Le paradoxe du suicide

 

Nous discutions avec une amie suédoise de cet éternel paradoxe entre le niveau de vie des Suédois, la qualité de leurs prestations sociales, la compétitivité à l’échelle planétaire de leur système éducatif et, par ailleurs, le fameux « taux de suicide le plus élevé au monde ». Il s’agirait selon elle d’un biais statistique. En vertu de leur transparence légendaire, les Suédois déclarent systématiquement la cause des décès alors que dans les pays du Sud, s’il s’agit d’un suicide, celle-ci est tenue secrète pour éviter d’entacher la mémoire du défunt. Soit, mais il nous a quand même paru curieux que dans notre entourage sudiste, nous n’ayons en mémoire aucun suicide alors que dans le sien plusieurs personnes se soient donné la mort. On pourrait expliquer ce paradoxe par le fait que le suicide n’est pas toujours l’aboutissement d’une vie malheureuse ou miséreuse, il peut être lié à la vacuité de l’existence. Prenons Sven et Mo, deux suicidaires originaires respectivement de Stockholm et de Beyrouth pour essayer de mieux comprendre.

Nous sommes en novembre, le pire mois de l’année car les jours raccourcissent, il fait moche, il n’y a rien à faire à Stockholm. Sven a mal dormi. Il a fait des cauchemars toute la nuit. Il se lève tard, vers midi, le soleil s’est déjà couché après une brève apparition dont ni lui ni quiconque d’autre n’a été témoin. Sven ne travaille plus depuis un an, pour cause de dépression. Celle-ci est prise en charge par la sécurité sociale, une infirmière le suit, et il continue de percevoir ses salaires. Ses liens avec sa famille sont rompus depuis longtemps. Ses parents sont séparés, sa mère est maniaco-dépressive, son père a épousé une jeune femme marocaine et s’est installé à Marrakech. Sven travaillait dans une société de développement de jeux vidéo. Il a été développeur et passionné par son métier. Il peut s’il le souhaite et quand il le souhaite retrouver son poste, son employeur n’ayant pas le droit de le licencier tant qu’il souffre de dépression. Sven avait une amie, belle, intelligente, travaillant dans la finance. Il l’a quittée pour une raison indéfinie, peut-être parce qu’il était trop heureux et que ce bonheur suspect le perturbait.

Ce matin de janvier est particulièrement gris. Un gris anthracite, bleuâtre pour être précis, virant vers le noir profond. Le vent souffle et les petites particules de neige virevoltent dans l’obscurité du matin. La perspective de traîner dans son appartement déprime Sven, en ce sens qu’elle ajoute une couche de dépression ponctuelle à sa dépression chronique. Tout à coup, dans un éclair de lucidité, il se rend compte que sa vie n’a aucun sens, oui, aucun sens. Il s’étonne de la clarté de ce constat et du temps qu’il lui a fallu pour y parvenir. Il décide alors, par voie de conséquence, de se suicider. Il appelle sa mère pour lui en parler mais elle ne répond pas. Ses rapports avec son père n’ont jamais été très bons. Il appelle son infirmière qui prend acte de sa décision, lui recommande un poison efficace pris en charge par la sécurité sociale. Il envoie une lettre de démission à son employeur en précisant le motif : suicide. Juste au moment où il s’apprête à avaler la boîte de médicaments, on sonne à la porte.

Pendant un instant, il ne comprend pas à quoi correspond exactement ce bruit de sonnette, c’est la première fois qu’il l’entend. Puis il ouvre la porte et se retrouve face à une jolie fille à l’air triste. Elle se présente, c’est sa voisine de palier. C’est la première fois qu’il la voit bien que tous deux habitent cet immeuble depuis plus de dix ans. Elle lui dit qu’elle est sur le point de se suicider, elle voulait parler à quelqu’un avant de passer à l’acte, pour l’en informer. Sven entend bien mais cela tombe un peu mal, il n’est pas la bonne personne, lui-même est sur le point de se suicider, quelle coïncidence – ils sourient. La voisine le prie de bien vouloir l’excuser pour le dérangement et lui souhaite une bonne journée. Après le départ de la jeune fille, Sven avale ses cachets.

 

Ça va mal pour Mohammed (Mo) à Beyrouth. Mo a toujours vu grand, en cela il est bien libanais. Sur le plan professionnel, ses projets sont tombés à l’eau, les uns après les autres. Il y croyait pourtant, a toujours eu un seul objectif simple, toute sa vie : devenir millionnaire très vite. Le destin en a voulu autrement. Désormais, lui qui a vécu au-dessus de ses moyens, il croule sous les dettes. Sur le plan sentimental, Zoumouroud, la fille dont il était amoureux fou, à qui il avait tout donné, tout, l’a quitté quand il a dû vendre sa Porsche Cayenne Turbo S pour payer une partie de ses dettes de jeu. Elle est partie avec son meilleur ami qui a une Porsche Targa orange. Mo la comprend. Il lui avait promis une vie de rêve avec beaucoup d’enfants et une bonne, philippine pas n’importe quoi, par enfant. Les choses se sont aggravées quand Mo a appris qu’il était séropositif. Pour oublier Zoumouroud, il avait fréquenté les cabarets de Maamelteïn au Nord de Beyrouth et eu des relations sexuelles avec des prostituées moldaves. Il vit désormais chez ses parents dans un quartier populaire de la ville. Il a dû vendre l’appartement qu’il avait acheté en front de mer, au centre-ville, dans un complexe Solidère, la société foncière qui a acheté la ville au lendemain de la guerre.

Mo est avachi au salon devant la télé. Un talk-show politique analyse les raisons d’une guerre imminente avec Israël. Il passe machinalement d’une chaîne à l’autre en déroulant une suite sans fin de talk-shows politiques annonçant une guerre imminente.

Constatant que la vie a été dure avec lui, que le destin ne l’a pas épargné, il sort sur le balcon pour se jeter du quatrième étage.

C’est une belle journée. A sa droite, il aperçoit la mer, bleue foncée sur fond de ciel bleu clair. Un vent légèrement iodé frôle sa peau et lui procure ce qu’il est convenu d’appeler du plaisir. L’agitation de la rue, des vendeurs ambulants, des taxis collectifs, des commerçants devant leur échoppe, lui fait éprouver un sentiment diffus qu’il identifie vaguement au bonheur. Il remet son suicide au  lendemain et décide de profiter de cette journée pour aller se promener en bord de mer, prendre un verre au centre-ville et reluquer les filles. D’ailleurs, il n’est pas sûr que se jeter du balcon soit très efficace. Il est probable que sa chute soit amortie par l’entrelacement des fils électriques qui pendouillent d’un immeuble à l’autre pour fournir l’électricité à partir des petits groupes électrogènes du quartier. Même s’il réussissait à se frayer un chemin entre les fils, il risquerait de tomber sur la montagne d’oranges sanguines d’Hassan, le marchand de quatre saisons qui vocifère la liste des prix de ses fruits en les décrivant lyriquement. Absorbé par ses pensées, il est surpris par sa maman qui revient des courses et le couvre de baisers après une séparation d’au moins deux heures. Il lui fait part de son malheur. Elle le prend dans ses bras, le couvre d’une nouvelle salve de baisers bruyants et lui dit de ne pas s’en faire, ce n’est pas grave, il est encore jeune, il n’a que cinquante ans. Elle connaît le remède miracle, chuchote-t-elle. Elle va lui préparer une assiette de labné dont il se rappellera toute ta vie, avec une tasse de thé, du thym, des concombres et des olives vertes.

Mère et fils dressent la table sur le balcon. Ils plongent le pain dans la crème onctueuse du fromage blanc caillé et le vent continue de souffler, procurant un plaisir dont Mo ne veut pas s’avouer qu’il est peut-être passager.

New York

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Des fenêtres de ma chambre d’hôtel, on peut observer le ciel s’éclaircir insensiblement en se colorant d’un rose profond et inquiétant. Sur le toit en contrebas du building d’en face, un énorme tuyau crache une fumée blanche qui se disperse en volutes volatiles prenant brusquement leur essor. Les tours de bureaux qui m’encerclent sont illuminées et désertes, vidées de leur substance, comme dans un film de science-fiction. La rumeur continue des voitures reconquiert le silence de l’aube. Je vais faire un jogging à Central Park.

Le ciel est gris et plombé de nuages menaçants mais les buildings qui bordent le parc sont dorés par une lumière subliminale en provenance d’un soleil invisible qui dispense clandestinement ses rayons. Je fais le tour du lac Jacqueline Kennedy et c’est au détour d’un chemin que le soleil me fait face avec une arrogance moqueuse un rien sardonique. En quittant le parc, je me retrouve sur la 5th Avenue au niveau de la 90ème et doit courir pendant une bonne demi-heure pour rejoindre l’hôtel dans le calme matinal de l’avenue alors que défilent à ma gauche les immenses résidences, à ma droite les musées.

Je mange le petit-déjeuner en rêvassant face aux énormes baies vitrées qui donnent sur des platanes de la Madison Avenue et des immeubles dont la pierre grisâtre s’irise de lumière flavescente alors qu’à côté de moi une mère et sa fille belges dont la blondeur est à l’égal de celle de la lumière se remercient mutuellement de ce merveilleux voyage en sirotant un thé vert parfumé au jasmin.

Je vais au MOMA visiter une exposition sur les expressionnistes abstraits. Je découvre au deuxième étage les œuvres de jeunes photographes comme Alex Prager. Ce dernier paraphrase Hitchcock et Sirk et dépeint des formes de désespoir dans des couleurs éclatantes comme celle d’un yellow cab ruisselant de pluie dans lequel une femme est engouffrée le visage inondé de larmes noires. Je suis accueilli au quatrième étage par des Andy Warhol (les soupes Campbell, un Marilyn, un Elvis) et un Roy Lichtenstein qui m’invitent à entrer dans plusieurs salles, chacune au nom d’un mécène milliardaire et de sa femme, dédiées à Jackson Pollock. Je note combien une toile en vrai provoque des sensations différentes à celles que l’on a en feuilletant un livre, non seulement du fait de sa taille, inévitablement plus petite ou plus grande que ce à quoi on s’attendait, et de son occupation de l’espace, mais aussi de ses reliefs, notamment chez Pollock, où l’enchevêtrement des lignes et leur enroulement se font dans les deux plans horizontal et vertical, avec des coulées de peinture éjectées du tube solidifiées pour un éternel instant. Une jeune touriste française constate que cela ne ressemble à rien et qu’on dirait du vomi. Je découvre aussi combien Soulages en France s’est inspiré des peintres américains des années cinquante et soixante (« ce type de correspondance est peu mis en valeur à ma connaissance à Beaubourg ou au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris », je note mentalement), notamment les dernières séries de Mark Rothko appelées Noirs sur Gris, ou la dernière série de monochromes noirs de Ad Reinhardt, voire même, au niveau de la composition et non du chromatisme, Bernett Newman, et du chromatisme et non de la composition, Robert Motherwell et son Elégie à la république d’Espagne. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre les variations chromatiques de Rothko, ces masses flottantes amorphes de couleurs lugubres et, ce matin, les transformations dramatiques du ciel, et me juge moins sensible à de Kooning dont la charge bordélique des toiles ainsi que leur trop-plein symbolique et représentatif contrarient ma recherche de pureté et de minimalisme, ou plus précisément de répétition obsessionnelle des motifs. Au cinquième étage, je fais le tour de l’exposition permanente et suis particulièrement confondu par la beauté du Baigneur de Cézanne et de son pendant chez Picasso, le Meneur de cheval nu. Je me demande à quoi cette émotion particulière est due. Je me fais un commentaire ethnique en constatant le nombre de peintres américains nés ailleurs, en Lettonie (Rothko), en Arménie (Gorki), en Hollande (de Kooning).

En sortant du musée, je suis instantanément happé par le flux des voitures au milieu d’une foule de piétons en panique emportée par le cours torrentiel d’une eau qui va la projeter inéluctablement dans le vide alors que défilent des deux côtés des avenues des dizaines de magasins de vêtements écoulant des stocks de milliards de vêtements produits par des usines dont rien ne peut plus arrêter le rythme effréné de production (« comme un mouvement cinétique qui s’emballe et qu’aucune force ne peut plus freiner », me dis-je par analogie). On fuit, affolé, une catastrophe imminente ou qui a vraisemblablement déjà eu lieu up-town. Seuls quelques personnages étranges vaquent à leurs occupations comme si de rien n’était, inconscients de la catastrophe en gestation signalée par des vibrations infinitésimales qui s’amplifient. Une mère promène son enfant dans une poussette McLaren, un mendiant tourne sur lui-même comme un possédé en débitant des oracles apocalyptiques, un type promène son cheval blanc au milieu de la chaussée qui se craquelle dans un tremblement sourd avant d’exploser et d’avaler les humains dans le sein obscur et noir d’une bête préhistorique dérangée dans son sommeil immémorial et transitoire. Je me réfugie dans un Starbucks où des survivants hagards font la queue pour se payer un tall latte écrémé en attendant que la colère de la ville tombe alors que des hordes de survivants se précipitent dans les boutiques de fringues pour s’acheter des dizaines de fringues qui leur serviront à rester dans le coup, stylistiquement parlant, dans l’au-delà rythmé de sirènes stridentes et de vagues sonores ininterrompues et grondantes de cabs affolés.

Je m’engouffre dans la limousine noire Lincoln Town Car qui m’attend à l’angle de la 57ème et de Park et fuis vers JFK en empruntant le pont du Queens au niveau de la 59ème. Je me retourne et contemple une dernière fois le spectacle grandiose de la ville tapissant la nuit d’infinies lumières éphémères dont la ligne de crête accidentée et accidentelle est engloutie progressivement par l’eau dont la limousine fuit le déferlement en fonçant à tombeau ouvert sur les avenues du Queens bordées d’un noir sur lequel se greffent des enseignes lumineuses de commerces sinistres et déserts que le raz-de-marée emportera alors que le A380 d’Air France décollera du tarmac de JFK en offrant du hublot une vue imprenable sur la ville gobée par une eau qui monte très haut et sur laquelle flottent des Pollock et de Kooning, les morceaux éparpillés de Campbell soup et, ironiquement, la toile de Lichtenstein, I don’t care, I’d rather sink .. than call Brad for help !

La Cerisaie de Tchekhov à l’Odéon

Une note rapide (ne mérite pas plus que cela) pour dire combien il est scandaleux de massacrer le texte de Tchekhov comme le fait le metteur en scène de la pièce. Car elle ne croit pas au texte, il n’est pas suffisamment bon pour elle le texte, alors elle le parasite par toute une série d’effets scénographiques, de mise en scène et de jeu d’un kitsh intello-burlesque, censé paraît-il faire rire. Lorsque par extraordinaire, à de rares instants, le texte nous parvient de loin en échappant aux quinze couches de stupidité sous lesquelles on a cru bon l’ensevelir, notre frustration est à son comble. Ce spectacle a peut-être de l’intérêt, mais pas au théâtre, dans l’émission de Sébastien Le plus grand cabaret du monde, si elle existe toujours. Et PS : APPEL A TOUS LES METTEURS EN SCENE : POUR ETRE UN GRAND METTEUR EN SCENE GENIAL, PAR PITIE, IL N’EST PAS NECESSAIRE DE FAIRE VOCIFERER DES COMEDIENS HYSTERIQUES.

La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Le roman en tant que roman dans l’acceptation noble du terme, classique presque, et pas en tant qu’objet littéraire en quête de définition, est très largement au-dessus de ce qui s’écrit aujourd’hui en France et au niveau, à mon sens, des grands romanciers contemporains comme Kundera, Roth ou Bret Easton Ellis. Sans vouloir m’adonner à une sorte de classement ridicule comme celui, marchand, des peintres dans le livre, je pense néanmoins qu’il n’a pas encore l’ampleur et la force romanesque d’un Cormac McCarthy qui joue, lui, comme disent les Américains, dans une ligue différente. Lorsque je place Houellebecq au-dessus de la production locale française, je ne prétends pas en avoir une vue exhaustive mais j’extrapole à partir de quelques échantillons, des livres « de qualité » comme on dit, tels que La verité sur Marie, Choir, Trois femmes puissantes, qui malgré leur qualité donc, ne peuvent soutenir la comparaison avec les romans de Houellebecq et ce dernier en particulier. La force de l’auteur des Particules élémentaires est d’embrasser la forme romanesque à bras le corps, avec hardiesse et assurance, et de l’abstraire de tout formalisme visible à l’œil nu, qui s’interposerait entre le lecteur et l’écrivain, dans la relation privilégiée qui s’établit entre eux. Les auteurs de La vérité sur Marie, etc. partent de l’idée qu’ils vont déployer un « style » et que de ce style exhibé, de cette « écriture », comme disent pompeusement les critiques, étalée, naîtra une œuvre. Le dessein de Houellebecq est de créer un roman, pas une histoire ou un sujet, un roman. C’est-à-dire un univers, un univers architecturé qui se construit grâce à la langue, aux personnages, aux récits, aux sujets mais les transcende, les dépasse. Un grand écrivain est un écrivain qui crée un univers à la manière d’un architecte (je reprends la métaphore de l’architecture car il s’agit d’un des arts au cœur du livre). Kundera, Roth, Bret Easton Ellis ont créé des univers et ceux-ci s’étendent au-delà d’un livre en particulier, pour investir une œuvre. L’univers permet d’accéder alors à l’universalité, en ce sens que tout lecteur, quels que soient ses particularismes culturels et personnels, sera attiré par l’œuvre comme on l’est par un nouveau pays que l’on découvre, non pas rebuté mais au contraire curieux des éléments très spécifiques que ce pays offre (les coutumes juives chez Roth, LA chez Ellis ou l’Europe de l’Est chez Kundera, voire la Turquie de Pamuk). A contrario, il est plus difficile d’être attiré par un pays qui n’a à offrir que sa langue dans une joliesse ou une préciosité en recherche pressante d’admiration. Le travers en France d’une certaine critique et d’une certaine édition est de se concentrer sur la joliesse des phrases. Pour le critique ou l’éditeur français de modèle courant, comme dirait Houellebecq, un grand écrivain est avant tout un écrivain qui sait aligner des jolies phrases, de préférence longues. Or il est clair qu’aligner juste des jolies phrases ou s’adonner à des expériences formelles selon l’expression consacrée, n’a aucun intérêt romanesque et encore moins littéraire et aucune perspective de pérennité. C’est une dénaturation de l’empreinte qu’a laissée Proust sur la littérature contemporaine. Alors que Proust est l’écrivain qui illustre le mieux la thèse de l’univers et de l’universalité, de l’ouverture au monde, il est aujourd’hui associé dans les cercles littéraires au contraire de tout cela.

Malgré cette force romanesque, La carte et le territoire crée quand même une certaine frustration. En essayant d’analyser la source de celle-ci, je me rends compte qu’elle est liée à quelque chose de très particulier, de nouveau chez Houellebecq. Je découvre que cette chose est l’absence de personnages.

Les trois personnages principaux, Jed Martin, le peintre, Jean-Pierre Martin, son père, l’architecte, et Michel Houellebecq, l’écrivain, sont en réalité trois variations ou déclinaisons de Houellebecq lui-même, trois images diffractées par des miroirs intérieurs. A eux trois, avec une incroyable force et en même temps, et c’est là que réside l’art de l’écrivain et du styliste, une fluidité et une simplicité confondantes, ils dressent le portrait d’un créateur et les différentes facettes de la création. La naissance de l’idée, les notions de composition, d’architecture, de sujet (dans le sens pictural, architectural et littéraire du terme), prennent alors corps grâce à une utilisation imbriquée, entrelacée, mais naturelle, des trois arts majeurs de la composition. C’est un portrait de l’artiste à différents stades de l’évolution de sa vie et de son œuvre. Celle de Jed Martin est structurée en manières ou périodes, dont chacune ressemble à une œuvre romanesque. Le cheminement du peintre, de l’architecte et de l’écrivain, aboutit à une certaine radicalisation, à l’exploration de nouveaux territoires dont l’étrangeté va augmentant. Je suis personnellement très sensible aux concepts d’exploration et de cheminement créatif, concepts que l’on peut voir concrètement à l’œuvre dans une exposition de peintre. Le livre est un éloge du cheminement et du renouveau créatif. Jed Martin renouvelle son œuvre malgré le succès fulgurant qu’il a pu connaître. De même, il est très émouvant de retrouver dans le PC de Houellebecq ou de Jean-Pierre Martin à leur mort, des travaux en totale rupture avec ce qu’ils ont précédemment fait, ou ce qui a été fait de manière générale.

Autour de ces trois créateurs, qui finalement n’en forment qu’un, gravitent des personnages fantomatiques, sans aucune épaisseur existentielle. Certains sont des people, c’est-à-dire de pures images (Beigbeder, Jean-Pierre Pernaut, l’éditrice de Flammarion, le milliardaire libano-mexicain Carlos Slim…), d’autres des caricatures drôles mais sans profondeur de figures parisiennes archétypales (l’attachée de presse Marilyne, le galeriste Franz, le polytechnicien de modèle courant), d’autres enfin sont des artisans (plombiers, etc.). L’auteur établit un dialogue entre roman et peinture autour du portrait. Le portrait définit alors l’être par sa fonction. Avec le recul du portraitiste, la fonction « polytechnicien » ou « plombier » prévaut sur l’être dont elle emprunte le corps. Deux exceptions dans cette galerie de fantômes : Olga et les flics de la dernière partie qui enquêtent sur la mort de Houellebecq.

Olga est l’archétype de la femme houllebecquienne, incarnation fantasmatique de beauté, d’intelligence et de générosité sexuelle. Mais contrairement à la sublime héroïne de Plateforme, Valérie, elle disparaît assez vite du roman et a elle aussi je ne sais quoi de spectral, je ne sais quoi d’une réminiscence de Valérie. Les policiers sont plus épais. C’est d’ailleurs la partie du roman que j’aime le moins car ils sont ni esquissés pour en signifier la fragilité ontologique, ni suffisamment développés pour qu’on s’attache à eux. En somme, les personnages du roman ressemblent à s’y méprendre aux contacts que l’on retrouve dans l’ordinateur de Houellebecq à sa mort : vingt-trois contacts, onze professionnels (dentistes, médecins, plombiers…), deux ou trois people et huit ou neuf maîtresses.

Au début, j’ai cru voir dans cette absence de personnages et leur superficialité une faiblesse du roman, une sorte d’irréalisme social et psychologique. Je me suis dit que l’auteur de Plateforme  n’a pas suffisamment travaillé, par paresse sans doute, ou nécessité de livrer à temps le tapuscrit. Comment se fait-il que ce portraitiste du monde qu’est Houellebecq réduise la réalité sociale à quelques ombres de clochards qui s’entretuent dans la cour d’un immeuble ? Comment se fait-il aussi qu’à une échelle macroscopique sa vision du monde et du capitalisme en particulier soit aussi simpliste et naïve, avec cette idée que le monde connaîtra des crises financières à répétition mais que la France sera épargnée grâce à son tourisme, ignorant par là-même une des réalités structurantes du monde, la connectivité absolue des pays, des économies et des peuples. Je me suis aussi dit que Houellebecq fait du Houellebecq avec son goût de la provocation cynique un peu facile. Mais en y réfléchissant, je me suis rendu compte que tout cela relevait de quelque chose de plus profond.

Cette chose est la solitude du créateur. Voici ce qu’en somme ce roman exprime. Malgré son immersion dans un environnement parfois ultra-social, ultra-marchand, le créateur est seul, à l’image d’un être humain de modèle courant dans une Audi climatisée sur une autoroute bouchée, par un matin glacial de janvier. Même lorsqu’il est comme Jean-Pierre Martin à la tête d’une entreprise, il est seul. Il est seul lorsqu’il crée, il est seul face au succès, à l’échec, à l’argent, à l’amour, à la maladie et à la mort. Ces trois artistes au talent immense, riches, adulés, se retrouvent seuls comme des rats et n’ont aucune mais aucune aptitude au bonheur. Leur rapport au bonheur est résumé par cette phrase a priori comique, en réalité bouleversante, « il pouvait faire ses courses dans l’hypermarché vide, ce qui est la meilleure approximation du bonheur ». Seuls dans de rares instants, Jed se rend-il compte furtivement de la beauté « indéniable » de la terre, lorsqu’il surprend un coucher de soleil sublime qui embrase la campagne française déserte en y répandant des plaques de couleurs changeantes. Cette solitude prend une tournure presque burlesque dans la dernière partie du livre lorsque Jed achète une maison et crée autour d’elle un périmètre de sécurité de plusieurs dizaines d’hectares, uniquement connectée par une route spéciale à l’Hypermarché, c’est-à-dire au monde, rendant ainsi hommage à son père qui a vécu reclus dans une demeure entourée de murs et encerclée par un petite ville qui au fil des ans s’est transformée en cité de banlieue puis en cité menaçante et inconnue. Dans les précédents romans de l’auteur du Sens du Combat, la femme pouvait offrir un salut, au moins transitoire, une fellation pouvait vraisemblablement reconnecter l’être humain au monde. Ici non.

Sa mort est la dernière création de l’artiste. Houellebecq est assassiné et son corps découpé en lambeaux pour former une sorte de tableau de Pollock, Jean-Pierre Martin va se suicider dans une entreprise euthanasiste suisse ayant son siège commercial dans une rue quelconque de Zurich à quelques encablures d’un bordel au style baroque et Jed, lui, s’éteint dans sa maison isolée d’un cancer des voies digestives.

Ce dernier consacrera les dernières années de son passage sur terre à une œuvre dans laquelle la végétation recouvre progressivement tout et la nature fait disparaître en son sein les êtres humains.

Les paradis perdus II : Des Dieux et des Hommes de Xavier Beauvois

Le film m’a déçu. Il est trop académique, conventionnel, conforme à ce que l’on peut attendre d’un film d’auteur bien sur lui. C’est un film de qualité, chic, primé à Cannes, traitant de thèmes sérieux comme le terrorisme, la tolérance, et ce sans aucune faute de goût. Il est conçu pour Télérama. L’image et la lumière sont belles. Autant je suis sensible à la beauté picturale et la respecte car elle est gratuite, autant le fait que Beauvois s’appesantisse sur elle, la surligne, dans un souci de respectabilité esthétique, m’ennuie. Il fait durer les plans comme pour s’assurer que tous les spectateurs se sont bien rendu compte de leur beauté. Les références à des toiles (le Christ de Mantegna, La cène de Da Vinci…) sont trop explicites. J’apprécie le côté documentaire du film. La description des tâches quotidiennes de ces moines : prier, travailler la terre, remplir des pots de miel, couper du bois, cuisiner. Mais j’aurais préféré que cet aspect soit préservé de tout sentimentalisme. Or Beauvois se sent obligé d’y introduire de la solennité. Le moine interrompt en général sa tâche et médite en contemplant l’horizon cérémonieusement et se rappelant tout à coup qu’il va mourir. Pourquoi ? Le film refuse la banalité que pourtant il dépeint et qui est le bien le plus précieux dont ces êtres vont être privés en accédant au statut de martyre. En ce sens, c’est une antithèse d’Oncle Boonmee, autre film primé à Cannes qui, lui, ne se donne pas des airs et revendique sa naïveté. Les moines ont de très beaux visages, labourés par les rides, des visages picturaux. Mais à part Lonsdale, qui est génial, ils en font trop dans l’expression mélodramatique du doute, de la peur, surtout Lambert Wilson, jusqu’au ridicule dans certaines scènes (quand il enlace le tronc d’un arbre, qui fait ça ?). Leur condition de sursitaire leur fait oublier d’exister, simplement. Ils sont beaucoup trop conscients de leur mort prochaine en martyrs et en oublient de vivre. Les vrais prêtres eux n’avaient pas lu le scénario de leur vie, ils ne la vivaient pas à chaque instant dans la perspective de sa fin. La scène finale du dîner, censée être le morceau de bravoure du film, sur la musique du Lac des cygnes, est lacrymale et hyperbolique, bien que l’idée de cadrer la tête des moines, de très près, soit à la fois belle et terrifiante (en réalité, les moines furent décapités et on ne retrouva que leurs têtes, en bord de route). Je suis d’autant plus déçu du manque de spontanéité du film que ce qu’il raconte est vraiment beau. Comme dans Elephant, nous savons d’emblée que ces êtres sont des fantômes. Ils vivent dans une sorte de paradis terrestre, où les religions entretiennent un dialogue apaisé, où la vie est dépouillée de tout ce qu’elle a d’inessentiel, retranchée dans un territoire idyllique de splendeur naturelle et de simplicité, et transcendée par la poésie liturgique. Et tout cela est précaire. Amené à disparaître. J’aurais tellement aimé que cette déchirante précarité soit traitée avec moins d’application, avec plus de sobriété ou plus précisément de naturel.

Les paradis perdus I : Toy Story 3 (par Cœur)

De retour à la maison après avoir vu le film, je remarque dans l’entrée un sac qui est là depuis plusieurs semaines, un sac de livres à donner. Selon maman, nous sommes grandes maintenant, ce sont des livres de bébé. Que vont-ils devenir, ces livres ? Se retrouver sur les étagères d’une garderie ? Non lus ? Poussiéreux ? Jetés à la poubelle pour subir le terrible sort que le film décrit avec un réalisme effroyable ? Dans celui-là j’ai appris à dire « banane ». Dans cet autre « ballon », mon premier mot il paraît. Il y a beaucoup de livres Dora lus des dizaines de fois. Il y a même le livre Toy Story 1.

Ce film me fait prendre conscience que les objets qui nous entourent ont une âme. Des morceaux de notre vie d’enfant et de nos émotions adhèrent à eux et leur donnent un formidable instinct de survie. Quand on les jette, c’est une partie de cette enfance qui disparaît. C’est sans doute cette partie de nous qui essaie coûte que coûte de survivre.

Le film est très drôle. Les scènes avec Buzz l’éclair parlant espagnol et dansant le flamenco, Ken et Barbie jouant à cache-cache et Monsieur Patate se décomposant et se recomposant comme une toile surréaliste, sont hilarantes. Je n’ai jamais vu papa rire autant au cinéma. Mais le film est, en vrai, mélancolique. C’est l’histoire d’Andy, un garçon qui grandit. Qui doit aller à l’Université (l’Université c’est après le CP, le CE1, le CE2, le CM1, le CM2, le collège, le lycée), c’est dans très longtemps, très, très longtemps. Mais c’est bientôt. Cela arrivera vite. Alors la chambre d’enfant se videra. Tout ce qui est au mur, dans les coffres, les armoires, se retrouvera dans des cartons sur lesquels des destinations qui ne sont pas de rêve seront inscrites au feutre noir, en lettres attachées, d’une écriture hésitante, avec les dernières lettres coincées dans le peu d’espace qu’on a prévu pour elles, « grenier », « poubelle », « à donner ». Les jouets qui un jour ont été les personnages de nos histoires imaginaires, nos meilleurs amis, avec lesquels nous avons passé des heures et des heures, se retrouveront dans le noir, dans une cave, seuls, abandonnés. Pour toujours. Ou brûlés dans les flammes cauchemardesques de la décharge publique impitoyable. Dans la salle de cinéma, les enfants pleuraient, terrifiés. Heureusement les extraterrestres verts avec trois yeux sauvent Woody et ses amis, juste avant qu’ils ne tombent dans les flammes. Je ne sais pas si la fin est heureuse ou pas. Andy retrouve ses jouets dans le dernier carton de sa chambre. Il ne s’imagine pas tout ce qu’ils ont subi pour en arriver là. Les souvenirs de son enfance lui reviennent à la mémoire et il est ému. Je sais pourquoi. Il ne le dit pas mais moi je sais. Parce qu’il se rend compte que c’est fini. Que l’enfance, c’est fini. Il va falloir devenir adulte. Mais lorsqu’il donne les jouets à une petite fille, qu’il se raconte une dernière fois les histoires imaginaires dont ils étaient les acteurs, dans un acte de transmission, il dit adieu à son enfance mais se promet de se rappeler cette fille entourée de jouets, dans un éternel jardin de la fin de l’été.

The Art of Story Telling II : Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures), d’Apichatpong Weerasethakul

Ceux qui n’aiment pas Oncle Boonmee critiquent l’absence d’histoire et d’émotion. C’est quoi l’histoire du film ? se demandent-ils désemparés. On ne ressent aucune émotion poursuivent-ils car il est très difficile de s’identifier à ces personnages bizarres vivant à la lisière d’une jungle thaïlandaise, à la frontière du Laos, et appartenant à des espaces temps différents et des morceaux de fiction que rien ne relie entre eux dans une continuité rassurante. Curieusement, je ne sais par quel cheminement intellectuel collectif, bien que je suspecte que celui-ci soit lié aux modes de production des films et de l’édition des romans, l’émotion et la morale font aujourd’hui office de critères esthétiques ou, plutôt, de bon goût. Ce film n’est pas de bon goût. Les personnages sont distants, froids, spectraux, très peu concernés par ce qui leur arrive, et qui n’est pas rien : naissance, mort, résurrection. Certains critiques ont bien essayé de chercher des clés dans ce sens, mais le film ne délivre aucun message édifiant contre les extrémismes, le terrorisme ou la place de la femme dans les sociétés régressives. Il n’est pas psychologique, il n’est pas social, il n’est pas politique, il n’est même pas intimiste puisque les couples ne se défont pas et aucune femme ne dit à aucun homme « il faut qu’on parle ». Alors c’est quoi ce film ? se demande le critique français qui largué. Il est d’autant plus perturbé que le film a obtenu la palme d’or à Cannes. S’il peut comprendre que celle-ci récompense des films expérimentaux, il est dérouté par le côté un peu bancal, presque série B d’Oncle Boonmee, et s’attend qu’un festival comme Cannes récompense quelque chose de plus respectable, qui se prend un peu plus au sérieux.

Ce film est juste un objet. Un objet qui se propose d’être une nouvelle incarnation de beau. Je suis étonné que lorsqu’on se rend au Palais de Tokyo, au Centre Pompidou, ou même dans un musée plus classique, on ne se pose jamais la question : « quelle est l’histoire ? ». On ne se demande pas ce qui lie entre elles telle ou telle installation, telle ou telle toile, si ce n’est un style, une école. Pourquoi un film et ce film en particulier doivent-il absolument faire sens d’un point de vue fictionnel ? Alors même que l’on se désintéresse de plus en plus de toutes les histoires qui nous submergent. Oncle Boonmee est une évasion apaisante du monde tumultueux de l’histoire. Une échappée vers un ailleurs où elle n’existe plus. Une virée à la campagne, loin de la ville, de plus en plus loin, dans des territoires qui peu à peu perdent toute familiarité.

Un objet d’art est une agrégation d’éléments composites. Le beau naît soit de la recréation d’éléments inconsciemment identifiés à lui, dans notre esprit conditionné par l’art, la publicité, (un paysage, un corps de femme nue, un ciel…), soit, comme ici, de la création ex-nihilo d’une organisation nouvelle dans laquelle se retrouvent des morceaux composites, pour la première fois réunis, rapportés de divers registres esthétiques et prosaïques. Les morceaux sont protéiformes : images et sons, ceux profonds de la jungle ; photos, scènes documentaires, contes ; passé, présent et futur antérieur ; réalité et rêve ; observation et hallucination ; humains et animaux et humains réincarnés en animaux ; êtres vivants et fantômes. La liberté de l’artiste réside dans l’association nouvelle d’éléments issus de son histoire, de son imaginaire, de l’imaginaire des autres (Kubrick, Cocteau, Kurosawa), de l’imaginaire d’un pays. Cette association peut aboutir, comme ici, à une incarnation particulière de beau et créer ce que j’appellerais un suspense du beau. « Que va nous réserver le plan suivant ? », telle est la question que l’on se pose à chaque instant. Si on se laisse prendre à ce jeu, le film devient haletant. Car la surprise est à chaque fois totale. Chaque plan est une entité autonome sans lien avec ce qui précède. La fiction est un outil de prédiction. On devine ce qui va se passer, le film étant l’otage de son histoire, forcé de la dérouler, privé de parenthèses. Même quand il est imprévisible, son imprévisibilité est prévisible. Résultat, on s’ennuie. Ici, chaque plan et chaque séquence sont une nouvelle installation affranchie de toute contrainte. J’aime beaucoup par exemple l’insertion au milieu du film d’un diaporama de photos, d’enfants soldats, de campagne, sans aucun rapport avec ce qui pourrait être un début de récit (la mort de Boonmee), mais pourtant d’une grande cohérence artistique, participant d’une unité inexplicable qui transcende le récit. Cette absence de lien, cette digression radicale, m’enchantent parce qu’elles créent cette nouvelle unité.

Le film est organisé en six grandes séquences. Trois d’entre elles m’ont particulièrement marqué.

La séquence de la princesse défigurée est la plus belle. La plus conventionnelle aussi, celle qui a le moins dérouté les spectateurs. Dans un conte ancien, qui n’a rien à voir avec Oncle Boonmee, une princesse se promène dans les bois, dans de beaux atours. Elle parvient à une cascade, plonge dans l’eau, parle à un poisson-chat, qui ensuite s’introduit dans son sexe. La scène est féérique et procure une véritable ivresse sensorielle. Le bruit de l’eau, du vent dans les arbres, des animaux de la jungle, la lumière, la pénombre, le scintillement féérique de la chute d’eau, sont splendides. Elle dure longtemps et s’écarte de plus en plus du « récit » initial, à tel point que l’on a le sentiment de s’être égaré, avec ce que ce sentiment peut avoir d’ambivalent, d’à la fois effrayant et de secrètement grisant.

La séquence de la virée nocturne de Boonmee et sa famille dans la jungle et dans une grotte, est elle aussi abruptement détachée du reste. La scène qui précède est plutôt banale, un dîner je crois. Le passage à cette errance onirique au milieu de la nuit est à la fois imprévisible et naturelle. Sans aucune idée d’où l’on va, le voyage est un enfoncement dans l’inconnu, une exploration des profondeurs utérines de la terre. Vite, l’on se rend compte que l’absence d’itinéraire, de but, de sens, de toutes ces pesanteurs narratives, ne laisse d’autre choix que de s’ouvrir à ce que chaque plan offre de beautés révélées, jusqu’au plan sublime des parois luminescentes de la grotte, découverte fortuite qui justifie le voyage, ou cet autre plan de la lune aperçue à travers la brume et l’ouverture dentelée d’un rocher. L’absence de dessein nous rend attentif à l’essentiel, nous distrait de la finalité pour nous ouvrir les yeux sur ce qui est là, devant nous.

La dernière scène du film, après la mort de Boonmee, fait penser à la fin de 2001, Odyssée de l’Espace. Les personnages se retrouvent dans une chambre d’hôtel blanche. Ils ont changé sans avoir changé. Deux femmes comptent des billets de banque. Le neveu de Boonmee est devenu moine, il entre dans la chambre, prend une douche, se sèche, puis se dédouble, puis va à un karaoké. J’apprécie la juxtaposition d’actes banals (prendre une douche, compter des billets de banque, enfiler un jeans) et, comme si de rien n’était, d’actes fantasmatiques, comme le dédoublement des corps. Encore une installation artistique. Avec des personnages disposés dans un plan, le flux télévisuel, des odeurs (celle de la citronnelle), des lumières, l’eau qui coule (l’eau est l’élément matriciel qui parcourt tout le film), la lumière blanche de la chambre ou les néons multicolores du karaoké. Ce qui est paradoxalement bouleversant c’est que cette scène fait suite à la mort. Elle est celle de l’au-delà. Sa banalité est d’un immense réconfort.

The Art of Story Telling I : Mad Men

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“You’re such a story teller” dit Betty Draper à Donald Draper qui l’a trompée sans arrêt, lui a menti sur son passé, sa famille, son nom même, qui est capable de raconter n’importe quoi pour l’émouvoir, la réconforter, l’allumer. Car c’est son métier à Don, le story telling. Don est directeur artistique d’une agence de pub dans les années soixante.

C’est lui qui raconte Kodak, Lucky Strike, la chaîne d’hôtels Hilton ou une marque de nourriture de chien à base de viande de cheval, à l’Amérique des années soixante. C’est lui qui recrute, promeut, licencie, forme des équipes de commerciaux et de créatifs, en leur racontant leurs forces, les révélant, leurs faiblesses, les leur faisant accepter. C’est lui aussi qui raconte sa propre vie, qui l’écrit en vivant. Il a le pouvoir des mots. Betty, dans sa maison de banlieue, avec ses deux puis trois enfants, sa bonne noire, négresse pour utiliser la langue de l’époque, rêvasse. Elle aussi cache tout à Don. Elle se voit dans les bras de bellâtres, d’inconnus, d’hommes quelconques, de choses, comme sa machine à laver, qui la prennent, ou qu’elle prend en se donnant à eux. Elle s’offre ainsi, à la fois soumise et ingénieuse, naïve et manœuvrière, au désir et à la perspective du plaisir boursouflé par le fantasme.

Dans l’agence Sterling Cooper dont il est le directeur artistique, Don est entouré d’hommes qui vendent. Des idées, des histoires, leur histoire, des marques. Tous rêvent. C’est le rêve américain : l’agrégation monstrueuse de millions de rêves individuels poursuivis avec acharnement, dans la souffrance, la frustration permanente. L’agence Sterling Cooper est la machine où les rêves sont conçus, usinés, empaquetés, distribués. Don est le seul qui ait un passé, qui le hante. Tous les autres sont hantés par le futur, les yeux rivés, anxieux, interrogateurs, vers leur futur, ou envieux, vers celui des autres. A part Don, tous sont dépourvus de mémoire, oublieux dans l’instant du présent. Les familles sont des familles américaines modèles. La mère de Don était une pute. Son père est mort tué par un cheval. Son frère s’est suicidé. La femme de Don le trompe, en rêve, en réalité, en voiture et dans des bars. Il la trompe à son tour, un peu partout et tout le temps. Son beau-père le hait, et c’est très réciproque. Sa fille est déjà anxieuse. Presque dépressive à six ans. Elle noue avec son grand-père une relation étrange. Il lui parle de la guerre, lui lit la bible, lui évoque la mort puis meurt, avant de renaître dans les traits d’un petit frère qui porte son nom. Autour de Don, les autres familles sont tout aussi normales. Peggy est seule, entretient avec sa mère une relation mélodramatique, a un fils avec son collègue Campbell et l’abandonne. La femme de Campbell ne peut avoir d’enfants. Sal est homosexuel et le cache à sa femme. Sterling trompe la sienne, l’abandonne pour épouser une jeune secrétaire après avoir essayé de séduire Betty. Joan couche avec Sterling et rêve d’un mari, épouse son rêve, un chirurgien, mais celui-ci n’a aucune neurone dans les doigts et rejoint l’armée. Dans cette Amérique puritaine, les activités principales sont celles de fumer, de s’envoyer à longueur de journée d’une part des verres de Whisky et d’autre part en l’air. En arrière-plan des rêves et des rêvasseries et des fantasmes individuels, des familles modèles, de cette clameur permanente d’histoires, celle du pays se déroule comme un gigantesque rêve rosâtre, featuring la ségrégation des negros, les guerres de Corée, au Vietnam, l’assassinat du président Kennedy. Les hommes sont beaux, élégants, les femmes voluptueuses, sensuelles, les maisons grandes, accueillantes, les voitures rutilantes. Voici les protagonistes et le décor de l’horreur sourde et d’une série, ou d’un méga film qui vous scotche au mur.

Vacances en Provence (par Cœur)

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Première partie : La maison

Le chat minou – Ils arrivent samedi après-midi vers seize heures. Deux couples et trois filles, Cœur, Etoile et Lune. Mes maîtres leur font le tour de la maison et, pour finir, me présentent : « Voici le chat Minou, il est très gentil, complètement autonome, il fait tout tout seul ! » Les regards se tournent vers moi. « Bonjour Minou » dit l’un d’eux, les filles exécutent une sorte de danse barbare et déjà « m’adorent ». Je sens pourtant, mon intuition ne me trompe jamais, que ma présence ne leur fait pas vraiment plaisir, surtout aux adultes. Les rires sont crispés, les compliments sur mon « merveilleux pelage gris perle » forcés. Les mamans ont peur. Surtout quand je montre mes griffes. « Ah il a des griffes ! » disent-elles, surprises. Les jours suivants prouvent que les enfants m’aiment bien et les parents pas du tout. Ils font des commentaires désobligeants sur mon emploi du temps : « Mais regardez-moi ça, il passe sa journée à prendre des bains de soleil ! » s’indigne l’un d’eux. Eh bien oui, c’est si étonnant quand il fait trente degrés, que le ciel est d’un bleu profond, qu’un petit vent rafraîchit l’air ? Et eux, que font-ils toute la journée ? A part paresser au soleil, préparer des repas et passer des heures à table pour discuter de tout, de rien et de moi. J’essaie de nouer des liens pourtant, mais en vain. Chaque fois que je veux jouer, ils partent en courant, « Ah Minou, ne me griffe pas ! », « Ah minou, tu m’as fait peur, je ne t’avais pas vu ! ». Les filles elles m’ont sauvé la vie. Un matin à l’aube, je dormais dans le jardin quand une pluie torrentielle s’est abattue sur la nature. Impossible de trouver un abri. Me voyant ramper sur l’herbe luisante, les filles ont appelé leurs parents pour les supplier de me laisser entrer. Etoile, la plus petite, venait de voir le film Toy Story 3, et parlait tout le temps de Buzz l’éclair. Elle a dit à son papa : « Si tu ne fais pas entrer Minou, j’appelle Buzz l’éclair ! »

Les poules – Tous les jours à la même heure, l’un d’eux vient ouvrir la porte du poulailler. Ils nous laissent dehors toute la journée. Ils nous donnent des noms. L’une de nous est surnommée Sarkozy parce qu’elle s’agite dans tous les sens. Etoile court derrière nous en criant, cachez-vous les poules, sinon j’appelle Buzz l’Eclair. Parents et enfants sont ravis par nos œufs, ravis de manger de « vrais œufs », de ferme, à la coque. Quand il a plu à verse une nuit, que les arbres ont déversé des trombes d’eau, le jardin et les murs en pierre suintant l’eau ont été recouverts de vers de terre. Un régal. Les soirs, au coucher du soleil derrière la pinède, alors que le ciel rougeoie, l’un des deux papas vient fermer la porte du poulailler pour que le renard ne vienne pas nous dévorer. Grâce à nous, ils ont une opinion très favorable des poules. Ils nous font des compliments en nous donnant en exemple au chat qui déteste cela.

Les paons – Lorsque les propriétaires de la maison ont fait visiter la volière, ils ont dit qu’il fallait nous nourrir tous les jours, et que nous mangions de tout. « De tout ? » se sont étonnés les locataires. « Eh oui Madame, ce sont des omnivores. » Pendant les deux semaines qui suivent, c’est un festival : pâtes au pistou, escalopes de poulet sauce champignon, petits pois, poulet à la sauce thaï, risotto au citron, bar sauvage sur son lit de légumes, toute une palette de desserts. Les locataires avaient plusieurs anniversaires à fêter, celui de Lune, d’Etoile et de la maman de Cœur et Etoile, nous avons eu droit à un gâteau à la vanille recouvert de bonbons, à un gâteau au chocolat, à du pain d’épice. L’une des deux mamans, flattée que nous ayons dévoré la ratatouille qu’elle avait préparée, s’est prise d’affection pour nous. La seule chose qui nous a vexés, c’est leur réaction à notre cri, « un bruit de klaxon de poids lourd sur l’autoroute ».

La reine des guêpes – Les locataires ont été prévenus que toute la propriété avaient été « traitée » mais bon que nous viendrions quand même, qu’il ne fallait pas se faire d’illusions. Comme s’il y avait un traitement possible contre nous ! Comme si on pouvait traiter une maison contre la nature qui l’encercle ! Les hommes sont vraiment étonnants. Ils viennent s’installer dans les champs, au milieu d’une pinède, dans un domaine qui nous appartient et tout de suite ils cherchent à nous éradiquer. Le premier jour, ils ont voulu déjeuner sous une paillotte. Ils ont mis la table. Il y avait de la viande hachée, des salades, des fruits. Ils étaient tout contents à la perspective de déjeuner à l’ombre, par une journée chaude de Provence, les narines assaillies par l’odeur de l’herbe sèche et des pins, les oreilles bercées par le chant des cigales et le murmure d’une petite fontaine. Dès que la table fut dressée, j’ai appelé mes collègues pour une expédition punitive. Deux ou trois d’entre nous, pas plus, avons tournoyé en permanence autour des mets. Les mamans, notamment l’une d’entre elles, hurlaient « Ah ! Des guêpes ! Une guêêêêêêpe ! ». Etoile dit : « Les guêpes, si vous ne partez pas tout de suite, j’appelle Buzz l’éclair, qu’est-ce que vous croyez ! » Ils nous ont comparées à des abeilles et ont prétendu que ces dernières étaient plus gentilles et utiles à la nature, alors que nous étions dangereuses, complètement inutiles et je cite « d’une méchanceté gratuite ». Regardez-moi qui parle : des hommes. Les guêpes ne piquent pas tant qu’on ne les agresse pas, ont dit les enfants, à juste titre, mais on ne les écoute pas bien sûr, on leur dit de manger leurs petits pois. Puis ils sont allés sur internet pour trouver des « remèdes contre nous ». L’une d’elles s’avéra à la fois originale et très efficace. Ils mirent du café moulu dans une tasse et le brûlèrent afin que s’en dégage une puanteur insoutenable. Nous déguerpîmes, certes, mais les enfants se sont mis à crier « ça pue ! ». Nous, nous sommes allées dans la nature, parmi les parfums de fleurs et des herbes de Provence.

Les fourmis – Nous en avons assez de ce Jean de la Fontaine. Le scénario est toujours le même. Ils sont assis au milieu du jardin sous les arbres et ne font rien. Ils disent : « On est bien là ! » Leur inactivité les pousse à observer autour d’eux et à s’écrier : « Ah mais regardez ces fourmis ». Naturellement, chacune d’entre nous a une miette de pain sur le dos et la transporte vers une cachette pour l’hiver. Sur ce, les humains s’apitoient sur notre sort, parce que nous sommes travailleuses, « les pauvres », et la comparaison avec la cigale qui au même moment s’égosille ne manque pas d’arriver et avec elle la référence à Jean de la Fontaine.

Les chacals, les hyènes, les lynx, ou le hibou tout simplement – La nuit, après le coucher du soleil, quand les cigales se taisent enfin, je fais monter, des profondeurs des bois qui entourent la maison, ce bruit-là : houhou. Quand la maman de Cœur a dit que c’est un chacal tout le monde s’est moqué d’elle. Ce n’est qu’un hibou voyons. Mais elle insiste. Ce cri, elle le connaît, il est identique à celui de son enfance au village, sa grand-mère lui avait dit que c’était celui du chacal, son grand-père l’avait même rencontré en personne dans la forêt. La résolution de ce mystère prendra plusieurs jours. En fait, la maman de Cœur connaît mon nom en arabe, pas en français et personne n’est sûr de la traduction. Alors elle me décrit plus en détails. Elle dit que je chatouille, que j’ai un rire sardonique, en gros je suis une hyène. Une hyène qui fait houhou toutes les nuits, accompagnant un pivert qui toque contre le tronc des arbres. Je ne révèlerai jamais mon secret : suis-je une hyène ou un hibou, ou une hyène qui fait semblant d’être un hibou ? Ou le contraire ? Je rôderai toutes les nuits dans la forêt noire et le champ blond que la lune a recouvert de gris.

Les « mais-c’était-quoi-déjà-cette-bête » – La nature est préservée, la route est loin, la végétation dense et odoriférante : c’est là où nous aimons élire domicile. Bêtes ailées ou rampantes ou vibrionnantes, nous nous sentons à notre aise, lézardons au soleil, effleurons l’eau de la piscine pour nous désaltérer. Les humains sont toujours étonnés de notre existence et cherchent à nous donner un nom. Ils procèdent en général par comparaison, « on dirait une coccinelle mais elle est verte », « c’est comme qui dirait une sauterelle mais elle est toute petite », « c’est une sorte de libellule mais sans ailes », « mais, mais, mais… on dirait un scarabée ».

Les fées – Si j’entends les animaux parler, c’est, j’en suis sûre, grâce aux fées. Elles sont partout. Dans les platanes et les pins, dans les oliviers, dans les champs blonds entourés de montagnes vertes, dans les sous-bois impénétrables. Elles sont minuscules et n’hésitent pas à voler parmi les guêpes et autres bêtes ailées. Elles viennent des profondeurs des bois et s’introduisent discrètement dans nos pensées. Elles y restent pour toujours, souvenirs luminescents des lieux, qui créent dans notre mémoire de petits territoires préservés.

 

Deuxième Partie : Les villages

Vaugines – Minuscule village où nous ne faisons que passer pour prendre un café au bar de la mairie, près de la fontaine. Dans les ruelles pentues qui s’introduisent presque dans les maisons, mes parents se rappellent celles du Liban, les dédales d’escaliers, de cul-de-sac, de cours de maisons, de balcons à même la rue et, de temps en temps, au bout d’une ruelle, l’ouverture vers les collines à l’horizon. C’est tellement calme qu’on se demande si le village est habité. Pourtant, des bruits nous parviennent de l’intérieur des maisons modestes qui donnent sur le paysage grandiose. Des chats se prélassent sur les escaliers, ventre à l’air, yeux clos, une patte contorsionnée, se léchant les poils.

Lourmarin – Visite du château, jeu de piste pour compter les clochers du village, pour identifier des animaux, un chien, un bouc (des gargouilles), un tigre, un escargot (sur une cheminée monumentale), de gros poissons (dans le bassin). Nous déjeunons sur la place, pour ensuite nous promener dans les ruelles et prendre les photos d’anciennes bâtisses, de fontaines, de lanternes, d’une petite église sur une colline.

Cucuron – La route qui y mène, au milieu des étendues vallonnées du Luberon est, déjà, apaisante. Nous buvons un café autour du bassin, à l’ombre d’immenses platanes qui laissent filtrer la lumière du soleil dont les taches dansent sur les murs. Nous visitons ensuite le donjon, qui domine la vallée et en offre une belle vue, verte et jaune ocre, avec la montagne Sainte-Victoire au loin. Seule une route qui trace un chemin sinueux dans les champs rappelle que l’homme est passé par là. Nous jouons sur un rocher au bas du donjon et y gravons nos noms pour l’éternité. Ainsi, lorsque nous serons très vieilles, avec des cheveux blancs et tout, que nous reviendrons pour visiter ces collines comme ce couple qui nous sourit, nous retrouverons après tous ces hivers et ces étés, nos noms sur ce rocher et nous nous rappellerons ces vacances de notre lointaine enfance. C’est alors que des bruits d’animaux parviendront de loin à nos oreilles qui n’entendent plus bien.

Ansouis – Nous terminons le voyage, avant de prendre le train pour Paris, dans ce village perché sur une colline, dominée par un château et une église. Le mistral est monté, il souffle dans les arbres et nos cheveux. Il étouffe ce qui restait de bruit dans ces lieux paisibles. Nous déjeunons dans un restaurant près du château tenu par un fils (le serveur) et sa maman invisible, dont il parle sans cesse, c’est elle qui prépare les tartes salées, les pâtes au pistou et aux tomates. Nous sommes sur le point de partir quand de nouveaux vacanciers arrivent, disent à leurs enfants de choisir tranquillement leur plat : « Nous sommes en vacances ». Ils disent qu’ils aiment ce vent, qu’ils aiment ce lieu au climat radical, que les pluies torrentielles du printemps ont rendu vert, dont la rudesse de l’hiver explique l’épaisseur des murs et l’effritement du bois. Nous quittons le village, encore un lieu où nous n’avons fait que passer, qui file comme ça dans nos vies. La voiture s’introduit dans les vaguelettes de tuiles et, des oliviers défilent dans les vitres de la voiture et, à l’arrière de celle-ci, doucement, nous nous endormons.

 

 

Petites mythologies des vacances libanaises

Le tsunami solaire

Elle vous terrasse dès la sortie de l’enceinte hyper-climatisée de l’aéroport. Une chaleur insoutenable. La température avoisine les quarante degrés. L’humidité vous met instantanément en eau. Les théories expliquant cette vague exceptionnelle de chaleur sont nombreuses. Le réchauffement climatique n’y est certes pas étranger. Ce sont aussi les suites de la canicule russe qui là-bas encercle de feu des villes entières. Mais la chaleur est discontinue. Elle sévit uniquement hors des lieux climatisés. Entre ceux-ci (voitures, appartements, centres commerciaux…) des poussées caniculaires, des fournaises transitoires et éphémères, créent des territoires tampons d’immersion dans le feu. Il faut monter très haut, dans la montagne du Kesrouan, à Faqra, le village chic pour millionnaires, pour se retrouver au-dessus de la brume, au-dessus de la chaleur.

 

La femme étrangère ou l’ « étrangère »

Le concept : le Libanais qui a épousé une « étrangère » et l’emmène au Liban pour les vacances d’été et de Noël. Elle inspire d’abord la méfiance. Elle est censée être égoïste, de mœurs légères, à l’affût de la moindre occasion pour cocufier son mari et déshonorer son héritage phénicien. Sans compter qu’à la première crise conjugale, elle est capable (sans aucun complexe) de prendre l’avion et de fuir avec les enfants. Elle est comme ça, la femme étrangère. D’ailleurs, on l’appelle tout simplement « l’étrangère ». Elle empêche son mari de revenir au pays et de s’y installer pour mettre un terme à des années d’exil et de privation de taboulé. Un Libanais qui a épousé une étrangère, ce n’est jamais une bonne chose. Mais la réalité n’est pas aussi manichéenne. Une fois au Liban pour les vacances, après le dixième repas de famille et la première tonne de hoummos digérée, elle s’adapte. Walla (au nom de Dieu), elle devient mieux que la Libanaise. Walla elle devient experte dans la préparation de plats bien de chez nous. Bientôt, elle est étrangère bass (mais) elle aime le Liban plus que le mari lui-même (qui n’en revient pas, se gausse de satisfaction), plus que l’autre belle-fille qui est pourtant libanaise de souche, elle.

 

La guerre avec Israël

Chaque saison touristique est par définition menacée par une guerre inévitable et inéluctable et accessoirement indubitable avec Israël. Le précédent de 2006 et d’autres massacres de moindre envergure ont marqué les esprits. Cette année, l’inéluctabilité de la guerre est encore plus inéluctable que d’habitude. Guerre il y aura. La question est de savoir quand. D’identifier l’étincelle. Le casus belli. Tout le monde est à l’affût des signes avant-coureurs du conflit : mouvement de troupe à la frontière nord de l’état hébreu, article dans Haaretz décortiquant les raisons futures de la guerre (accusation du Hezbollah par le Tribunal International pour le meurtre de Hariri, perte de crédit du Hezbollah, guerre d’annihilation de ce dernier soutenue par la population libanaise). Deux événements majeurs ont même failli déclencher une guerre évitée in extrémis. Le premier est l’arrachage par un soldat israélien d’un arbre (surnommé l’arbre magique) sur le territoire libanais, lequel arbre gênait Tsahal dans l’observation des mouvements militaires côté ennemi. L’arrachage a conduit à des échanges de tirs et des morts des deux côtés, avec le rapport habituel de dix entre le nombre de victimes libanaises et israéliennes (mais ne nous adonnons pas à cette comptabilité macabre). Le deuxième événement relève plus d’un happening, d’un rendez-vous national, autour d’un discours de Nasrallah, le chef du Hezbollah. Vendredi 6 août, Nasrallah annonce qu’il a des preuves de l’implication d’Israël dans l’assassinat de Hariri et que ces preuves il les présentera le lundi 9 août, à 22 heures 30 pétantes. Arrive lundi. Nasrallah anime un show de deux heures trente, lâchant les unes après les autres les « preuves », dans un cérémonial dramatique et solennel, à forte composante technologique, des images de satellite, des photos prises par des drones israéliens et interceptées par le parti de Dieu, des espions par dizaines. Je mets preuves entre guillemets car le lendemain un débat national d’envergure est lancé autour du substantif « preuve » donné aux « preuves » du Hezbollah. Pour d’aucuns, ce sont simplement des « indications », des « éléments à verser au dossier », des « pistes putatives », des « éventualités conjecturelles », des « suppositions intuitives et vaguement pressenties », des « possibilités probabilistes stochastiquement plausibles » ou tout simplement des « données brutes non concluantes et encore moi conclusives ». Mais pas des « preuves ». Des lemmes peut-être, des postulats, des axiomes. Si la guerre est inéluctable, c’est que le fameux tribunal international qui enquête depuis cinq ans sur l’assassinat de Hariri va rendre ses conclusions en septembre et selon des sources concordantes il serait en mesure d’accuser le Hezbollah, lequel prévient que si son accusation était confirmée, il prendrait le pouvoir au Liban moyennant un coup d’état.

 

Le chauffeur de taxi (très) raciste

Son racisme est décomplexé et généraliste. A côté, la droite et l’intelligentsia réactionnaire françaises, auxquelles on ne peut pas reprocher de cacher leur racisme et leur xénophobie sous d’inutiles précautions de forme, est un groupement d’enfants de chœur humanistes amoureux de l’Autre. En gros, le taxi libanais hait tout le monde sauf, curieusement, les représentants de la catégorie (confessionnelle au premier degré et régionale au second) à laquelle il appartient. Comme quoi, le hasard fait bien les choses. Il a eu la chance, par la naissance, d’appartenir à la seule catégorie qui échappe à son mépris et sa détestation.

 

La diode laser

Des médecins frais émoulus de Johns Hopkins à l’esthéticienne du coin, tout le monde propose une épilation totale et définitive grâce à la DIODE LASER. On insiste énormément sur la totalité de l’épilation. Aucun poil, si récalcitrant soit-il, ne peut résister à ses rayons. Qui dit multiplication de l’offre, dit guerre des prix. Les affiches 4×3 promeuvent une épilation totale de tout le corps à 199 USD tout compris, avec facilités de paiement.

 

Les espions

La nouveauté politique de la saison, c’est la prolifération tous azimuts d’espions israéliens. Ils sont plus de cent à avoir été démasqués, et ce n’est qu’un début. Ils sont partout, à tous les étages de la société, issus des dix-sept confessions, des chrétiens, des musulmans, achetés par l’état hébreu pour un salaire mensuel : cadres d’opérateurs de télécommunications (pour l’interception des appels), officiers de l’armée, cadres de partis politiques, concierges, vendeurs ambulants de barbe à papa, etc. La plupart sont menacés de pendaison pour haute trahison. Certains ont déjà fui pour Tel-Aviv. Qu’est-ce qui explique cette soudaine et massive découverte d’espions ? Nul ne le sait. Est-ce Israël qui les a « lâchés », pour créer un écran de fumée et préparer sa guerre estivale (voir plus haut) ? Possible.

 

L’espoir

Objectivement le tableau est noir. Politiquement, le pays n’a pas réussi à forger une identité nationale, l’appartenance à la confession continue de prévaloir. Le système est très vaguement démocratique, vicié par des transmissions de pouvoir héréditaires non méritocratiques et soumis à des instabilités locales et régionales multiples. Economiquement, malgré une dette qui s’élève à 140% du PIB, dont le seul service se chiffre à 30-40% du budget de l’état, les infrastructures (routes, transports publics, télécommunications, électricité…) restent sous-développées car ce n’est pas la priorité. A part le tourisme (hôtellerie et restauration) et le secteur bancaire, les réussites sectorielles ou entrepreneuriales sont rares. L’état du système éducatif est alarmant. Les écoles et universités privées (de qualité mais souvent confessionnelles donc perpétuant la séparation communautaire) sont extrêmement chères et les écoles publiques délaissées par l’état car ce n’est pas la priorité. Une grande partie de la population, la plus défavorisée, ne bénéficie d’aucune couverture sociale, mais ce n’est pas grave car au Liban les gens s’entre-aident. Ecologiquement, les projets immobiliers irrespectueux de l’environnement, l’absence de planification, l’inefficacité du traitement des déchets, l’inexistence à tous les niveaux de la moindre conscience écologique, détruisent méthodiquement et irrémédiablement le patrimoine naturel du pays, sans doute son bien le plus précieux, sans que quiconque ne s’en soucie car ce n’est pas la priorité. Culturellement, cela fait longtemps que le pays n’a pas donné un grand écrivain, un grand musicien, un grand cinéaste (à une ou deux exceptions près issues de la diaspora)… Aucune activité éditoriale, aucune exposition, aucun musée digne de ce nom ne viennent combler l’indigence culturelle du pays et concurrencer les sitcoms turques débiles et les talk-shows politiques, mais ce n’est pas la priorité. Les talents individuels dont le pays et la diaspora regorgent n’ont jamais réussi à être mobilisés dans un projet collectif (à part le cocktail dinatoire auquel on invite celui qui a réussi à l’étranger). Au mieux, celui qui a réussi aide sa propre communauté, de préférence au détriment des autres. Le déficit patent de l’Etat dans tous ces domaines (infrastructurel, éducatif, de santé, culturel, écologique, économique…) conduit au développement d’initiatives autonomes et à la création d’états communautaires dans l’état, dont l’exemple le plus marquant est le Hezbollah, qui par une gestion rigoureuse des fonds iraniens, a construit pour les populations chiites des écoles, des hôpitaux, des centres sociaux, en plus d’une armée autonome, d’un réseau de télécommunications privé, de medias propagandistes, etc., répondant à un vrai besoin mais réunissant les conditions d’une future guerre civile et régionale. Malgré tout cela qui est factuel et désespérant, on y croit. Je ne sais pas à quoi au juste le « y » fait référence mais on y croit. Ce qui unit les Libanais de tous bords, de tous pays, c’est le sentiment diffus, imprécis et indéfinissable d’un espoir, une mythologie de l’éternel espoir, celui, malgré leur divergence croissante, d’une convergence entre l’idée du pays, son concept théorique jamais matérialisé, et peut-être, un jour, la réalité.