J’ai beaucoup de tendresse pour les troncs d’arbre du Champ de Mars qui passent inaperçus dans la foultitude végétale et humaine du parc. Sauf ce matin. La semaine dernière les arbres étaient nus et le regard fuyait leur carcasse maladive. Ce matin, les troncs sont subitement revêtus de boules vertes de feuilles très fines, presque transparentes, d’un vert liquide. Une gaze pointilliste qui enveloppe l’arbre sans le toucher. La translucidité fait ressortir, par contraste, le noir charbonneux des troncs et des branches qui dessinent ainsi clairement des ombres de danseuses aux bras multiples traçant des entrelacs pitoyables dans la poussière soulevée par le vent.
Auteur : Romardis
Etat du cinéma français à travers ses affiches

Les affiches de film ont un pouvoir, elles peuvent transformer une journée, l’éclairer ou l’assombrir. Je me rappelle ce matin glauque de janvier 2008. L’escalator fait paresseusement émerger le corps de la bouche du métro pour le lâcher dans un quartier pourri transpercé de boulevards enchevêtrés omnidirectionnels. Progressivement, l’affiche des Promesses de l’ombre de Cronenberg (un de mes réalisateurs préférés) avec Naomi Watts (une de mes actrices préférées) s’invite par un lent mouvement vertical dans le champ de vision. Ça fait du bien.
Je remonte tous les matins l’avenue Georges V et je vois de très nombreuses affiches de films français. J’ai remarqué qu’elles permettent de les segmenter en diverses catégories produit. (Je n’ai pas vu les films, j’en parle uniquement à partir des affiches).
Ce matin, la première affiche est celle d’Erreur de la banque en votre faveur, une comédie avec Gérard Lanvin et Jean-Pierre Darroussin. Aucune ambiguïté, il s’agit d’une comédie française conçue par et pour la télé et dont l’argument se résume à un pitch d’une phrase, de trente vocables, indispensable pour la promo du film sur les plateaux télé et explicite dès l’affiche : la banque fait une erreur et le héros se retrouve hyper-riche, ça va changer sa vie (18 vocables !). Il y a plusieurs catégories de comédies formatées, les films choraux (tendance Danièle Thompson), les duos d’hommes, en général un con et un bougon (tendance Francis Veber), les films de trentenaires qui ne se résolvent pas à devenir adultes. Erreur etc. appartient manifestement à la deuxième catégorie. Il est probable que Darroussin fasse le con et Lanvin le bougon. Attention, ces comédies n’en véhiculent pas moins un message humaniste teinté d’émotion, dans le genre, « l’argent ne fait pas le bonheur », « finalement, les vraies valeurs sont l’amitié, l’amour d’autrui », et la bonne nouvelle est que les trentaines finissent en général par prendre leurs responsabilités.
Un peu plus loin, l’affiche d’un film avec Jean-Marie Bigard dont je n’ai pas retenu le titre. C’est la catégorie expansion fictionnelle hyper-poussive de sketchs one-man-show (ou spectacles seul en scène comme disent les puristes qui préconisent par ailleurs d’utiliser courriel à la place de email). Les exemples sont nombreux d’Elie Semoun à Dany Boon et Franck Dubosc en passant bien sûr par Gad Elmaleh. L’essence de ces films est de tuer le rire. Pour certains, ce n’est pas difficile car à la base le rire n’était pas au rendez-vous. Pour d’autres comme Gad Elmaleh, le mécanisme est plus subtil. Prenons le sketch de Coco. Sur scène, il est hilarant, le dénuement du décor, le pouvoir expressionniste de Gad Elmaleh, nous faisant imaginer les situations. L’excessif est dans le langage qui se saisit d’un réel dont la vraisemblance est toujours préservée. Il y a véritablement deux niveaux de lecture, celui du langage et celui du réel sous-jacent, et de l’entrechoquement entre eux naît le rire. Dès qu’on montre, sur-montre même ce qui était sous-jacent et proposé à l’imaginaire de chacun, on bloque le processus du rire, en plus d’être contraint par la réalité physique montrée, qui de ce fait perd soit en vraisemblance soit en excessivité. Prenons pour être concret un yacht. Dans un sketch qui ne le montre pas, qui le décrit, l’exagération peut être radicale et les gisements de rire infinis. Au cinéma, le rire est limité par la réalité physique du yacht qu’il faut montrer, et les exagérations seront éculées ou attendues. Sur scène, le rire est dans le langage, au cinéma, il est à l’image (ou marginalement dans les bons mots et les dialogues, mais cette source audiardo-blierienne est depuis longtemps asséchée). Il est impossible de transformer le rire verbal en rire pictural.
Après le film de Bigard, c’est au tour de Coco Avant Chanel de proposer le regard caméra d’Audrey Tautou. Ce film appartient à une double catégorie, celle du biopic, qu’il faudra un jour se résoudre à interdire par la loi, tant le spectacle de ces acteurs à César est affligeant, et celle du film français de qualité supérieure (un peu comme le jambon de qualité supérieure), où tout est de bon goût. A l’idée même d’un biopic, je suis pris d’un ennui mortel car chaque moment du film ploie sous le poids de ce qui reste à venir. Ainsi la naissance du héros est-elle terrible, car on sait qu’il va devoir grandir, en chier pour réussir, réussir, en chier d’avoir réussi (la réussite risque de lui faire perdre son âme en général), puis il va devoir mourir. La partie « il doit mourir » est très pernicieuse. L’illusion d’une délivrance prochaine est non seulement dénuée de tout suspense, car je veux dire on sait qu’il va mourir le type, mais peut aussi cacher une propension machiavélique à dilater autant que possible l’agonie, celle-ci offrant à l’acteur-imitateur un formidable terrain d’exhibition de son talent aux divers jurys et académies. Mais soyons constructifs, j’ai une idée qui pourrait arranger tout le monde, je propose qu’une fois au fait d’un projet de biopic on décerne d’emblée le César à l’acteur-imitateur avant que le film ne se fasse. C’est win-win : l’acteur est content et personne n’est obligé de voir le film ! Je crois que c’est La môme qui est à l’origine de tout ça. Je n’avais pas pu le voir, suffoquant au bout de la dixième minute à cause de sa hideur et de la performance insupportable de Marion Cotillard, mais au moins le film avait-il pris le parti courageux de la laideur, du maniérisme publicitaire et du cabotinage baroque.
Plus haut sur l’avenue, Jean Dujardin est à l’affiche de OSS 117. J’avais adoré le premier opus, une des rares comédies formellement et humoristiquement différentes voire novatrices. Son succès prouve que l’on n’est pas obligé de s’en tenir au format classique dont découlent la centaine de comédies annuelles pour que le film marche. Sur ce coup, l’humour est dans les images.
OSS 117 est suivi de Villa Amalia, le dernier film de Benoit Jacquot qui appartient à la catégorie du film-d’auteur-avec-Isabelle-Huppert-qui-regarde-dans-le-vide. J’imagine une intrigue existentielle à la con, des souffrances indicibles dont on ne comprendra jamais la cause (et pour cause, il n’y en a pas), une solennité contemplative et surtout auto-contemplative de sa propre contemplation. En gros, ce sera un film qui contemple sa contemplation du rien, avec Isabelle Huppert. Les films d’auteur que j’aime appartiennent à deux autres segments, non représentés par ces affiches d’avril 2009, rarement présentes sur les affiches d’ailleurs, les films populaires dans la lignée de Renoir, Pialat, Eustache, Kechiche, et les films d’art dans la lignée de Bresson, Godard et Garrel. Entre les deux, il y a les films d’auteur marketing dans la lignée de Truffaut, Desplechin, Honoré. Ce ne sont ni de grands films populaires, ni des œuvres d’art, mais des produits marketing soignés, non dans le sens de leur qualité, mais dans celui d’un concept produit intellectuellement abouti, avec ce qu’il faut de références pointues (ou pas d’ailleurs), de name dropping culturel et de stylisation m’as-tu-vu et t’as-remarqué-comme-je-sais-filmer-putain- !.
Enfin, je vois l’affiche de la saison 2009 de l’opéra de Paris, avec l’Alexander de Bergman photographié à la lueur des bougies de son décor d’opéra miniature et ça me fait du bien.
Le fuchsia et l’étoupe

A la une du Figaro du lundi, une photo de Valérie Pécresse la montre contemplative, observant une étoile au loin dans le ciel vespéral, sous le titre : « la nouvelle étoile montante de l’UMP. » On comprend alors qu’elle se regarde monter en fait. En parallèle, un livre à charge sur Rachida Dati, dont la thèse est que celle-ci compromet le modèle méritocratique à la française, en est à son septième tirage. J’en suis amené à faire un parallèle entre ces deux destins de femmes françaises qui me semble riche en enseignements.
Valérie Pécresse (VP) est un pur produit de la méritocratie française. Grand-père médecin qui soignait la fille de Chirac, père universitaire à Sciences-Po et HEC, mère diplômée de Sciences-Po, elle naît à Neuilly-sur-Seine. Déjà avec ça, on a son compte en fait de méritocratie. Mais ce n’est pas tout. Bac à 16 ans mention excellentissime, HEC et ENA, conseil d’état : la grande classe. Le parcours du mérite continue alors, de cabinet classieux en cabinet feutré sur fond de victoires électorales sublimes. Mari industriel, enfants de ce dernier, limpidité totale. La blonde de Gad Elmaleh quoi.
Prenons maintenant la pauvre Rachida. Bon, ça commence mal en termes de méritocratie. Elle a la mauvaise idée de naître dans une banlieue pourrie (au lieu de Neuilly comme tout le monde), dans une famille de plusieurs dizaines d’enfants (on ne les compte pas précisément), d’un père maghrébin (vous voyez le style, autoritaire, rétrograde, etc.), même pas prof à Dauphine (on ne demande pas Sciences-Po mais quand même !). Mais bon, on pourrait dire OK, c’est la vie, le mérite on le mérite ou pas. Là où ça se gâte c’est que mademoiselle se permet d’avoir de l’ambition, voyez-vous ça, et tenez-vous bien (c’est trop poilant !) elle envisage de réussir dans la vie ! Alors au lieu de faire l’ENA comme tout un chacun en potassant Diderot dans son loft de banlieue avec ses trente frères et sœurs, elle se met en tête de faire médecine. Figurez-vous que son absence de mérite est telle que n’ayant pas un sou, elle doive travailler pour payer ses études. Du coup elle les rate. Sur ce, elle fait des trucs pas hyper clairs. Elle est admise à l’école de la magistrature avec un piston ; alors que VP fait HEC (la vraie !) à vingt ans, RD fait l’ISA, un ersatz pour les nuls, MBA réceptacle de tous ceux qui ont raté leur deuxième cycle, inutile du moment qu’on y est admis par trop facilement. Elle est plus ou moins diplômée de l’ISA et là, au lieu de rejoindre des cabinets élégants, elle envoie des lettres, des lettres par ci, des lettres par là, pour se promouvoir comme symbole de la diversité et d’une féminité dynamique. Vous vous rendez compte de l’arrivisme ! Que beaucoup d’hommes politiques aient flingué leurs concurrents, trahi leur cause, consciencieusement léché le c… du monarque du moment pour décrocher un secrétariat d’état ou une mission au pôle nord, nous pouvons le concevoir, nous l’admettons au nom du réalisme, du constat fataliste mais lucide que c’est la vie. Mais qu’une Rachida intrinsèquement non méritante se permette d’envoyer des lettres, je dis bien des lettres, pour arriver, c’est injuste, injuste par rapport à VP qui est née à Neuilly de parents universitaires et a tout bien fait dans la vie, le bac, les prépas HEC et l’ENA. Grâce à ces lettres, dont plusieurs au grand Nicolas, Rachida occupe des postes subalternes jusqu’à l’élection de ce dernier… Alors là vous pourriez avoir un moment d’hésitation, vous pourriez juxtaposer deux images, celle d’une beurette dans sa banlieue pourrie, et celle de la femme élégante qu’elle est devenue, assise derrière un bureau boursouflé d’or avec en arrière-plan la putain de place Vendôme ! Place Vendôme, pas Place d’Italie ou Place Cambronne ! Vous pourriez vous dire, c’est admirable ! Quelle histoire ! C’est beau la France ! Et bien détrompez-vous car vous savez quoi, elle n’a pas fait l’ENA. Elle n’a même pas fait l’X. Je suis sûr, j’en mettrais ma main au feu, que si vous lui donniez un exo de math de Sup M (même pas Spé M, encore moins, s’entend, M’), elle serait infoutue de le résoudre. Et elle ne s’arrête pas là ! Elle devient maire du septième. Alors juste pour camper le décor, au septième… comment dire, si vous rencontrez un Noir un matin, c’est probablement Barack Obama qui visite la Tour Eiffel, quant aux Arabes, ils sont cantonnés dans les arabes du coin, ces supérettes où la bouteille d’Evian se négocie autour de dix euros. Et Rachida devient maire de ce havre de blancheur. Elle visite l’école de ma fille, et tout le monde veut prendre des photos avec elle. Mais encore une fois elle n’a aucun mérite. Comme le disaient élégamment les riverains, même un chien UMP serait élu dans le septième. Sur ces entrefaites, elle fait un gosse, et au lieu d’épouser un X ou je ne sais pas moi un militaire de Saint-Cyr comme on pourrait s’y attendre de la part d’une personne méritocratique, elle fait ça toute seule avec une demi-douzaine de pères potentiels disséminés dans divers gouvernements de la planète et des sociétés du CAC 40.
Maintenant que VP et RD sont arrivées, par des voies différentes, l’une méritocratique, l’autre intrigante, que se passe-t-il ? Eh bien c’était couru d’avance, la première fait un sans fautes, et la deuxième les accumule.
Première erreur fatale de Rachida, elle s’habille en Dior ! Franchement, y a des limites. Qu’elle ait usurpé le ministère de la justice, ok, mais qu’en plus, elle s’habille en Dior, non ! N’importe quelle vendeuse de Dior vous dira que cette marque, qui représente la France, devant laquelle les humains de toutes les contrées connues à ce jour s’extasient, est interdite au ministère de la justice, car justice rime avec justice sociale, justice vestimentaire, et on ne peut décemment opposer une robe Dior, aussi sexy soit-elle, à la souffrance quotidienne, sourde, des magistrats. Son extase d’arriviste arrivée explose alors en une déflagration textile, une frénésie d’achats avenue Montaigne. Pendant ce temps, que porte VP ? Là je cite le Figaro, car c’est trop beau, VP joue « de sa blondeur soignée et de ses tailleurs accordés à sa minceur, gardant un œil rivé sur son poignet entouré à double tour d’une montre Cape Cod étoupe ». L’une est en cuissardes et robe léopard fuchsia et l’autre garde un œil rivé sur sa montre étoupe. Tout est dit…
Deuxième erreur terrible de Rachida, Nicolas Sarkozy épouse Carla Bruni, laquelle, coutumière de la méritocratie, sait reconnaître l’arrivisme, et bannit la pauvre gueuse de la cour monarchique.
Troisième erreur, elle ne sait pas manager ses équipes, les tyrannise et double son incompétence d’une exigence insultante. Des dizaines de collaborateurs démissionnent, ne supportant plus, parfois au bout de quelques semaines (un peu chochottes quand même), autant de pression. Certes, les grandes administrations et les sociétés du CAC 40 pullulent à tous les étages de harceleurs moraux, d’humiliateurs professionnels, certes des chercheurs se jettent par la fenêtre des technocentres, certes les N-1 des Comex de la Défense vivent quotidiennement dans la terreur de leur N+1, mais ces derniers se distinguent de Rachida sur un point essentiel : ils sont com-pé-tents ! Pendant ce temps, VP, elle, reçoit des milliers de CV et de lettres de personnes dont le rêve serait de travailler à ses côtés.
Quatrième erreur, Rachida met en place les réformes du candidat Sarkozy et s’aliène toute l’administration judiciaire déjà échaudée par ses robes Dior. C’est l’erreur de trop, le début de la fin, la « disgrâce », le démasquage d’une imposture. VP en fait de même et s’aliène les enseignants et les chercheurs mais, nuance, elle est en butte au corporatisme de ces derniers. Alors, après en avoir fait une « icône », l’avoir portée aux nues, des journalistes d’investigation héroïques saisissent opportunément ce moment, pour courageusement descendre Dati en flammes, démonter les mécanismes pernicieux de son ascension et ceux, justes, de sa déchéance programmée, laquelle prouve à la satisfaction générale que dans nos sociétés il vaut mieux finalement que chacun reste à sa place.
Je suis allé chercher ma fille au conservatoire russe
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Je dois y être à 15 heures 30. C’est au 26, avenue de New-York. J’accélère le pas. Le beau temps met les organismes vivants d’humeur joyeuse. Je croise mes voisins et on se fait des grimaces… Plus loin, la terrasse du Café de l’Alma, baignée de soleil, est noire de monde bronzé, poivre et sel et décolleté. Des femmes élégantes, vaguement vulgaires, offrent leurs cuisses croisées aux regards embusqués et leur visage voilé par d’énormes lunettes de soleil à ce dernier, dont les rayons sont transpercés par l’ombre empressée des serveurs produisant des formes stroboscopiques sur les attablées qui examinent cérémonieusement la naissance du printemps.
Aux déjeuneurs tardifs succèdent une rangée d’arbres dont je remarque les troncs surdimensionnés par rapport aux feuilles riquiqui que leurs branches sécrètent poussivement.
Le pont de l’Alma est envahi par les touristes. Une cycliste en legging et mini-jupe se fraie un chemin en zigzaguant entre des hordes d’Américains et un groupe d’adolescents avec des tee-shirts ROMA surexcités d’être en week-end à Paris. Dans une Fiat 500 qui tente coûte que coûte d’emprunter le pont sans écraser un couple qui avance lentement sous le poids de ses sacs à dos, une belle femme embrasée par le soleil s’immobilise avant que sa voiture n’emporte à jamais l’instant fugitif de beauté auquel semble se résumer son existence entière.
J’arrive sur l’avenue de New York. Des silhouettes noires, formes minuscules en apesanteur sur la passerelle Debilly, pénètrent dans les tours du quinzième qui, derrière elles, émergent de l’eau enveloppées d’une membrane liquide miroitante. A ma droite, sur l’esplanade du Palais de Tokyo, des skateboarders en jean moulant se cassent la gueule après deux ou trois pirouettes bancales, et leurs skates émettent des claquements qui percent obstinément la rumeur assourdissante du flux continu des voitures. L’accélération immaîtrisable des trajectoires rectilignes des skates accentue l’immobilité de spectateurs impassibles disposés symphoniquement sur les innombrables niveaux de l’esplanade, ainsi que celle des bas-reliefs et des nymphes lascives et taguées. J’aime l’impression de délaissement que laisse cette esplanade monumentale heureusement oubliée des autorités rénovatrices et qui acquiert de ce fait un statut de micro-territoire souverain, autonome et ironique.
15 heures 32. Je suis au conservatoire. Je gravis précipitamment les escaliers. Découvre un joyeux bordel, des allées et venues ridicules, une panique artificielle, des enfants qui tournent en rond. Dans l’embrasure d’une porte, j’aperçois Anna qui saute à cloche-pied en rigolant. J’entre dans la pièce à cloche-pied aussi, ça la fait rire mais il y a un problème, sa copine Julia s’est perdue, elle est peut-être montée là-haut, elle est inquiète. Aux murs, Mahler, Stravinski et Prokofiev font sérieusement la gueule au-dessus de trois ou quatre pianos imperturbables. Anna est toute rouge. Elle est sûrement ravie de son cours de théâtre, où elle a dû faire semblant, comme de faux, d’être un réveille-matin ou une libellule ou une marmite.
Nous quittons le conservatoire en riant pour, comme promis, aller acheter des pièces en chocolat au Strabucks puis manger des fraises au parc. Anna crie : UNE FLEUR ! Sous le tronc tagué d’un arbre, j’aperçois en effet une pauvre marguerite maladive, asphyxiée par les gaz des pots d’échappement. Anna veut la cueillir pour l’offrir à sa maman. Je tente de l’en dissuader, lui faisant remarquer qu’elle est dégueulasse cette marguerite qui exhale le CO2. Elle me lance un regard tranchant qui brûle de ressentiment floral. Je sais, me dit-elle, les garçons n’aiment pas les fleurs, mais c’est jamais sale une fleur, jamais. Elle la cueille. La marguerite est étonnée qu’on puisse ainsi admirer amoureusement sa tige flasque qui ploie sous le poids de son inflorescence irrégulière. Anna marche en la tenant respectueusement tout excitée à l’idée de la joie immense que cette fleur printanière va procurer à sa maman.
Clover à New York et Le Marché à Londres

Le monstre a peur et les marchés aussi.
Cloverfield (vu en DVD) est un chef-d’œuvre. Pour les lecteurs fidèles, Cloverfield est un film catastrophe américain et pas comme d’habitude un somnifère turkmène. Ce n’est pas tant la simulation d’une caméra amateur, galvaudée depuis le nullissime Projet de Blair Witch, qui me fascine mais le fait que cette caméra se retrouve au cœur de l’apocalypse. Les dix premières minutes pré-apocalyptiques sont extraordinaires. Dans un loft à Manhattan, des jeunes gens fêtent le départ de leur ami pour le Japon, le pays de Godzilla. L’ambiance est alcoolisée et érotisée, ces deux colorations du réel allant de pair dans une gradation synchrone. Des histoires d’amour naissent, d’autres semblent s’achever, une fête quoi. Les sentiments circulent avec les verres de saké entre des humains bien portants et sapés, reliés en permanence à une source inépuisable de vannes poilantes, et totalement inconscients, à cet instant précis et sensuel de leur existence, de leur mortalité. Cette inconscience est d’autant plus douloureuse que la distance à la mort se rétrécit soudainement quand, manque de bol, dans le ciel de New York, out of fucking nowhere, explosent des boules de feu.
La ville sera détruite. Nous assisterons à sa destruction à travers l’angle subjectif et restreint de la caméra amateur de l’un des convives, un mec sympa qui crèvera sans avoir le temps de lancer une dernière vanne, bouffé par le monstre qui attaque la ville. A aucun moment, nous n’aurons une vue d’ensemble de what the fuck il se passe. La statue de la liberté sera décapitée mais nous n’assisterons pas à la décollation de sa tronche, nous l’imaginerons quand celle-ci, sanguinolente, sera catapultée au milieu de la chaussée. La métonymie est plus violente que la frontalité, l’imagination plus terrifiante que l’image, le travail divinatoire de l’imaginaire bricolant des morceaux d’horreur parcellaires plus créatif que l’impression rétinienne d’une horreur consolidée. Comme dans un jeu vidéo, la jouissance destructive est palpable. Comment des lieux connus, à la finalité précise, métro, supermarché, Central Park, Brooklyn Bridge, peuvent-ils muer en temps réel, déstructurés par Clover, le monstre, dont les différents fragments anatomiques sont entraperçus au fur et à mesure, de telle sorte que l’imaginaire puisse les reconstituer dans un tout progressif. La réalité est fragments, absences, béances.
Je suis sensible à la poésie mortifère des ruines en devenir, de ces lieux ballotés entre le statut encore récent de lieu de vie, et celui, imminent, de lieu de mort dans lequel, plus tard, des traces de vie flotteront en se parant d’une étrangeté nouvelle en contraste avec la normalité antérieure qu’on croyait pérenne. Comme si ces lieux emprisonnaient en eux des vies multiples enfouies sous celle, visible, à laquelle une occurrence quotidienne conférait une illusion d’immuabilité. Les objets urbains perdent tout d’un coup leur fonctionnalité et deviennent des objets purs, des objets gratuits, donc des objets d’art. Toute cette transformation accélérée de la ville n’est autre qu’une expérience plastique de déstructuration et de révélation des structures, une revanche des objets sur les regards impassibles qui ne les remarquaient plus et qui en sont maintenant horrifiés. Il en est de même de la transformation des corps, découpés, ingurgités, et dont des orifices insoupçonnés sécrètent des filets de sang.
Clover, le monstre du film a peur et, pris de panique, casse tout sur son passage. Je suis dans l’Eurostar de retour de Londres, assailli comme d’habitude par l’odeur âcre de la moquette grisâtre non lavée depuis l’inauguration du TGV par Mitterrand et Mauroy en 1981 et mastiquant tant bien que mal un bout de viande non uniformément chauffé avec des sous-parties brûlantes et d’autres givrées incrustées dans la tiédeur moyennisante de l’ensemble. Allez un petit bout de pain, enfin pain, n’exagérons rien, une boule équivoque, agglomérat de farine solidifiée, de trucs bizarres (non encore répertoriés dans la taxinomie alimentaire) et de romarin (car c’est un pain au romarin).
A Londres, le marché avait peur. Le marché cassait tout. Il y avait une panique et une détresse invisibles, strictement numériques. Les chiffres qui défilent horizontalement en continu sur les écrans Bloomberg omniprésents hantent les nuits et les jours de ceux qui sont au cœur du désastre. La jouissance destructive libérée est similaire à celle du film. Le monstre invisible est d’une créativité folle. I mean come on, GE, l’une des sociétés les plus solides au monde, se retrouve à five bucks le titre. Can you believe it? Les formules officielles rivalisent d’euphémisme : manque de visibilité, perturbation, période d’instabilité. Tu veux que j’te dise ? La vérité c’est que les humains sont dépassés. Devant leurs trois écrans de trente pouces, matant hagards des courbes dotées d’une soudaine autonomie maléfique et plongeante, dans des salles de marché constellées d’écran noirs et de chaises vides de plus en plus nombreux, des traders immobiles véhiculent des images mentales de fuite et leur silence des cris de détresse. Les modèles mathématiques ne tournent plus. Les what-ifs scenarios ont des écarts-types de merde face à l’emballement probabiliste d’un mécanisme vivant en rébellion (le marché, les opérateurs de marché aiment à métaphoriser ce dernier en corps vivant), dont les différents organes révèlent, ici et là, des tumeurs dormantes secouées dans leur sommeil trompeur. Is it real? Telle est la question clé. Les fondamentaux restent bons, le long terme rassurant, les balance sheet sains. Mais ce long terme édénique hypothétique ne peut réduire le poids du réel qui a pété les plombs big time. Est-on au bout de nos surprises ? Le CAC est à 2600, le S&P à 680, les taux au plus bas, le dollar au plus haut, le pétrole à thirty bucks. Le rally tant attendu va-t-il enfin se matérialiser ?
Londres, flamboyante il y a encore un an ou deux, tout excitée par le fric, la testostérone, la libido et le vrombissement orgasmique des Porsche, est tout d’un coup penaude.
Des processions de black cabs libres défilent dans la nuit, leurs loupiotes allumées dessinant un trait pointillé à la recherche désespérée de clients fantomatiques.
Assurément, Monsieur

En achetant un chapeau en feutre à ma femme chez Hermès, avenue Georges V (les adolescents attardés y verront le clin d’œil à Kundera et à Sabrina), je me rendis compte que cela faisait un bail que je n’avais pas connu une telle expérience client dans une boutique de luxe.
Le vendeur, la cinquantaine, portant la barbe poivre et sel d’un écrivain américain des années quarante, me prit instantanément en charge. Il fut d’une politesse exquise, alignant les Monsieur (jamais de ma vie, je ne fus appelé aussi fréquemment Monsieur dans un laps de temps aussi court) et les enveloppant dans des phrases empruntées à Joris-Karl Huysmans.
Je lui fis part de mon projet d’acheter un feutre à ma femme, et lui montrai un chapeau qui me plut dans la vitrine. Il eut un mouvement de terreur qu’il dissimula vite sous une salve de Monsieur paniqués : « C’est un chapeau de chasse, n’est-ce pas Monsieur, votre épouse chasse-t-elle Monsieur ? – Euh… Non, pas vraiment… – Très bien Monsieur. »
Il me montra ensuite les feutres pouvant être portés sans être obligé de tuer des animaux. « A quelle couleur songez-vous, Monsieur ? – Euh… marron ? » Il me montra deux chapeaux melon marron. « Non pardon, je ne veux pas de chapeau melon, un chapeau normal comme celui-là. » Il gloussa alors discrètement, avec cette façon très hermèsienne de glousser, pour vous signifier que vous êtes un tocard. « Non Monsieur, ce n’est pas un chapeau melon, Monsieur, nous pouvons le former. Cette forme voyez-vous Monsieur (il caressa le pourtour du chapeau, sans le toucher, juste en le frôlant, comme si c’était une forme féminine, des fesses en feutre) permet (il gloussa à nouveau, n’arrivant pas à se retenir) une plus grande commodité de rangement. »
Je n’aimais pas le marron. Il me proposa un gris éléphant, presque noir. Il « forma » le chapeau en lui envoyant des petits coups délicats avec le pouce et le majeur. Le chapeau est de la marque Motsch. « Donc ce n’est pas Hermès ? » m’enquis-je, suspicieux, croyant démasquer un subterfuge. Il marqua une pause, comme pour mesurer sereinement l’étendue de mon ignorance, puis, sans se départir de sa politesse pédagogique, il m’expliqua : « En réalité, Monsieur, la maison Hermès a acquis la chapellerie Motsch, maison alsacienne comme chacun sait, en l’an mil neuf cent quatre-vingt-onze de notre ère. Depuis Monsieur, cette marque est vendue ex-clu-si-ve-ment dans les boutiques Hermès. », et il termina par un sourire hésitant entre ironie et pitié. « Voyez-vous cette machine là-bas, Monsieur ? (une sorte de fer à repasser, comme ceux que l’on trouve chez Cinq à sec). C’est la seule machine à vapeur AU MONDE Monsieur permettant de former ce chapeau ! »
« Je le prends » dis-je pour compenser mon ignorance par une aptitude à la prise de décision rapide. « Très bien Monsieur. » Il pulvérisa un peu de vapeur sur le chapeau avec sa machine qu’il manipula avec beaucoup d’égards, puis déposa le chapeau ainsi humecté de particules vaporeuses dans une superbe boîte orange.
« Avez-vous déjà acheté chez nous Monsieur ? – Euh… (je fis mine de réfléchir), non. – Voudriez-vous remplir cette fiche de renseignements, Monsieur ? » Ma réponse fut un peu hâtive. « Ecoutez, je veux bien, mais… à condition de ne pas recevoir des publicités dans ma boîte aux lettres. » A quoi pensais-je donc ? Des coupons de réduction Motsch de 0,5€, à découper le long d’un trait pointillé prévu à cet effet et se terminant par le dessin de petits ciseaux ? « On risque juste de vous envoyer Le Monde d’Hermès, Monsieur. – Ah ça va alors. » répondis-je rassuré en ignorant ce qu’était le Monde d’Hermès (c’est le magazine de la maison, je le retrouverai plus tard dans mon sac).
Il s’approcha ensuite de moi et susurra, un peu honteux de la vulgarité du propos qui allait suivre : « Je vous accompagne à la caisse Monsieur pour, comment dirais-je… – Le paiement ? – C’est cela Monsieur. »
A la caisse, deux files d’attente parallèles s’étaient formées, celle des clients et celle des vendeurs associés à chacun d’eux. Pour tromper l’attente, j’engageai mon vendeur sur un terrain d’analyse macroéconomique. « Vous ne connaissez pas la crise ? » dis-je amusé, en désignant du regard la file. « Non Monsieur. » répondit-il, avec un triomphalisme sobre, presque outré que j’eusse pu mettre à un même niveau la maison Hermès et une, comment dirais-je, crise. Sourd à sa gêne, je poursuivis. « Le cours de l’action n’a pas bougé d’ailleurs. – Il paraît Monsieur. » Ses réponses laconiques m’agacèrent. « C’est quand même un privilège par les temps qui courent ! » conclus-je, envieux. Il marqua une pause, de celles dont il était coutumier, puis d’un geste brusque, se tourna vers moi et lança, hautain, « Assurément, Monsieur. »
La file d’attente s’éternisait. Mon vendeur commençait à montrer des signes d’impatience. Par exemple, il jeta un coup d’œil furtif à son index comme pour y lire les effets du passage du temps. Au milieu de cette torpeur guindée, éclata un esclandre, comme rarement cette maison en connut.
Une dame très élégante, portant au bras un manteau qui avait dû nécessiter l’extermination des visons d’une large partie de la Sibérie occidentale, s’approcha du caissier, faisant fi de la file, et tendit son reçu. Le caissier fut surpris d’une telle audace et répondit sèchement : « J’ai toutes ces personnes à encaisser Madame, et je suis seul ! – Ah mais j’étais là avant tous ces clients ! » s’emporta la dame. Reconnaissant l’accent, je me dis merde, c’est une Libanaise. Mon hypothèse se confirma quand elle prononça cette phrase consubstantielle à la libanité : « Vous allez me faire la détaxe, n’est-ce paaaaaaaaaaas ? » La quête absolue de la Détaxe est un trait caractéristique de ce peuple. J’avais un peu honte que l’esclandre provînt d’une compatriote. Mais heureusement, le caissier efféminé, sosie du Saint-Laurent des années soixante, se calma. Pas pour longtemps hélas. Je le voyais rougir et, au moment où une vendeuse s’approcha de lui et susurra quelques vocables à son oreille, il péta les plombs, et éructa : « Oh ! »
Les choses rentrèrent rapidement dans l’ordre. Quand arriva mon tour, le caissier efféminé s’était calmé. Il me sourit. Il fallait payer mais j’avais un peu honte de sortir ma carte American Express. Tout au long de l’attente, je remarquai que le paiement se faisait à l’aide de cartes American Express en or ou en platine épurées, la carte classique. Or la mienne était bien en or, mais saturée de logos divers et variés, permettant de bénéficier de bons plans auprès de nombreuses entreprises à but lucratif : Air France, KLM, Flying Blue, Accor, Hertz. Cela faisait, comment dirais-je, mauvais genre. Le caissier, très délicat, fit mine de ne pas s’en apercevoir. Ses gestes étaient doucereux et après chacun, il jetait avec nonchalance ces quatre doigts solidaires sur le côté, comme pour chasser une mouche imaginaire.
Le vendeur me remercia. Il précisa : « Bien entendu, Monsieur, si votre épouse souhaite échanger le chapeau, elle n’a pas besoin du reçu. » Je crus y déceler une étourderie et entrepris de le reprendre, me vengeant ainsi des petites humiliations qu’il m’avait fait subir. « Hé, hé, vous voulez dire, elle doit présenter le ticket de caisse, c’est cela ? » Il fut outré, non seulement je n’avais rien compris, mais j’usais de ce terme vulgaire de « ticket de caisse ». « Non Monsieur ! Pas besoin de reçu. Le chapeau et sa boîte suffiront amplement. Au revoir, Monsieur. » Il s’éclipsa à reculons derrière une étoffe en velours et son corps fut happé par l’obscurité.
Je me retrouvai là, sans chapeau, au milieu de la boutique, ne sachant quoi faire de mon corps. Je refusai de céder à la panique. Je jetai un regard vers la porte et remarquai qu’un autre vendeur patientait avec un sac orange qui devait contenir mon chapeau. Je m’approchai de lui et à mesure que mes pas réduisaient la distance nous séparant, ses bras, imperceptiblement, se tendaient, le premier, celui portant le sac, vers moi, le deuxième vers la porte, afin que, dans une synchronisation parfaite, je pusse à la fois récupérer le sac et sortir sans interrompre l’élan de ma marche, dans une parfaite fluidité cinétique.
« Au revoir, Monsieur. » me glissa-t-il, alors que je quittai ce havre de paix pour retrouver le monde des tickets de caisse.
« Ici » ou comment je suis devenu sarkozyste tout d’un coup
Je me suis fait couper les cheveux chez mon coiffeur préféré, le seul à Paris qui comprenne ma personnalité capillaire. Le rituel est immuable, il m’apporte un café Illy et le dernier Paris Match et nous commentons l’actualité. Ce samedi, c’est l’intronisation d’Obama, la foule à Washington, deux millions de personnes. Il fait la fine bouche, sur une population de trois cents millions, ce n’est pas beaucoup juge-t-il. Suivent une dizaine de pages sur Michelle, ses colliers de perles à 39 euros et bien sûr ses fesses majestueuses moulées dans des robes fuchsia d’Isabel Toledo à 169 euros TTC.
J’en arrive aux pages politiques de Match et au sondage de la semaine sur la popularité des hommes politiques, no 1 Kouchner et no 2 Chirac avec 70% d’avis favorables. Sarkozy est presque trentième, derrière Hollande, il fallait le faire. J’ironise en psychologisant : il doit être vénère Sarkozy, lui qui hait Chirac. Mon coiffeur acquiesce, parce que franchement lui préfère Chirac à « celui-là ». Il baisse la voix comme si nous étions sur écoute. Il me dit que Sarkozy est fou, me demande si je connais la dernière. Il est allé en déplacement dans une ville de province et son discours a été hué. Vous ne devinerez jamais ce qu’il a fait, me teste-t-il. Je lui dis que si bien sûr, qu’il a dû faire un bras d’honneur, ou cracher sur la foule, ou lancer une bordée hargneuse d’insultes. Je n’y suis pas du tout. Il a viré le préfet de la région et toute son équipe ! Il est fou furieux, diagnostique-t-il. Je tente de lui expliquer la théorie sarkozyenne de l’hypocrisie. Mitterrand et Chirac en auraient fait de même, mais pas à brule-pourpoint comme ça, six mois plus tard, en placardisant délicatement le préfet ou en le décrédibilisant avec une enquête fiscale bien sentie. Sarkozy refuse cette hypocrisie. Il reconnaît les transgressions hypocrites des règles démocratiques, mais résout non pas la transgression mais son hypocrisie. C’est pas son truc, l’hypocrisie.
L’argument ne convainc pas mon coiffeur. Il chuchote : « Non mais huer est un droit démocratique. Il faut qu’il se rende compte que nous sommes en démocratie ici¸ et qu’en démocratie, on a le droit de manifester son désaccord. » Je suis mal à l’aise tout d’un coup. Quel est le sens de ce « ici » ? Par rapport à quel « là-bas » se définit-il ? La Hongrie natale du président ? Ou mon là-bas à moi, vaguement reconnaissable à ma tignasse de métèque ? En sortant, je me dis que ce Sarkozy a quand même dû en subir des vexations xénophobes larvées tout au long de son existence politique. Si le coiffeur en est à le juger par rapport à ses souches, que dire de tous les commis d’état formés à l’école du pouvoir (cf. l’excellent téléfilm).
Et là, un phénomène bizarre a lieu, je m’arrête de marcher, je suis troublé : je suis pris de sympathie pour Sarkozy. J’en parlerai à mon médecin traitant la prochaine fois.
Je serai mieux en prison qu’ici
Rue Cler, deux policiers discutent calmement avec mon clochard préféré, celui qui défendait la caissière du Franprix (voir l’épisode Une bagarre rue Cler). La discussion est asymétrique, les policiers étant très posés et le clochard de plus en plus virulent. « Je ne fais rien de mal, je ne fais rien de mal ! » Les policiers mettent simplement en cause son campement devant une banque : « Tout ce qu’on vous demande Monsieur, c’est de ne pas vous mettre devant une banque. » En réponse, je ne sais pas exactement pourquoi, le clochard s’en prend aux Roumains : « Vous devriez aller voir les Roumains, au lieu de me faire chier à moi, ce sont des voleurs les Roumains et vous les laissez tranquilles. » Il fait également du name dropping dans l’administration policière : « Je connais des capitaines moi ! Je connais un capitaine au quatorzième arrondissement. » Je n’entends pas la réponse des policiers mais ils doivent insister, car le clochard se lève tout d’un coup, se retourne et met les mains derrière son dos : « Allez-y, mettez-moi les pinces ! Allez-y je vous dis ! » Les policiers sont pris de court, ils reculent dans un mouvement de peur. Le clochard poursuit : « Qu’est-ce que j’ai à perdre moi ? Je suis dans la rue moi ! Dans la rue ! Allez-y, mettez-moi les pinces ! Prenez-moi à Fleury. Je serai mieux en prison qu’ici. Allez-y, mettez-les les pinces ! » Il insiste pour aller à Fleury. La foule bourgeoise de la rue, interrompue dans son choix de clémentines Soculente ou d’un comté vieilli dix-huit mois (le meilleur âge pour le comté), commence à lancer des regards gênés sur la scène. Les policiers sont désemparés. Le clochard le perçoit. Il reprend la bouteille Oasis dans laquelle il consigne son pipi. Les arguments des policiers s’effilochent. Ils sentent les regards sur eux. Finalement, ils s’éloignent du clochard en titubant un peu et se grattant la tête.
Actrices

Il était vingt-trois heures. J’avais un nocturne en perspective, avec des dizaines de corrélations à pondre, de R2 à calculer. La joie quoi. A la télé, un film sinistre s’achève, une fille avec des loups dans les steppes de Russie pendant la deuxième guerre mondiale. Heureusement, le générique de fin abrège mon supplice.
Le film de Valeria Bruni-Tedeschi prend le relais. Je ne la supporte pas. Autant j’aime les contrastes, autant celui entre sa voix fluette et pleureuse, et son corps maternel, ses yeux qui supplient, me met hors de moi. En plus, j’avais essayé de voir son premier film, avec un chameau dans le titre, et m’étais endormi au bout de la dixième minute.
Mais surprise, peu à peu, je me rends compte que ce film n’est pas mal du tout, mais attends, c’est quoi ce truc, c’est un vrai film, avec une légèreté vaguement fellinienne et féminine. Au fur et à mesure des plans, je me prends d’affection croissante pour ce curieux objet, tendre et cruel à la fois, vraiment drôle (en ce sens que l’on rit physiologiquement et pas psychologiquement, par autosuggestion, comme c’est le cas pour certaines comédies intellos) et doucement fou. Ce qui est important dans doucement fou, c’est l’adverbe doucement. Les dialogues sont excellents, comme cette réplique de la mère qui dit « Comme je détestais la bêtise, comme j’aimais l’intelligence ». Certains plans sont cinématographiquement très gracieux mais tout l’art délicat de VBT est de ne pas s’appesantir sur leur beauté, de la rendre fugace. Exemple. Le frère mort de sida revient dans un des plans, parle à sa sœur, puis sort par la fenêtre et grimpe à un arbre éclairé par la lune, c’est visuellement joli et poétique, mais le plan est vite coupé, avant, bien avant d’en épuiser la capacité de ravissement. Ibidem pour ce plan dans la piscine, où VBT fait des longueurs accélérées sur une musique jazz enlevée, alors que dans le couloir adjacent, une autre nageuse fait langoureusement du dos. Contraste rythmique et aquatique vite coupé pour en suspendre la promesse de beauté.
Actrices c’est aussi et surtout des acteurs. Mention spéciale à Noémie Lovsky qui est physiologiquement drôle, inénarrable en amoureuse éplorée et débile d’Almaric. Marisa Bruni, la mère de VBT est elle aussi extraordinaire avec son beau visage paisiblement ridé et sa drôlerie cochonne. Bon, il y a bien sûr Almaric qui, pour la première fois dans un film, cligne des yeux à deux ou trois reprises. L’écarquillement horrifié de ses yeux m’est insupportable. VBT réussit à le rendre drôle, mais encore une fois non fictivement (réellement, avec une ouverture des lèvres et l’émission de gloussements sincères), dans le rôle d’un metteur en scène frappé. Même avec Louis Garrel, elle ne rate pas complètement son coup. On sait que Louis Garrel est écrasé par sa chevelure, son jeu passant inaperçu sous le poids tutélaire de ses boucles sublimes, en bataille improvisée au-dessus de son front. Comme toujours, il joue le jeune premier de service mais, contrairement aux autres films où ses cheveux brisent des cœurs, sans pitié, et conduisent à des suicides, VBT l’envoie chier. Jouissif.
VBT a un sens visuel, plastique, pour ressasser un argument que j’aime bien, des plans. J’aime beaucoup la manière dont elle filme le bus, la piscine, les formes géométriques du théâtre des Amandiers, rangées de sièges, plans d’ensemble sur la scène et le collage de tapis persans qui la couvrent. Elle a un sens, fellinien justement, des séquences bordéliques et douées d’ubiquité, comme dans une des séquences finales au théâtre, où elle unifie l’espace de la scène, des coulisses, des gradins, avec des flux circulatoires de vie, dans des décors évolutifs. Elle ose même, c’est super casse-cou, mêler passé et présent, personnages réels et fictifs.
La fin du film est elle aussi très drôle. Bravo. J’aperçois quelquefois VBT chez le primeur du quartier, je lui dirai mon admiration pour son petit bijou.
Petits mouvements de voyage
J’ai reçu en cadeau de noël les œuvres complètes de Lévi-Strauss à la Pléiade. Quel plaisir d’être en contact, au hasard des pages, avec autant d’intelligence ! Une œuvre monumentale hélas souvent réduite à Tristes tropiques voire, parfois, à son célèbre incipit: « Je hais les voyages ».
J’aime les voyages. Les petits matins de départ quand le taxi attend respectueusement au bas de l’immeuble, sous la pluie fine, et que ses phares mi-éteints sont reflétés abstraitement par la chaussée mouillée.
Ce matin, je vais à Milan pour la journée. J’observe les petits mouvements de vie des voyageurs prolétaires comme moi, ces hommes d’affaires comme on les appelle pompeusement, pas pompeusement d’ailleurs, de manière imprécise, floue. Nous nous ressemblons tous avec cet uniforme du sérieux uniforme, ces nuances à peine perceptibles de délavage de la chemise bleue, ces affirmations stylistiques criantes exprimées par la largeur d’une cravate, la doublure d’une veste ou la couleur des talons de chaussette, et ces visages hagards sur lesquels la nuit écourtée fait affleurer de manière indécente des doutes que les expressions habituelles, apprêtées, sont entraînées à masquer, mais qu’elles laissent filtrer par un manque de vigilance propre aux aurores.
Au salon Air France, trois exemplaires humains de ce type sont assis près de moi, comme dans les blagues, un Allemand, un Français et un de dos, penchés liturgiquement sur un Financial Times constellé de délicates miettes de pain au chocolat et maculé de quelques taches disgracieuses de nectar de pamplemousse, sans sucres ajoutés, conformément à la réglementation en vigueur, dans lesquelles sont emprisonnés des caractères d’imprimerie à moitié liquéfiés par le jus d’agrume. L’Allemand est facétieux par ce matin blême, il est venu avec une belle provision de plaisanteries, qu’il lâche, les unes après les autres, en lançant entre chacune, comme pour y puiser son inspiration, un regard furtif vers les baies vitrées qui donnent sur le tarmac et les ombres hallucinatoires des appareils en attente de partance, au milieu de lumières clignotantes, rouges et jaunes, qui émettent des sons étouffés par le vitrage. Il rit énormément à ses propres blagues.
Le fait que, de nos jours, l’investissement le plus lucratif soit dans les corporate bonds, constat en effet désopilant, le met dans une bonne humeur germanique attendrissante. Il embraye sur les hedge funds en traçant de la main une courbe exponentielle qui monte très haut (je note alors que son bras est d’une longueur anatomiquement insoupçonnée), et qu’il accompagne du regard pour juger de son tracé adroit : la courbe des pertes. Alors que sa main s’immobilise à un point dont il a prémédité les coordonnées dans l’espace du salon, il éclate de rire. Le Français écoute distraitement, en tapotant sur son Blackberry des mails fictifs et hochant la tête en signe d’un mépris déguisé en fausse approbation. Il jauge son collègue à partir d’une sphère inaccessible, d’une sphère dont il a le monopole, la sphère de l’intelligence.
Je monte vaguement dans l’avion. Quatre hôtesses enjouées accueillent ma mine livide avec une courtoisie de bon ton, qui manque toutefois de la chaleur qui enveloppe celle réservée au passager suivant, un beau gosse italien très bronzé, en short, de retour de vacances. Les quatre hôtesses le draguent, il fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Elles citent des provenances de rêve dans une tentative divinatoire d’identification du soleil responsable de son hâle. Seychelles? Ile Maurice? Afrique du sud? Mexique? L’Italien répond à chaque fois no comprendo. Finalement un passager en business, ayant lu Copacabana en grand sur le débardeur du plagiste, crie Brésil, coupant court, par trop prématurément, à l’effort itératif des hôtesses, synchrone d’un émoustillement libéré dans des rires charmants.
Je suis assis à côté d’un homme d’affaires grisonnant très classieux, sur les genoux duquel les Echos sont déployés dans toute leur splendeur apocalyptique, et sur l’attaché-case Tumi duquel, des poches prolifèrent en temps réel et une carte Flying Blue Platinum, d’un magnifique gris anthracite, est fièrement nouée. Il entreprend d’appeler tous ses subalternes avant le décollage, histoire de pourrir leur journée grâce à quelques formules acides inspirées par une nuit apaisée. J’imagine l’effet de son ironie managériale sur les subalternes, coincés dans une rame bondée du RER A ou entraînés par le mouvement d’un escalator de la Défense. Heureusement, sa superbe est écornée par des problèmes de transmission sur deux interfaces air, l’une entre son oreillette Bluetooth et le Blackberry et l’autre entre ce dernier et la borne radio de Roissy-en-France. Ainsi, sa phrase liminaire interrompue, « Ouiiiii Charles-Edmond à l’appareil, je voulais voir deux points avec tôa, point 1 : » perd-elle de son pouvoir terrifiant au bout de la quatrième répétition. Surtout, le « point 1 » avorté de la fin, promesse déçue d’humiliation, semble perché sur le vide d’un précipice inexistant.
L’avion va décoller à l’heure ce matin, un problème informatique chez Air France ayant sans doute empêché le retard que la compagnie, soyons honnêtes, s’échine à appliquer le plus scrupuleusement possible.
L’hôtesse soupire « PNC aux portes, désarmement des toboggans », avec des tremblements de sensualité, traînée de poudre du bel Italien et des images de vacances qu’il a inspirées, plongées à mi-corps dans l’eau tiède d’une mer émeraude.