Papa revient de Londres et nous devons partir en week-end. Il a loué une voiture à la gare du Nord. Nous prenons la route. Ma sœur Etoile et moi, nous nous disputons pour le choix du DVD. Elle veut voir Mon voisin Totoro, moi Le Voyage de Chihiro. Elle a peur du Voyage de Chihiro, surtout de la créature noire qui a la bouche sur le ventre. Elle aime beaucoup Mon voisin Totoro parce qu’une des deux sœurs, Mei, lui ressemble avec ses couettes et pleure comme elle, la bouche grande ouverte, en hurlant : aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhh. Je trouve que le film est enfantin, il n’y a pas de méchant et c’est moins drôle que Le voyage. Papa prend le parti d’Etoile. Lui aussi aime Totoro à cause des « très beaux paysages », « de la poésie de la nature ». Je cède. Ce n’est pas plus mal. Quand nous regardons Chihiro, Etoile n’arrête pas de me demander, « elle rêve ? », « elle rêve ? », « elle rêve ? ».
Notre voyage se passe bien jusqu’au problème de GPS. Avant l’achat de cette machine qui dit « première à droite », « troisième à gauche » et « calcul en cours », papa et maman se disputaient toujours en voiture. Papa se perdait systématiquement et maman le lui signalait avec insistance. Le GPS a aidé à dissiper les différends, mais n’a pas tout résolu. En effet, il arrive que papa ne soit pas d’accord avec la machine. Comme cet après-midi, il ne comprend pas pourquoi elle lui demande de prendre la sortie 18 et pas la 23 sur l’A10. Maman lui dit que s’il a acheté une machine, c’est pour en suivre les instructions, pas les contester. Un GPS c’est fait pour être suivi. Il ne semble pas convaincu. Quelque chose le tracasse avec cette sortie 18, il a une dent contre elle. Finalement, il la prend in extrémis. Ce n’est pas une bonne idée. Nous nous retrouvons dans une zone d’activité commerciale et papa déteste ça, ça le « déprime ». Les super U, Monsieur Meuble et autres enseignes le font souffrir. Il demande à maman de regarder « toute cette mocheté », il dit que ce n’est pas possible cette « entreprise d’enlaidissement ». Je pense que c’est le Buffalo Grill, avec son toit pointu, qui achève de l’horripiler. Il regrette amèrement d’avoir pris cette sortie 18. Maman tente de nuancer sa vision catastrophiste des zones d’activité commerciale. Elle soutient que « ce n’est pas la beauté qui crée des emplois », que « ce n’est pas dans la beauté que les gens peuvent bénéficier de prix discount. » Tels quels, ces arguments peuvent paraître un peu obscurs, mais papa n’arrive pas trop à répondre. Il déteste aussi les ronds-points or dans les zones d’activité commerciale il y a toujours des ronds-points, beaucoup de ronds-points. Finalement, nous réussissons à quitter cette zone. Je la regarde disparaître derrière moi, j’y ai aperçu des gens qui sans doute y vivent ou y travaillent. Si papa ne supporte pas d’y passer cinq minutes, quelle doit être la vie de ces gens ?
Nous arrivons finalement à l’hôtel. Il y a un petit problème. Il a réservé un hôtel sur les quais de la Loire, qui est un fleuve, dans lequel l’eau coule. Or entre l’hôtel et le fleuve, sans qu’on en avertisse papa, une chose terrible s’est interposée : une route. Papa commence alors à pester contre les « ingénieurs du pont ». Selon lui, la France est le pays des routes, partout, partout des routes, ils ne laissent rien, pas un fleuve, pas une rivière, pas un étang, sans les transpercer par une route. Tout cela serait le fait de ces « ingénieurs du pont ». Il demande à ma mère de ne pas se faire d’illusion, ce ne sont pas les énarques et les X (sic) qui gouvernent la France, ce sont les ingénieurs du pont qui « foutent des routes partout ». Je ne sais pas trop pourquoi le X gouverne la France, ma lettre préférée est le A. Maman n’est pas d’accord non plus, c’est grâce à ces routes que « nous pouvons joindre Paris-Fontevraud en trois heures », dit-elle. Elle remercie ces « ingénieurs du pont » que j’imagine sillonnant la France à la recherche de coins perdus où mettre des routes.
Heureusement, nous avons une jolie chambre qui donne sur un joli jardin. Ça calme l’atmosphère. Papa décide que c’est la dernière fois que nous allons en week-end en France. Il dit qu’il le regrette à chaque fois. Il n’y a que des routes dans ce pays, c’est le pays des routes. Il préfère l’Italie, au moins on y parle une langue différente, on y mange bien et on peut trouver des endroits où aucun ingénieur des ponts n’a réussi à « foutre » de routes. En plus en France, on mange soit « hyper mal » dans des bistros soit « hyper lourd et hyper cher » dans des restos « dits gastronomiques » figés à l’époque « pompidolienne ». Tout à coup, il s’en prend à « Pompidou » (je crois que c’était l’amoureuse d’un roi de France, la marquise de Pompidou). Selon lui, hors Paris, la France est encore à l’époque pompidolienne avec des routes en plus. Il est de mauvaise humeur. Maman nuance, lui dit que c’est sa faute, qu’il ne faut pas prendre de risques avec l’hôtel, il faut réserver des Relais et Châteaux, c’est une valeur sûre. Papa dit que les Relais et Châteaux le dépriment. Leur conversation me dépasse. Etoile et moi trouvons l’hôtel très beau, avec un jardin et surtout : une piscine !
Dans laquelle nous allons patauger. Papa est obsédé par l’avalement de l’eau, n’avale pas, n’avale pas, dit-il. Je rencontre un garçon de six ans comme moi qui s’appelle Cari, dont les parents sont bretons. Son père est énorme, il fait au moins deux mètres mais il est très timide. Il ne veut pas que Cari me dérange. Nous devenons amis et jouons ensemble, sautons dans la piscine alors que papa continue de nous suivre en répétant, « n’avale pas l’eau, n’avale pas l’eau ». Le papa de Cari m’est reconnaissant à vie car à un moment je dis à son fils : Cari pourquoi tu n’essayes pas d’enlever tes brassards. Il les enlève et… miracle… réussit à nager. Son père est aux anges, il me dit que « je lui ai donné confiance », que c’est « grâce à moi » que Cari nage. Il dit qu’il est « tellement fier de lui. »
Excellente nouvelle, nous réservons un restaurant gastronomique pour le dîner et y allons tous les quatre. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Une demi-heure après notre arrivée, nous n’avons toujours pas les cartes. Les serveurs nous disent qu’ils n’en ont plus, qu’ils doivent attendre que les autres tables passent leur commande. Papa prétend que c’est une blague. Finalement, on nous donne les cartes vers 21 heures, une heure après notre arrivée. Les serveurs disent qu’ils sont très occupés, qu’ils n’ont pas que cela à faire, prendre des commandes. Maman s’inquiète. Les filles doivent aller se coucher dit-elle à papa. Elle se demande si c’était une bonne idée de nous amener. Moi je pense que oui. J’adore aller au restaurant, surtout les restaurants pour grands, gastronomiques en plus. Mes parents appellent l’hôtel pour demander si on peut y manger puis se lèvent pour partir. Les serveurs sont déçus. Le chef vient nous voir pour nous convaincre de rester mais papa lui dit des choses polies mais sur un ton à mon avis pas très gentil. Je suis triste. Je regarde le chef regagner sa cuisine un peu dépité. Il y a plein de gens dans le restaurant, c’est normal qu’il y ait du retard. En sortant, je dis à papa que ce n’est pas très gentil ce qu’il a fait, il me regarde étonné, me dit qu’il est désolé mais que le restaurant n’a plus de quoi nous nourrir. Je suis sûre que c’est un mensonge. A l’hôtel, la serveuse est très fière de nous dépanner. Elle nous sert une salade de tomates vertes, elle est très fière de ces tomates qui sont mûres mais non moins vertes, c’est la variété dit-elle en souriant. Nous mangeons et jouons avec Cari.
Le lendemain nous allons à nouveau à la piscine. Cari doit partir pour la Bretagne, dans le 22 dit sa mère qui donne des numéros pour désigner les régions. Il est très triste de nous quitter. Sa mère dit qu’il s’attache, « parce qu’il est fils unique ». Son père lui dit qu’il nous reverra à Paris, au jardin d’acclimatation, mais tout le monde sait que c’est faux, que nous ne nous reverrons jamais. Cari s’éloigne avec ses énormes parents timides et je le surprends en train de pleurer.
La propriétaire de l’hôtel vient s’excuser pour le restaurant qu’elle a recommandé. En fait, la femme du chef a été hospitalisée d’urgence la veille, ce qui explique les retards. Papa est très gêné. Il est désolé. Il justifie sa colère par le fait que les serveurs n’étaient pas aimables. Lorsque nous sortons, je lui dis que ce n’est pas gentil de dire que les serveurs n’étaient pas aimables. Ils faisaient leur travail, je les ai vus, ils courraient dans tous les sens. Papa leur trouve des circonstances atténuantes. Après les ingénieurs du pont, il s’en prend au coût du travail en France qui fait que des artisans ne peuvent pas embaucher.
Nous visitons le château de Montsoreau. Nous apercevons la princesse et un chevalier qui se dérobent à notre regard derrière une porte, nous ne les verrons plus. Nous jouons à un jeu dont le but est de savoir si la Loire est « une amie ou une ennemie », du marinier, du paysan, du châtelain. C’est compliqué car la Loire est à la fois amie, elle fait travailler les gens, les fait vivre, et ennemie car elle n’en fait qu’à sa tête avec ses crues, ses courants. Nous décidons que c’est une amie, et nous gagnons. L’après-midi, nous allons à Chinon mais Etoile et moi n’en voyons rien car nous nous endormons après quelques kilomètres d’une route qui nous fait penser à la campagne de Totoro.
Nous retournons jouer dans le jardin de l’hôtel. Le soleil commence lentement à se coucher. Les nuages se dissipent. La lumière est belle. Nous jouons à cache-cache. Papa est étendu sur une chaise longue et lit un livre qui soudain lui tombe des bras. Je trouve l’instant serein. La lumière devient de plus en plus dorée et biblique. Des enfants jouent dans les irisations du soleil. Le calme règne. Un carillon sonne. Pour un instant, on se croirait « hors de la route, hors du temps » comme c’est marqué dans le livre d’or de l’hôtel.
Maman prétend qu’elle va faire un massage avec papa et qu’une baby-sitter viendra nous garder. Je sais qu’ils vont à un restaurant, probablement gastronomique. Ils ne veulent pas qu’Etoile et moi les accompagnions. Ce n’est pas très gentil mais bon ce n’est pas grave. Le dîner dans le jardin de l’hôtel était excellent. Le lendemain, papa remercie la propriétaire de l’hôtel pour le restaurant, « excellent choix ». Je savais bien.
La bonne nouvelle du jour c’est qu’Etoile arrive à nager seule, enfin avec une bouée que je lui ai confectionnée. Elle est ravie de découvrir cette nouvelle possibilité. Je me dis qu’en devenant grand – ce que je souhaite, ne me comprenez pas mal – on a quand même de moins en moins l’occasion de découvrir de nouvelles possibilités, comme Etoile ce matin celle de nager.
Nous prenons la voiture pour Paris. Nous nous attardons au château de Villandry dont nous visitons les superbes jardins. Enfin, enfin, nous trouvons un labyrinthe, un vrai, compliqué, avec en son centre une fontaine qui est notre récompense. Maman découvre un passage secret qui donne sur un grand jardin lui-même secret. Etoile découvre une « fontaine toute petite ». Nous courons dans des tunnels ombragés par des vignes. Nous déjeunons dans un bistro très simple et prenons une glace. Etoile a du chocolat sur tout le visage. Il fait beau, tout le monde est de bonne humeur.
Nous reprenons la route. Papa met du Mozart, les sonates 39 et 40. L’autoroute est bordée par une forêt verte et brillante. Etoile et moi, nous nous assoupissons. Maman aussi. Bercées par la musique et le lent défilement des arbres. Même sur les routes, la paix est possible.