Identification d’une femme, d’Antonioni

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Tout en ce film mélancolique me touche. Son élégance, sa poésie, la solitude qu’il décrit et la sienne en tant qu’objet perdu de l’histoire de l’art.

Les lieux filmés sont d’une grande beauté : le lagon de Venise, la longue scène dans la brume nocturne, les anciennes maisons, les chevaux en contrebas dans la pénombre illuminés un instant par des phares de voiture, les appartements et leurs fenêtres mouvantes dans le cadre desquelles des morceaux de ville et des pins apparaissent et disparaissent. Nul autre qu’Antonioni ne sait révéler avec autant d’intensité la beauté envoûtante et silencieuse, presque hautaine, des lieux.

Comme dans L’avventura auquel il se réfère, le film est scindé en deux parties, par deux femmes, dont l’une disparaît pour faire place à l’autre interprétée par Christine Boisson, sublime avec sa tache noire dans l’œil et son immense front. Cette dualité est-elle censée capter l’essence de la femme, sa présence et son absence, son insaisissabilité ? Il y a souvent une énigme chez Antonioni, un semblant d’énigme, jamais résolue, mais qui maintient les personnages dans un état permanent d’interrogation, de recherche, de frustration (quel est le sens de tout cela ?), dans une quête angoissée et désillusionnée d’une réponse. La vie est une énigme irrésolue, ainsi que la femme. Elle est une métaphore de l’impénétrabilité de la vie et, comme chez Proust, un univers inconnaissable de signes. L’image qu’elle donne d’elle-même n’est qu’un masque partiellement et parcimonieusement révélateur d’histoires secrètes, de pensées insondables, offrant, notamment au travers des témoins de son passé, brièvement croisés, quelques indices autour desquels l’imaginaire masculin développe des conjectures narratives sources d’espoirs amoureux et de douleurs jalouses, similaires aux conjectures que l’on peut faire pour expliquer une œuvre d’art ou notre présence sur terre.

Avignon 2010

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Quatre pièces vues, deux superbes, une mortelle d’ennui et une mortelle tout court. Par ordre croissant de préférence :

 

Un mage en été d’Olivier Cadiot

Une véritable torture. Il s’agit d’un long monologue commis par l’auteur associé du festival qui pour la première fois est un écrivain, mais pas n’importe lequel, un écrivain qui a un : Style. Définition de : Style : collage de mots dont chacun a individuellement un sens mais dont l’agrégation n’en a pas, sauf que cela n’a aucune importance car ce qui importe c’est la : Musicalité. Exemple de musicalité : « je ne suis pas un mage, je suis sage comme une image ». On aura noté les allitérations en « age » : Musicalité. Du grand art. Sur une heure trente, cinq à dix minutes compréhensibles, deux beaux ou drôles et le reste à s’arracher les cheveux, mais c’est normal car c’est : Surréaliste. Mais pitié laissez-le tranquille, pitié. Proust. C’est injuste. Il est mort à la tâche dans l’édification solitaire et cloîtrée d’une cathédrale littéraire, ce n’est pas pour que d’obscurs tâcherons se comparent à lui et tracent allègrement et avec le plus grand sérieux auto-contemplatif des filiations confidentielles avec son œuvre. Non. Je propose une loi, comme pour la burqa, d’interdiction de référence à Proust, un moratoire à tout le moins. Car c’est notre république que l’on provoque. Il paraît que ce supplice est proustien, sur le thème de la madeleine, le monologue étant autobiographique, un arrière-oncle de l’auteur étant oracle, des sensations du passé remontant à la surface des phrases pour barboter dans un charabia génial. On oublie vite que les cours d’eau, les rivières, les torrents de la phrase proustienne coulent calmement ou fougueusement sur un lit tranquille ou tumultueux d’amours, de haines, de guerres, pas sur un tissu de conneries dont on n’a rien, mais absolument rien à foutre. Proust parle de guerre, explore la formation de l’œuvre d’art, découvre des communautés souterraines, donne naissance par les mots au temps. Et Un mage en été, ça parle de quoi ? Euh… Aucune idée. Ça n’a aucune importante car ce sont des : Images Mentales. Si c’est le trip disjoncté d’un fumeur d’herbe soit, mais pourquoi cette pompe alors ? Le fumeur d’herbe est-il habituellement si appliqué ? Le plus triste dans cette histoire, c’est que le comédien est excellent, qu’il défend le texte avec un amour disproportionné en regard au ridicule du propos, que son corps forme des arabesques flexibles et élastiques censées épouser les fluctuations soniques des mots. La scénographie est belle. Les apparitions subliminales d’images vidéo furtives, comme des étincelles dont on se demande si elles sont réelles, si elles ne sont pas des dérèglements rétiniens, les projections mentales hallucinées, la musique, la lumière qui met la scène dans une apesanteur planante, tout cela aurait mérité un beau texte, un texte fou.

La Tragédie de Richard II, Shakespeare, mise en scène de Jean-Baptiste Sastre

Le spectacle est physiquement éprouvant pour des comédiens qu’un mistral d’une grande violence est sur le point d’emporter. Le texte est beau mais la mise en scène maladive. Les comédiens passent leur temps à hurler, ce qui est censé traduire leur fougue rageuse, mais rend les tirades insupportables voire incompréhensibles quand les sons s’étouffent dans les exhortations gorgées de salive. La musique est insérée avec maladresse, des éruptions sonores ridicules qui loin d’accentuer un chaos d’ensemble, ne font que renforcer l’impression de morcellement esthétique, d’absence d’unité et de tension vers l’accomplissement de cette tragédie du pouvoir. La scénographie est trop solaire, trop éclairée, et confère une aura provençale en décalage avec l’âpreté du propos et le grotesque de la farce qu’un Orson Welles transcendait. Les fulgurations du texte sont ainsi noyées dans un académisme d’ensemble très France 2, auquel les velléités drolatiques ne confèrent qu’un semblant de modernité qui tombe à plat.

Big bang de Philippe Quesne

Spectacle visuel, absurde et comique, Big bang est une suite de tableaux, d’installations d’art moderne, étranges et drôles. Le décor initial est blanc, complètement nu et, au fur et à mesure, il se construit et se peuple de mythologies humaines, feu, mer, cosmos, voyage, sous forme d’objets de récup à la Robert Rauschenberg (me fait penser à l’installation Oracle que l’on peut voir à Beaubourg). Le travail sur la lumière, ses absences subites, ses apparitions, sa totale rougeur furtive, sur la musique, sur la brume irradiée par des feux de projecteur comme chez l’Antonioni d’Identification d’une femme, est d’une grande précision et souvent d’une grande beauté formelle accentuée par la non-conscience de celle-ci, sa non-affirmation, sa facilité. La pièce prodigue un véritable plaisir et montre tous les possibles fantasques du théâtre délivré de son poussiéreux prestige.

Out of contexte, for Pina, d’Alain Plater

Le spectacle a lieu de nuit, à 22 heures, dans la cour carrée et murée du Lycée Saint-Joseph, au milieu d’un siècle indéfini. La scène ressemble à un gouffre noir suspendu dans le vide. Je suis assis près du passage, à côté de moi, sur les escaliers, s’installe un jeune homme en kéfié, style loubard de banlieue. Je m’étonne que les ouvreuses ne lui disent rien, je le toise bourgeoisement. La représentation va commencer mais la scène est vide, le mistral fait danser les projecteurs sur les murs en pierre noircie, doucement. Le jeune homme se lève, dévale les escaliers vers la sortie, au dernier moment monte sur scène, se dirige vers le fond, ôte sa kéfié, commence à se déshabiller, tranquillement, il est bientôt rejoint par une jeune femme et alors qu’il est en slip, ils sont maintenant sept sur scène, sept jeunes en sous-vêtements le corps sculpté par une prolifération de muscles. S’ensuivent une heure trente de spectacle réjouissant pendant laquelle les corps tour à tour se disloquent, exultent, se relâchent, au son de meuglements de vache, de musiques pop, de la chanson Aïcha de Khaled ou d’airs d’opéra venant de loin, du fond de la nuit venteuse et mélancolique. Les corps sont à la fois laissés pour compte, isolés, autonomes, autistes, chacun se contorsionnant dans son coin, et regroupés dans des conformations de groupe, des solidarités passagères, des simulations d’accouplements. L’exubérance et l’énergie du spectacle est exacerbée par la quiétude d’entrées et sorties de scène, de mères avec leur bébé ou de danseuses solitaires et fantomatiques. Le spectacle offre une vision métaphysique du corps, dans son animalité, sa sensualité, sa tendresse, sa capacité explosive, mais aussi sa fragilité, les instants où il peut basculer dans l’infirmité, ne plus tenir debout, chanceler, instants d’autant plus émouvants qu’ils sont accolés à d’autres d’une totale exubérance musculaire et musicale. Alain Plater n’est pas simplement chorégraphe, il est metteur en scène dans le sens littéral du terme, de disposition des corps sur la scène selon des géométries variables, cinétiques, avec des points fixes et des diagonales glissantes sur les pentes des rêves.

C’est mon premier festival d’Avignon. Cette ville si théâtrale ne se résout pas à être touristique. L’on peut vite s’échapper des places grouillantes de suceurs de glace pour se retrouver dans des rues désertes et désertées, bordées de façades décrépites et noires, cachant derrière des volets effrités le secret d’appartements depuis longtemps inoccupés. La pierre moyenâgeuse tempère le caractère provençal du lieu et le vent violent et fou, complice d’une mysticité papale, fait hurler les arbres comme des félins fêlés et maintient la ville dans une réalité hypnotique. Qu’un distributeur de tracts vous vende une tragédie de Sénèque mais dans un cabaret, avec des plumes et des paillettes, et l’onirisme de la situation vous fera douter un instant de votre propre existence. A minuit, en sortant du théâtre, nous nous dirigeons vers la gare. Avenue de la République, des cris nous parviennent de plusieurs sources invisibles, portés par le vent, désarticulés en syllabes éparses. Nous nous nous dirigeons vers la gare, une forme blanchâtre transpercée par un train quittant cette ville et son tumulte sourd d’histoires et de mots.

Film socialisme de Godard

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Qui mieux que Godard aujourd’hui sait construire un plan, tester ses possibilités chromatiques et ses dérèglements vidéographiques, mêlant les bleus profonds et les jaunes, préméditant la beauté des contrastes en leur conférant la spontanéité du hasard ? Nabokov parlant de Tolstoï : « La beauté prête à faire irruption, aimable et caressante créature à l’instant où l’esprit humain la découvre. » Ne serait-ce que pour cette succession de plans, ce film en trois parties mérite d’être vu.

Première partie dans une croisière Costa autour de la Méditerranée, dont la noirceur, la dorure, les gerçures, l’impétuosité sont captées par une caméra HD suivant les trajectoires du vent et du soleil. Observation de l’humanité comme au travers des écrans de vidéo surveillance rescapés d’un cataclysme. Qui sont tous ces gens ? Que font-ils là ? Dans leur effrayant anonymat, leur ressemblance monstrueuse et leur diversité ethnique. L’étrangeté de leur présence ici et là, dans cette arche de Noé en exode, est accentuée par la distance du regard. En différentes épaisseurs d’art comme dirait tante Léonie, des images fugaces de villes, Barcelone, Naples, Haïfa, Odessa, apparaissent et disparaissent, commentées par un tissu d’aphorismes dont l’ineptie peint de manière déréglée, dans une sorte d’impressionnisme philosophique, la toile qui représente le monde : guerres, injustices, règne de l’argent, religions. A l’heure de la pompe, du sérieux déclamatoire, c’est quand même pas mal, « top cool » comme le dit l’un des personnages, cette pensée foutraque. Si les gens sur ce bateau ne font que bouffer, danser, patauger dans une promiscuité gluante, le monde, lui, est toujours en guerre, les traces de celle-ci, mémorielles ou physiques, sont partout, et l’argent, l’or qui traversent le temps et les pays, n’est qu’une conséquence de cette perpétuité belliqueuse.

Après cette première partie sur le monde en déshérence, la deuxième nous conduit au sein d’une famille vivant dans un garage, lieu fixe et éminemment godardien d’allées et venues grotesques, de voitures rutilantes et de bruits conflictuels : opéra, autoroute et oiseaux. Cette deuxième partie est si belle, si poétique. La beauté de sa lumière, la picturalité de ses plans me font penser à Passion. Soudain, c’est l’enfance et la douceur, ce qui est rare chez Godard. L’innocence bressonienne. Des séquences de tendresse entre la mère et ses enfants, des plans sur le fils, un ange tombé là, en bord d’autoroute.

La troisième partie est un collage de plans, monologue incompréhensible, similaire à celui des fous qui sillonnent les rues des capitales et débitent des prophéties jaillissant d’une lucidité horrifiée et lourde à porter. Ressassement impénétrable mais émouvant comme le discours du dément peut l’être, manifeste pour l’humanité empreint de désarroi et dénué d’intelligence. Aucune histoire, aucune morale, ne nous distraient ici du cinéma. On dirait une œuvre de jeunesse. Je termine par le plan sur la montre or et noir, vibrant dans la lumière d’une toile de maître, qui ne donne pas l’heure mais indique simplement le passage du jour à la nuit, de la lumière à l’obscurité.

Voyage en Italie 2 – Copie conforme d’Abbas Kiarostami

Le dernier film de Kiarostami est bouleversant. Le fait qu’il se passe en Italie, avec des personnages européens qui nous ressemblent, des paysages maintes fois vus, lui ôte l’ « exotisme » des films iraniens qui, en empêchant une identification facile à des traits socioculturels et une esthétique conventionnelle, une idée ancrée en nous, presque galvaudée de beau, focalise notre attention de spectateur sur une sorte d’essence ontologique transversale aux cultures. Les personnages et les paysages du Goût de la cerise sont tellement différents de nous que n’émergent d’eux en ressemblances qu’un être-là, une présence au monde dénuée de toute contingence, très sensorielle. Copie Conforme est a contrario un film intellectuel et s’ouvre sur une conférence à propos d’un livre intitulé Copia conforma dans une mise en abyme qui sera récurrente par la suite. Le livre est présenté par un sosie d’Umberto Eco dans une université de Florence. Le film est une réflexion sur un ensemble de dualités, le vrai et le faux, l’identité et l’altérité, la chose et son reflet dans le miroir, l’œuvre et le regard, l’être et son double, la thèse et son antithèse. Le titre aurait pu être Two. C’est aussi une réflexion sur l’art. La copie est au cœur de l’art, exemplaires d’un livre, reproductions d’une toile, différentes versions d’une même œuvre qui s’entre-inspirent.

Le film est coupé en deux par un coup de fil impromptu, comme Le vent nous emportera était morcelé par ces mêmes coups de fil, suivi par une de ces conversations très coutumières de Kiarostami entre deux inconnus qui très vite abordent des sujets philosophiques. Les deux parties du film se reflètent l’une dans l’autre comme dans un miroir et se pose la question de laquelle est la « vraie », laquelle est la fausse. Sont-ce deux inconnus qui, dans la deuxième partie, font semblant d’être un couple qui se délite comme dans le film de Rossellini, ou est-ce un vrai couple qui se délite et joue dans la première partie une comédie de la rencontre entre un écrivain et son admiratrice ? Cette question perd vite de son sens car les deux thèses sont à la fois vraies et fausses, et donc forcément vraies puisque leur véracité importe peu. Dans une mise en abyme encore plus vertigineuse, une double négation, ce sont des acteurs connus qui ont leur être propre et jouent pour de faux des personnages jouant pour de faux le rôle de couples. Ce qui est très beau ensuite, c’est le rapport à la mémoire et au-delà à l’émotion.

Le couple traverse le temps. Dans la belle scène du restaurant, ils se disputent avec en arrière-plan les noces de deux jeunes mariés qui auraient pu être eux. Dans une autre scène, buñuelienne, ils croisent un couple âgé qui en est à son cinquième voyage en Italie. Tout au long de leur promenade dans les ruelles d’un village toscan, ils convoquent des souvenirs dont on ignore s’ils correspondent à des événements réels, mais qui malgré le doute sur leur véracité nous touchent profondément, parce qu’ils auraient pu avoir lieu, parce qu’ils nous font prendre conscience de tous les possibles de nos vies, parce qu’au contact de nos êtres profonds, de nos propres histoires, ils donnent naissance à l’émotion. C’est cela la vraie question du film, comment naît l’émotion ? C’est le faux qui émeut. Lorsque nous regardons un film, nous sommes émus tout en étant conscients que c’est une fiction. Lorsqu’Ingrid Bergman visite les musées de Naples elle est bouleversée par les regards des statues qui ne sont que des copies de regards originels. Même lorsque le plâtre fige deux corps enlacés surpris pour l’éternité par l’éruption du Vésuve, ces deux corps ne sont qu’une suggestion de ceux qui ont réellement existé, une copie. « Ce n’est pas une copie du réel, c’est une émanation du réel passé. » disait Barthes à propos de la photo dans La chambre claire. Le faux émeut plus que le vrai, si tant est que le vrai existe, parce qu’il transfigure ce dernier grâce à notre regard et que ce regard permet d’atteindre une vérité qui nous est propre. Comme dans le Goût de la cerise, ce qui définit notre présence au monde c’est le rapport qui se crée entre nous et les « émanations » du monde, originales soient-elles ou copiées.

Un week-end en France (par Coeur)

Papa revient de Londres et nous devons partir en week-end. Il a loué une voiture à la gare du Nord. Nous prenons la route. Ma sœur Etoile et moi, nous nous disputons pour le choix du DVD. Elle veut voir Mon voisin Totoro, moi Le Voyage de Chihiro. Elle a peur du Voyage de Chihiro, surtout de la créature noire qui a la bouche sur le ventre. Elle aime beaucoup Mon voisin Totoro parce qu’une des deux sœurs, Mei, lui ressemble avec ses couettes et pleure comme elle, la bouche grande ouverte, en hurlant : aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhh. Je trouve que le film est enfantin, il n’y a pas de méchant et c’est moins drôle que Le voyage. Papa prend le parti d’Etoile. Lui aussi aime Totoro à cause des « très beaux paysages », « de la poésie de la nature ». Je cède. Ce n’est pas plus mal. Quand nous regardons Chihiro, Etoile n’arrête pas de me demander, « elle rêve ? », « elle rêve ? », « elle rêve ? ».

Notre voyage se passe bien jusqu’au problème de GPS. Avant l’achat de cette machine qui dit « première à droite », « troisième à gauche » et « calcul en cours », papa et maman se disputaient toujours en voiture. Papa se perdait systématiquement et maman le lui signalait avec insistance. Le GPS a aidé à dissiper les différends, mais n’a pas tout résolu. En effet, il arrive que papa ne soit pas d’accord avec la machine. Comme cet après-midi, il ne comprend pas pourquoi elle lui demande de prendre la sortie 18 et pas la 23 sur l’A10. Maman lui dit que s’il a acheté une machine, c’est pour en suivre les instructions, pas les contester. Un GPS c’est fait pour être suivi. Il ne semble pas convaincu. Quelque chose le tracasse avec cette sortie 18, il a une dent contre elle. Finalement, il la prend in extrémis. Ce n’est pas une bonne idée. Nous nous retrouvons dans une zone d’activité commerciale et papa déteste ça, ça le « déprime ». Les super U, Monsieur Meuble et autres enseignes le font souffrir. Il demande à maman de regarder « toute cette mocheté », il dit que ce n’est pas possible cette « entreprise d’enlaidissement ». Je pense que c’est le Buffalo Grill, avec son toit pointu, qui achève de l’horripiler. Il regrette amèrement d’avoir pris cette sortie 18. Maman tente de nuancer sa vision catastrophiste des zones d’activité commerciale. Elle soutient que « ce n’est pas la beauté qui crée des emplois », que « ce n’est pas dans la beauté que les gens peuvent bénéficier de prix discount. » Tels quels, ces arguments peuvent paraître un peu obscurs, mais papa n’arrive pas trop à répondre. Il déteste aussi les ronds-points or dans les zones d’activité commerciale il y a toujours des ronds-points, beaucoup de ronds-points. Finalement, nous réussissons à quitter cette zone. Je la regarde disparaître derrière moi, j’y ai aperçu des gens qui sans doute y vivent ou y travaillent. Si papa ne supporte pas d’y passer cinq minutes, quelle doit être la vie de ces gens ?

Nous arrivons finalement à l’hôtel. Il y a un petit problème. Il a réservé un hôtel sur les quais de la Loire, qui est un fleuve, dans lequel l’eau coule. Or entre l’hôtel et le fleuve, sans qu’on en avertisse papa, une chose terrible s’est interposée : une route. Papa commence alors à pester contre les « ingénieurs du pont ». Selon lui, la France est le pays des routes, partout, partout des routes, ils ne laissent rien, pas un fleuve, pas une rivière, pas un étang, sans les transpercer par une route. Tout cela serait le fait de ces « ingénieurs du pont ». Il demande à ma mère de ne pas se faire d’illusion, ce ne sont pas les énarques et les X (sic) qui gouvernent la France, ce sont les ingénieurs du pont qui « foutent des routes partout ». Je ne sais pas trop pourquoi le X gouverne la France, ma lettre préférée est le A. Maman n’est pas d’accord non plus, c’est grâce à ces routes que « nous pouvons joindre Paris-Fontevraud en trois heures », dit-elle. Elle remercie ces « ingénieurs du pont » que j’imagine sillonnant la France à la recherche de coins perdus où mettre des routes.

Heureusement, nous avons une jolie chambre qui donne sur un joli jardin. Ça calme l’atmosphère. Papa décide que c’est la dernière fois que nous allons en week-end en France. Il dit qu’il le regrette à chaque fois. Il n’y a que des routes dans ce pays, c’est le pays des routes. Il préfère l’Italie, au moins on y parle une langue différente, on y mange bien et on peut trouver des endroits où aucun ingénieur des ponts n’a réussi à « foutre » de routes. En plus en France, on mange soit « hyper mal » dans des bistros soit « hyper lourd et hyper cher » dans des restos « dits gastronomiques » figés à l’époque « pompidolienne ». Tout à coup, il s’en prend à « Pompidou » (je crois que c’était l’amoureuse d’un roi de France, la marquise de Pompidou). Selon lui, hors Paris, la France est encore à l’époque pompidolienne avec des routes en plus. Il est de mauvaise humeur. Maman nuance, lui dit que c’est sa faute, qu’il ne faut pas prendre de risques avec l’hôtel, il faut réserver des Relais et Châteaux, c’est une valeur sûre. Papa dit que les Relais et Châteaux le dépriment. Leur conversation me dépasse. Etoile et moi trouvons l’hôtel très beau, avec un jardin et surtout : une piscine !

Dans laquelle nous allons patauger. Papa est obsédé par l’avalement de l’eau, n’avale pas, n’avale pas, dit-il. Je rencontre un garçon de six ans comme moi qui s’appelle Cari, dont les parents sont bretons. Son père est énorme, il fait au moins deux mètres mais il est très timide. Il ne veut pas que Cari me dérange. Nous devenons amis et jouons ensemble, sautons dans la piscine alors que papa continue de nous suivre en répétant, « n’avale pas l’eau, n’avale pas l’eau ». Le papa de Cari m’est reconnaissant à vie car à un moment je dis à son fils : Cari pourquoi tu n’essayes pas d’enlever tes brassards. Il les enlève et… miracle… réussit à nager. Son père est aux anges, il me dit que « je lui ai donné confiance », que c’est « grâce à moi » que Cari nage. Il dit qu’il est « tellement fier de lui. »

Excellente nouvelle, nous réservons un restaurant gastronomique pour le dîner et y allons tous les quatre. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Une demi-heure après notre arrivée, nous n’avons toujours pas les cartes. Les serveurs nous disent qu’ils n’en ont plus, qu’ils doivent attendre que les autres tables passent leur commande. Papa prétend que c’est une blague. Finalement, on nous donne les cartes vers 21 heures, une heure après notre arrivée. Les serveurs disent qu’ils sont très occupés, qu’ils n’ont pas que cela à faire, prendre des commandes. Maman s’inquiète. Les filles doivent aller se coucher dit-elle à papa. Elle se demande si c’était une bonne idée de nous amener. Moi je pense que oui. J’adore aller au restaurant, surtout les restaurants pour grands, gastronomiques en plus. Mes parents appellent l’hôtel pour demander si on peut y manger puis se lèvent pour partir. Les serveurs sont déçus. Le chef vient nous voir pour nous convaincre de rester mais papa lui dit des choses polies mais sur un ton à mon avis pas très gentil. Je suis triste. Je regarde le chef regagner sa cuisine un peu dépité. Il y a plein de gens dans le restaurant, c’est normal qu’il y ait du retard. En sortant, je dis à papa que ce n’est pas très gentil ce qu’il a fait, il me regarde étonné, me dit qu’il est désolé mais que le restaurant n’a plus de quoi nous nourrir. Je suis sûre que c’est un mensonge. A l’hôtel, la serveuse est très fière de nous dépanner. Elle nous sert une salade de tomates vertes, elle est très fière de ces tomates qui sont mûres mais non moins vertes, c’est la variété dit-elle en souriant. Nous mangeons et jouons avec Cari.

Le lendemain nous allons à nouveau à la piscine. Cari doit partir pour la Bretagne, dans le 22 dit sa mère qui donne des numéros pour désigner les régions. Il est très triste de nous quitter. Sa mère dit qu’il s’attache, « parce qu’il est fils unique ». Son père lui dit qu’il nous reverra à Paris, au jardin d’acclimatation, mais tout le monde sait que c’est faux, que nous ne nous reverrons jamais. Cari s’éloigne avec ses énormes parents timides et je le surprends en train de pleurer.

La propriétaire de l’hôtel vient s’excuser pour le restaurant qu’elle a recommandé. En fait, la femme du chef a été hospitalisée d’urgence la veille, ce qui explique les retards. Papa est très gêné. Il est désolé. Il justifie sa colère par le fait que les serveurs n’étaient pas aimables. Lorsque nous sortons, je lui dis que ce n’est pas gentil de dire que les serveurs n’étaient pas aimables. Ils faisaient leur travail, je les ai vus, ils courraient dans tous les sens. Papa leur trouve des circonstances atténuantes. Après les ingénieurs du pont, il s’en prend au coût du travail en France qui fait que des artisans ne peuvent pas embaucher.

Nous visitons le château de Montsoreau. Nous apercevons la princesse et un chevalier qui se dérobent à notre regard derrière une porte, nous ne les verrons plus. Nous jouons à un jeu dont le but est de savoir si la Loire est « une amie ou une ennemie », du marinier, du paysan, du châtelain. C’est compliqué car la Loire est à la fois amie, elle fait travailler les gens, les fait vivre, et ennemie car elle n’en fait qu’à sa tête avec ses crues, ses courants. Nous décidons que c’est une amie, et nous gagnons. L’après-midi, nous allons à Chinon mais Etoile et moi n’en voyons rien car nous nous endormons après quelques kilomètres d’une route qui nous fait penser à la campagne de Totoro.

Nous retournons jouer dans le jardin de l’hôtel. Le soleil commence lentement à se coucher. Les nuages se dissipent. La lumière est belle. Nous jouons à cache-cache. Papa est étendu sur une chaise longue et lit un livre qui soudain lui tombe des bras. Je trouve l’instant serein. La lumière devient de plus en plus dorée et biblique. Des enfants jouent dans les irisations du soleil. Le calme règne. Un carillon sonne. Pour un instant, on se croirait « hors de la route, hors du temps » comme c’est marqué dans le livre d’or de l’hôtel.

Maman prétend qu’elle va faire un massage avec papa et qu’une baby-sitter viendra nous garder. Je sais qu’ils vont à un restaurant, probablement gastronomique. Ils ne veulent pas qu’Etoile et moi les accompagnions. Ce n’est pas très gentil mais bon ce n’est pas grave. Le dîner dans le jardin de l’hôtel était excellent. Le lendemain, papa remercie la propriétaire de l’hôtel pour le restaurant, « excellent choix ». Je savais bien.

La bonne nouvelle du jour c’est qu’Etoile arrive à nager seule, enfin avec une bouée que je lui ai confectionnée. Elle est ravie de découvrir cette nouvelle possibilité. Je me dis qu’en devenant grand – ce que je souhaite, ne me comprenez pas mal – on a quand même de moins en moins l’occasion de découvrir de nouvelles possibilités, comme Etoile ce matin celle de nager.

Nous prenons la voiture pour Paris. Nous nous attardons au château de Villandry dont nous visitons les superbes jardins. Enfin, enfin, nous trouvons un labyrinthe, un vrai, compliqué, avec en son centre une fontaine qui est notre récompense. Maman découvre un passage secret qui donne sur un grand jardin lui-même secret. Etoile découvre une « fontaine toute petite ». Nous courons dans des tunnels ombragés par des vignes. Nous déjeunons dans un bistro très simple et prenons une glace. Etoile a du chocolat sur tout le visage. Il fait beau, tout le monde est de bonne humeur.

Nous reprenons la route. Papa met du Mozart, les sonates 39 et 40. L’autoroute est bordée par une forêt verte et brillante. Etoile et moi, nous nous assoupissons. Maman aussi. Bercées par la musique et le lent défilement des arbres. Même sur les routes, la paix est possible.

Les colonnes de Buren

J’aime le contraste entre leur cartésianisme, leur disposition géométrique, algébrique, rigoureuse, aliénante et, au sein de ce quadrillage, de ces règles formelles inutiles, la liberté d’interprétation, l’appel à l’imaginaire, la nécessité de divagation, le besoin d’échafaudages, en un mot : le jeu. Aux Tuileries, les enfants s’ennuient, elles se languissent de labyrinthes, mais les labyrinthes sont si peu complexes, si peu inquiétants et, dans chaque allée très large, si prodigues en couples endormis dans un abandon exagéré, offerts au soleil ultime avant l’imminente nuit définitive (ça va, un peu de dignité). Certes, quelques sublimités en pierre noire polie dont jaillissent de grosses fesses arrondies magnifient les perspectives mais cela ne suffit pas. Arrivés dans la cour royale carrée, c’est l’excitation, la frénésie du jeu, le vertige des possibles, l’emballement imaginatif, le foisonnement d’histoires, la profusion soudaine de règles du jeu. Il faut monter sur toutes les colonnes : premier jeu. Les enlacer. Mimer des statues. Slalomer entre elles. Forme véloce accélérée par la fixité de la pierre, s’élancer sur la trottinette, une jambe en l’air, telle une flèche perçante, suivie d’une gerbe de cheveux emportés par le vent. Tout à coup, les enfants peuvent être aussi grandes que papa et maman, lesquels peuvent s’embrasser en s’assurant d’un parfait alignement horizontal des lèvres obtenu grâce au choix de la colonne adéquate, choix nécessairement possible vu la granularité des hauteurs, l’exhaustivité métrique. Les colonnes sont une métaphore de l’invisible, comme chacun sait. La fontaine, car c’est d’une fontaine qu’il s’agit, n’est-elle pas souterraine ? Un cours d’eau dont le murmure adoucit les échos du béton sur lequel claquent les talons, les trottinettes, les skates. Les cascades minuscules dispensent une fraîcheur de cave sous des faux grillages de métro qui offrent une sonorité différente au contact des trajectoires et des changeantes célérités. Les colonnes sont des rochers, comme ceux des piscines naturelles enfouies sous le feuillage des arbres des forêts. Les enfants sont emballées par le constat que toutes les colonnes sont de la même taille, finalement, qu’elles sont simplement plus ou moins enfoncées dans la terre ou le lit du ruisseau. Plus ou moins révélées ou enracinées. Elles sont identiques mais personne ne sait ce qu’elles dissimulent. Celles par exemple qui sont complètement enfouies sont-elles rayées en noir et blanc ? Cachent-elles des motifs fleuris ? Des tags de créatures souterraines ? Des codes chiffrés de scientifiques dont l’entrechoquement des neurones furibonds ébouriffe les cheveux et exorbitent les yeux ? L’œuvre d’art est infinie car, de la même manière qu’un tableau combine une chose vue et un regard, un dessin et des desseins, des êtres et des spectres, cette installation se reconfigure en permanence grâce au ballet accidentel des êtres arbitraires qui se trouvent là, par hasard, et créent instant après instant une nouvelle géométrie de la fixité et du cinétisme, de la rigidité et de la souplesse, du sérieux et du jeu, du projet et de l’improvisation. Dans le ruisseau gît une poupée désarticulée. Hypothèse une ou plutôt ‘n’, celle des filles : quelqu’un l’a fait tomber ? Mais comment ? Que s’est-il exactement passé ? Importance de l’exactitude. Où est-elle maintenant, cet enfant ? Qui est-elle ? Nous observe-t-elle ? Pourquoi la laisse-t-elle là ? La liberté s’exerce jusqu’au bout, jusqu’au moment de quitter la partition musicale où les notes sont des élévations, en suivant la trajectoire la plus aléatoire possible, celle que l’on choisit non parce qu’elle est la plus courte, surtout pas, mais pour sa non reproductible unicité, pour la possibilité qu’elle nous offre du choix et pour l’affirmation de notre libre-arbitre.

Cœur et Etoile discutent du sens de la vie

Etoile : « Je ne veux pas aller à l’école. C’est trop nul l’école. » Cœur : « Mais pourquoi ? C’est trop bien l’école, tu apprends plein de choses, à dessiner, à écrire… » Etoile : « Je ne veux pas apprendre plein de choses. » Cœur s’énerve : « Tu ne veux pas apprendre à siffler ? A claquer des doigts ? A écrire ? » Etoile ne veut pas : « Mais je sais déjà dessiner, je ne veux pas apprendre autre chose. » Cœur est écœurée : «  Tu ne veux pas apprendre à taper sur l’ordinateur ? Tu ne veux pas ? » Etoile n’est pas sensible aux charmes de l’ordinateur. Cœur change de fusil d’épaule : « Tu ne veux pas grandir ? » Etoile : « Je veux rester petite. » Cœur s’emporte : « Tu veux rester petite ? Petite ? Mais si tu restes petite, tu vas toujours aller à l’école. Papa et maman ne vont plus à l’école parce qu’ils ont grandi. » Etoile se demande : « Mais quand on grandit ? » Cœur explique : « Quand on va à l’école. Tu vois, pour ne pas aller à l’école, il faut aller à l’école. Tu comprends ? » Etoile s’impatiente : « Mais quand ça se termine ? » Cœur : « Eh bien, là tu es en petite section, après il y a la moyenne section, après la grande section, puis tu es en CP, CE1, CE2, CM1, CM2, collège, c’est très long le collège, lycée, université. Voilà ! » Etoile trouve cela long : « Mais c’est trop long ! » Mais Cœur la rassure : « Oui mais après tu ne vas plus à l’école. » Etoile n’est pas sûre : « Mais je vais où alors ? » Pour Cœur c’est évident : « Ben au travail, comme papa et maman. » Etoile n’est pas rassurée : « Tous les jours au travail ? Je ne veux pas aller au travail. Pourquoi aller au travail, c’est trop nul. » Cœur : « Mais pour pouvoir aller en vacances. Tu ne veux pas aller en vacances ? » Etoile veut bien : « Si. » Cœur conclut : « Alors pour aller en vacances, il faut aller au travail. C’est comme l’école. Pour ne pas aller au travail, il faut aller au travail. Tu comprends ? » Etoile esquive : « Et après le travail, il y a quoi ? » Cœur : « Rien, on monte au ciel. » Etoile est un peu déçue : « Mais c’est ça la vie ? Aller tous les jours tous les jours tous les jours à l’école et après tous les jours tous les jours tous les jours au travail ? »

Voyage en Italie

 

A la différence de la littérature, de la musique ou de la peinture, le langage cinématographique évolue. Les techniques de l’écriture, de la musique ou de la peinture sont les mêmes depuis des siècles, elles sont simplement utilisées différemment par les artistes des différentes époques. Au cinéma, le langage offre aux artistes des possibilités d’expression nouvelles et l’évolution technique a des incidences esthétiques. C’est en partie à cause de cela que certains films, chefs-d’œuvre de leur temps, vieillissent mal alors qu’une toile de Poussin, même si elle ne pourrait plus être peinte aujourd’hui, en un sens parce qu’elle a déjà été peinte, ne vieillit pas. Voyage en Italie est un contre-exemple de ce constat. Sorti en 1954, il est à la pointe de la modernité. Le film s’en tient à l’essence même, inaltérable, du langage cinématographique. Travellings avant et arrière, panoramiques, contre-plongées sont les vecteurs indémodables de l’émotion. Le scénario est lui aussi hypermoderne. Deux trames s’y enchevêtrent. La première est documentaire, sur Naples, le Vésuve, les îles, les musées, les routes barrées par des troupeaux de vaches. La deuxième est romanesque, portrait d’un couple dont l’amour se délite. L’émotion naît des correspondances entre ces deux niveaux. Le documentaire s’insinue dans la fiction qui s’inscrit elle-même dans les lieux comme dans un univers de signes qui sont autant d’incarnations de l’intériorité. Kate, femme jalouse, désespérée, cherche les traces d’un amant fantasmé dans les musées de la ville ; les femmes enceintes de Naples, très nombreuses, lui rappellent son désir de maternité ; dans la sublime scène des amants pétrifiés de Pompéi dont l’enlacement est éternisé par la lave du Vésuve et reproduit intact à des siècles d’intervalle, c’est son amour lui-même qui prend forme dans les choses, son âme qui est projeté dans un incommensurable tout, elle ne fait plus qu’une avec le monde. Ce qui est bouleversant, c’est la manière dont Rossellini fait jaillir l’émotion au cœur du réel documentaire. Dans les scènes des rues de Naples, quelque chose se passe toujours, comme une étincelle d’existence, comme un dérèglement lyrique. La rue devient source d’émotions. La scène finale du miracle, où le couple s’unit au sein de la foule adoratrice dans une procession de la vierge, est le paroxysme de ces événements externes que l’intériorité semble provoquer. Rossellini filme les êtres avec une maîtrise, une sorte de respect, d’un langage éphémère, celui du cinéma, confié à l’éternité.

 

Week-ends (par Coeur)

C’est agréable de quitter Paris les vendredis soirs. J’aime la perspective de ces vacances minuscules et du retour du dimanche dans l’appartement taciturne. A Tunis, le vent marin circule dans les ruines de Carthage et les thermes d’Antonin ; les plages de Gammarth sont parsemées des détritus nostalgiques de l’été passé ; le cimetière marin en surplomb sur la falaise se précipite dans la mer à Sidi Bou Saïd. Nous jouons à compter les portes et les fenêtres de couleur différente. A l’horizon, les colorations se répandent en taches accidentées et dentelées. Dans la cour arborée d’un restaurant, un garçon escalade un arbre et se retrouve au-dessus des feuillages, tout en haut, comme un étrange oiseau. A Louviers, à cent kilomètres de Paris, les arbres de la forêt sont immenses. En pénétrant dans la forêt, on peut avoir l’illusion momentanée d’avoir fui, d’être loin du flux incessant des voitures, on peut rêver de cours d’eau et d’une parenthèse silencieuse rythmée par les piverts qui toquent contre les troncs.

Cœur et Etoile parlent de peinture (par Cœur)

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Papa nous a emmenées à l’exposition de Turner au Grand Palais. Etoile et moi avons apprécié, mais moins que Renoir. « Il est où Renoir ? » n’a cessé de demander Etoile, sans comprendre qu’il s’agissait d’une exposition d’un autre peintre, Turner. Turner voyage beaucoup et peint des paysages, des mers, des vallées, des déluges, des batailles navales, tous très beaux, d’abord fidèles à la réalité puis, à mesure qu’il avance en âge, brumeux, aqueux, provoquant la disparition des contours entre les formes et la fusion velléitaire des couleurs. Comme Picasso, Turner copie. Mais quelle est donc cette manie du copiage ? Lui a choisi comme modèle un certain Le Lorrain dont il reprend les toiles à sa manière. Il s’inspire aussi (version officielle du copiage) d’un autre peintre qui a un nom trop rigolo, Nicolas… Poussin, comme un vrai poussin ! De retour à la maison, papa nous a montré des toiles du Poussin dans un gros livre, dont une, sublime, Sainte Cécile. Comme le dit si bien Lévi-Strauss (j’imite papa), dans les toiles de Poussin, chaque figure individuelle semble extraite d’un espace-temps différent, et l’ensemble, malgré le fait qu’il soit une juxtaposition de figures indépendantes les unes des autres, est d’une beauté égale à celle de chaque personnage. A droite sur la toile de Poussin, deux filles lisent une partition de musique, l’une d’elles me ressemble. « Elle c’est moi », je décide. « Et moi je suis qui ? » demanda Etoile. On en vient au clou de l’histoire. Le plus drôle dans cette toile, c’est la présence… d’un boubou qui vole ! Explication. Comme elle est encore petite, nous appelons souvent Etoile Boubou, or dans l’angle gauche du tableau du Poussin, vole un petit boubou. « Regardez, le boubou qui vole ! » dit papa, nous faisant éclater de rire. En réalité, le boubou, un petit ange, ne vole pas, il est accroché à une tenture. Chose assez commune en peinture classique, les boubous profitent souvent d’un nuage, d’un rideau, d’un oiseau, pour voler tranquillement dans les airs. Mais Etoile, Boubou donc, n’en revient pas. Il faut dire que le rapport de Boubou à la peinture est particulier. Par exemple, elle est persuadée que c’est sa copine de classe, Eléonore de Vinci qui a peint La Joconde. J’ai beau lui expliquer que c’est Léonard de Vinci, elle n’en démord pas, « Non, dit-elle, c’est ma copine Eléonore. » Quand on lui demande, « Que veux-tu faire plus tard ? », elle répond « Je veux être Manet. » Comme si Manet était un métier ! Je lui ai bien expliqué, « Tu ne peux pas être Manet, Manet c’est quelqu’un d’autre, en plus il est mort, dis : je veux être comme Manet, je veux être peintre. » Rien à faire, « Non, je veux être Manet, c’est trop drôle ce nom, Manet. » Parfois je m’énerve, « Boubou, comment ça tu veux être Manet, tu es Boubou, Manet est Manet, tu ne peux pas être Manet, tu veux être peintre c’est ça ? C’est ça ? Alors dis-le ! Dis : Je veux être peintre. » Elle persiste : « Non, je veux être Manet. » Papa calme le jeu. Il faut reconnaître que Manet a quand même peint une toile très drôle qui s’appelle Le déjeuner sur l’herbe. La scène représente un pique-nique en pleine forêt, par un jour de printemps (si l’on s’en tient à la tenue des hommes) ou d’été (à en juger de celle des femmes, j’y reviens dans un instant). Rien de plus banal direz-vous. Eh bien non, car ce drôle de Manet a peint des femmes… toutes nues ! Vrai ! Il est bizarre quand même. J’imagine ma maman par exemple au Champ de Mars qui se mettrait tout à coup toute nue. Il faut dire que ces vacanciers sont dans un sous-bois isolé, près d’un cours d’eau dans lequel une deuxième femme se rafraîchit. Mais quand même. A part le côté comique, ce que j’aime dans ces toiles, comme dans celles de Poussin d’ailleurs – je m’étonnerai toujours de l’opposition entre classicisme et impressionnisme, il suffit de se rappeler l’œuvre de Renoir – c’est les regards que les personnages lancent vers nous, qui les regardons par-delà des années et des siècles, et ce regard est celui d’une profonde amitié entre des personnes qui ne se connaissent pas, dont les regards ne se seraient jamais croisés sans l’entremise du peintre, dans des instants de tendresse et de beauté.