je l’avoue, le temps d’un voyage Paris-Megève, le dernier livre de Carrère, Il est avantageux d’avoir où aller, m’a ravi.

C’est un recueil d’articles, de portraits, de quasi-nouvelles, de reportages, qui dessinent une sorte de société de gens biens, cultivés, expérimentateurs, qu’il est agréable de fréquenter. Je me suis comme retrouvé dans un dîner en ville, en compagnie de gens charmants, et dont je suis ressorti riche d’un stock renouvelé d’anecdotes chics que je pourrais refourguer à mon tour dans diverses mondanités. Entre l’adolescence et aujourd’hui, je suis passé de Dostoïevski à Emmanuel Carrère. Pourquoi ? L’expérience, les rencontres, les lectures, les voyages, tout cela aurait dû me rendre au contraire sensible aux chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Avant, je lisais ces chefs-d’œuvre, je côtoyais des génies ; aujourd’hui, je lis des gens qui écrivent comme vous et moi, qui ont tout simplement la chance, dans ce cas d’espèce grâce à la naissance, aux connaissances et au réseau, d’être publiés et de diffuser la banalité de leur prose. Mais, entendons-nous, le plaisir que j’éprouve en lisant d’Ormesson reste honteux. Dans le train, j’ai essayé tant bien que mal de dissimuler la couverture du livre de Carrère. Et puis je sais pertinemment que ce plaisir n’a rien à voir avec celui éprouvé à la lecture de certaines pages de Dostoïevski, de Proust ou de Céline, quand je me retrouvais sensiblement plus intelligent et ayant conscience de cela, comme un sportif qui constate la formation des muscles, la structuration du corps. Non, le plaisir éprouvé à lire Carrère ou d’Ormesson s’apparente plus à celui procuré par un mauvais film plaisant comme savent les fabriquer les Américains. C’est bien sur le moment, mais une demi-heure après la vision, le film rejoint, pour prendre une image de Vice-versa, la zone noire du cerveau où se retrouvent les souvenirs à jamais morts. C’est donc la facilité qu’avec le temps je recherche. Je n’ai plus le courage d’entamer des pavés, comme un randonneur impressionné par la montagne qui se dresse devant lui et que jadis il aurait escaladée.

Cela dit, j’aimerais rendre justice à Emmanuel Carrère. Parce que je le situe au-dessus du Goncourt de base. Au moins lui sait raconter une histoire. Et contrairement à ce qui se dit dans la veine flaubertienne qui mine la littérature moderne, ce qui compte dans un roman, c’est de raconter une histoire. Proust raconte des histoires. Il le fait avec style, mais le style ne suffit pas à lui seul. La recherche est d’une exceptionnelle abondance fictionnelle. Il en va de même pour Dostoïevski ou Kafka, dont les pitchs sont indépassables, homme se réveillant transformé en cafard, K accusé d’un crime dont il ignore tout, etc. Et ça, Carrère sait le faire. D’autant plus, et j’apprécie cela, qu’il n’emprunte pas la forme classique du roman. Qu’il l’hybride, le fragmente, le pollue de reportages, d’autobiographie, et qu’il le fait avec ce qu’il est convenu d’appeler de la virtuosité. L’article sur la vie d’Alan Turing, résumé d’une biographie complète, est brillant. Réussir sur dix pages à créer du suspense, à susciter de l’intérêt pour ce génie branleur hors du commun, en dresser un portrait non seulement fidèle mais amical, ce n’est pas donné. Par ailleurs, j’aimerais parler d’un reportage merveilleux, vraiment merveilleux, sur la vie de Julie.

Julie est une junkie séropositive vivant dans un quartier mal famé de San Francisco. Elle a donné naissance à six enfants qui ont tous fini à l’Assistance Publique. Son histoire est misérabiliste à souhait, comme écrite par Zola ou le Maupassant d’Une vie. Carrère la raconte du point de vue de Darcy, une photographe qui l’accompagne sur plus de quinze ans, jusqu’à sa mort, prenant en photo sa misère, témoignant de sa déchéance, de son enfoncement dans le malheur, en l’absence de tout espoir, quelle que soit l’entreprise menée, quelle que soit la personne rencontrée. Ce témoignage, ou plutôt ce double témoignage, de Carrère témoignant du travail de Darcy, elle-même témoignant de la vie de Julie, de sa lente décomposition anatomique, est bouleversant. Il devrait être adapté au cinéma tant le malheur et ses rebondissements sont photogéniques et par extension cinégéniques. Ce serait un film hollywoodien à Oscar pour peu qu’on accepte la fin dénuée de toute espérance.

Autre beau chapitre, la lettre de Carrère à Renaud Camus. L’auteur du Royaume, en des termes simples, non seulement relève l’égoïsme qui sous-tend la thèse du « grand remplacement » mais en ébranle les fondements. Le grand remplacement, c’est le repli sur soi, la protection jalouse des privilèges bourgeois qui sont le fait d’une naissance heureuse. Je ne sais pas ce que ce Renaud Camus aurait pensé si par un hasard différent mais tout aussi arbitraire il était né en Afrique ou à Alep. Carrère dit à Renaud Camus, écoute cher ami – il enrobe sa réponse dans tout un langage diplomatique flagorneur un peu casse-pieds – nous sommes sept milliards de personnes sur Terre, et la Terre est trop petite, c’est nul, mais c’est comme ça, il va falloir se serrer. Le fait d’être né au bon endroit ne donne aucun droit. Il est tout à fait normal de ne pas apprécier de partager son petit territoire avec d’autres, mais on ne peut considérer cela comme injuste. Carrère a ensuite recours à une métaphore. Il habite un appartement du Xe arrondissement de Paris, un grand appartement bourgeois dans un quartier populaire où Afghans, Kurdes et bobos de souche se côtoient. L’appartement est un havre de paix, sans voisins. Si demain une nouvelle loi impose à Carrère de le partager avec des Kurdes et des Afghans, il serait ennuyé, parce que c’est son appartement. Mais il aurait l’honnêteté de ne pas considérer cela injuste. Ce qui est injuste, c’est que lui vive dans cet appartement alors que des centaines de millions de personnes soient mal logés. Il en va de même de nos pays. Qu’un Renaud Camus soit né en France ne lui donne aucune supériorité sur le Syrien né à Alep, même si cette naissance lui donne l’impression d’être le dépositaire d’un héritage millénaire. C’est juste le fucking hasard.

Je termine là le résumé de la lettre de Carrère, car ce dernier, contraint par une sorte d’amitié admirative qu’il a pour Camus, apparemment grand écrivain méconnu, ne développe pas plus son réquisitoire. C’est moi qui ajoute. Pendant combien de temps pourrons-nous refouler à nos portes toutes ces populations en provenance des lieux de misère que nous dépouillons de leurs ressources, où nous menons et laissons pourrir des guerres, afin de préserver notre confort bourgeois et égoïste, uniquement soucieux de nos petits plaisirs hédonistes, de notre appartement du Xe arrondissement, nostalgiques d’un avant fantasmé, ce fameux avant où c’était mieux, où non seulement on pouvait coloniser impunément les pays, mais n’était pas obligé de voir chez nous ceux qui par le hasard des choses étaient nés de l’autre côté de la « civilisation », de cette « civilisation » sauvage, dont l’histoire est jalonnée des plus effroyables guerres, des plus effroyables génocides, des plus effroyables crimes contre l’humanité.

Notes d’hiver

Blue Label

Je découvre le goût exquis de ce whisky – je ne suis pas fan de single malt et autres boissons boisées pour mâles –, l’intelligence qu’il procure et la brillance des propos qui accompagnent sa dégustation. Entourée d’une théorie de serveuses quasiment dénudées, nous discourons ainsi. Costes n’a jamais été aussi vide. Ambiance pesante à Paris, sécuritaire, de fin de règne – le règne de quoi, au juste, je ne saurais le dire, celui sans doute d’une élite déliquescente qui vit ses dernières heures – que l’alcool et les blouses dos nu réussissent un temps à faire oublier.

L’homme à la fourrure

Une amie a réservé les bains douches. Nous sommes quatre hommes et une femme. Deux grands blacks nous demandent de patienter. D’un pas pressé, flanqué de gardes du corps redoutables, un homme gravit les escaliers et se dirige vers nous, une circulaire à la main. Il est blond à mèche, vaguement germanique, vaguement viscontien mais sans l’air langoureux, juste celui insupportable d’un Helmut Berger de bas étage enveloppé dans un manteau en fourrure blonde. En consultant sa circulaire, il dit à mon amie qu’il est désolé, il a pris la décision d’annuler la réservation, là maintenant, elle est très bien habillée certes, il n’y a rien à dire, mais pas question de laisser entrer ça (il nous désigne d’un vague mouvement de la main), ce n’est pas possible. Très à cheval sur les principes, mon amie est interloquée, sur quoi l’homme à la fourrure, coincé entre les statues massives des vigiles, hausse le ton et lui intime de ne pas insister, ce ne sera pas possible. Il se retourne dans un mouvement virevoltant de pivotement et s’engouffre dans la boîte de nuit déserte.

Nous allons au Silencio, tout aussi vide, qui se remplit progressivement d’une communauté sinistre de fêtards désillusionnés. Au milieu de la salle, une femme tourne sur elle-même. Les heures passent, nous plongeons dans la nuit désolée, et elle tourne sur elle-même, spectre giratoire condamné à un éternel tournoiement.

La lune

Assis dans une salle de réunion dont la baie vitrée plonge dans le port de Copenhague, je contemple le ciel. Le matin, j’ai couru dans la ville enneigée par -10 degrés pour ensuite enchaîner des longueurs dans la piscine de l’Hôtel d’Angleterre.

Au milieu du bleu profond de l’hiver glacial, une lune pleine et hypertrophiée, splendide, dont on reconnait distinctement les cratères noirs, me nargue. On dirait un décor de théâtre ou d’opéra italien ; quelque chose d’appuyé et de lyrique, de factice, émane de la toile tendue du ciel autour de la lumière. Dans la salle parfaitement insonorisée, le silence est parfait. Dans notre bulle suspendue dans le ciel, nous faisons face à la lune.

La nuit tombe. Lentement. Le bleu se noircit. Doucement. Comme si les lumières s’éteignaient dans la plus grande quiétude, avec la plus grande délicatesse. Permanence de l’éclat de la lune et de sa surface étincelante.

Dans la voiture qui me conduit de Roissy à Paris, je mets France culture. On y interviewe Hiroshi Sugimoto, photographe japonais qui a produit une série sur les lunes et ses reflets dans l’eau, vus de différents endroits reculés de la terre, de confins préservés qui ont plus ou moins gardé leur apparence d’origine, qui ont traversé, plus ou moins intouchés, les siècles. Je me mets à rêver à toutes ces nuits, tout au long de ces milliers d’années, éclairées par cette même lune.

Où est passée la plage ?

En Normandie, la mer de la marée haute a tout envahi, les vagues frappent les rochers. Je reconnais çà et là certains d’entre eux, familiers, engloutis par les flots.

D’Emmanuelle Béart à Star Wars

C’était en 2003, au printemps. J’habitais à Fontainebleau et venais de temps en temps à Paris. Ce jour-là, Emmanuelle Béart avait transfiguré la ville. Sur tous les kiosques à journaux, la couverture d’Elle la représentait nue, au milieu de la mer, baignée d’une lumière ocre de couchant. L’eau lui arrivait au milieu des fesses dont la cambrure accentuait la rondeur. On devinait la ligne du sein en contre-jour et, dans cet instant magique de jeunesse menacée, de splendeur sursitaire, elle regardait l’horizon.

A Paris, en ce mois de janvier, c’est encore une fois une affiche de soleil couchant qui retient mon attention. Une belle affiche de film non surchargée, épurée, sans message : Star Wars. L’héroïne, de dos, marchant vers un soleil tremblant et démesuré et discutant avec un petit robot en forme de boule.

Michel est mort

C’était il y a quelques semaines de cela. J’étais au balcon et je l’avais aperçu sortant de l’immeuble, d’un pas décidé, traînant une valise à roulettes, montant à l’arrière d’un Uber, dans la perspective de je ne sais quel voyage. Selon les sources, il avait plus ou moins quatre-vingt-quinze ans. Tout juste le croisions-nous dans l’entrée quand il allait boire son café au Royal, d’un pas tout aussi décidé, le visage lumineux à la perspective de son plaisir rituel. Il appréciait la vie et semblait toujours absorbé par cette appréciation.

Ma femme m’a appelé pour me dire que Michel est mort. C’est qui Michel, lui ai-je demandé ? Notre voisin du quatrième. Chose étrange, inexplicable presque, j’ai été submergé par l’émotion. Des milliers de personnes trouvent tous les jours la mort dans des circonstances dramatiques et parfois injustes et la simple mort de Michel, un inconnu, sa mort naturelle, sans souffrance – ne l’avais-je pas croisé encore l’autre jour rue de Grenelle –, au bout d’une très longue vie, m’émeut profondément. Je renoue avec cette idée banale de mort naturelle que les violences envahissantes ont fait passer au second plan, comme si, dans le fond, on ne pouvait plus mourir aujourd’hui autrement que flingué par un islamiste. Ou alors je réalise peut-être que l’illusion d’immortalité, qu’incarnait pour un temps Michel, habitant cet immeuble depuis des milliers d’années, était trompeuse. Que c’est inéluctable. Qu’on peut échapper à la guerre, au terrorisme, aux accidents, aux crashs d’avions, aux crises cardiaques, mais que, fatalement, on meurt. Ou peut-être y a-t-il une explication plus triviale. Peut-être est-ce simplement la perspective de ne plus croiser un homme âgé dans l’escalier, allant heureux et d’un pas pressé au Royal, qui me bouleverse tant.

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Rien, honnêtement, ne me prédestinait à prendre le plaisir que j’ai pris à la lecture du livre de Jean d’Ormesson. D’Ormesson a toujours été pour moi un monsieur âgé et malicieux parlant bizarrement à la télévision et gratifiant le présentateur standard de banalités bon enfant. J’avais été surpris en apprenant que la Pléiade le publiait de son vivant – je comprendrai à la lecture du livre qu’il avait obtenu tous les honneurs sans grand effort, comme accidentellement, en pur dilettante. C’est par hasard, en ayant surpris une interview sur France Culture où il lisait des passages enthousiasmants du livre, que je me suis résolu à l’acheter. Fait assez rare – journalism is unreadable, literature is unread, citation tirée du livre – c’est un livre qui se lit, de bout en bout, et se dévore par moments. Le dernier livre récent que j’ai acheté, Boussole, prix Goncourt, n’est pas nul, loin de là, mais ça ne se lit pas quoi, c’est lourd, chaque phrase nécessite une lutte gagnée dans la douleur contre l’ennui. C’est trop appliqué, ça cherche à faire joli à tout prix, à tout sur-poétiser. Chez d’Ormesson, ça coule de source, avec un naturel et une facilité rares.

Cela dit, je reste perplexe. Je n’en ai objectivement rien à foutre de toutes ces anecdotes vieille France avec des marquis, des princesses, des stars surannées, des politiques passés dans l’oubli, des écrivains d’un autre âge que personne ne lit plus et ne lira plus jamais, des histoires de coupole du quai Conti où une bande de gâteux se réunit sans but pour se lancer des mots d’esprit prétendument drôles mais d’une platitude à mourir. J’aurais aimé des portraits plus longs des « amis » magnifiques, comme Borges, Aragon ou Valéry, auxquels quelques mots sont consacrés alors que des pages peuvent l’être à d’obscurs individus. J’aurais aimé des portraits comme ceux d’un autre livre de mémoires, Le Monde d’hier, lui aussi dévoré, mais qui me faisait découvrir et aimer Rilke ou Hofmannsthal ou Jules Romains. Je suis étonné par la chasteté de cette vie, l’absence d’histoires d’amour, de sexe, ou d’amitiés, car avoir des centaines d’amis équivaut à n’en avoir aucun. Je suis fasciné par la cruelle absence d’épreuves, une vie qui passe comme « un long week-end », sans une ligne sur la mort des parents tant aimés, des amis comme Roger Caillois auxquels « il doit tout », comme si tout cela lui était étranger, et qu’il avait envers les malheurs une sorte d’indifférence ironique et égotiste. Je recherchais en somme de la substance pour combler la superficialité, de la souffrance pour intensifier l’expérience, de la permanence pour nuancer l’éphémère, de la passion pour transcender le simple « plaisir » des jours, bref, plus de densité ontologique. Malgré ce sentiment de vide de cette existence pourtant longue et active, mais réduite finalement à une série d’anecdotes plaisantes, je ne peux qu’être séduit par la vivacité d’esprit, l’art de la formule, le bon sens de chaque propos, le rythme trépident du compte-rendu, les passages brillants et érudits où des noms d’époques se télescopent dans des énumérations emballées, la poésie des noms propres et de leurs syllabes musicales, le name dropping intensif, les plaisirs de l’intelligence et surtout l’appétit de vivre que résume cette phrase hédoniste à laquelle je souscris pleinement :

« Il peut même arriver de temps en temps, un soir d’été très doux, je ne sais pas, moi, un cigare, un verre de vin, un bon film, un mot d’esprit, ce que nos grands-mères appelaient « une bonne action », quelques brasses dans la mer au large de Kas ou de Girolata, qu’un peu de bonheur se glisse soudain dans nos vies. »

Il faut savoir que celui qui écrit cela a littéralement tout eu dans la vie : un nom ; la meilleure école (Normale Sup) ; les meilleurs amis ; la fortune (sa femme est l’héritière des sucres Béghin) ; les maisons de rêve (des maisons d’ambassade, des châteaux, des maisons à Saint Florent et en Suisse, etc.) ; tous les honneurs littéraires à part le Nobel mais y compris la Pléiade ; des postes (patron du Figaro) ; les femmes ; la longévité ; le succès populaire. Il a gagné au loto existentiel. Et pourtant un bon film, un mot d’esprit, quelques brasses… Voilà ce qu’il recherche.

Pour donner de la hauteur à tout cela, Jean d’Ormesson s’embarque dans la dernière partie du livre dans une longue tirade philosophique sur le temps et Dieu. Au milieu des clichés et des questionnements vaseux, il délivre quelques pages magnifiques de panthéisme sur l’eau et la lumière. J’éprouve alors le sentiment étrange de lire un semblable, quelqu’un pour qui, comme pour moi, boire un grand verre d’eau après l’effort, ou plonger dans notre mer intérieure un jour d’été, justifient à eux seuls et pleinement notre passage sur terre.

Paris s’en va

Jacques Rivette est mort. Après Rohmer, après Resnais. Le cinéma se vide de son sang. Je me sens seul.

Daech et Narcos

En découvrant presque par hasard la culture de la cocaïne, un bandit de seconde zone devient l’homme le plus riche au monde et entraîne son pays dans une guerre civile avec des milliers de morts. La guerre entre un homme, Pablo Escobar, et un pays.

Ce qui m’intéresse, c’est le parallèle saisissant avec Daech. Parallèle qui conforte l’hypothèse selon laquelle la religion n’est qu’un élément contingent de la barbarie et ne l’alimente pas ni la provoque. Ce que je fais ici, c’est relever les éléments d’infrastructure ou de méta-structure qui définissent une entreprise terroriste, le reste – la religion et autres idéologies – n’étant que des éléments annexes de marketing et d’enrobage dans une cause fédératrice et mobilisatrice.

L’humiliation

A l’origine de tout mouvement terroriste ou de barbarie, il y a un sentiment d’humiliation. Qu’il soit justifié ou pas, ce sentiment a la force de faire basculer l’humilié dans l’irrationalité maléfique et radicalisée. Dans le cas d’Escobar, son humiliation quand il est congédié du parlement, mis au ban de la « bonne société », rappelé à son statut de bandit et de laissé pour compte. Une belle scène théâtrale, aux tonalités du réalisme magique, nous montre comment cette humiliation originelle va le pousser à devenir, selon ses propres mots, un « monstre ».

Pour installer son pouvoir, Daech utilise à mort ce sentiment d’humiliation, des sunnites en Irak après la chute de Saddam ou des recrues européennes vivant dans des sociétés discriminatrices qui les stigmatisent et les ghettoïsent.

L’argent, le clientélisme, le règne de la peur

Escobar crée une organisation tentaculaire dans laquelle tout le monde, du moindre flic au plus gradé des généraux, travaille pour lui. C’est une organisation mafieuse qui utilise l’argent et la peur, plata o plomo, pour régner. Mais il jouit aussi d’une véritable popularité. Les déshérités l’idolâtrent, c’est quasiment un saint. Il utilise les moyens de communication de l’époque pour installer son aura. Il promet aux recrues, ces terrifiants sicarios (tueurs), un certain style de vie, avec de l’argent, des baraques de rêves et des contingents de prostituées.

La similitude avec Daech est frappante, s’agissant à la fois des promesses d’ici-bas (la considération, le pouvoir, l’argent des trafics, les femmes) et de l’au-delà (l’iconographie chrétienne ou les mythes du Coran).

La barbarie

La barbarie de Daech trouverait sa source idéologique dans le Coran. Or les méthodes de torture, d’assassinat, de dépeçage de corps, de décapitations, en un mot de terrorisme d’Escobar le catholique sont les mêmes que celles de Daech. La barbarie n’a d’autre justification que la recherche d’un but, celui d’Escobar, faire fructifier ses affaires, se faire respecter, diriger le pays. Celui de Daech : créer un état islamique s’étendant sur un territoire entre la Syrie et l’Irak peuplé des sunnites humiliés, dont les règles de vie ne seront guère différentes de celles de l’Arabie Saoudite.

Il y a dans un cas comme dans l’autre une ivresse du mal, un sentiment de toute puissance, l’absence de tout scrupule. Escobar commandite le meurtre de jeunes pères de famille, de bébés, de cousins et amis de longue date coupables d’une remarque déplacée, il pose des bombes dans des centres commerciaux le jour de la rentrée scolaire, tuant des dizaines d’enfants de Bogota… On connaît la barbarie de Daech.

La négociation

Gustavo, cousin et ami d’enfance de Pablo qui finira mal, torturé et tué par la police, lui demande s’il est devenu loco. Pourquoi assassine-t-il des innocents dans les cinémas, les restaurants, la rue ? Pourquoi fait-il sauter des avions avec 170 passagers à bord ? Pourquoi mène-t-il cette guerre au lieu de s’occuper de ses affaires. Pablo s’explique : ce n’est pas une guerre, c’est une négociation. Il dit que « le but de toute guerre est la paix ».

Gustavo comprend. Mais il fait remarquer à son cousin qu’il s’y prend comme un manche. Les politiques se fichent pas mal des morts dans les cinémas, lui-même n’est-il pas obsédé par le fossé entre l’élite et le peuple des faubourgs ? Il poursuit. Ce qu’il faut, c’est toucher l’élite en son cœur, c’est là qu’ils négocieront. Les deux cousins prennent un magazine people et encerclent des visages de l’élite promis à une exécution sommaire. Quand la journaliste star de télévision – qui mourra à son tour – apprend la nouvelle de l’attentat contre ces personnes, elle lâche ces mots : « ce sont mes amis ». La négociation commence.

Daech ne fait pas la guerre à l’Occident, Daech négocie avec l’Occident. Toucher les pays avec lesquels elle entend négocier, notamment la France, en leur cœur. Le choix est diabolique. Pas les Champs-Elysées, pas la Tour Eiffel, le Bataclan. Daech ne veut pas tuer des touristes, les touristes, on s’en fout. Où vont les amis ? De l’élite, des média ? Au Bataclan, à un concert rock. Tant que d’obscurs Syriens, d’obscurs chiites libanais, d’obscurs Africains, d’obscurs musulmans trouvaient la mort par milliers dans les attentats, la France et autres pays occidentaux, n’en avaient strictement rien à foutre. Dès lors qu’ils sont touchés au cœur, ils réagissent. L’émotion est immense, presque glaçante d’ailleurs, un abîme insondable séparant l’indifférence à la mort de l’autre de la sidération provoquée par la mort de celui ou celle qui aurait pu être soi.

La première réaction viscérale est la vengeance. Nous allons éradiquer Daech, promet le président Hollande, assez proche dans son style, mêlant pusillanimité, indécision, émotion sincère et communication musclée, du président colombien de l’époque. Or tout le monde sait que c’est impossible. On peut porter des coups au terrorisme, mais jamais fatals, il renaîtra, mutant, prenant de nouvelles formes horrifiques, d’ailleurs de plus en plus horrifiques. El Chapo a remplacé Escobar et quelqu’un d’autre remplacera El Chapo. Cela fait quinze ans que les Etats-Unis combattent Al Qaeda, au prix de centaines de milliers de morts. Le résultat ? Daech.

Quand on se rendra compte, comme surpris, ou épuisés, de cette impossibilité, on négociera. On trouvera des excuses. On expliquera que ces gens-là, de toute façon, sont comme ça. On rappellera qu’au fond tout cela n’est pas bien différent d’un régime allié, chez qui on va présenter ses respects pour décrocher des contrats, l’Arabie Saoudite. Et puis avec la fin de Saddam, les Sunnites ont été lésés, cibles d’une politique discriminatoire du régime chiite. Les choses ne sont pas aussi simples que ça.

L’enjeu ? La création d’un nouvel état. D’une nouvelle configuration de ce territoire qui s’étend sur l’Irak et la Syrie, berceau de culture et de civilisation, aujourd’hui foyer morcelé de tribalités belligérantes. Ils auront leur état. Les chiites le leur. Les Kurdes le leur. La Syrie n’existera peut-être plus, ses alaouites seront absorbés par la Turquie. L’enjeu est considérable. Tout cela est téléguidé par d’anciens généraux de Saddam qui mettent en avant des fantoches islamistes pour recruter des sicarios dans les cités ghettos français. L’infrastructure est en préparation. Ils mettent en place des lois, des écoles, une structure administrative. Ils savent le faire, ils ont l’expérience de diriger un pays.

La réaction des politiques et des puissances occidentales

Elles sont brillamment montrées et analysées par la série, racontée par un agent de la DEA en poste à Bogota. Par exemple la stratégie du gain de temps et de l’atermoiement. Par exemple, le rôle des Etats-Unis changeant fonction du président en place et des implications sur la politique nationale. Longtemps, ils étaient indifférents à Escobar – l’indifférence est en général expliquée par la formule classique « c’est un problème interne à la Colombie » – car obnubilés par le combat des communistes. L’inconstance des politiques et l’absence de détermination sur la durée, rendent encore plus difficile le combat des organisations souterraines, mutantes, infiltrées dans les populations locales.

L’autre stratégie, décrite dans la saison 2, est celle de l’ennemi commun. Pour avoir la peau d’Escobar, la CIA finance et arme une organisation mafieuse rivale, le cartel de Cali, aussi terrifiante mais plus embourgeoisée. De la même manière que les Etats-Unis – je cite Kissinger dans On China – ont fermé les yeux sur Pol Pot pour combattre les communistes aux Cambodge, la CIA en Colombie aurait d’après la série laisser faire une milice d’une sauvagerie inouïe, Los Pepes, pour décimer l’organisation d’Escobar et avec elle des dizaines d’innocents suppliciés. Cela se révèle d’une efficacité redoutable. Le seul problème, c’est que les nouveaux monstres restent dans la nature, ils ne sont pas biodégradables.

Que faire ?

La solution à la fois effroyable et pragmatique, peut-être la seule, est sans doute d’engager les négociations secrètes en échange de la trêve, tout en maintenant pour la forme les combats et une rhétorique musclée. C’est ce qu’a fait le président colombien et qu’on a appelé la Gran Mentira. A la différence que la guerre colombienne était une guerre civile alors qu’il s’agit avec Daech, selon le principe réaliste de l’égoïsme des intérêts stratégiques, d’arrêter le terrorisme en Europe. Dans le fond, aussi terrible que cela puisse paraître, on a tout intérêt à voir se créer un état Daech, il sera plus facile à combattre dans des structures délimitées et une représentativité officielle. Et un jour on pourra lui vendre des avions.

Jusqu’à quand ?

Ceci est le compte-rendu d’un séjour de quatre jours à Beyrouth entre le 24 et le 29 décembre 2015.

Nous arrivons de Paris où il faisait un temps gris, où l’ambiance était plombée, où les sirènes résonnaient en permanence, où le fascisme gagnait du terrain, où l’on avait peur, d’aujourd’hui, de demain, de l’inconnu, de l’autre, de soi.

L’avion atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Beyrouth et à ma gauche j’aperçois l’étendue infinie de la mer. J’éprouve un bien-être immédiat. Comme si cette mer faisait partie de moi et permettait de s’évader instantanément de la tristesse. Ce n’est pas une mer tumultueuse, torturée, non, c’est un plan d’un bleu souverain dont la surface inspire la plus profonde des paix. Je n’ai qu’une idée en tête : aller au bord de la mer, la contempler, pour vivre cette paix.

J’ai couru tous les matins à Raouché. Il faisait un temps splendide, le vent était exquis, la chaleur du soleil idéale, la température de l’air optimale, la lumière radieuse, se dorant à mesure que le jour tombait ; avec l’hyperbolisme oriental dont je me revendique volontiers, je peux dire en toute sérénité que c’était le plus beau temps qui soit. Comme les anges des Ailes du désir qui surprennent, enchantés, des conversations humaines, je recueille des bribes de celles des promeneurs de la corniche. De ce petit chaos de petites phrases émane une forme de pays. Je surprends des conciliabules en arménien ; le français a un accent inimitable aux « a » appuyés, aux « e » et « é » traînants ; l’anglais hybridé mêle le British, l’américain et l’arabe sous-jacent ; je reconnais le syrien des réfugiés et des séries télé de mon enfance ; les tonalités populaires et bourgeoises s’interpellent sur un fond sonore mixant rumeur des voitures, cris des mouettes et épanchements des vagues. C’est tout compte fait un des rares pays de la fraternité.

Le déjeuner au bord de la mer à Byblos est une sorte de rendez-vous rituel. Cette année est exceptionnelle. Il n’y a quasiment personne. Il fait tellement beau qu’on a envie de faire un avec les éléments, de se dissoudre en eux. L’eau vient lécher les vaguelettes de sable dans un bruissement à peine perceptible. On aurait voulu rester là pour toujours, provoquer une panne dans l’espace-temps pour à jamais figer l’instant, le dilater à l’infini.

Dans le beau campus de l’Université américaine, nous nous sommes promenés un matin entre les pins parasols, dans des allées arborées, croisant des chats sauvages, admirant la vue sur la mer. Nous avons visité un nouveau bâtiment en béton brut conçu par Zaha Hadid, ses salles de réunions futuristes aux perspectives fuyantes, sa terrasse et ses trouées dans le béton gris sur le ciel et la mer.

Une fête nous a fait découvrir une jeunesse arménienne racée, menant des affaires globales, dans des business sophistiqués, une jeunesse de commerçants et d’entrepreneurs. Venant d’un pays d’héritiers, de fonctionnaires, de sacralisation des origines et de perpétuation des privilèges, j’admire ces Arméniens sans acquis, sans revendications, à qui rien n’est dû, qui ne négocient pas leur place dans le monde en nuisant, semant la terreur ou effrayant le bourgeois rabougri sur sa rente, qui font des affaires. Je me dis que finalement il n’y a que cela qui compte : faire des affaires. C’est finalement cela qui conduit au progrès, à l’art, à la culture, à la démocratie et à une certaine forme de fraternité mercantile. Car dès lors qu’on ne fait plus affaire, on se hait.

Un énorme père noël gonflable se dandine au vent dans une rue quelconque d’un quartier populaire, un des anciens quartiers de la ville où de toutes les strates temporelles, prévaut celle des années cinquante, idylliques et fanées. Pas d’enseigne, une vitrine embuée obstruée par une pile d’équipements électroniques, nous pénétrons avec mes filles dans le lieu interdit.

Sur une surface d’à peine trente mètres carrés, toute la filmographie du monde est réunie. C’est exhaustif. Il n’y a pas un seul film absent de ce répertoire total. La clientèle se presse. Cinéphile. Francophone. Il répond en parallèle aux demandes diverses, aux questions pointues, avec une cinéphilie encyclopédique. Au cœur d’un quartier populaire de Beyrouth, des femmes demandent son avis sur Carol, le fascinant film de Todd Haynes, qu’il donne avec l’autorité d’un critique parisien ou new-yorkais. Il est surpris par ma demande – It follows – « film d’horreur psychologisant et assez troublant, bon choix ». Non seulement il a tout téléchargé, il a tout vu. C’est une minuscule salle des opérations. Une bourse du DVD. Un think tank improvisé d’inconnus en quête de cinémas. Mes filles sont désarçonnées par la quantité de films que l’on peut soudain acheter. Elles m’observent d’un air dubitatif. Pour me donner bonne conscience, j’insiste sur l’illégalité de notre achat, mais, implicitement, admets qu’il a je ne sais quoi de jouissivement tentant. Comme si on découvrait un pays magique où l’art est gratuit, échappant aux règles mercantiles. Ce type est-il un truand ? Lui qui fait découvrir Todd Haynes et Philippe Garrel ? Qu’est-ce qui importe ? Le fric ? Ou le fait de voir les films de Hong Sang-soo ? Grâce à lui, L’ombre des femmes sera peut-être plus vu dans ce quartier qu’à Paris. Personne n’en profite financièrement, est-ce grave ? Dans cette caverne d’Ali Baba du film piraté, un débat éthique s’organise dans mon esprit, pendant que les filles refont l’inventaire de la vidéothèque que nous nous sommes constituée en échange d’un billet de vingt dollars.

Un soir, je me suis promené dans la rue Mar Mikhaël, souvent évoquée ici. Il était dix-neuf heures. Les garagistes étaient concentrés sur des entrailles luisantes de carcasses déglinguées, les bars branchés recevaient leurs premiers clients, les restaurants grave stylés préparaient le service du soir, les boutiques de design, de tapis d’Iran, de pâtisseries sans gluten, de photos d’art en noir et blanc avec des femmes à poil alanguies, étaient encore ouvertes. Quelques touristes rentraient épuisés d’excursions lointaines dans le temps et l’espace. A quelques centaines de kilomètres de Daech et sa barbarie, dans un pays qui a accueilli un million et demi de réfugiés syriens, les Beyrouthins avaient l’énergie d’ouvrir des boulangeries sans gluten et se préparaient, comme chaque soir, à la fête.

Dans le pays de la guerre, j’éprouvais une étonnante sensation de paix. Dans le pays aux étroites frontières, je comprenais ce qu’être un grand peuple vraiment signifiait.

Mia Madre, de Nanni Moretti

Sa mère est à l’hôpital. Margherita ne comprend toujours pas ce dont elle souffre, mais c’est mal engagé. Après une longue et épuisante journée de tournage – elle est cinéaste et tourne un film sur une usine en difficulté reprise par un nouvel investisseur – elle lui rend visite. Elle passe chez un traiteur, un de ceux éclairés au néon, vaguement lugubres, dans lesquels on se sent étrangement bien, comme recueillis dans le tout dernier territoire avant la solitude. Elle choisit des boules de riz et du poulet après avoir hésité au sujet d’un gratin d’aubergines au parmesan. Dans la chambre de sa mère, elle retrouve son frère qui a préparé des pâtes maison, une sauce – encore chaude – au poisson, du parmesan. Margherita se sent mal avec ses deux barquettes enveloppées dans du papier aluminium. Non, ce n’est pas le dessert, en fait, c’est rien, elle les range dans son sac, sur lequel son frère jette un regard étonné.

En deux scènes, Nanni Moretti, en état de grâce, campe simplement et magistralement le décor de son chef-d’œuvre. Une mère se meurt, sa fille est larguée. Voilà.

Nous étions deux, nous avons passé notre temps à chialer. Qu’est-ce qui a provoqué une telle osmose émotionnelle avec le film ? Je l’ignore. Une correspondance avec un vécu personnel, des souvenirs que le film est allé chercher dans des recoins obscurs de la mémoire ? Ou peut-être le portrait simple de la tristesse. Une réconfortante tristesse dans laquelle on se love et se protège. Celui d’une femme perdue, dans ses pensées, ses rêves, ses doutes, dans un de ces moments de la vie où un événement, la maladie d’une mère en l’occurrence, remet tout en question et l’abandonne sans repères, désorientée. D’autant plus désorientée qu’on attend d’elle de la certitude.

Dans La Nuit américaine, Truffaut disait qu’un cinéaste devait avoir réponse à tout, on lui pose sans cesse des questions, il doit statuer et faire des choix définitifs et indiscutables. Il est supposé être dans la maîtrise. Comme le pape de Habemus Papam, Margherita est dans ce rôle de responsabilité absolue et elle n’a pas les réponses. Elle doit gérer un acteur timbré venu des US (inénarrable John Turturo) incapable d’apprendre deux lignes de dialogue, sa mère meurt et sa propre vie est ébranlée. Elle aimerait être son frère, elle aimerait démissionner, au sens le plus large du terme, démissionner de tout et se consacrer à une sorte d’essentialité abstraite, mais elle n’y arrive pas.

Margherita est l’alter-ego de Moretti cinéaste – dont la mère dans la vraie vie est décédée pendant le tournage de Habemus papam – dont le frère idéal est incarné par Moretti acteur. Je ne sais pas si c’est avec l’âge qu’on atteint cette forme d’épure, qu’on acquiert cette capacité à aller à l’essentiel, avec assurance, sérénité. Parce que ce film, Xavier Dolan aurait pu le faire et il aurait été radicalement différent, boursouflé, ployant sous le poids pop, des décors kitsch et des femmes hystériques. La boursouflure a son charme, je ne dis pas. Mais elle accapare l’émotion, la monopolise, l’exhibe, et en l’amplifiant l’atténue. Bouleversante tranquillité triste. Faite d’errances, de visages inquiets, d’yeux embués, de dialogues hors contexte, de rêveries intempestives. L’épure fait naître et travailler l’émotion en nous. Mais il y a épure et épure. Le film rappelle Amour de Haneke : mère mourante, rêveries, appartement, professeur, etc. Sauf que, différence fondamentale, l’épure chez le cinéaste autrichien, est programmatique ; c’est un projet, un postulat de base, un principe directeur, dont tout va découler avec une implacable efficacité. Moretti n’a rien programmé. Le film n’est pas écrit – il est très écrit en réalité, mais impossible de le reconnaître – il coule de source. Ce n’est pas Moretti en démiurge intraitable qui dicte l’épure, c’est l’épure elle-même, cette force émotionnelle brute, qui dicte au créateur, aux acteurs, la juste mesure des choses.

Chose rare chez le cinéaste romain, d’habitude inégal, chaque plan, chaque expression, chaque dialogue participe d’un état de grâce inexplicable. Chaque moment de la vie – et pas seulement ceux à l’approche de sa fin – est habitée par l’émotion. Prenons une scène au hasard. Un père, une mère, une fille de treize ans qui apprend à faire du scooter dans une rue quelconque. Qu’est-ce tu fais avec ça ? Soit du banal – réalisateur français moyen – soit du beaucoup trop – disons Dolan, rai de lumière, caméra qui tourne, mère qui chiale, tube de Dido… Or l’émotion de cet instant où un enfant grandit, s’émancipe, tout en préservant une maladroite innocence, où les parents sont partagés entre la joie d’assister en live à cette transformation et la nostalgie de l’enfance révolue, cette émotion, elle est unique. Verbalisons-la et on en fait un lieu commun. Soulignons-la et on en fait du gnangnan. Il faut en sauvegarder la singularité, le statut d’instant mélancolique. Pendant trois ou quatre minutes, dans une scène muette, Moretti chorégraphie l’émotion, la représente littéralement, visuellement, par les mouvements gauches et artificiels des corps, celui de la fille dont l’équilibre est incertain, celui des parents, encore protecteurs, déjà impuissants. Sans un mot, sans un effet, quand on voit ça, quand j’écris ces lignes, on a les larmes aux yeux.

Toutes les scènes de rêve sont sublimes. A en être suspectes. Moretti a dû les faire ces rêves, les noter, on reconnaît le talent du réel, enfin du réel, du rêve. J’aime beaucoup le passage d’un état à l’autre, ou le non-passage. Chaque scène est ambiguë, candidate aussi bien au statut de songe qu’à celui de veille. La scène de l’appartement inondé est onirique et longtemps hésitante, avant de contraindre Margherita à réellement déménager. Les personnages eux-mêmes ont ce statut double ou multiple. Le frère parfait est-il réel ou imaginaire ? La mère est-elle là ou déjà plus qu’un souvenir ? Quand elle quitte l’hôpital pour errer dans les rues, qui rêve ? La mère ? Sa fille ? Même la réalité la plus réelle, l’usine, la grève, la manifestation, n’est qu’un décor de film. Différentes incarnations des personnages, à différents âges, dans différents états, circulent ainsi, avec une élégance fluide, entre les espaces-temps, les territoires de la conscience et ses subtiles variations, les situations toujours vaguement étranges, toujours vaguement artificielles.

Les livres de Lucrèce et Tacite qui tapissent les murs de l’appartement de sa mère, ces livres auxquels elle a consacré sa vie, finiront dans des cartons. Margherita le sait. Tout ce qu’elle fait finira aussi dans des cartons. Pourtant, elle reste sur le plateau du tournage. Pourtant, quand elle reçoit le coup de fil final, celui auquel on répond toujours par « ça s’est passé quand ? », elle termine sa scène. Elle prend le temps de dire « Coupez ». Elle prend le temps de dire : « C’était bien ». Et de sa belle démarche pensive, elle quitte le décor. Et pense à demain.

Lendemains de massacre

« Personne ne répondait… nous étions inquiets… tout va bien ? ».

Le coup de fil nous réveille à 6 heures le samedi matin.

129 morts.

C’est la première chose que je vérifie sur l’iPhone. Nous en étions à 50 lorsque je me suis endormi.

On apprend à notre fille qu’elle n’a pas école aujourd’hui… Non, pas « génial ! », c’est à cause… des attentats. On s’embarque dans des explications confuses – on changera notre message tout au long de la journée, on se cherche encore sur la ligne de communication à adopter, les éléments de langage. Elle note qu’elle n’aura pas son contrôle de math avec un sourire de triomphe à peine contenu.

J’aperçois par la fenêtre des coureurs au Champ de Mars et annonce solennellement : « je sors courir ». Mon autre fille, affolée : « Non, t’es fou, tu vas mourir ! ».

Je me plains en permanence des bruits du Champ de Mars. J’ai envoyé plusieurs lettres à la maire de Paris pour dénoncer la dégradation de cet espace public. Elle ne répond jamais, ce qu’on dit ne l’intéresse pas, les Parisiens sont le dernier de ses soucis, seule sa personne l’intéresse et elle considère que le parc lui appartient, elle l’a privatisé pour sa petite gloriole.

Ce matin, le bruit me manque. Le Champ est vide. Seuls les coureurs fidèles, que je reconnais, l’arpentent. Seules les corneilles, sur le qui-vive, osent en rompe la paix.

Un groupe de Chinois prend des photos sous la Tour Eiffel en hurlant de rire.

Un père se promène avec son fils. Ce fait banal, ce samedi matin, revêt un caractère exceptionnel.

Des Roms surmaquillées pressent le pas, des carnets à la main, pour se cacher dans les bosquets.

Deux amies sont absorbées par leur conversation. Je les croise à plusieurs reprises, deux fois dans chacun de mes tours du Champ, au gré des bribes de leur dialogue, « nous avons besoin d’un homme fort ! », « il ne faut pas céder à la peur », « vous partez où à Noël ? »…

Les installations d’une fête à neuneu déglinguée de la Mairie de Paris sont abandonnées, comme en ruine, dans un paysage désolé, sur la pelouse boueuse et essartée.

Les filles ne veulent pas sortir. Nous annulons les activités du week-end. L’après-midi est studieux. On lit. Médite. Somnole. Un silence de bibliothèque s’installe dans la maison. La rue est déserte. Ce n’est pas un recueillement intentionnel, il ne s’agit pas de deuil. C’est naturel. Je lis des nouvelles de Tchékhov, « une nuit terrible », « un chagrin ».

Des amis perdus de vue depuis des années envoient des messages, sans entrée en matière, comme si nous nous étions vus la veille. Mon iPhone vibre : « Nous pensons à vous ». Je ne reconnais même pas le numéro, américain.

Le dîner de ce soir tient toujours parce que : « La vie continue ». J’appréhende les discussions politiques, les colères de circonstance, les exposés sur ce qu’il fallait faire et les exégèses du Coran. Or non. Nous parlons des vacances, des écoles, des expositions à Paris et d’un documentaire sur les hôtels particuliers du VIIème. J’apprends que la maison de Balzac rue Raynouard abrite une bibliothèque publique où l’on peut travailler en secret.

Les internautes s’activent pour créer un phénomène similaire à « Je suis Charlie » : écran noir, peace and love intégrant la Tour Eiffel, drapeau français en surimpression de photos… Elles sont vaines, aucune ne prend.

Les Libanais expriment leur déception sur les réseaux sociaux : personne ne s’est ému des attentats de la banlieue sud de Beyrouth quelques jours auparavant. Normal, c’était dans un trou perdu à Beyrouth, pas à Paris ; c’étaient des chiites mal habillés, pas des Européens ; c’était devant une mosquée, pas au Bataclan. Que les victimes ne se valent pas, chacun le sait. Pour rendre la chose légèrement plus surréelle, c’est Angelina Jolie qui rappelle cette injustice.

« La journée était douce ; le ciel sans nuages s’étendait au-dessus des larges couronnes de châtaigniers, et c’était un vrai jour à se sentir heureux. » C’est ainsi que Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier (1944), décrit le jour de l’assassinat de François-Ferdinand et son épouse. Dimanche matin, le surlendemain des massacres, le temps est splendide. Je sors courir, bienheureux malgré moi. Devant Matignon, la rue de Varenne est barrée mais le policier me laisse passer après avoir vérifié que je ne porte pas une ceinture d’explosifs. Georges et Rosy continuent à nous apprendre à danser en peu de leçons. Le portail du Luxembourg au bout de la rue de Fleurus est fermé. C’est la première fois, depuis vingt ans que je viens au parc, qu’il est fermé, désert. Une congrégation d’inquiétants et invisibles corbeaux semblent avoir conquis le territoire et le protègent de leurs cris énervés.

Le concierge nettoie consciencieusement la porte cochère. Il est abattu. Ça fait un an qu’il le dit, la France est trop laxiste. Et voilà ce qui se passe… Il souhaite rétablir la peine de mort pour les kamikazes.

Ma fille se précipite vers moi, horrifiée : « il paraît que c’est la guerre ! » Pour leur faire apprécier la chance de vivre dans un pays « structurellement en paix », nous leur avons souvent raconté notre enfance au Liban. C’était aussi, parfois, une stratégie pour les empêcher de râler – « arrête de te plaindre et mange tes courgettes, nous, pendant la guerre, on a mangé des pâtés en boîte tous les jours pendant des mois ». Tout à coup, elles se voient subir le même sort que leurs parents. Elles nous demandent si nous allons vivre sur le palier.

Le 19 septembre 1982, sur la terrasse d’une maison de campagne, mon père était absorbé par la lecture du journal qui portait une manchette énorme sur les massacres de Sabra et Chatila.

Les massacres qui ont ponctué mes jeunes années me reviennent en mémoire.

En 2009, j’ai passé des entretiens avec un fonctionnaire de la préfecture qui m’a demandé pourquoi j’avais choisi la France. J’avais entre autres répondu : « parce que c’est un pays structurellement en paix ». Elle l’avait noté sur son formulaire. C’est peut-être toujours dans mon dossier, quelque part.

Pas question de rester emprisonnés à la maison, « on sort déjeuner ».

Dans les kiosques, des unes de magazine sont comme les témoins d’un monde d’avant, anachronique, soudain privé de sens : « Gad Elmaleh : toujours amoureux, il est désespéré », « Il a tout perdu (Gad Elmaleh) », « Johnny et Laeticia : notre couple a tout connu, nous sommes indestructibles. », « Claire Chazal : elle ne s’en remet pas. » Signes avant-coureurs bien qu’encore minoritaires d’une épidémie imminente, d’une transformation radicale qui s’est opérée en une nuit, les manchettes des quotidiens sont énormes sur fond noir : « HORREUR », « CARNAGES A PARIS », « LE DESASTRE ». Pendant les deux ou trois semaines qui suivront, tous les magazines à part Gala et Jours de France feront leur une sur les massacres. Les hors-séries proposant de comprendre l’islam se multiplieront avec les photos de la Mecque et de femmes en tchador longeant des murs lépreux tagués de messages de haine indéchiffrables. Puis progressivement l’oubli fera son œuvre pour qu’apparaissent à nouveau les couvertures sur les prix de l’immobilier à Paris.

Le 26 janvier 2015, j’avais publié une uchronie d’anticipation (un récit d’anticipation proche qui devient une uchronie quand l’événement prophétisé ne survient pas) sur un acte terroriste qui plongeait la France dans le fascisme. C’est troublant ; la réalité autour de moi me rappelle le texte issu de mon imagination. Je ne sais plus très bien. Ces événements sont-ils réels ? Est-ce moi qui les imagine ? Car tout paraît faux. Ces titres de journaux, c’est ce qu’un mauvais scénariste écrirait. Une personne qui avait lu mon article me disait que je partais en vrille, comme d’habitude. La réalité part en vrille.

Quelques jours plus tard, je tombe sur le passage suivant d’un livre de Victor Hugo, comme une réponse :

« L’adversité inattendue ressemble à la torpille ; elle secoue, mais engourdit ; et l’effrayante lumière qu’elle jette soudain devant nos yeux n’est point le jour. Les hommes, les choses, les faits, passent alors devant nous avec une physionomie en quelque sorte fantastique ; et se meuvent comme dans un rêve. Tout est changé dans l’horizon de notre vie, atmosphère et perspective ; mais il s’écoule un long temps avant que nos yeux aient perdu cette sorte d’image lumineuse du bonheur passé qui les suit, et, s’interposant sans cesse entre eux et le sombre présent, en change la couleur et donne je ne sais quoi de faux à la réalité. » (Victor Hugo, Bug-Jargal, 1826)

La terrasse du Tourville est noire de monde. L’ambiance y est la même que par les beaux jours d’été. J’ai peine à même déceler un « je ne sais quoi » de différent. Les serveuses en jupe courte se fraient un chemin dans le labyrinthe des tables en tenant en équilibre des tartares frites. En face, des journalistes se sont regroupés devant l’école militaire où une cellule psychologique a été montée. Assez vite, ils préfèrent passer leur temps à interroger les clients de la terrasse qui philosophent sur la valeur fondamentale de la vie entre deux gorgées d’Affligem.

Plus tard, par hasard, ma fille me lira ces lignes de Maurice Maréchal, un sombre violoncelliste et poilu de la première guerre mondiale : « J’ai peine à comprendre qu’un jour de bataille soit en même temps un jour paisible d’octobre et que tout y soit pareil aux après-midi ordinaires d’automne. »

En observant mes semblables sur la terrasse, assis face au soleil, je pense à Camus. Dès lors qu’elle mène irrémédiablement à la mort, la vie est absurde ; cela, admettons-le, c’est cliché. Mais la révolte camusienne contre cette fatalité l’est moins, cette révolte c’est la « morale du présent », et cette morale n’est pas l’appréciation médiocre des petits plaisirs de la vie, c’est un combat permanent qui impose de vivre « pour créer ce que nous sommes ». « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »

Autour de moi, je ressens l’« onde de choc », « ce sont des endroits où on a bu un verre pas plus tard qu’il y a quinze jours », « attends tu rigoles, on a une cousine qui habite dans le coin », « le Petit Cambodge ? sérieux c’est notre cantine ». Les gens ont l’impression d’être les victimes théoriques de l’attentat qui les a épargnés par hasard. Ils en étaient la cible. Ils ont l’impression d’être morts, assassinés, et de revenir raconter leur propre histoire. Dans l’Homme révolté (1951), Camus décrit l’identification psychologique comme « un subterfuge par lequel l’individu sentirait en imagination que c’est à lui que l’offense s’adresse. »

J’offre mon visage au soleil pendant de longues minutes. Dans Poltergeist (1982), la famille est assiégée par des fantômes fous furieux. A la fin du film ils sortent enfin de leur maison assiégée par le mal et découvrent la banlieue californienne sous un soleil éclatant. La fille se demande comment c’est possible, de vivre un enfer et qu’il fasse si beau.

Nous sommes réveillés par un nouvel appel très matinal : « tout va bien ? une autre kamikaze s’est fait exploser. » Les images de Saint-Denis me sont familières, les sons aussi, les sons surtout, ce crépitement si caractéristique des Kalachnikov. C’est le Beyrouth de mon enfance. Quand je suis arrivé à Paris quelques années après la fin de la guerre, ça faisait marrer les gens, « Beyrouth ? Ah oui, Beyrouth Ouest, les murs criblés de balles, les fenêtres éventrées, haha ! » C’était poilant. Je fuyais tout cela, tous ces souvenirs. Comment me douter que vingt ans plus tard, je verrai exactement les mêmes images, exactement les mêmes fenêtres éventrées, exactement les mêmes appartements quelconques transformés en bunkers.

C’était rue Hautefeuille, un jour de pluie. Je venais de sortir abasourdi d’Elephant. J’avais l’impression de planer. Dans un ballet élégiaque de steadycam aériens, deux anges adolescents avaient abattu douze personnes dans un collège de Columbine.

Ma fille s’est réveillée au milieu de la nuit. Elle a fait un cauchemar, un type la poursuivait un couteau à la main. Elle nous rejoint dans notre lit. Nous surprenons la paix de la nuit. Sans nous en rendre compte, notre angoisse s’estompe ; la réalité du cauchemar se délaie comme une brume qui s’effrange ; la vigilance se relâche.

Nous sombrons dans un sommeil oublieux.

Notes d’automne

Luxembourg

Encore plus beau en automne, la pluie silencieuse des feuilles jaunes, la boue dorée des allées, la symphonie des couleurs et les mêmes camarades embusqués qui ponctuent ma course : Baudelaire, Delacroix, Beethoven et naturellement l’Effort.

Une belle image

Pendant que je m’étire, un employé noir du Carrefour Market balaie le trottoir. Quelques instants plus tard, je le vois raccompagner une bourgeoise blanche, la tenant du coude d’une main, traînant son balai de l’autre. Arrivé à la caisse, il jubile : elle a volé ! Bénéfique et minuscule vengeance, celle de l’opprimé qu’« on » accuse de tous les délits. On ? Nous les Blancs qui snobons ces petits larcins sur lesquels les élections présidentielles se jouent, pour nous adonner à des fraudes qui elles ont de la gueule. Regardez Volkswagen qui pendant des années ment sous les postures de la rigueur et de la respectabilité, ça a quand même plus de chien que la racaille qui vole la mémé au distributeur ou chourave l’iPhone 6 du préado de l’école privée.

Vers l’autre rive

Comme un long rêve éveillé… Comme un périple à la rencontre de l’être aimé, inconnu, défunt, présent là près de nous… Dans des villages de fantômes… A la rencontre des beaux métiers, cuisinier de gyosas ou professeur d’astronomie… Jusqu’à la plage du départ, jusqu’à la nouvelle séparation, jusqu’à la nouvelle mort, jusqu’au nouvel adieu… Le film de Kiyoshi Kurosawa vous envahit de beauté.

Karin Viard

C’est étonnant, de nos jours, il n’y a plus un seul film français sans Karin Viard. Même quand elle n’est pas dans le film, l’actrice est son sosie, comme Isabelle Carré sur l’affiche d’un film avec Patrick Bruel. En fait, un cinéaste commence toujours son projet par : « bon, il y a Karin Viard… ». Comme le personnage féminin est toujours, par définition, Karin Viard, c’est difficile de croire à sa vérité ontologique.

Le kif

Quand il fait beau et doux en novembre, il ne suffit pas d’apprécier le temps beau et doux, il faut apprécier le fait même, l’idée, qu’il fasse beau et doux, alors qu’il doit logiquement faire moche et froid ; il faut apprécier l’illogisme de la situation.

Mon dimanche beau et doux de novembre, je l’ai kiffé grave. J’ai couru pendant une heure vingt minutes. Je suis parti du Champ de Mars, j’ai emprunté Tourville, puis les Invalides, dont j’ai contemplé la coupole dorée, souriant, je me suis engagé dans la rue de Varenne, salué les bourgeois de Calais, admiré la Ferrari rouge toujours garée au même endroit dans la cour d’un hôtel particulier, je suis passé devant le salon de danse de Georges et Rosy pour apprendre à « bien danser en peu de leçons », j’ai rejoint la rue d’Assas, accéléré le rythme, tourné à gauche dans la rue de Fleurus, ah la rue de Fleurus, les derniers cent mètres avant le portail du Luxembourg, j’ai fait quatre tours du jardin, sublime sous le soleil imprévu, merveilleusement paré des couleurs de l’automne, au troisième tour les cloches ont sonné pour célébrer la beauté qui m’encerclait, j’ai quitté le jardin à regret, le corps projeté dans le flux de voitures de la rue Vaugirard, puis de la rue Bonaparte, je me suis posé la question de l’asymétrie des tours de l’église Saint Sulpice, puis dans le calme de la rue de l’Université j’ai couru, puis dans le silence crépusculaire de la rue de Beaune j’ai sprinté, pour rejoindre la frénésie des quais avant que le feu ne passe au rouge, puis longer les berges de la Seine, avant de regagner le Champ de Mars en passant par la cimenterie Lafarge. En récompense, je me suis offert un café sur une terrasse et j’ai lu le journal du dimanche dont la bêtise – pas celle du journal mais de la réalité qu’il décrivait fidèlement – m’a vidé la cervelle. J’ai pris une douche bienfaitrice, celle pour laquelle j’ai fait tout ça, comme le vantait un jour une pub Nike.

Nous sommes allés déjeuner avec les enfants au Café Marly sous les arcades, nous avons, comme il se doit, levé la tête contre le soleil resplendissant dans le ciel d’un bleu de soie.

Ma fille m’a demandé pourquoi j’utilisais ce mot (kif), elle voulait savoir « si je parlais comme ça maintenant », je lui ai dit que j’aimais car ça venait de l’arabe, « al keif », et qu’il n’y avait aucune traduction satisfaisante, à part « le kif ».

Nous avons traversé les Tuileries, nous avons mangé une glace chez GROM, très concentrés, et comme si de rien n’était sommes retournés au Luxembourg.

Malgré le beau temps illogique, des mamans hurlaient, des papas éructaient en se demandant où « il » était passé comme des personnages bibliques dont l’enfant a été sacrifié aux dieux ; shooté aux endorphines, cela ne m’a pas empêché de continuer de flotter dans un état de bien-être cotonneux et déconnecté.

Ma fille a pris une photo du ciel rose derrière les feuilles jaunes d’un arbre gris.

Nous avons marché dans les rues silencieuses pour emprunter l’Autolib de la rue Madame. L’Autolib m’a reconnu et mis France Culture. Ma fille a trouvé que le monsieur (qui blablatait au sujet d’Althusser en crachotant et toussotant, il semblait extrêmement vieux, il avait connu Althusser) était à fond. Je lui ai dit : tu veux dire « à donf »? Elle a dit merci de me corriger.

Le soir, je suis allé Vers l’autre rive. Dans les toilettes des Sept Parnassiens, j’ai croisé une star interplanétaire, elle se séchait les mains avec la machine qui fait un boucan d’enfer et ne sèche jamais les mains, en réalité.

L’anticonformisme

Dans la classe de ma fille, on leur a demandé quelle était leur saison préférée. L’année dernière, c’était déjà la même question, elle avait répondu l’automne, elle était la seule, l’été gagnait haut la main suivi de l’hiver. Cette année, elle n’est pas tombée dans le piège, elle s’est rabattue sur le printemps, politiquement plus correct, mais pas encore majoritaire.

Neige d’été

Nous sommes allés manger dans ce restaurant et c’était exquis. J’ai ajouté un paragraphe à mon article « histoire personnelle de la gastronomie », je l’ai relu à l’occasion et trouvé ça plutôt bien, surtout la description de L’ami Jean ; j’étais content.

Ecole buissonnière

Je suis allé à Barcelone et il faisait un temps de dingue. Le simple fait de marcher procurait un plaisir intense.

C’était le 11 novembre. En allant à la première réunion de huit heures, j’ai marché le long de la plage de Barceloneta. La lumière était magnifique. Le silence juste empli du cri des mouettes et des camions poubelles lointains. Un surfer marchait sur l’eau comme Jésus. Une fille poétique aux cheveux mouillés et au visage éthéré, presque transparent, posait son regard au loin. Il y avait comme une scène de crime sur la plage avec des voitures de police silencieuses aux gyrophares bleus, ça créait un bel effet visuel avec la mer en arrière-plan et les silhouettes des enquêteurs sur les étendues de sable beige. Tout ça était délavé. J’ai pensé que ce serait une belle façon de commencer un thriller existentiel.

J’avais un trou de dix à midi. Alors j’ai décidé de courir. Je me suis changé, je me suis lancé de l’hôtel W, j’ai longé la Barceloneta, j’ai croisé quatre femmes adoratrices du soleil assises côte à côte sur la plage dans la position du lotus, puis quatre types torse nu qui jouaient une espèce de pièce de théâtre, l’un d’eux était agenouillé les mains derrière le dos, l’autre tournait autour en hurlant et gesticulant comme une sorte d’Al Pacino, les autres regardaient. Je me suis senti dans une ville balnéaire, dans une arrière-saison baignée de soleil, dans un prolongement clandestin de l’été, dans un décor doré conçu par un Dieu, comme ça, comme pour déconner. Les paillottes étaient vides, invitant à un farniente anachronique. Je suis allé loin, jusqu’à un énorme parc d’attraction en construction, jusqu’au sommet d’un monument imposant ayant la forme d’un panneau solaire surplombant la plage. Je suis rentré, j’ai piqué une tête dans la piscine encore ouverte mais glacée, sous le regard étonné d’un employé qui nettoyait méthodiquement les transats blancs. J’ai senti mon corps se contracter sous l’effet de la glace. J’ai enfilé mon costume et je suis allé à ma réunion de midi.

C’était ma petite vacance du 11 novembre.

La longue route de sable

J’ai lu La piste Pasolini, petit livre attachant, sincère, plein d’espoir, d’un jeune écrivain qui m’a fait découvrir l’existence de la Longue route de sable. Célèbre pour ses films, Pasolini était aussi (surtout ?) poète. Oubliez Salo, un poète tendre, amoureux de la vie. Les courts chapitres de cet opuscule de vacances, ce petit road movie de juin, juillet, août, vous emmènent sur les plages italiennes bruissant de vie, au gré de phrases visuelles, sensuelles, ensoleillées, rythmées, dansantes. Je me retrouve souvent dans ces descriptions, y reconnaît le même besoin de traduire en mots des sensations, de cristalliser en phrases des instants, pour à la fois en saisir la nature insaisissable et en conserver la trace délébile.

A San Benedetto, Pasolini écrit : « Chaque fois que je quitte un endroit, même si je n’y ai passé que quelques heures – ce qui amuse mes amis –, j’y laisse toujours un petit morceau sanguinolent de mon cœur. » C’est exactement ce que j’éprouve à Barcelone et à différents endroits où je suis allé, où des morceaux de moi sont dispersés.

Le Woody Allen nouveau

Depuis que j’ai quoi, douze ans, je vois des films de Woody Allen. Un par an. Rares sont les cinéastes qui m’ont accompagné, et m’accompagnent toujours, avec une telle régularité. Resnais peut-être, mais il est mort, et ses films n’avaient pas la même familiarité de ton, la même récurrence des génériques, des propos, des musiques immédiatement reconnaissables. Resnais me donnait moins le sentiment de retrouver un ami proche, chaque automne, pour un rendez-vous annuel attendu avec une certaine impatience. Avec Woody Allen, nulle épreuve, les enjeux sont limités, on sait qu’on sortira du cinéma soit heureux, soit vaguement déçu, selon la qualité du millésime.

L’ami que l’on retrouve est plus ou moins inspiré. On connaît l’histoire, il y a les bons crus, les mauvais, les franchement nuls et cette classification est subjective. Si les Français adorent le Woody Allen comique, à en juger des rires dans la salle au moment des sempiternelles blagues au sujet des Républicains, d’Hitler ou de la psychanalyse, je préfère personnellement ses films sérieux. Si les mauvais crus se sont faits de plus en plus nombreux récemment, la tendance n’est pas irréversible et je considère Match point – sans doute son meilleur film –, Le rêve de Cassandre et Blue Jasmine, comme de très belles réussites.

Un homme irrationnel est un moyen cru. Au lieu d’en parler spécifiquement, j’avais envie de retracer quelques figures récurrentes qui, chez l’auteur de Manhattan, m’émeuvent, m’enchantent, m’arrachent un sourire, le même qui traverse le temps.

Walk and talk

Que ce soit en sortant du cinéma, dans les rues de New York, de Newport, à Central Park, Barcelone, Londres ou Paris, les personnages alleniens marchent. La marche alimente la conversation, fait naître les idées et pendant qu’ils déroulent un dialogue souvent brillant – en VO, l’écriture est toujours très élégante – ils apprécient le cadre qui les entoure, s’éveillent à de passagères beautés urbaines ou balnéaires.

L’orage

Je n’ai pas vérifié mais je pense qu’il survient toujours. Le ciel se noircit, c’est le déluge et les romances se nouent, les secrets se révèlent et surtout, c’est ce que je préfère, de sombres complots shakespeariens sont ourdis, idéalement dans un parc, sous le feuillage ruisselant d’un arbre. L’orage crée une parenthèse dans la promenade, dans le cours du récit, dans le cours des relations, comme si un démiurge, par sa maîtrise des éléments, décidait de forcer le destin de ses créatures. Il faut s’arrêter ; s’abriter ; apprécier d’être au sec alors que des trombes de pluie s’abattent dans un spectacle crépusculaire. Les personnages saisissent l’occasion pour passer à l’action, comme si la tempête les protégeait, dissipait leurs peurs, leur offrait un espace secret pour impunément agir en même temps qu’un cadre propre à entourer leur action d’un halo tragique. Une de mes scènes d’orage préférées est celle du Rêve de Cassandre, dans un parc londonien, sous un arbre majestueux, où un personnage méphistophélique entraîne les frères dans la voie du mal.

Le double

Grand lecteur de Dostoïevski, le citant souvent, s’en inspirant directement comme dans Match point qui met en scène le meurtre de Crime et Châtiment, Allen aime les personnages de doubles, de frères, qui ne le fascinent pas tant par leur gémellité mais par les deux faces qu’ils offrent généralement du bien et du mal. Ainsi du frère de Crimes et délits, auquel le respectable ophtalmologue fait appel pour supprimer une maîtresse envahissante. Physiquement, par son langage corporel, ce frère inavoué, raté, inquiétant est la face maléfique du personnage central de notable exemplaire. Dans L’homme irrationnel, on pourrait considérer qu’Emma Stone et Joaquim Phoenix sont les deux incarnations antinomiques d’un même être philosophique et leurs dialogues une perpétuelle conversation intérieure.

La Volvo

La Volvo rectangulaire des années 1970 est représentative de la bourgeoisie intellectuelle de la côte Est, les « liberals », des anti-conservateurs aux idées progressistes à ne pas confondre avec les adeptes du libéralisme économique. Ce sont moins des artistes que des universitaires avec néanmoins toujours, quelque part, la velléité d’écrire un livre.

La Volvo est aussi un clin d’œil à Bergman, celui de Persona ou Scènes de la vie conjugale, grand inspirateur d’Allen qui d’abord le cite dans les dialogues – comme dans Manhattan – puis s’en inspire dans de beaux opus comme Interiors, September ou Comédie érotique d’une nuit d’été, reprenant dans Une autre femme et Crimes et délits la belle figure du fantôme des Fraises sauvages conversant avec les vivants.

Le meurtre

Les intrigues se complexifient autour d’un meurtre, sa préparation, ses conséquences. Les inspirations sont multiples de Dostoïevski à Hitchcock, mais loin de Bergman cette fois. Pour Woody Allen, le meurtre est un acte esthétique. Un morceau de fiction en quête de perfection qui conjugue des considérations pratiques – le comment –, morales – le meurtre de l’homme irrationnel est conçu comme purement éthique, ayant pour objet de débarrasser la terre d’une pourriture de lui inconnue – philosophiques – sur le hasard, le destin, l’accomplissement de soi – voire comiques (Meurtre mystérieux à Manhattan). Le plus beau meurtre reste celui de Match point, le mal y étant célébré avec une véritable prouesse scénaristique. Si Hitchcock « filme des scènes d’amour comme des scènes de meurtre et des scènes de meurtres comme des scènes d’amour », pour Allen, écrire un scénario, c’est un peu commettre un crime, les ressorts sous-jacents sont semblables, il y a cette même jouissance de l’accomplissement, cette même euphorie créatrice que le meurtrier et le scénariste partagent.

Passer un an à Paris

Il y a toujours un moment où le héros allenien forme le projet « d’aller passer un an à Paris ». Cela relève à la fois du fantasme et de la fuite. Plus qu’une ville, Paris est un projet romanesque de vacances intellectuelles, dans un univers largement idéalisé. Ce projet demeure la plupart du temps au stade de projet. Le personnage ne quitte jamais New York, il en est incapable, mais l’existence de cette possibilité de partir le rassure, le fait rêver.

Sortir d’un film et en parler

Rares sont, à ma connaissance, les cinéastes qui savent filmer comme Woody Allen un des plaisirs de la vie, celui d’aller voir un film au cinéma. Il ne s’agit pas seulement du plaisir de voir (et en général revoir) le film, mais du rituel qui l’accompagne. Cela commence par la file d’attente devant le guichet, si souvent filmée par l’auteur de Annie Hall, une file qui se forme encore de nos jours devant quelques rares salles qui n’ont pas de réservation en ligne comme le Balzac ou la Pagode, et où on discute avec celle qui nous accompagne, on examine les affiches des films qui sortent prochainement, on surprend des conversations comiques et une vague communauté, comme l’appelait Barthes, se former entre des inconnus réunis par le hasard des goûts. Allen filme rarement la salle elle-même (on verra qu’il y a à cela une exception notable), on le voit en général en sortir euphorisé, parlant avec précipitation, exalté par le dernier Bergman ou un film américain des années cinquante. L’exception, c’est bien sûr La rose pourpre du Caire, dont le sujet même était la salle de cinéma. Très jeune à l’époque, j’étais passé à côté du film, et je ne l’ai plus jamais revu depuis.

Il arrive qu’un film ait une influence sur votre vie, qu’on se prenne d’envie de vivre ce que les personnages y vivent, et ce rêve naïf parfois se réalise. Dans Crimes et délits, le personnage de Woody Allen passe son temps au cinéma avec sa nièce Jenny, une ado pétillante d’intelligence, dont il assure l’éducation cinéphilique. J’avais à l’époque été touché par cette relation de complicité qui conduisait à la transmission d’une passion. Des années plus tard, c’est un rituel que nous avons avec ma fille, nous allons à la Pagode ou au Beaugrenelle et, absorbés par notre conversation, rentrons en empruntant les larges avenues du 7ème arrondissement ou l’île aux cygnes au milieu de la Seine.

Diane, Mia, Emma et les autres

Il me semble qu’avant Scarlett Johansson (Match point, Scoop, Vicky Cristina Barcelona), l’héroïne allennienne était asexuée. Combien de fois a-t-on assisté à cette scène de lit où le couple se plaint de ne plus faire l’amour depuis des mois ?

L’héroïne allennienne par excellence est Diane Keaton. Stylée, intelligente, sophistiquée, edgy : new-yorkaise. Mais elle n’est pas sexy. C’est la meilleure meilleure amie, celle avec laquelle on voit des films, on philosophe, on marche dans les rues de Manhattan, on se rend à des dégustations de vins et on résout des crimes. On lui fait rarement l’amour. Emma Stone est dans cette veine. On retrouve dans L’homme irrationnel la même difficulté de faire l’amour, non pas par lassitude, la relation n’ayant même pas commencé, mais par crainte que le sexe ne fasse passer au second plan les conversations stimulantes, les conjectures enivrantes et les spéculations morales propres à l’amitié.

Mia Farrow est plus étrange ; douce, torturée, réservée mais déterminée. Elle n’est pas une vraie amie, pas une vraie amante, elle demeure insaisissable. Je ne sais plus dans quel film, Woody Allen dit d’elle qu’elle arrive toujours à ses fins mais sans jamais rien demander, par un travail de persuasion doucereux et souterrain, pour ne pas dire pernicieux. Avec Diane Keaton, Woody Allen citait Bergman dans les dialogues ou allait voir les films du maître suédois. Interiors, bien que très beau, avait quelque chose du travail académique de l’émule appliqué. Avec Mia Farrow, il est saisi d’une vraie inspiration bergmanienne ; par son look éthéré, son introversion, le charme de son intelligence, l’actrice a je ne sais quoi de Liv Ullmann pour le caractère et de Bibi Andersson pour la beauté. Il entame alors la période la plus faste de sa carrière, enchaînant les chefs-d’œuvre, perdant en légèreté là où il gagne en profondeur romanesque. Après le prémonitoire et excellent Maris et Femmes, et la rupture qui s’ensuit, le réalisateur perd sa muse et, jusqu’à Match point, s’enlise dans une série de films de plus en plus interchangeables, dont le manque d’inspiration est incontestablement imputable à la perte du personnage féminin. Celle-ci devient vulgaire, caricaturale, comme dans le très moche Maudite Aphrodite au titre révélateur ou le burlesque mais fatigué Escrocs mais pas trop. A croire que, comme dans un de ses scénarios, Mia Farrow était l’auteure de l’ombre et que son compagnon ne faisait qu’usurper son œuvre. C’est à cette période que les fans du cinéaste commencent à se détourner de lui, que même les critiques français acquis à sa cause, un temps indulgents, sont exaspérés. Je ne retrouve plus cet ami qui m’émerveillait avec Crimes et délits ou Une autre femme, en éprouve de la tristesse.

C’est là qu’apparaît Scarlett Johansson. Muse providentielle et voluptueuse, elle va relancer la carrière du cinéaste et y insuffler une énergie d’une nature nouvelle. Scarlett n’est pas l’héroïne cérébrale et fun qu’était Diane Keaton, ni l’héroïne cérébrale et pas fun qu’était Mia Farrow, c’est une héroïne sexuelle. Il ne s’agit pas de sexe cérébral prise de tête à la Ingrid Thulin du Silence, elle est libido pure, sans scorie intellectuelle. Elle aura des variantes, plus ou moins marquantes – Penelope Cruz, Freida Pinto… – avant que le chemin du cinéaste ne croise celui d’Emma Stone qui, bouclant la boucle, renoue avec l’espièglerie de Diane Keaton et devient un nouvel alter ego.

En filigrane à l’œuvre, il y a la figure de la femme paumée. Magnifiquement interprétée par Cate Blanchett au bout du rouleau, Jasmine en est l’accomplissement, dans la lignée de Barbara Hershey dans Hannah et ses sœurs (ou je confonds avec Dianne Wiest, amante sexy, Barbara Hershey est annonciatrice de Scarlett Johansson), d’Anjelica Huston dans Crimes et délits ou de la sœur de Woody Allen dans le même film, qui, au comble du désespoir, dans une noirceur rare chez l’auteur de Bananas, couche avec un homme qui défèque sur elle.

L’automne

Saison préférée de l’auteur de September, où la beauté de la ville est teintée de mélancolie, où l’activité intellectuelle reprend après la parenthèse estivale. Pour un universitaire, pour un étudiant, personnages récurrents chez Allen, l’automne est le mois des nouveaux départs, des promesses de fictions nouvelles, de chit-chat en fin de cours avec le sex-symbol allenien par excellence : le prof d’université.

Melinda and Melinda

C’était en 2005. Nous venions de nous installer en France dans un appartement temporaire. C’était une période d’incertitudes, nous n’avions pas encore d’appartement, je commençais un nouveau travail, et puis nous nous retrouvions dans une nouvelle ville, avions, comme des héros alleniens qui seraient passés à l’acte, quitté la nôtre et laissé derrière nous parents et amis. Dans cet univers familier, car c’était Paris, une ville familière à tous, tout nous semblait étranger, d’autant plus étranger que familier, car nous ne pouvions même pas nous résoudre à l’idée d’une nouveauté totale et de l’effort qu’elle aurait exigé d’appréhension de l’inconnu. Nous n’étions pas moroses, par moments nous éprouvions même l’excitation propre aux nouvelles aventures, c’est juste qu’un fond d’inquiétude nous travaillait et qu’une certaine stabilité émotionnelle soudain nous manquait. L’appartement provisoire, meublé, l’appartement d’une autre, accentuait le sentiment que nous n’étions pas fixés dans le lieu même où nous avions décidé de vivre.

Dans ce contexte, et dans cet appartement, il y avait une télévision avec un abonnement Canalsat. Un soir, je zappais machinalement entre les chaînes, c’était avant l’époque de la VoD, n’était alors proposé qu’un fond de catalogue de daubes, quand je suis tombé sur Melinda and Melinda. J’ai un souvenir précis de mon bonheur à la découverte de ce film et du plaisir profond que j’ai éprouvé en le regardant, du bien fou qu’il m’avait fait. Ce n’est pas un des meilleurs Woody Allen et je dois avouer que j’en garde un bien vague souvenir. Il n’en reste pas moins que j’éprouve à son égard une réelle tendresse car dans un monde inconnu et pas très accueillant, je retrouvais un indéfectible ami. J’avais l’impression qu’il s’était lui-même programmé, qu’il avait réuni pour nous ses personnages intelligents, parlant de la vie avec un mélange reconnaissable entre tous d’élégance, de désinvolture et de désespoir, pour nous dire que, ce soir-là, nous n’étions pas seuls.

Cemetry of Splendour, de Apichatpong Weerasethakul

Je suis tombé raide dingue de ce film, une œuvre majeure dans une vie de cinéphile, un moment d’exception qui se transforme en souvenir durable, en une trace perpétuelle dessinant une ligne magique entrelacée avec celle de notre vie et de nos expériences.

De tous les films de Apichatpong Weerasethakul, il est le plus accessible, le plus pur, le plus émouvant, voire le plus drôle – soldats qui plongent subitement dans un sommeil profond, regard malicieux de Jenjira – et le plus politique, avec ce que l’on devine être une critique en creux de la royauté thaï. Avec douceur, sérénité et inquiétude, le film raconte la rencontre entre Jenjira, une femme d’une cinquantaine d’années, et le soldat Itt dont elle s’occupe, sorte de fils du hasard plongé dans un sommeil mystérieux et posé comme un objet d’étude sur un lit, dans une salle de classe abandonnée, ouverte sur les arbres et bruissant de la clameur fantomatique de l’enfance.

Itt se réveille par intermittence pour manger, sourire, converser avec son ange gardien, puis plonger à nouveau dans le sommeil. Non seulement chaque plan, toujours fixe, sauf un à la fin qui entame un imperceptible mouvement panoramique, est d’une beauté absolue, une beauté longue et durable, non seulement les inventions visuelles sont à la fois éblouissantes et discrètes, comme murmurées, touchées par la grâce et l’humilité, les dialogues, les regards, les sourires, distillent eux aussi une émotion ineffable. J’en avais parlé au moment de l’Oncle Boonmee, les films de AW ménagent un véritable suspense : j’attends avec une impatience fébrile, un perpétuel frissonnement, la manière dont le plan va évoluer, va muer, va céder la place au plan suivant, dont je suspecte qu’il sera une nouvelle manifestation de beauté, et qui ne décevra jamais ce pacte esthétique qui m’unit au film. Si le plan est fixe, et long, l’univers qu’il encadre se transforme, se complexifie, se ramifie. Ainsi de la scène avec les deux filles qui s’assoient à la table de Jenjira et la manière dont le dialogue glisse doucement de la banalité au mystère, de l’anodin à la magie du royaume enfui sous l’école abandonnée qui semble ensorceler à travers les siècles les soldats rêveurs. Ou de la scène finale de football où le champ labouré devient une aube brumeuse sur laquelle des enfants dansent.

Au milieu du film, comme une promesse – déçue – d’une de ces césures dont AW est coutumier, mais de laquelle il s’affranchit avec élégance, refusant de faire du AW, il y a des plans sidérants, je pèse mes mots, sidérants. Les lumières changeantes censées réveiller les soldats ou éclairer leurs rêves, irradient une route abandonnée, une affiche racoleuse sous laquelle dort un clochard, puis les escalators d’une salle de cinéma en surimpression.

La dernière partie du film est une longue promenade dans un parc avec Jenjira et une médium qui lit les pensées et s’introduit dans les rêves. Le décor jalonné d’étranges troncs d’arbres, d’énigmatiques statues, d’hiératiques dinosaures aperçus en arrière-plan, se superpose à des palais imaginaires, des univers de conte, tout un hors-champ topographique semé de constructions fantasmagoriques.

Mais quand j’y pense, c’est sans doute cette salle de classe qui m’émeut le plus. Le lieu est merveilleux. Plusieurs niveaux symboliques, artistiques et archéologiques s’y superposent et s’y sédimentent. C’est d’abord un lieu habité par l’enfance, et sa perte. Jenjira a été une enfant, elle a fréquenté la salle de classe, les soldats aussi, et les voilà dans les lieux mêmes où ils ont formé leurs rêves de vie, abîmés par celle-ci mais lucides pour l’une, complètement impuissants et endormis pour les autres. Dans une très belle séquence inexplicablement intercalée dans le flux des plans, comme un fast-forward élusif, la salle est montrée dans un état avancé de délabrement, dans une sorte de territoire terminal, où tout a disparu, où le processus de décomposition dont on a été témoin d’un épisode est arrivé à son terme fatal et inéluctable. Ce plan sonne comme un avertissement, une menace, ce vers quoi nous tendons, « nous » étant les soldats, « nous » étant la Thaïlande, « nous » étant le monde. C’est aussi un lieu d’expérimentations, comme si AW choisissait ce décor, pour y exposer son installation artistique, ses colonnes de lumière changeante. Comme un artiste qui choisit la scène du monde pour créer et par la création transcender le réel et nous réveiller.  S’il y mène des expériences, le cinéaste enquête aussi sur son lieu, son archéologie, labourant sa terre pour déterrer d’hypothétiques fantômes de rois, d’hypothétiques splendeurs monarchiques, cherchant une explication, une généalogie de l’endormissement d’une jeunesse belle et perdue. Mais tout cela se termine en toute beauté, par un splendide et bouleversant plan d’espoir. Par un retour à l’enfance. Car ce qu’on découvre en labourant, ce vers quoi on remonte, c’est son enfance. Jenjira est submergée d’une émotion muette et dans une révolte contre le sommeil, contre la résignation, elle garde les yeux ouverts, grand ouverts.