Discours

Nous avons récemment été invités à un mariage en Toscane, dans un cadre enchanteur : un château médiéval niché au cœur de forêts mystérieuses. Les convives, issus d’une élite cultivée et cosmopolite, venaient des quatre coins du globe.

Trois personnes ont pris la parole pour rendre hommage aux mariés, chacun reflétant sa propre culture.

La première, une amie italienne de la mariée, a décrit avec tendresse, mesure et poésie leur amitié. Elle a exprimé combien cette relation était précieuse pour elle et comment elle avait transformé sa vie. Elle a parlé du couple comme de deux êtres exceptionnels qui s’étaient trouvés l’un l’autre. Plus elle avançait dans son discours, choisissant ses mots avec soin et les distillant avec un accent français charmant, plus l’émotion transparaissait dans sa voix. Elle a conclu en disant que la dolce vita (lui étant italien) avait rencontré l’art de vivre (elle étant française). Selon elle, la vie était ponctuée d’épiphanies et offrait un éventail d’occasions d’admiration et de bonheur.

Puis, une amie américaine a pris la parole. Ayant rencontré le marié lors de leurs études dans une université de l’Ivy League, elle maîtrisait parfaitement son discours et ses émotions. À l’inverse de l’Italienne, elle n’utilisait pas de notes, connaissant son texte par cœur et le délivrant avec la confiance et la présence scénique d’une actrice de théâtre. Sa méthode était originale : elle avait demandé à chacun des futurs époux de décrire l’autre séparément et, ponctuant son discours de « je cite » et de « fin de citation », elle a partagé leurs descriptions. Son discours, habilement structuré, a révélé un portrait intime du couple. Elle a fini par une réflexion sophistiquée, suggérant que chaque époux était entier par lui-même mais trouvait dans l’autre ce qui complétait sa propre plénitude.

Enfin, ce fut au tour du Français de parler. Dès ses premiers mots, il était clair que son approche serait teintée d’ironie. Comparant l’Italie et la France, son discours humoristique soutenait que la France (la mariée) était supérieure. Sans illusion, il se plaçait au-dessus de l’ensemble – le mariage, la cérémonie, le bonheur des mariés, de leurs familles et amis – envisageant le tout avec dédain et condescendance. Son sourire ironique trahissait sa perspective prétendument supérieure, surplombant le château médiéval toscan, qu’il considérait du haut de sa supériorité française.

Retour

La dernière fois, c’était en février 2020.

Pour mon retour après un tel éloignement, je rêvais d’un spectacle exceptionnel, qui fusionne l’opéra, le théâtre, la peinture, la pop, je rêvais d’acteurs éblouissants, d’une magnificence visuelle rarement atteinte, je convoitais les frissons et les larmes. Je voulais qu’après un tel manque, mon retour dans une salle de cinéma soit un événement, une explosion d’images et de musiques qui marquent une date dont je me souviendrais à jamais.

Le 28 juillet 2021, une petite fille qui pose son regard triste sur la folie des adultes a réalisé mon rêve. Elle s’appelle Annette.

La fête

Même si je n’ai lu que quelques extraits épars de ses écrits volumineux, j’ai le sentiment que Philippe Muray a capté quelque chose d’essentiel de notre époque : la centralité de la fête et l’anthropologie de l’homo festivus.

Il me paraît que, du moins en France, au risque d’exagérer quelque peu, la notion de « fête » dans toutes ses formes, de l’apéritif aux repas en terrasse, en passant par les vraies fêtes, constitue notre dernier idéal idéologique et sacré, remplaçant les idéologies et religions déclinantes du passé. Après les attentats du Bataclan, notre acte de résistance a été de continuer à dîner en terrasse. À la sortie du confinement en mai 2021, nous nous sommes empressés de retourner sur les terrasses. Les semaines suivantes, la ville s’est muée en une vaste terrasse où nous ne faisions que manger. À toute heure, dès que nous sortions, nous trouvions à chaque coin de rue des personnes en train de manger, affamées par l’année écoulée et renouant avec leurs origines, leur essence, ancrées dans le bitume parisien, entre deux voitures. Tous les appels à la vaccination, prônant le civisme et l’esprit collectif, ont échoué. Dès que l’on a menacé les non-vaccinés d’une interdiction de restaurant, ils se sont précipités pour se faire vacciner.

Dans ce contexte, devant quitter un appartement où nous avions vécu douze ans, j’ai proposé à ma fille de dix-sept ans d’organiser une grande fête de départ, en invitant tous ses amis et les amis de ses amis, un vendredi de fin juin 2021, après la levée du couvre-feu.

Elle était enchantée. Elle rédigea avec soin un avis qu’elle afficha dans l’entrée de l’immeuble, prévenant délicatement que la fête pourrait être bruyante et promettant de stopper la musique à une heure du matin.

Bien que la fête soit élevée au rang de nos valeurs civilisationnelles, j’ai été surpris de l’expérimenter de l’intérieur et de constater tous les obstacles auxquels elle se heurtait.

Nous avons dû vérifier la légalité de l’organisation d’une fête en période de pandémie. Selon nos recherches, bien qu’il n’y ait pas eu de réponse définitive, il semblait qu’aucune restriction n’interdisait une fête dans un espace privé, ni même ne limitait le nombre d’invités. Sur le plan sanitaire, tous les jeunes étaient soit vaccinés, soit avaient déjà contracté le virus, nous n’étions donc pas inquiets. Par la suite, aucun cas n’a été signalé. Le couvre-feu ayant été levé, il ne s’agissait pas, à proprement parler, d’une fête clandestine. Le seul risque légal était celui du tapage nocturne.

Soixante personnes ont confirmé leur présence et se sont retrouvées dans l’appartement à vingt-deux heures. Ma femme et moi avons quitté les lieux, moi pour la campagne, elle chez des amis à proximité.

Grâce à des amis d’amis et à notre autre fille, nous avons pu suivre la fête via des stories Instagram. Vers vingt-trois heures, un groupe de filles préparait un grand bol dans lequel l’une versait de l’alcool blanc et l’autre, du sirop.

J’avais recommandé à ma fille d’utiliser l’enceinte HomePod sur laquelle j’écoute habituellement la sélection Chill Music d’Apple. Elle m’a appelé, paniquée, car même à quinze, on ne pouvait rien entendre. Une soirée sans musique est un échec ; avec l’alcool, les décibels sont les meilleurs alliés de l’homo festivus. Heureusement, l’une de ses amies a demandé à son père, éminent médecin, d’apporter immédiatement, malgré une pluie battante typique de cette année 2021 marquée par des signaux alarmants de dérèglement climatique, une énorme enceinte Sony.

Vers minuit, les premiers problèmes ont surgi. La voisine du dessous, d’ordinaire charmante, a appelé ma femme, très embarrassée, disant être « terrifiée » par l’agitation des jeunes ivres de l’alcool sucré que nous avions vu préparer dans la story, qui maintenant « dansaient », ou plutôt, selon la voisine, sautaient avec véhémence, car « de nos jours », les jeunes ne savent plus danser, ils ne font que sauter. Des fissures commençaient à apparaître dans son plafond, et elle craignait qu’en raison de la résonance, similaire à l’effondrement du pont de Gênes il y a quelques années, le plafond ne cède sous le poids de soixante corps. Lorsque ma femme a proposé d’intervenir, j’ai pensé à l’embarras potentiel pour ma fille et ai suggéré de la laisser gérer, en appliquant des principes pédagogiques d’« empowerment ».

Effectivement, ma fille est descendue, a constaté des fissures dans la peinture du plafond, sans pouvoir déterminer si elles étaient causées par les fêtards martelant le parquet ou, comme le stipulent certains baux, dues à l’ancienneté de l’immeuble appartenant à la famille de nos voisins depuis soixante-dix ans. La voisine nous a envoyé un SMS dans lequel elle exprimait sa confusion – ma femme a noté cette insistance sur la « confusion » –, désolée de jouer les trouble-fête, mais elle semblait apprécier la politesse de notre fille qui, très diplomate, avait su adopter un ton respectueux, tel qu’enseigné dans son école catholique, dont les élèves étaient à présent hors de contrôle quelques étages plus haut. Je remarque que dans la culture de la fête, être un « trouble-fête » est perçu comme une honte, une trahison. Il semble préférable de risquer de périr sous les décombres d’un plafond effondré ou, a fortiori, de passer une nuit blanche à cause d’une fête, plutôt que de la perturber et, ce faisant, de se mettre à dos la civilisation et l’art de vivre.

Vers minuit, on a célébré l’anniversaire d’une invitée qui venait de fêter ses dix-sept ans. Une autre convive avait passé l’après-midi à préparer un gâteau au chocolat très riche, en y faisant fondre plusieurs tablettes de chocolat noir Nestlé. Une troisième, particulièrement ivre, a renversé le gâteau sur la moquette, éparpillant la crème en traînées sombres dans toutes les pièces, que ma fille, aidée par quelques-unes de ses meilleures amies, a dû nettoyer.

Entre minuit et minuit trente, la fête a atteint son apogée sans incident majeur. Mais cette accalmie, bien que relative car les murs vibraient toujours au rythme de l’enceinte Sony, fut interrompue par un garçon qui a commencé à vomir partout avant de s’évanouir. Un coma éthylique fut diagnostiqué, et les pompiers furent appelés sans délai, heureusement sans sirènes, pour prendre en charge le jeune homme. Celui-ci, paraît-il, avait une méthode infaillible pour tester son état d’ébriété, consistant à résoudre des équations différentielles pour vérifier sa lucidité calculatrice.

D’autres invités insistaient pour aller fumer dans la chambre de notre fils de neuf ans, parmi les cartons de jouets prêts pour le déménagement imminent, créant une atmosphère à la Toy Story 3. Nous avons insisté pour les ramener au salon, mais il y a toujours, lors de ces soirées, des jeunes en quête d’isolement, peu soucieux des conséquences, nous laissant ensuite une semaine pour éliminer l’odeur de cigarette de la chambre d’un enfant innocent. Mais se plaindre aurait été contraire au caractère sacré de la fête.

En effet, toute sacralité s’accompagne de rituels. Le plus important lors d’une fête, outre le fait de sauter en rythme, est de fumer. Et de fumer abondamment pour carboniser ses poumons en un temps record. Les soixante jeunes fumaient, mâchant des chewing-gums pour rafraîchir leur haleine, dont nous retrouverons des stocks un peu partout dans l’appartement. Prévoyante, ma fille avait acheté dix cendriers qu’elle avait disposés à des endroits stratégiques. Le lendemain, nous avons même trouvé des petits mots sur les fenêtres : « Les mégots dans les cendriers, pas dans la rue ! » Néanmoins, le trottoir devant chez nous était jonché de mégots que ma fille et une amie ont nettoyé à quatre heures du matin.

Vers une heure, la police est intervenue. Nous ne saurons jamais qui nous a dénoncés aux autorités, la délation étant anonyme. Les voisins du dessous ont accusé l’« hypocrite » du troisième étage qui nous avait pourtant assuré de sa compréhension, dans l’esprit de « les jeunes doivent s’amuser », « le Covid, ça a été dur pour eux ». Les luttes internes au sein du conseil syndical se sont révélées. Comme les fêtards étaient ivres, les policiers n’ont pas été coopératifs et les jeunes ont écopé d’une amende de quatre-vingt-cinq euros, qu’ils ont payée collectivement.

Il restait à faire partir les retardataires, ceux qui s’accrochent, incapables de se détacher de la festivité et qui continuent de fumer à la chaîne, tandis que les organisateurs ramassaient les vingt-cinq bouteilles d’alcool, principalement blanc, pour les jeter dans les bacs prévus à cet effet au bout de la rue.

Le lendemain, ma femme a découvert l’appartement dans un état collant. Tout était poisseux : les meubles, le sol, les murs, un mélange de rosé séché, de sirop et de gâteau au chocolat. Elle a fait venir des agents de nettoyage pour tout assainir mais, si l’odeur de cigarette s’est estompée avec les multiples courants d’air, la glu était plus tenace. Dans le congélateur, il ne restait que des sacs de glace pilée – que sont devenues les provisions Picard ? Mystère. Dans le réfrigérateur, seulement des quartiers de citron vert.

Quelques jours plus tard, nous avons reçu un message de la voisine du dessous, toujours aussi confuse. Ma femme m’a montré sa série de SMS commençant tous par « Je suis confuse », mais elle envisageait de faire appel aux assurances pour le plafond. La fissure ne cessait de s’élargir. J’ai dû appeler mon assurance pour déclarer un sinistre. La conseillère était déconcertée par ma demande, que j’ai qualifiée de « sinistre suite à une soirée dansante », et qu’elle a trouvée « insolite », prétendant n’avoir jamais entendu pareille chose de toute sa carrière.

Ma fille était ravie de sa soirée magique. Nous avons récupéré çà et là des stories sauvegardées pour en capturer un aperçu éphémère.

Dans la plus évocatrice, la vidéo débute par un plan de la tour Eiffel, visible depuis notre balcon, dans cet appartement que nous avons depuis quitté ; elle scintillait. La caméra du téléphone, dans un mouvement panoramique, se déplaçait ensuite vers le séjour où, en un rituel païen, dans l’insouciance que procure la vodka sucrée, soixante adolescents sautaient en hurlant. Cela durait quelques secondes. Quelques secondes de la jeunesse de notre fille.

Déconstruction du discours réactionnaire

La France est un pays de modes intellectuelles. Dans les années 1960, sous l’égide de Sartre, c’était celle du communisme, sous ses formes les pires, maoïsme, stalinisme, castrisme. De nos jours, la mode est à la réaction sous ses formes les pires, du trumpisme au lepénisme, même si ces formes n’ont rien à voir en termes de violence et d’horreur avec celles des années 1960. Si le représentant le plus visible de cette mode est Eric Zemmour, son père spirituel reste Alain Finkielkraut (AF), et ce texte est en partie un commentaire de récentes Répliques sur France Culture, l’une sur la guerre civile et l’autre sur le courage de la nuance.

Les débats de AF à la radio sont de plus haute tenue que ses prestations télévisées dont, pour être transparent, je ne connais que des extraits, et bien sûr que les interventions de Zemmour. AF est un esthète, ses prises de position sur des sujets moins passionnels, comme le Covid par exemple, sont plus équilibrées, il sait être ambivalent (dans le sens positif du terme) même avec ses figures honnies comme Sartre, dont il est capable à la fois de pourfendre l’anti-camusianisme primaire et d’admirer Les mots.

Je me suis demandé pourquoi j’écrivais ce texte qui ne me concerne pas au premier chef et ne s’inscrit pas dans les thématiques plus esthétiques que j’affectionne. Or justement, si je suis mû par une certaine éthique, la désignation de l’autre comme coupable de simplement être né me révoltant sincèrement, des considérations esthétiques entrent aussi en jeu. La France réactionnaire n’est pas belle. Je ne suis pas sensible à l’esthétique droitière, sauf quand elle est délirante et donc inoffensive (Céline). Je l’abhorre quand elle se veut sérieuse, programmatique, planificatrice.

Il s’agit aussi de mettre à disposition une sorte de mode d’emploi. Il y a toujours dans les émissions d’AF un semblant de contradicteur de gauche, mais d’une gauche timorée, excessivement civilisée, et l’envie me prend à chaque fois de le secouer, de lui exhiber les failles du raisonnement adverse, de lui supplier, justement, de répliquer. Je le fais ici en déconstruisant l’appareil réactionnaire et offrant à ces contradicteurs une boîte à outil argumentaire.

L’appareil idéologique du réactionnaire est d’une grande simplicité et donc à la fois d’une efficacité redoutable et d’une vulnérabilité certaine. Il reprend, sous des dehors intellectualisants et émaillés de citations (les fameux Pierre Manent, Jacques Julliard, Marcel Gauchet, et quelques autres), les idées de Le Pen et Trump : l’immigration responsable d’une grande partie des maux de la société française, à savoir la division, la fracturation, le multiculturalisme et l’acculturation ; l’islam comme religion problème qui, sans être synonyme d’islamisme, en est quand même la source ; tout progrès perçu comme régression puisque menaçant les acquis de l’homme blanc de plus de cinquante ans ; et notamment les progrès de la cause féminine car l’un des acquis de l’homme blanc de plus de cinquante ans est d’être entouré de femmes, je cite, « douces » ; la haine du politiquement correct, surtout dans ses versions anglosaxonnes fantasmées (le « woke », etc.) ; la détestation de l’antiracisme, de l’anticolonialisme et de l’antifascisme ; le goût pour le patriotisme, la nation, une France éternelle elle aussi fantasmée, dépassant magiquement les clivages schizophréniques entre absolutisme et démocratie, restauration et révolution, réaction et progressisme. C’est un corpus d’idées balisées puisant ses sources chez Maurras, Pétain, Vichy, Poujade, Le Pen. Je ne vais pas ici vilipender ces idées en tant que telles, elles sont toujours les mêmes, mais la manière dont elles sont véhiculées qui elle, varie selon les époques. On perçoit par exemple cette variation dans le passage de relais entre Le Pen père, qui usait de la provocation, et Le Pen fille qui use de la banalisation.

L’habilité des réactionnaires d’aujourd’hui est de ne pas pousser leurs idées frontalement mais plutôt en réaction à une soi-disant extrême-gauche sectaire, hors de contrôle, qui nous mène à la perte. Je propose de déconstruire cette stratégie.

Le défaut d’articulation

Dans un débat entre un réactionnaire et un homme de gauche, le second est toujours perdant. Le premier assène des opinions fortes, simples, catégoriques, sans nuances. Le second verse soit dans la nuance excessive (l’intellectuel trop cultivé), soit dans la caricature combative tombant dans le piège, respectivement, de l’inintelligibilité et du militantisme à l’ancienne. Par exemple, dans le débat sur la nuance, le contradicteur de AF était un certain Jean Birnbaum, directeur du Monde des livres, un monsieur charmant mais qui, face à l’argumentaire articulé de AF, ne faisait pas le poids, usant de concepts étranges et oxymoriques (« tendre amitié frontale », WTF !) sous une montagne de citations, notamment, je ne sais quelle mouche l’avait piqué ce jour-là, de Bernanos. Il n’avait pas une seule idée à lui. Que du Bernanos. Et puis il tergiversait, s’égarait dans des méandres, se perdait en digressions. Au fond, il était taraudé par une culpabilité de gauchiste. AF le mettait à chaque fois KO. Leçon numéro 1 : Face à un réactionnaire, être sûr de soi, articulé, posé, et exprimer des opinions simples sans recourir à des citations et encore moins à Bernanos.

La victimisation

Un des arguments phares du réactionnaire est le sentiment qu’il éprouve d’être une victime. Victime d’une ultra-gauche sectaire qui préside à tout dans ce pays (la France) et l’empêche, lui, de s’exprimer. Victime d’un politiquement correct hors de contrôle, d’une horde de « sensibles » qui, blessés à la moindre insulte à leur égard, s’estiment cibles de phobies fictives. Deux preuves essentielles à cela qui reviennent tout le temps : La tache de Philip Roth et une conférence annulée de Sylvianne Agacinski à Bordeaux.

Face à ce complexe de persécution, il faut dire, leçon numéro 2, une chose pourtant simple et évidente. Dans la France de 2021, on n’entend qu’eux en fait, les réactionnaires. De Valeurs Actuelles, à l’Express, au Point, à Marianne, au Figaro, aux chaînes de télévision conservatrices, à France Culture même où officie leur figure tutélaire. La France médiatique est aujourd’hui trustée par les Zemmour et compagnie, la littérature évolue sous le haut patronage de Houellebecq et l’agenda politique fixé par Le Pen gravite depuis toujours autour de l’immigration et de la sécurité, deux des moindres problèmes d’un pays qui fait face par ailleurs à des défis importants. Qui trouve-t-on en face ? Plénel ? Qui d’autre ? Et puis dans ces Etats-Unis tant détestés pour leur politiquement correct qui aurait étouffé toute liberté d’expression, le président de la République s’appelait encore récemment Donald Trump, élu après avoir insulté entre autres les femmes, les immigrés, les Mexicains, les antifascistes, les musulmans, les trous du cul du monde, etc.

Leçon no 2 : Cette victimisation est une pure fiction. Construite de toutes pièces ou n’existant que dans des microcosmes comme certaines universités américaines, surtout décrites dans les romans de Roth, ou de rares journaux de gauche. Si AF dispose d’une tribune hebdomadaire sur France Culture, à laquelle il a tout loisir d’inviter des propagandistes de la réaction, de quelle tribune disposent, elles, les minorités soi-disant hégémoniques qui acculturent la France et empêchent la liberté d’expression ? On a beau dérouler, pour ne parler que du service public, toutes les émissions de Radio France, je n’en vois pas.

L’islam

Une des obsessions du réactionnaire est l’islam. Pas l’islamisme, l’islam. L’idée est encore une fois simple et sans nuance : le terrorisme est islamiste, l’islamisme est ancré dans l’islam, l’islam pose donc problème et tout musulman, en somme, est un islamiste potentiel. Le réactionnaire dispose de statistiques à l’appui sa thèse : une large proportion des jeunes de banlieue ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la république, pas une supposée minorité, une large proportion. Pour faire la promotion de la peur, le réactionnaire ressort en général de quelques versets sanguinaires du Coran qui en appellent au meurtre des infidèles.

A cela, une seule conclusion possible selon le réactionnaire : la perte de notre culture. Aucune solution. L’argent ? On leur a versé des milliards, à quoi cela a-t-il servi ? L’éducation ? L’école est elle-même en perdition à cause de la gauche laxiste. La lutte contre les discriminations ? Malheur ! C’est cette lutte même, la bête noire du réactionnaire, sous les formes de l’antiracisme, de l’antifascisme, qui est la cause de notre perdition. Pour le réactionnaire, la seule solution serait un retour à une France sans musulmans. Un âge d’or qui à un moment a dû exister. Comment ce retour peut-il s’opérer ? Ce n’est pas dit. Il s’agit en somme d’un rêve d’extermination symbolique. Le seul espoir est qu’ils n’aient jamais existé, que nous nous retrouvions un matin, par un dérèglement spatio-temporel, dans les années 1950 où nous étions tous chrétiens. A cet égard, il est intéressant qu’AF n’invite quasiment jamais de musulmans. Pour lui, ils n’existent pas.

Il est délicat de déconstruire cet argumentaire car il faudrait pour cela user d’intelligence et de nuance face aux souvenirs de Charlie Hebdo et du Bataclan. L’intelligence est toujours perdante devant l’émotion, d’autant plus perdante que celle-ci est légitime, profonde, véhiculée dans des histoires, des témoignages poignants. Si l’on avance qu’accuser les musulmans dans leur ensemble (ou un sous-ensemble important) pour les crimes d’une poignée d’entre eux équivaut à accuser les Américains dans leur ensemble pour les tueries de masse qui, juste en 2019, ont fait plus de victimes que le terrorisme en France sur les trente dernières années, on arguera que cela n’a rien à voir et que les comparaisons numériques sont indécentes sinon abjectes. Si l’on soutient que l’intégration s’opère mieux qu’on ne le croit, chiffres à l’appui, on sera taxé d’optimisme béat et rappelé à des faits divers sanglants et horrifiques. Si l’on recommande d’adopter une attitude plus bienveillante, plus accueillante, plus tolérante, et de miser sur des mécanismes de réciprocité, l’on est évidemment accusé d’angélisme. Si l’on suggère que les statistiques sont à prendre avec précaution car sans doute que les gilets jaunes non plus ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la république, et le niveau de défiance envers le gouvernement, les institutions, la justice, les partis politiques, bref la république, est extrêmement élevé au sein de la population en général, on admettra que oui mais rappellera que les autres ne passent pas à l’action (ce qui n’est pas vrai). Si l’on propose d’introduire une dose de multiculturalisme, d’accepter qu’on ne soit pas tous pareils, puisqu’on ne l’est pas, de fait, pareils, ailleurs que dans des fantasmes assimilationnistes assez effrayants, c’est quasiment du pénal. Si l’on s’aventure sur tous ces terrains, on risque d’être taxé d’islamo-gauchisme, et donc de bannissement.

Leçon numéro 3, par pragmatisme, éviter ces terrains, le réactionnaire y est fort à l’aise ; explorer d’autres tout aussi valides.

Comme dans une prise de judo, une tactique possible est d’accuser la réaction d’être une des sources des problèmes qu’elle dénonce.

Il faut d’abord reconnaître que la situation est très alarmante. Les réactionnaires adorent cela, les situations alarmantes, les catastrophes inévitables, les effondrements cataclysmiques. Ils affectionnent les murs. Pour séparer les différences et éviter coûte que coûte un « vivre-ensemble » raillé et honni, mais aussi les murs dans lesquels on va tout droit, selon leur expression préférée. La situation est alarmante pas tant pour l’injustice que subissent des millions de musulmans français assimilés à un peuple qui « pose problème », encore que cette injustice soit réelle, mais pour les dangers qu’elle pose sur la société dans son ensemble, sur les non-musulmans qui sont les seuls qui importent pour le réactionnaire.

Une des causes du terrorisme, c’est cette pensée réactionnaire et ultrasécuritaire, formidable outil de recrutement pour les islamistes radicaux et planétaires. Rien de tel pour radicaliser que le sentiment d’humiliation du candidat à la radicalisation. Or il suffit de mettre une loupe grossissante sur le langage réactionnaire dont ce candidat est la cible pour alimenter ce sentiment.

L’autre conséquence de la surenchère réactionnaire est la mise en péril de la liberté d’expression et une insidieuse erdoganisation de notre société. Erdogan (comme Poutine, Assad ou Xi) utilise d’ailleurs abondamment la menace terroriste (kurde ou des partisans de Gülen, son rival) pour asseoir son pouvoir. En France, un ministre de l’Éducation nationale a critiqué les travaux de chercheurs universitaires en sciences humaines. Il les rendait presque responsables du terrorisme. Je ne suis pas sûr que même Erdogan ait osé cela. De là à interdire leur parole, il n’y a qu’un pas. On instaure ainsi des polices de la pensée. On bannit des termes comme islamophobie, alors qu’il est évident qu’une telle phobie (peur) de l’islam existe et qu’elle est entretenue par les réactionnaires, qui espèrent effacer une réalité en interdisant le mot la décrivant. Du reste, la Turquie est l’un des rares pays au monde qui ait, avec la France, ce concept de laïcité comme outil idéologisé de bannissement de la démonstration religieuse.

La stratégie d’escalade réactionnaire peut servir le projet islamiste d’une guerre de religions. Pas l’islam contre la religion chrétienne, mais son ersatz, la laïcité. En focalisant la laïcité sur sa seule opposition à l’islam, on en fait une religion avec des dogmes, des lois intouchables, des martyrs et des saints (les victimes du terrorisme), des cérémonies (à la Sorbonne), des commémorations (les dates anniversaires des attentats), des évangélistes, des prières même, un clergé, des hérétiques désignés à la vindicte populaire. Or la religion est une fiction qui nous fait sortir du cadre de la raison et pousse à l’excès. Pour la liberté de la caricature élevée au rang de rite religieux suprême de la laïcité, nous serions ainsi prêts à sacrifier des pans entiers de notre liberté d’expression, y compris universitaire. Le concept de catholique zombie d’Emmanuel Todd est dans ce contexte assez puissant. La France est catholique, elle n’a jamais rompu avec cette religion, elle l’a juste transformée, lui a donné un autre nom, un autre clergé, d’autres cérémonies : la laïcité.

J’aurais recours à une métaphore maladroite mais efficace de Yoal Harari. Le terrorisme est une mouche, la France un éléphant, et ils sont dans un magasin de porcelaine. La porcelaine, ce sont nos acquis, notre civilisation, notre liberté, la tolérance, l’accueil. C’est beau, la porcelaine, mais c’est fragile. Le but de la mouche est de rendre l’éléphant fou pour lui faire tout casser. Il faut bien réaliser que nous avons affaire à une mouche, un faible, et tuer la mouche tout en résistant à ses tentatives de nous rendre fou. Pour cela, il faut penser à la porcelaine.

Pour filer la métaphore, le réactionnaire répliquera que le terrorisme n’est pas une mouche mais une organisation tentaculaire internationale et qu’il y a porcelaine et porcelaine. L’accueil et la tolérance et cet affreux « vivre-ensemble » sont des pièces que l’on peut briser, contrairement à des valeurs françaises, une somme de détails insignifiants, gravitant autour des prénoms, des recettes de cuisine, des modes vestimentaires. Sans rentrer dans ce débat de la force du faible, les faits montrent que même un individu quelconque sur lequel une organisation tentaculaire n’a pas mis la main est capable, avec ce qu’il faut de haine, d’aller acheter un couteau de cuisine et faire du mal. L’enjeu est d’empêcher cette haine, de ne pas lui permettre d’advenir.

Le réactionnaire propose une solution implicite. En affirmant que deux peuples coexistent en France qui n’ont rien en commun (AF le fait explicitement en affirmant que même une guerre ne serait pas « civile » car il ne s’agit pas du même peuple), et en admettant que le retour rêvé à une situation ex ante sans musulmans est en pratique impossible, la solution implicite des réactionnaires est un apartheid, une société à l’israélienne avec deux classes de citoyens et des territoires séparés. Préfère-t-on la France d’aujourd’hui avec ses problèmes, ses chaos, mais aussi ses espoirs, même maigres, ses tentatives d’intégration, même boiteuses, son énergie, même si pas toujours « civilisée », son ouverture à l’autre, même si sa tête ne nous revient pas, ou une France des murs, des checkpoints, de l’armée, peut-être plus sécurisée et encore, pas sûr, mais quadrillée. Quand la France se regarde dans la glace, que préfère-t-elle ? Telle est la question fondamentale.

La femme

L’autre bête noire du réactionnaire, c’est la femme. Pas la femme quand elle est douce et soumise, objet d’un amour romantique. La femme qui revendique, accuse, aspire à autre chose que sa douceur de femme.

Leur stratégie est à la fois politique et judiciaire. Sur le plan politique, c’est le féminisme, ou néo-féminisme (c’était toujours mieux avant, quand Elisabeth Badinter, une autre réactionnaire très respectée dans ces cercles, en avait la charge) qui est accusé de tous les maux. Selon les réactionnaires, la femme n’est pas victime d’inégalités, ce sont au contraire l’homme et le père qui sont victimes de ses aspirations égalitaires mal placées. Les arguments sont multiples et assez efficaces : c’est difficile pour les hommes aussi, ils meurent plus jeunes, sont morts plus nombreux du Covid, on s’attend à plus d’eux, et rien n’empêche aujourd’hui une femme d’avoir exactement les mêmes droits que les hommes. Il est indéniable que la cause féminine a connu des progrès significatifs depuis 1945, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a pratiquement (j’utilise « pratiquement » pour tenir compte des quelques rares exceptions) aucune femme PDG de CAC 40, prix Nobel, panthéonisée, palme d’or à Cannes, médaillée Fields, prix Goncourt même (10 sur 100 !), président de la République française ou premier ministre, académicienne, leader de groupe de rock, etc. etc. L’académie est un exemple intéressant car elle n’est pas le couronnement d’un travail spécifique, mais d’une vie, d’une œuvre, elle ne suppose aucune compétence, et les élus ne sont pas des génies, la plupart étant voués à l’oubli. Impossible de faire valoir une quelconque méritocratie là. Alors, pourquoi six femmes sur trente-cinq ? Et pas vingt, voire vingt-neuf (le nombre actuel d’hommes) que chacun saura trouver sans peine. Pourquoi pas que des femmes, comme c’était le cas pour les hommes pendant des siècles. Il n’y a aucune explication si ce n’est la perpétuation d’une inégalité systématique et d’un entre-soi masculin. Les femmes représentent 50% de la population et sont aussi compétentes voire plus que les hommes une fois en charge.

Sur le plan judiciaire, le réactionnaire est très embêté par les procès de perversité. Il fait appel à la présomption d’innocence, la galanterie ou je ne sais que motif civilisationnel, même quand les faits d’agression sexuelle ou de viol sont reconnus. Sur ce point, les excès du camp adverse sont réels. En tant qu’homme, il semble compliqué aujourd’hui de naviguer sur les eaux troubles de la séduction, cette phase dans la relation entre un homme et une femme qui est par définition ambiguë. Il y a dix ans, j’aurais pu dire à une femme au cours d’une soirée « tu es ravissante », je n’oserais plus aujourd’hui. On est peut-être allé trop loin dans l’aseptisation des relations, ou pas, je l’ignore, peut-être que dire à une femme « tu es ravissante » était en effet une agression. Pour autant, le réactionnaire va utiliser cette ambiance, mettre en exergue ces possibles excès, pour questionner la réalité des crimes ou délits parfois reconnus par leurs auteurs eux-mêmes, les « penser », les « nuancer », les individualiser. Cette indulgence est en revanche refusée pour d’autres crimes, voire écarts de conduite plus banals et notamment le harcèlement de rue imputé aux immigrés. Le réactionnaire s’offusquera à la fois de la contextualisation sociale que proposent certains commentateurs de gauche pour expliquer des larcins de jeunes de banlieue et d’une justice hors de contrôle quand elle sévit contre des bourgeois accusés de crimes sexuels.

Les droits de l’homme

Le réactionnaire de modèle courant considère que le concept de droits de l’homme est dévoyé, et sert à tout un ensemble de populaces de race et civilisation inférieures comme argument d’émancipation. Tant qu’il s’agissait des droits de l’homme blanc, européen, représentant de la civilisation occidentale, la seule considérée comme digne de porter le nom de civilisation, le réactionnaire n’avait pas de problème. Or le concept a été accaparé par d’autres peuples qui n’ont produit ni Shakespeare ni Racine et se mettent soudain à vouloir revendiquer des « droits ». Si le réactionnaire est outré de la chute de Coleman Silk, un personnage de roman devant jouir de ses droits de l’homme, il l’est tout autant quand des noirs américains victimes de discriminations largement documentées se prévalent des droits de l’homme pour défendre leur cause. Il s’agit d’un réflexe corporatiste. La corporation est ici la race, la civilisation. Celles-ci sont conçues par le réactionnaire comme intrinsèquement en opposition à d’autres, dans une vision territorialiste. La « civilisation » serait une sorte de territoire fictif que le réactionnaire défend contre ce qu’il considère être des agressions, des tentatives de conquête, des prétentions territoriales. C’est en cela d’ailleurs que le réactionnaire est très attaché à l’idée de nation, qui le rassure par la concordance entre son idée territorialiste de la civilisation et l’existence de frontières physiques la délimitant. La civilisation française est un territoire conceptuel (historique, idéaliste) auquel correspond un territoire physique, la France. L’un et l’autres doivent rester fermés, étanches, préservés, et inchangés. Or les droits de l’homme sont une tentative de pénétrer ces territoires et d’en compromettre l’immobile éternité. C’est là aussi que l’on constate la prévalence de l’esthétique dans l’approche réactionnaire. Une civilisation produit des livres et des œuvres d’art. Cela la définit et la supériorise. Que la civilisation occidentale et européenne en particulier soient à l’origine des pires guerres, massacres, assassinats, exterminations, conquêtes et colonisations de l’histoire de l’humanité, très loin devant toute autre type de civilisation, importe peu, dès lors qu’elle a produit des grands livres, des tableaux sublimes, des partitions de musique et des belles manières. La civilisation occidentale c’est la barbarie avec des grands écrivains.

Le progrès

Le réactionnaire hait tout ce qui touche de près ou de loin au progrès. Qu’il perçoit comme une régression, en tant que changement dans un ordre établi fictif qui se situe on ne sait où dans l’espace et le temps. Sa stratégie est simple, il ne souligne du progrès que l’aspect nocif, les externalités négatives comme on dit en économie. Example type : la haine des éoliennes car elles enlaidissent le paysage. On passe sous silence leurs bénéfices, les moyens de réduire les externalités négatives d’enlaidissement (par exemple on les plantant en haute mer) et les externalités négatives de leurs alternatives comme les centrales à charbon ou le nucléaire qui les unes et les autres enlaidissent des paysages, polluent, etc. Autre exemple : tout changement apporté à la langue, corps éternel et immuable qu’il ne faut pas toucher. Même procédé : focalisation sur l’externalité négative, souvent d’ordre esthétique, égotiste (l’amour de tel ou tel mot), pour dissimuler une phobie du changement. Chacun sait que la langue est vivante, elle évolue ; personne ne regrette de ne plus parler comme Molière, et Céline est sublime avec la même langue et, en même temps, une langue transformée. La beauté d’une langue est d’accueillir en son sein, de faire naître, à la fois Rabelais, Racine, Balzac, Proust, Céline, Modiano, Genet, la poésie de Gracq et la sinistrose de Houellebecq. Une langue exclusivement racinienne serait une horreur.

Autre tactique du réactionnaire, celle du « mais on marche sur la tête », la recension de toutes les bizarreries progressistes. La préférée gravite autour de la famille et les nouveaux modes de procréation qui seraient annonciateurs d’un cataclysme, d’un effondrement, on va voir ce qu’on va voir, etc. L’ordre établi auquel on touche, dans le triptyque pétainiste famille, travail, patrie, c’est la famille. Selon le réactionnaire, la famille serait un ordre naturel et le rompre néfaste pour les enfants qui ont besoin d’un père. Au risque d’être présomptueux, ces arguments n’ont aucun fondement logique. La littérature, le cinéma, Freud, nos réveillons de noël le montrent sans appel : il n’y a pas plus dysfonctionnel qu’une famille avec papa et maman. N’est-elle pas la source de toutes nos psychoses ? Je ne dis pas que ce serait mieux avec deux mères ou deux pères, je n’en sais rien, mais on ne rompt aucun équilibre idyllique avec papa et maman. Des livres récents qui ont fait grand bruit, comme La Familia grande, ont montré l’horreur d’une famille avec papa et maman et pas n’importe lesquels, des papas et mamans d’élite qui avaient tout : argent, culture, postes au sommet de l’état et appartements autour du jardin du Luxembourg. De son côté, Obama a vu son père une seule fois dans sa vie, il a l’air de bien aller. Rien n’interdit à des salauds d’avoir des enfants qu’ils risquent de martyriser, je ne vois pas pourquoi on l’interdirait à deux femmes. Ce besoin de père est, je le crains, culturel.

Le pire en termes de progrès et de marche sur la tête est une atteinte à la langue : l’écriture inclusive. Plus que le musulman, plus que la femme, plus que la lesbienne qui veut des gamins, le réactionnaire de modèle courant abhorre une chose : l’écriture inclusive. Celle-ci a toutes les caractéristiques qui l’horripilent : le souci de l’autre, de l’égalité (valeur honnie, le réactionnaire est extrêmement attaché à l’inégalité élitaire), de la femme, du respect de la différence, l’affront à la langue, à son histoire millénaire, à son immobilité, un latin qu’on n’a fait au fil des siècles que dépraver. Le mot même d’inclusion insupporte au plus haut point le réactionnaire, antithétique qu’il est à toutes ses croyances viscérales, en la différence, l’exclusivisme, la supériorité, la suprématie, les murs, les frontières, les check-points, la séparation, la ségrégation, la relégation, la désignation de la différence comme infériorité, de l’autre comme coupable d’être né et d’être là, à gêner, à traîner sa misère dans les parages, avec sa sale tête et ses manières rustres, sa violence et son insensibilité à la perfection de la phrase de Flaubert. L’inclusion ose toucher à tout cela, à la suprématie du blanc sur son piédestal, son amas de culture millénaire produite par des blancs et leur écriture exclusive.

C’est politiquement incorrect de dire cela, mais les réactionnaires me le pardonneront puisqu’ils n’aiment pas cela, le politiquement correct, et qu’ils n’aiment pas non plus les personnes qui se sentent indûment blessées, mais réactionnaire c’est fondamentalement un truc de vieux. Très schématiquement, l’adolescence, âge honnie des réactionnaires, est celui des espoirs, des possibles, du lyrisme, des aspirations, des rêves de changer le monde, et plus on vieillit, plus on s’installe, plus on perd ses neurones, à mesure qu’on acquiert des biens et prend du bide, on supporte de moins en moins le changement, la différence, on craint la perte, on est persuadé d’avoir quelque chose à perdre. Les réactionnaires les plus connus de la place le deviennent de plus en plus avec l’âge. AF dit explicitement que la jeunesse est un âge de la bêtise et son rêve pour un adolescent serait qu’il soit vieux, pas qu’il le devienne, qu’il le soit même quand il est jeune. Evidemment, il y a des contre-exemples, comme une autre bête noire, Stéphane Hessel, dont le Indignez-vous est un livre voué aux gémonies, ou des jeunes frontistes. Mais en règle générale, ça vieillit bien la réaction.

Je suis comme AF : j’aime la beauté. Des paysages, des œuvres d’art, des personnes, mais des idées aussi, de l’intelligence. Comme les éoliennes, les réactionnaires enlaidissent le paysage intellectuel. Mais contrairement à elles, elles n’ont pas d’externalités positives. Alors il faut lutter contre eux et ne pas laisser s’installer leur règne. Ce n’est pas juste que c’est toxique, ou mauvais, c’est foncièrement laid.

Maison de campagne

Tout a commencé à l’automne 2014. Une belle journée de novembre si mes souvenirs sont bons. De celles qu’on apprécie d’autant plus qu’elles sont comptées avant la disparition du soleil pour plusieurs mois.

Nous sommes assis à la terrasse du Tourville, place de l’Ecole Militaire. Avons fini de déjeuner, traînaillons, le visage offert au soleil, cernés de tasses de café solidifié.

Paul, un copain qui passe par là, s’assoit quelques minutes à notre table. Paul, c’est le genre de mec qui apprécie la vie ; qui vit et, en simultané, commente tous les plaisirs qu’il prend à le faire. Il nous raconte qu’il est à Paris tout à fait exceptionnellement. Chaque vendredi soir, il file à Houlgate, en Normandie, à l’Ouest de Deauville. C’est son kif, il a l’impression de s’accorder de minuscules vacances pendant lesquelles il égrène goulûment les plaisirs de la mer, de la pluie, des feux de cheminée, de l’alcool, des dîners entre copains. Il raconte tout ça avec des étoiles dans les yeux, une verve panthéiste, les mots se bousculent pour se faire une place dans ses phrases effervescentes.

Après son départ, un silence pensif s’installe.

Je regarde ma femme et lui fais, faut qu’on achète un truc en Normandie, c’est pas possible. Je ne sais pas ce qui me prend. Je ne suis pas du tout impulsif comme mec, en général je soupèse la moindre microdécision de ma vie. Jusqu’à la paralysie. Mais là, je suis sûr de moi.

Elle me dit ouais ok. Et on oublie.

Mais quelques semaines plus tard, l’idée revient à la charge. Elle persiste. S’incruste dans mon esprit. En février 2015, j’appelle deux ou trois agents immobiliers du coin, du pays d’Auge comme on dit. Je leur donne un tout petit budget, proportionnel au petit plaisir auquel j’aspire, ben oui pour rien, je veux une petite maison pour rien quoi.

Durant les semaines qui suivent, nous en visitons de nombreuses, des maisons, plus laides les unes que les autres. Vraiment tartes. Sans doute le budget. Des pavillons, des fermettes, sur des départementales, des espèces de terrains vagues boueux, des trucs vraiment déprimants, très loin du récit idyllique de Paul. Et des gens bizarres. Des cahutes déglinguées dans lesquels pourrissent des nonagénaires atrabilaires. Un type qui a enterré sa piscine pour se venger de sa femme, là, là, il nous assène, il y a une piscine sous terre je vous dis. Et il augmente le prix à cause de sa piscine fictive. Un couple gay se sépare devant nous, nous assistons à la scène de rupture, à la fin d’une merveille histoire d’amour, ils vendent en même temps, genre en total synchronisation.

Nous passons plusieurs week-ends dans le coin et séjournons une fois aux luxueux manoirs de Tourgéville. Une offre de basse saison que nous saisissons. Je nage avec mon fils dans la piscine et rencontre une charmante dame, elle se présente, voilà, elle est la sœur de Claude Lelouch, ancien propriétaire des lieux. Elle me demande ce que je fais là, j’explique, elle m’apprend – elle est vraiment exquise – ben que justement Claude vend sa maison à Tourgéville, une maison incroyable, circulaire à ce qu’il paraît, où il a écrit de nombreux scénarios. Elle m’invite à le visiter. Oui, oui, je dis, je suis cinéphile, pas forcément – ça je ne lui dis pas –inconditionnel de Lelouch, mais ce serait marrant, insolite. Elle me dit oui mais il faut savoir que c’est 4. 4 ? 4 hectares ? je demande, très à l’aise avec cette unité de surface que je côtoie maintenant de près. Non, millions, qu’elle fait. Ah oui, ah non, c’est légèrement au-dessus de notre budget, je précise, je ne souhaite pas lui faire perdre son temps à Claude qui vient de rentrer d’Inde où il a tourné un chef-d’œuvre avec Dujardin. Claude possède maintenant une maison à Villers-sur-Mer, la ville juste après Tourgéville, avant Houlgate et Cabourg, avec vue sur les vaches noires (je comprendrai plus tard qu’il s’agit de roches noires disposées par la tectonique des plaques sur la plage beige et que le destin me fera courir entre elles les matins brumeux de marée basse).

Vers avril, nous n’avons plus trop d’espoir. Nous avons fait le tour des maisons pourries, quand apparaît celle de Villerville. Villerville est une ville très bien placée entre Honfleur et Tourville. La maison est petite, tout en bois exotique. Donc « atypique ». Construite par un charpentier qui y habite. Notre entourage nous en dissuade. Maison en bois, en Normandie, non mais ça ne va pas la tête ? C’est humide la Normandie. Ma femme est moins amoureuse de la maison que du charpentier, un type au charme fou, sorte d’acteur américain dans un film d’évasion naturaliste, dans la lignée de Henry David Thoreau. Il a conçu chaque détail de la maison cabane avec un soin poétique. Tout est parfait. A sa place. Harmonieux. Le salon complètement vitré est entouré de jardins, le charpentier explique avoir posé l’intérieur en pleine nature. Vivre dedans dehors, il appelle ça. Dans un coin, un piano à queue au milieu des arbres, où l’on s’imagine jouer du Chopin les soirs d’automne (ce qui nécessitera au préalable d’apprendre à jouer de l’instrument en question). Du lit, on peut admirer les arbres s’épancher et se balancer dans une verrière en hauteur, comme en rythme avec une musique céleste. Parfois, du plafond, sortent des échelles providentielles qui mènent à des cachettes sous les combles. Ma femme s’éternise dans la cave dont elle admire chaque détail de l’agencement. Plus bas, on découvre un jardin japonisant pour la cérémonie du thé. Ce n’est pas une maison, c’est un poème. Mais cela n’est guère visible dans les photos et il faudra quand même vernir le bois tous les trois ans. Pas pratique la poésie. On décide de ne pas l’acheter, non sans regret.

Et puis un jour, l’agent nous présente un premier truc qui provoque le « coup de cœur » qu’on nous demande de guetter (« alors, vous avez eu le coup de cœur ? » : question angoissante quand on ignore ce que c’est et que pour seul indice on nous dit : vous verrez, on le reconnaît tout de suite quand il survient, le coup de cœur). Le truc le plus disproportionné qui soit. Une toute petite maison avec trois chambres en enfilade, mais sur 10 hectares. Non constructibles. En pente. Une immensité. Le paysage de la maison est sublime, infini, et il est à portée de budget. Traversé par un putain de ruisseau. Un vrai ruisseau doté de murmure de ruisseau. Posséder toute cette terre, toute cette splendeur, tout ce ruisseau qui murmure en continu, me transporte, me terrasse presque. Notre paysage, le nôtre, tu comprends ? Notre terre. Notre patrie. Au milieu de cette contrée, un trou fait rêver à la future piscine. Je m’imagine aligner les longueurs au milieu et au ras d’un océan de verdure.

Oui bon, ma femme met son véto. Elle est ridicule ta maison riquiqui au milieu d’un continent, qu’elle dénigre. Sur une route passante qui plus est. Bref, on décline.

Et puis advient une autre maison, la bonne. Coup de cœur immédiat, on le reconnaît, c’est bien ça, non, on l’a eu là non, le coup de cœur, tu l’as senti toi aussi, tu l’as reconnu, oui hein ? Un terrain de 1,5 hectares, une maison de bonne taille, ce qu’il faut de charme, les proportions sont correctes. On soumet une offre.

Ce jour-là, nous rendons visite à Paul, celui du Tourville, dans leur maison à quelques minutes de là. Nous les surprenons en plein déjeuner avec des amis, vers la fin, quand les commensaux sont bien éméchés et incohérents, la table un champ de ruine. Paul est au summum de son amour de la vie. Il regarde tout, autour de lui, avec amour, avec appétit. Comme si le monde, le cosmos étaient des denrées comestibles. Goûteuses au surplus. Il mange avec amour. S’allume une cigarette et en aspire toute la fumée avec amour. Il est de ces personnes qui savent être heureux de simplement être. Ses enfants se meuvent au sommet d’un tilleul, dans une cabane qu’il a construite, trois fois rien. J’ai l’impression d’être dans un film de Sautet, au milieu d’années soixante-dix insouciantes, avant l’invention des objets du malheur, de la technique. Pas le Sautet ténébreux de la mort qui rôde, des tracas qui s’annoncent, des couples qui ne s’aiment plus, pas le Sautet de Piccoli en somme, celui d’un Montand qui malgré tout, avant l’infarctus et même après, garde la pêche, le Montand qui même au milieu des catastrophes prépare un dessert aux pommes à sa fille, Adjani, dans Tout feu tout flamme.

On va à la plage ? conclut Paul, allez !

A propos de Sautet, notons que maison de campagne est un sous-genre du cinéma français et même mondial. Une mère qui décède, les enfants qui se retrouvent dans la maison pour la liquider, l’inventaire des souvenirs d’enfance qui vont partir sur ebay, les ressentiments, les projets divergents, le fils qui veut le fric de la baraque – mais il n’est pas mauvais au fond, juste criblé de dettes –, l’autre qui veut la garder et accuse la fratrie de brader son enfance, de trahir la mère, idéalement Deneuve, dont ils regardent les photos, jeune, les jours d’été. Promenade dans la forêt où pendant un court intermède, frères et sœurs renouent avec leur complicité d’antan, avant de s’écharper encore et toujours autour de ce qui fait nos vies d’adulte : le fric. Un genre créé par Tchékhov avec La Cerisaie.

Le vendeur de « notre maison » est compliqué. Très français (avec une chevalière même), mari d’une très japonaise dont on comprend qu’elle ne la supporte plus la Normandie, le climat, tout ça, et puis il se dit qu’un chevreuil l’aurait mordu. La négociation est compliquée.

Mais on y arrive.

Je ne sais où je trouve l’énergie. Dans ces dix minutes passées avec Paul ? Dans des souvenirs d’enfance d’étés pagnolesques passés à la montagne ? Aucune explication rationnelle ne justifiait de contracter un prêt bancaire, de subir le parcours administratif imposé par la Banque. Peut-être un masochisme de bourgeois blanc taraudé de culpabilité.

Nous faisons de la « diligence » sur la maison. Avons convaincu l’agent – qui nous prend pour des malades – d’y passer une journée entière pour inspecter les bruits éventuels. Nous n’identifions aucun de ceux qui apparaitront plus tard, sans doute à cause d’une mauvaise configuration des vents ce jour-là. Nous avions peur des vaches des champs voisins, avions étudié à fond le comportement social de cette bête, qui se révélera la plus pacifique qui soit.

Et puis comme ça un jour, on se retrouve devant un notaire à Pont-L’Evêque. Signons tout un tas de papiers. On nous félicite. La maison est à nous maintenant.

Je me rappelle cette journée de septembre où nous avons pris possession des clés. Les désormais anciens propriétaires vidaient encore les lieux. Leurs deux adolescents, très beaux, marchaient dans le parc accompagnés d’un chien. Leur dernière promenade. Sur la cheminée, il y avait des photos d’eux, enfants. Je ne pus m’empêcher de penser à cela avec une sorte de mélancolie prémonitoire, au futur antérieur, au jour où on vendrait, quitterait les lieux. Je suis un nostalgique maladif. Toute perte me met dans un état de profonde mélancolie.

La Volvo des anciens propriétaires s’éloigne. Ils ne se retournent même pas. Disparaissent dans les feuillages. Le bruit du moteur s’estompe dans la campagne.

Notre premier objectif était d’accueillir des amis à Noël, trois mois plus tard. Le temps de quelques travaux et de meubler. Nous faisons connaissance avec des représentants de l’artisanat local, charpentier, terrassier, jardinier, plombier. Tous différents mais arborant le même sourire ironique face au blaireau parisien qui découvre la campagne avec une naïveté à se péter des barres. Meubler fut un véritable plaisir, nous sommes tombés sur un excellent décorateur qui ne vendait pas des meubles en fait, mais un style de vie à la campagne dans lequel il plaçait ses canapés au bon endroit. Ma femme alla même à Anvers (en Belgique, pas le métro) pour acheter à moins cher une table vue chez Conran shop. Bref, le tout prit forme et nous rendit heureux du résultat.

Nous nous installâmes. Les enfants étaient petits et ils mirent des posters « Home of Happiness » un peu partout. Ils sautèrent ensuite sur le trampoline.

Nous réussîmes à le faire notre réveillon de nouvel an sur place. Il manquait juste le piano de compétition Falcon (pour la cuisine, pas Chopin). Nous réchauffâmes tout sur des réchauds électriques. Ça faisait camping, c’était convivial.

Une maison, c’est comme un personnage de roman. Ou un être humain en vrai. Ça a un caractère, des humeurs, des hauts et des bas, des crises. Nous les découvrîmes au fur et à mesure. Nous n’eûmes pas de catastrophe mais une liste assez longue (5 à 6 par an je dirais) de petits problèmes récalcitrants, avec un élément en particulier, le plus récalcitrant de tous, le plus indocile : l’eau. Plusieurs fuites, dont une très onéreuse, l’eau de la chasse qui fuit et une facture de 700 euros renégociée à 300 ; une autre difficile à localiser. Après quelques tentatives infructueuses, je fis appel au plombier historique de la maison comme à un médecin de famille.

Monsieur Bouchet est un phénomène. Je ne comprends absolument pas ce qu’il raconte. Ses hypothèses en fait de plomberie n’ont aucune logique cartésienne et quand il débarque, il ne fait absolument rien. A part pester beaucoup. Mais par des détours insoupçonnés, c’est toujours lui qui trouve la solution au problème inextricable. Dr House de la plomberie. Autre caractéristique : il est gratuit. Ne réclame jamais son dû, il faut le relancer à plusieurs reprises pour le régler. A chaque fois, il dit, ah mais chais pas, après. L’argent, ça l’emmerde. Pas numérique non plus, Bouchet. Affirme ne pas comprendre la technologie du SMS, sauf qu’il répond parfois aux SMS voire aux mails, mais avec beaucoup de concision, « OK », « oui », « non ». A mes tartines ampoulées, regorgeant de subordonnées, pullulant de formules de politesse, « j’espère que vous allez bien par ces temps difficiles et incertains », de circonstance, « joyeux noël en espérant que vous ayez passé un réveillon aussi agréable que familial », de conclusion « bien à vous », pour toute réponse, Bouchet écrit : « OK ». Monsieur Bouchet conduit des voitures de sport, genre Abarth, rallye des années 1980, Paris-Dakar. Il débarque en Abarth, pot d’échappement trafiqué, allant d’un dépannage à l’autre, je dépanne, je dépanne, qu’il dit, il inspecte mon dégât, me raconte des trucs imbitables, m’emberlificote avec des histoires de tuyaux, de clapets, de siphons, des siphons partout, partout, dans cette baraque, de coudes, ah les couches, des flexibles, des machins, des trucs, et puis il monte dans son Abarth et il s’en va. Il promet toujours de passer en fin de semaine, ou en début de la prochaine, jamais en milieu de semaine, il n’aime pas ça, les milieux de semaine, et en général il ne repasse pas. Parfois il a des tragédies, des morts dans sa famille, des hécatombes, des maladies soudain très graves. Ah mais je ne peux pas passer, Monsieur Parisian, qu’il dit… Mais pourquoi encore Monsieur Bouchet ? Mon père, c’est qu’il est mort, les condoléances, tout ça, je suis très pris… Son père meurt très souvent. Parfois, il est à Evreux, putain c’est où Evreux, je me dis, moi, ah non, pas possible, je suis à Evreux, qu’il répète, grave. Mais je reviens toujours vers lui, comme un drogué vers son dealer, un névrosé vers son psy, parce que je sais que par un cheminement des plus inattendus, grâce à ses passages successifs et furtifs, il va finir par la trouver, la panne. Sauf que même quand il trouve, il ne parachève pas son travail, il y a toujours un truc qui reste en suspens, qui pendouille, c’est le maestro du suspens, le virtuose de l’inachevé, des trucs pour après, pour lesquels je devrais le relancer, le poursuivre encore et toujours, m’insérer entre les massacres dans sa famille, les cancers, ses autres chantiers, les autres dépannages pour trouver un moment où l’Abarth pourra se faufiler entre les fuites et les cadavres et parvenir jusqu’à moi. Ma femme prétend qu’il me mène en bateau le Bouchet, qu’est-ce qu’il t’a encore baratiné qu’elle me demande quand la voiture de rallye s’enfonce dans le chemin forestier qui mène à la sortie. Et moi, je défends sa cause au Bouchet, je dis écoute il est comme ça mais au bout du compte, il trouvera, il trouvera je te dis.

A contrario, j’ai trouvé un électricien des plus fiables. Un jeune, probablement gay, jean moulant, manières efféminées, petite voiture rouge. Monsieur Fleuve il s’appelle. Fleuve est le virtuose du SMS, il répond du tac au tac, dans la seconde, il doit avoir sa tête dans son portable en permanence, il intervient tout de suite mais contrairement à Bouchet ne touche absolument à rien. Il a une équipe pour ça. A compris les bienfaits du capitalisme. Bouchet, il a des mains caleuses, calcairisées, des mains sales de dépanneur. Fleuve lui a les mains manucurées d’envoyeur de SMS. Aussitôt sa tâche acquittée, Fleuve m’envoie une facture électronique par SMS et demande un paiement instantané par Lydia, un application de virement inventé par une start-up de la start-up nation de Macron.

Mais Bouchet lui, malgré ses mains caleuses, a une conscience professionnelle. Quand je subis une fuite le dimanche, il débarque dare-dare. Les dimanches, il roule en Abarth japonaise, un modèle méconnu de rallye, genre Subaru, avec, à ses côtés, sa dame, ou une dame parmi tant d’autres. Il est différent les dimanches, Bouchet, luisant de propreté, dans une veste en cuir vieilli, les cheveux gominés, des airs de bad boy d’un film français du réalisme poétique des années 1930 qui s’apprête à aller au bal musette. Alors, Monsieur Parisian, qu’il m’interpelle, un sourire narquois aux lèvres, qu’est-ce qui nous arrive encore ? Ben… je ne sais pas, monsieur Bouchet, il y a cette fuite là… ma femme est inquiète (je mets tout sur le dos de ma femme qui lui lance des regards noirs, tandis que moi, il sait que je suis le dindon de la farce). Il examine… Ben oui, c’est ça, j’en étais sûr, qu’il diagnostique sur-le-champ. Vous avez trouvé ? je fais, admiratif. Ben oui, c’est évident, venez voir, qu’il m’invite, il me montre tout un amas de tuyaux inextricables, un enchevêtrement indébrouillable de cuivres et de flexibles. Vous voyez là ? qu’il me montre. Où, là ? je fais en promenant un regard angoissé sur les tuyauteries imbriquées à la recherche d’un « là » précis. Ben là, là ! Oui… je concède, sans conviction. Ben voilà, qu’il conclut, expéditif, c’est le clapet, c’est tout, le clapet qui ne rentre pas dans le siphon. C’est pas plus compliqué que ça. Il passe à la simulation gestuelle. Vous voyez ça, qu’il élabore, en tordant son index et le regardant fixement, c’est le clapet, on est d’accord, et ça, qu’il poursuit en simulant un orifice avec son autre main, c’est le siphon. Il faut qu’ils s’imbriquent ! Et ? je fais, dubitatif… Ben, ils s’imbriquent pas, c’est tout, c’est pas plus compliqué que ça. Mais… on peut trouver une solution à ce problème ? Parce que ma femme est vraiment très soucieuse. Ah non ! pas aujourd’hui, ça non, je dois passer en début de semaine, ou en fin de semaine. Il n’y a absolument rien à faire ? Non, non, mais regardez, je vous le prouve, si je ferme le clapet (il touille un truc en pestant bordel de Dieu), ça va s’arrêter tout de suite vous allez voir… Ah non ! ça s’arrête pas dis donc, c’est pas ça alors, qu’il fait, dans un revirement stratégique inattendu, changeant d’avis illico. Mais c’est quoi alors ? Alors là, franchement, Monsieur Parisian, je ne sais pas du tout. Mais ne vous inquiétez pas, je passe en début de semaine. Oui… pour sûr, en début ou en fin. Bon, belle journée hein, qu’il change de sujet, c’est beau quand même la Normandie, non ? Avouez ! Oui, très beau, je concède… Bon, c’est pas tout mais je dois y aller moi, qu’il fait, en me montrant sa dame qui s’impatiente dans la Subaru… Hein ! Monsieur Parisian, ne vous inquiétez surtout pas… En sortant, il fait tout pour éviter ma femme.

Il faut quand même dire que Bouchet m’a sauvé la vie. Une fois, excédé par ses débuts et fins de semaine fictifs, et son père qui qui est mort pour la dixième fois, j’ai osé. J’ai fait appel à la concurrence. Un plombier extrêmement fiable, opérant par SMS, recommandé par Fleuve, Monsieur Lescrot, qu’il s’appelait. Lescrot a débarqué avec son apprenti, qu’il m’a présenté dans les formes et tout, c’est mon apprenti, voilà, ce dernier ne disait rien, très déférent, l’air un peu idiot, il en imposait Lescrot. Très observateur aussi, il m’a rapidement examiné comme ça et tout de suite catégorisé dans la case : dindon de la farce. Nul n’est plus sévère envers un plombier qu’un autre plombier. Lescrot était outré, hors de lui. Mais c’est quoi ce travail, mais qui vous a fait ça ?! Regardez-moi ça, regardez, ah mon Dieu, franchement Monsieur Parisian, en vingt-trois ans de carrière, je n’ai jamais vu ça, jamais. Regarde, regarde, qu’il faisait à son dadais d’apprenti qui dodelinait de la tête, tu vois ça ? On voyait que l’apprenti ne comprenait rien, mais nonobstant il dodelinait de la tête. Je ne vous cache pas que c’est un gros chantier que vous avez là Monsieur Parisian. Ah bon ? je fais, catastrophé. Ah oui, très gros ! très, très gros. Quelques jours plus tard, je reçois un devis de 17 000 euros. 17 000 nouveaux euros ! Je dois avouer que j’hésite. Je veux en finir, je confiai à ma femme, au bout du rouleau, en finir tu comprends. Mais tu es sûr ? ça m’a l’air excessif ! Où va-t-on trouver tout cet argent ? Ben, je pensais à tes bijoux, tu sais… tu ne les portes pas de toute façon… et puis, on prendra un prêt… on va s’en sortir, tu verras, on va s’en sortir, ensemble, en étant plus forts ensemble… Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé. Une préscience ? De la télépathie ? Un ange gardien ? Quelle que soit la cause, mon iPhone a sonné. « Monsieur Bouchet, plombier Villers ». Dites-moi Monsieur Parisian, qu’il entre dans le vif du sujet sans s’embarrasser de salamalecs superfétatoires, oui bonsoir Monsieur Bouchet je fais, j’espère que vous allez bien par ces temps incertains … oui, oui, bon… dites-moi, je devais bien passer voir votre fuite moi en début de semaine. Eh bien, he vais passer demain, je vais vous régler ça.

Je n’ai pas de mots. Les larmes me montent aux yeux. Ma vie défile en accéléré. Ça va ? s’enquiert ma femme. Il va passer… il va passer je te dis… Qui va passer ? Bouchet, Bouchet il va passer. Demain. Demain…

Le lendemain est une des plus belles journées de ma vie. Je catégorise les journées en deux ensembles : les journées à micro-événements négatifs, où tout se passe mal, et celles à micro-événements positifs, où tout se passe bien. Je les reconnais dès le réveil, tout de suite, micro-événements négatifs, micro-événements positifs. Ce jour-là, c’est indéniable, cela ne fait aucun doute, appartient à la deuxième catégorie. Sixt me fait cadeau d’un quadruple upgrade – chose très rare, on a déjà vu des triples upgrades, mais des quadruples, pas vraiment à ma connaissance – et me catapulte de l’Opel Corsa réservée à une Audi A5 coupée de cinq mètres de long mais avec deux portes. Ce n’est pas une voiture, c’est ni plus ni moins qu’une œuvre d’art. Les deux heures dix de route sont uniformément vertes sur Google maps ; je goûte à cette fluidité dans un état d’extase et l’habitacle insonorisé, bercé par de la musique classique et les bruitages exquis issus du génie mécanique allemand. La voiture est quasiment autonome, elle accélère, décélère, change de voie, me donne des ordres, freine, à son gré, je ne m’occupe de rien. Les micro-événements positifs se succèdent ainsi. C’est une journée de printemps éblouissante – je revois Bouchet me dire : c’est beau la Normandie, avouez que c’est beau – et le cerisier est en fleurs. Il suffirait de mettre une pancarte « Paradis » sur le portail de la maison et tout le monde s’y croirait. Bouchet débarque, grave, mais résolu. Je le laisse faire, je lui donne du champ, il peste énormément, c’est bon signe. Putains de tuyaux ! Putain d’installation de merde !

Voilà, j’ai trouvé qu’il fait au bout de deux heures. Il est épuisé, en eau, n’a même pas envie de m’expliquer. Je lui supplie de me réclamer de l’argent, j’ai du cash, des biffetons entiers, je lui dis, mon Audi, il veut mon Audi ? Faire un tour avec ? Non ! Non ! il s’énerve, plus tard, plus tard, j’ai pas le temps à ça. L’Abarth disparaît dans un nuage de poussière et un vol d’oiseaux.

Je pose ma chilienne au beau milieu du jardin, au beau milieu du monde, je m’y étends, je ferme les paupières, je prête l’ouïe aux oiseaux, une imperceptible brise de 9 km/h sur Weather pro, me caresse le visage, que j’offre au soleil comme un idolâtre inca. Je regarde la maison, amoureusement.

Depuis, je ne fais plus de faux bond à Bouchet.

Le menuisier le plus réputé du coin lui est mort dans un accident de voiture la semaine précédant notre emménagement. Sa voiture s’est écrasée contre un platane : fauché sur le coup. Mille personnes se sont rendues à son enterrement, le who’s who de Deauville et donc de Paris dont il avait refait les maisons. Le problème avec les menuisiers, ce n’est pas seulement qu’ils n’ont pas le temps de réaliser les travaux, bookés qu’ils sont sur les trois ans à venir, ils ne disposent même pas d’une heure pour établir un devis. Je ne sais plus comment je suis tombé sur un autre jeune, un mec pro, qui a investi dans une usine et se rend plus disponible pour l’amortir, son investissement, comme le prouvent les explications passionnées qu’il me donne de ses machines incroyables, ultra-automatiques. Son léger inconvénient, ce n’est pas tant qu’il est cher, c’est qu’il est carrément ruineux. Un petit coffrage en mélaminé ? Même pas en medium peint (j’ai dû apprendre toutes ces nuances), et c’est la ruine assurée. Nous nous sommes endettés à vie pour des placards sur mesure. Livrés avec des mois de retard. Mais des placards faits dans des machines, mais des machines de rêve.

Le gros problème qui sous-tend tout ça, c’est qu’on n’arrive plus à recruter. Ces métiers n’attirent pas, un point c’est tout. Les jeunes, ils veulent faire de l’informatique de gestion, de 9 heures 17 heures dans un bureau. Je m’en étonne, ce sont quand même des beaux métiers, on voit le produit de son travail, on a des clients variés, on visite des maisons hétéroclites, on travaille en plein air, on peut devenir patron, son propre patron ! les clients vous disent sincèrement merci, merci, mille fois merci. Mes interlocuteurs me rient au nez… Ils me parlent encore et toujours de l’informatique de gestion.

A part l’eau, l’autre élément dont on découvre l’existence, c’est le vent. En avril 2016, quelques mois après l’achat, nous invitons des amis à dormir chez nous. Nous oublions de vérifier la météo qui annonçait une de ces tempêtes affublées d’un nom de prostituée des pays de l’Est. En fait de vents, on connaissait les brises, allez, les rafales du sud, mais là, c’était autre chose. Le vent cette nuit-là avait décidé de la détruire notre maison, de la faire envoler, de l’éparpiller. Boum, boum, boum, il tapait comme un malade, éructait dans la nuit, fou, une furie que nous avions du mal à expliquer. Nous étions très embarrassés au sujet de nos amis qui ne s’attendaient pas à ce que ce fût le dernier week-end de leur vie, celui où ils seraient pulvérisés par le vent. Et puis il est tombé au petit matin, comme si de rien n’était, comme un monstre qui tourne le dos et se tire. D’habitude, au petit-déjeuner, nous demandons, très courtois : alors, bien dormi ? Là nous n’avons pas osé. Les cernes profonds nous ont dissuadé. Nous compensons avec des tonnes de viennoiseries chaudes, un autre café peut-être et cette confiture maison rhubarbe framboise qu’il faut absolument goûter, non ? vraiment pas ? La confiture tomate verte peut-être ? C’est quelque chose ! Nous constatons que les amis sont assez exigeants, s’attendent à un service quatre étoiles, une météo de rêve, ils vont nous noter sur Trip Advisor, ne cessent de nous parler d’autres maisons ENORMES dans lesquelles ils sont allés, énormes, énormes, pas comme… pas comme… enfin. Chill, me fait ma femme, ne le prends pas perso, la maison n’est pas une extension de toi, mais si je m’inquiète, le pain au chocolat n’était pas suffisamment feuilleté non ? et puis regarde-moi ça, Weather pro, des jours et des jours et des jours de pluie avec une probabilité de 85%.

Un week-end pourtant, nous avons réussi un exploit majeur. Nous avons réuni par un miracle aussi improbable qu’impossible à reproduire (il ne sera jamais reproduit), des amis des quatre coins du monde, de Singapour aux Etats-Unis. C’était un crash test pour la baraque. Elle ne s’y attendait pas, elle n’a pas été conçue pour vingt personnes dans ses entrailles. Elle a survécu. Tout a survécu. Le plancher. Les tuyauteries. Même les clapets.C’était un week-end de rêve, nous avons joué au foot dans le jardin, genre Vincent, François, Paul et les autres… les apéros furent mémorables et mémorisées sur Instagram. Nous avons immortalisé une amitié planétaire au milieu des champs de vaches de Normandie.

A Paris, à part les humains, nous avions fait connaissance avec les pigeons, les corneilles et bien sûr les chiens. A la campagne, nous avons découvert que nous partagions la planète avec de nombreuses autres espèces. En avril 2016, quelques mois après notre achat, nous apprîmes que nous vivions sous le même toit avec une population hystérique d’abeilles. Elles étaient endormies depuis des mois en fait et paf, un matin d’avril, sur les coups de 8 heures, elles se sont réveillées et se sont mis au boulot illico, non-stop, terrifiant les citadins que nous sommes. J’ai raconté dans un autre récit notre côtoiement de ces squatteurs particuliers et non syndiqués. Ce fut l’occasion de rencontrer d’autres personnes gravitant autour du miel, ayant chacune une version de la théorie du butinage.

Si les abeilles nous rendaient fous à s’agiter du matin au soir, sans pause déjeuner, sans pause-café, à taffer sans une minute de répit, au moins elles étaient livrées avec toute une mythologie positive, allant des céréales Miel Pops, à Maya l’abeille au film Bee movie, et contribuaient selon des experts sérieux à la survie de notre espèce. En novembre de la même année, à la Toussaint, c’est une autre colonie qui révéla sa présence dormante dans les poutres de la maison, beaucoup moins sympatoche, la colonie, et strictement nuisible et dégueulasse : les mouches. Des mouches par centaines, par milliers peut-être envahirent une des pièces. Nouveau défilé de spécialistes, paraît-il que ce soit commun dans la région, rapport aux chevaux, aux vaches. Contre les mouches, une seule guerre possible : la guerre chimique. Un dératiseur du coin, Monsieur Mouche, débarque tous les ans, à leur réveil d’une longue léthargie, pour les exterminer sans pitié.

Sinon, nous recevions des visites de courtoisie plus pittoresques, des lapins, un gros lièvre, des chevreuils, un énorme sanglier traversant le parc de long en large à une allure impressionnante au regard de sa taille, et, événement familial mémorable, un renardeau. Tout droit sorti de chez Wes Anderson avec son poil roux et ses traits fins. Un chat aussi qui paradait dans le jardin avec des airs de je suis le plus bel animal au monde, en balançant les épaules, crânant félinement.

La campagne, ce fut aussi des moments. Uniques et répétitifs. Ici, tout revient. Selon un imperturbable cycle qu’on peut sans risque appeler : le cycle de la vie. Le cerisier en fleurs ; l’enchantement rose et doré du soir ; l’odeur de l’été les premiers jours de juin ; le fermier qui passe faucher le foin en juillet ; les gros rouleaux qu’il érige comme des monuments blonds ; les volets que l’on ouvre dans l’allégresse ; que l’on referme dans la mélancolie ; les dîners dehors les nuits chaudes ; les étoiles dans le ciel ; ah… la joie de l’observation sidérale ; les chiliennes au milieu du parc ; les pommes qui font ployer les branches ; les feuilles rouges qui apposent leurs touches de peinture automnale dans les arbres ; les discussions autour d’un feu de cheminée ; les apéros dès 18 heures ; l’arbre de noël et les enfants qui le décorent, chaque année plus grands ; les marées hautes ; les marées basses ; le jogging sur la plage et les chevaux au loin, fendant les embruns ; les films en famille les samedis soirs après une raclette ; les nuits passées à la belle étoile sur le trampoline ; les longues marches dans le silence de la campagne ; surtout le soir, quand le jour refuse d’abdiquer, et la nuit hésite à le faire plier ; et puis les profonds sommeils au centre de la nature.

A propos de fermier, un juillet que celui-ci ne passait pas pour couper le foin, mais qu’est-ce qu’il fout le fermier, etc., nous avons décidé de lui rendre visite. Nous avons conçu cela comme une excursion : aujourd’hui, les enfants, nous allons voir un « fermier ». Mon fils était très excité, c’est vrai papa ? hein papa ? hein qu’on va voir un vrai fermier ? Oui, mon fils, aujourd’hui, c’est le jour où nous allons voir de nos propres yeux un vrai fermier. Même si la ferme était à cinq cents mètres, nous choisîmes d’y aller en voiture, pour mieux nous protéger. L’ensemble agricole était, disons, inquiétant, pas conforme à l’image que mon fils en avait grâce à Mini-Loup à la ferme, avec des poules souriantes et des cochons tout roses. C’était nettement plus boueux. Et odoriférant. Les baraques étaient déglinguées et tout semblait abandonné, presque en ruines. Beaucoup de flaques aussi, partout, en plein mois de juillet. Des vaches hurlaient. Ça faisait film de Dumont genre, celui par exemple où des paysans cannibales mangent leurs visiteurs, ou l’autre dans lequel un attardé à l’accent chti trucide les femmes d’un patelin sinistre. Je sentis que les enfants étaient déçus, bon, ça va, on a vu, rentrons, qu’ils répétaient. Mais attendez, je dois parler au monsieur qui coupe le foin. On circulait à voiture dans l’enceinte de la ferme, comme en expédition, avec comme fond sonore les beuglements de plus en plus désespérés des vaches. Un type fit soudain son apparition, grand, bien bâti, entouré d’une meute de chiens faméliques à la démarche obliquement boiteuse. Rentrons, papa, rentrons, suppliaient les enfants, RENTRONS ! J’approchai la voiture du fermier, ouvris la vitre à moitié et me présentai, bonjour monsieur le fermier, voilà, nanana, Monsieur Parisian, le foin, coupé, pas coupé. Très aimable, le fermier sous ses airs butés. Bien sûr, c’est son frère qui va passer, aucun problème. Qu’est-ce qu’on était contents en partant ! Mon fils répétait, c’est vrai papa qu’on a vu un vrai fermier ? Hein que c’est vrai, papa ?

Je ne sais plus exactement. C’est bizarre, un truc qui va vous changer la vie comme ça, qui va certainement la marquer à jamais malgré tout ce qu’on dit de notre capacité d’oubli, je ne me rappelle même plus quand j’en ai entendu parler pour la première fois. A la fin de l’année 2019 ? On évoquait des premiers cas. En janvier ? Ce que je me rappelle, c’est un dîner avec des amis au Lilly Wang à Paris le 5 mars 2020 où c’était le sujet principal de conversation. On appelait ça le Corona virus à l’époque. Nous nous en moquions, comme quoi voilà, on ose, on mange Chinois alors que la maladie fait rage là-bas. Ah si, ça me revient, pendant les vacances de ski, la semaine du 17 février, une station à Megève avait été contaminée et fermée, elle s’appelait même les Contamines. Le 7 mars, nous sommes invités à dîner chez des amis et ce fut l’occasion de plusieurs contaminations. Quelques jours plus tôt, un candidat à la mairie organisait une rencontre dans un appartement et les futurs électeurs ne se faisaient la bise pas, non, non gardons nos distances, haha. C’étaient les signes avant-coureurs d’un truc qu’on ne prenait pas au sérieux, dont on pensait que ça allait rejoindre comme des millions d’autres le cimetière des crises passagères.

Le 14 ou 15 mars 2020, les rumeurs d’un « confinement » incessant commencèrent à circuler et avec elles l’apparition d’une catégorie de personnes qui adoraient les colporter.

Le lundi 16 mars au matin, une amie nous envoie SMS sur SMS pour nous supplier de nous exiler à la campagne. Elle insiste. Ça va être juin 1940, écrit-elle, vous allez étouffer à Paris, ça va durer un mois.

Avec ma femme on pèse le pour et le contre. Et si on tombait malade, « là-bas », dans cet ailleurs que ni la modernité ni la fibre optique n’ont encore atteint. J’appelle une amie médecin qui nous dit de ne rien craindre, le CHU de Caen est réputé. Ah tiens, Caen, ça nous dit quelque chose. Sur Google maps, c’est à vingt minutes, ah d’accord, intéressant. Nous réservons les billets de train. Appelons Ada à Deauville pour louer une voiture pour deux semaines, voire plus. Tout s’organise à merveille. J’appelle Bouchet, au cas où, on a un problème, on ne sait jamais, il est aux sports d’hiver, mais il va rentrer. Vers 13 heures, ce lundi 16 mars, le TER Corail brinquebalant (hélas aucun des hauts cadres de la SNCF n’a de maison en Normandie, les trains sont par conséquent dans un piteux état) entre en gare de Deauville. Les propriétaires de l’agence Ada nous accueillent en sortie et nous confient les clés d’une Peugeot 5008. Voilà. On se quitte. Ce sont les derniers instants de l’humanité. Au moins, nous sommes assurés d’être motorisés.

A l’époque, nous n’avions pas la vision complète des deux mois qui allaient suivre. Nous étions dedans. Impossible de prendre de la hauteur, le point de vue de Dieu ou d’un romancier omniscient dont nous serions les personnages. Impossible d’embrasser toute la plage de temps future et d’en apprécier le sens tout en la vivant. Nous découvrions, avancions à tâtons. Nous n’avions même pas un plan de voyage comme pendant de vraies vacances où, malgré les imprévus, l’on a une vision claire des étapes à suivre, une perspective de leur fin.

Avec le recul, quand on y pense, on se dit que ce fut une période bénie. Et ce, étrangement, malgré l’hécatombe qui en formait l’arrière-plan macabre. Sur notre île verte dans laquelle jour après jour, avec méthode, le printemps s’installait, nous apprîmes à vivre.

Nous apprîmes à nous connaître et à connaître notre maison. Avant, on se croisait. Tout allait vite. La vie c’était des allées et venues et ce qui se passait entre ne comptait pas. Les allées et venues phagocytaient le reste. Là, nous étions installés. Pour toujours. Notre périmètre était réduit. Nos déplacements contrôlés. La fixité prenait le dessus sur le déplacement. L’enracinement sur la bougeotte.

La maison devint plus accueillante. Comme si son accueil se méritait. Qu’avant, elle se vengeait de nos passages en coup de vent, en dépêchant des colonies d’insectes, comme la maîtresse négligée d’un mari adultère qui n’ose pas quitter sa rombière. Nous dépendions totalement de la maison et elle nous traita avec bienveillance.

Le cosmos aussi. Tout le monde se rappelle une chose de cette période : putain qu’il a fait beau. Un des plus beaux printemps de l’histoire de l’humanité. Nous déjeunions dehors, le gazon n’arrêtait pas de scintiller. Or la Normandie est connue pour une chose : par beau temps, c’est le paradis.

Ce fut une retraite littéraire, sportive, spirituelle, familiale. Enfin, nous avons pu nous parler. Tous les sujets pressants furent vite épuisés : pas d’allées et venues, pas de voyages, pas de programmes du week-end, pas de trucs à acheter, pas de contrôles à l’école, pas de restos. Pas de pression. Le retrait de toutes ces distractions agit comme une marée basse et révéla d’autres sujets, les vrais. On parla de livres, de films, de nourriture, de philosophie, des souvenirs. Comme la tectonique des plaques les vaches noires sur celle de Villers, la pandémie disposa sur la plage de nos vie ces beautés oubliées.

On visionna plus de cinquante films, des classiques pour la plupart, et on les nota dans un fichier Excel. Des cycles. Truffaut. Ozu. Hitchcock.

On découvrit une nouvelle population d’animaux qui me fascina : les oiseaux. Je ne sais si c’est l’arrêt du monde qui les excita à ce point, mais ce fut, pendant deux mois, un spectacle permanent, de tous les instants, ces voltiges, ces courbes soyeuses, ces plongées vertigineuses suivies d’ascensions pleines de gloire et surtout, surtout, consécutif à des battements d’ailes frénétiques, un planage dans les plis invisibles d’amples courbes célestes. Et leur concert permanent. Les vaches regardaient ça avec leur habituelle impassibilité admirative.

Je me revois courir sur une départementale déserte, une pénétrante comme on l’appelle, où par temps normal je me serais fait écraser en une minute. Juste pour le plaisir de vivre une dystopie, une vraie.

Nous avons découvert où nous vivions. Avons dézoomé de la maison et entrepris des expéditions dans les alentours. Nous sommes allés à la rencontre d’une beauté locale qui était toujours là, mais dont nous ignorions la présence à nos côtés.

Toute une population de personnages de romans me visitèrent dans ma maison : le docteur Rieux, Bardamu, Jacques Cormery, Marcel et Albertine. C’était magnifique. Je redevenais adolescent.

Un jour, nous nous aperçûmes que nous n’étions pas seuls dans la maison. Une nuit plutôt. On regardait un film et Tom fit son apparition. Tom, c’est une souris grise qui nous tint compagnie pendant plusieurs jours. Au début, nous flippâmes. Mais le matin où, après moult stratagèmes auxquels il échappa avec une intelligence hors du commun, nous le découvrîmes gisant au sol, terrassé, nous fûmes pris de tristesse, celle d’avoir vaincu cette intelligence aux aguets.

Le monde publia un article sur le syndrome de Stockholm du confinement, sur ces personnes qui ne voulaient pas en sortir, de leur bulle. Je pense que j’en faisais partie. Quand on dut quitter la maison le 16 mai 2020, j’éprouvais une profonde nostalgie, un mal au ventre. Nous avons fait une longue boucle d’une heure en famille dans le bocage normand. Les autres étaient mentalement déjà partis et moi j’échangeais de tristes regards avec les vaches dans les replis de verdure. Elles restaient là, les vaches.

Dans la poche d’un manteau que j’avais accroché deux mois plus tôt, je retrouvai un reçu du Relay de la gare Saint-Lazare qui horodatait notre évasion, 16 mars 11 heures 10. Le ticket de caisse fixait sur un bout de papier cet instant d’ignorance, de crainte, de vertige devant l’inconnu et les possibilités. L’encre commençait déjà à s’effacer comme un souvenir dans nos mémoires volatiles.

Aujourd’hui, je vais à la campagne avec plaisir. J’aime le rituel. Celui de mon extraction forcée de la ville, de mon échappement à son agglutination de voitures. Avec le Covid et les mesures restrictives, Paris n’est plus que ça, des voitures agglutinées. Et puis vers Poissy, ce coude qui s’ouvre et me lance sur l’autoroute. La soudaine sensation de liberté. A mesure que je m’éloigne de la ville laissée derrière moi, les voitures se font de plus en plus rares. C’est une longue route monotone, l’A13, ponctuée par la vingtaine de sorties avant la 29a. J’écoute un livre. Le moteur ronronne. C’est paisible. Malgré l’achat de la maison, nous avons toujours refusé celui d’une voiture automobile. Alors je loue des véhicules et avec les années, je suis devenu le client le plus imposant de mon agence de quartier, le pourvoyeur principal de leur chiffre d’affaires, ce qui me vaut des modèles allemands dernier cri. J’ai l’impression d’une digression, d’un chemin de traverse, d’échapper à la course du temps au volant d’une Audi qui fend la route de soie de l’autoroute de Normandie.

Et puis j’arrive à la maison et j’ouvre les volets. Tac ! Tac ! Tac ! Leur bruit contre la façade. Je m’installe dans une pièce à l’avant-poste de la maison, au milieu des arbres.

Elle ne dit rien, la maison, mais je ressens qu’elle est heureuse de me retrouver.

A quoi ressemblaient nos week-ends de Covid ?

Week-end du 27 févier 2021.

Un an presque depuis le début de la pandémie.

A Paris, les restos, musées, théâtres, cinémas restent fermés. Couvre-feu à 18 heures.

Le samedi, je m’arrache au sommeil. Il fera beau tout le week-end. Le ciel est d’un bleu de soie.

Je vais courir au bois de Boulogne, deux tours du grand lac, paradisiaque, en écoutant un podcast des Chemins de la Philosophie sur la « banalité du mal » de Hannah Arendt.

En récompense de ma sortie, je déguste un capuccino d’une onctuosité céleste au soleil, pile face à la Tour Eiffel.

Mis en appétit par Naruto, le manga japonais dont il aligne voracement les épisodes, mon fils de 9 ans veut manger un ramen. Nous allons à vélo au Cojean de Beaugrenelle pour en acheter.

L’après-midi, nous marchons vers la confidentielle rue Cassette, épicentre du 6ème, à égale distance de la rue de Rennes, du Luxembourg, de Saint-Germain, de Saint-Supplice. Nous choisissons des meubles dans le « design lab » 10 sur Dix où l’exquise Marion nous guide à travers les étoffes, les couleurs et leur harmonie.

C’est l’émeute chez AMPM, rue Bonaparte. La vie casanière a suscité un appétit maladif de canapés, une soif de rideaux, une obsession de babioles en tout genre.

Image désespérante du couple moderne : deux personnes qui dissertent d’une commode en la dévisageant d’un air maussade.

Nous rentrons à pied et le soleil décline dans des tonalités orange. Les passants prennent des photos sans masque sous le regard chafouin de policiers qui semblent dire, bon vous avez fini là ?

Je reçois un Whatsup d’un ami qui me demande de lui expliquer – il me dit que je suis le seul capable d’une telle élucidation – le succès de l’Anomalie, deuxième prix Goncourt le plus vendu de l’Histoire de l’humanité après L’amant de Marguerite Duras. Je dicte la réponse à l’iPhone :

« Ecoute je l’ai lu et ma fille aussi (elle est plus positive que moi). Pour moi, c’est de la littérature Netflix avec une galerie de personnages globaux conçus sur le même archétype algorithmique (traumas, métiers stylés comme architecte, tueur en série, monteuse de cinéma, mathématicien…), qui convergent vers des situations insolites avec leur dose de surnaturel et tout le catalogue des maux modernes (cancer, pédophilie, homophobie et crimes contre l’humanité). J’ai trouvé cela plutôt indigeste et ça fait du surplace à partir du moment où on a compris. Mais c’est divertissant, les pages se laissent tourner, c’est facile à lire sans être manifestement nul, ce qui explique une partie du succès, l’autre partie c’est tout simplement le confinement, la fermeture des cinémas, théâtres, musées, qui font que les livres se vendent, que les seules affiches en ville sont celles de bouquins flanqués d’une tronche d’écrivain… »

A part Leila Slimani, qu’est-ce qu’ils sont moches les écrivains quand même. Et vieux. Qu’est-ce qu’ils tirent la tronche. Les affiches de film me manquent.

Après l’appétitif, gin tonic, nous préparons le dîner sur une musique de la playlist chill de Apple Music, en déballant le sac de provisions Hello Fresh. Nous dînons en famille, abordons les sujets du moment.

Plus tard, nous regardons un film sur Amazon, Happiest Season, conte de noël avec Kristen Stewart, qui emprunte les codes de la comédie romantique mais avec deux filles gay. C’est plein de charme.

Je poursuis seul avec deux épisodes de En thérapie. Je ralentis le rythme, je suis à 31 sur 35, faut faire durer le plaisir. Les épisodes avec Camille mis en scène par Pierre Salvadori sont bouleversants. Reda Kateb est incroyable. J’aime bien Dayan. L’étonnement dans son regard. Son empathie en totale contradiction avec le psy classique de film français qui n’en a rien à foutre de ses patients. Son paradoxe de Salomon, car pour quelqu’un qui doit aider les autres, il est vraiment mal.

Dans l’immeuble mitoyen, une fête réunit 40 personnes (c’est un voisin qui m’en parlera le lendemain). Tout le monde dormira sur place, couvre-feu oblige. Il y a un an, l’idée qu’un jour les fêtes deviendraient clandestines aurait passé pour de la dystopie délirante.

Dimanche matin, je vais courir au Luxembourg, le kif n’a d’égal que la chaleur du soleil qui réchauffe.

L’après-midi, nous entreprenons une longue marche dans Paris. Berges de la Seine, noires de monde, pique-niques, bouteilles de vin, musiciens et chansons douces, quelques pas de danse, battements d’une vie qu’on a du mal à étouffer.

Nous traversons le pont piéton en face du musée d’Orsay, les Tuileries, et partons à la conquête de la place Vendôme dans sa splendeur ensoleillée. A notre droite, une longue file de corps noirs ponctuent les quais de la rive droite et implorent l’astre solaire. Une chaîne de recueillement immobile et silencieux.

Si un jour vous envisagez d’avoir un dialogue avec un ado, un vrai dialogue fait de phrases intelligibles formées de mots articulés, le tout véhiculant des « idées », marchez. La marche les libère. Les affranchit de leur condition. Comme si quelque chose se passait en eux qui faisait ressurgir l’enfant qu’ils étaient il y a quoi, rien, et préfigurer l’adulte qu’ils vont devenir, dans quoi, rien. Alors, on parle. On regrette le premier confinement. De ne pas en avoir pris toute la mesure sur le moment. C’était probablement l’événement le plus exceptionnel d’une vie humaine. Le dérèglement le plus notoire. On ne s’en rend pas compte comme ça, la tête dans le guidon, mais avec le recul, l’humanité qui s’arrête net sur la route du temps, ça a de la gueule. En a-t-on pleinement joui ? Cette suspension radicale, le relâchement du jour au lendemain de toutes les pressions professionnelles et académiques. Ma fille n’aime pas les demi-mesures, les confinements bâtards conçus pour faire de nous, en éradiquant le reste, de stricts travailleurs. C’est le rêve de tout régime totalitaire : produire des travailleurs purs, des trimeurs exclusifs.

Retour sur nos pas par la Madeleine dont les marches sont elles aussi noires de monde, les jardins des Champs-Elysées et le pont Alexandre III. Les Invas sont envahis de corps étalés. Ce sont les grands gagnants du Covid, le point de ralliement de la jeunesse enfermée et étendue, le lieu de leur sortie réglementaire.

De retour à la maison, je dois tuer une heure avant le couvre-feu, j’enfourche mon vélo et pédale à la poursuite des rayons finissants du soleil sur la ville qui se replie sur elle-même.

Avant, nous allions souvent au cinéma pour s’évader de la tristesse des dimanches soir. Ça me manque. La salle obscure, l’odeur du pop-corn, les visages sur lesquels s’impriment, dans la pénombre, les lumières changeantes. Je compense en matant des films. Charade de Stanley Donen ce dimanche soir. Une merveille. C’est rare de voir Paris ainsi, les grands appartements vides et délabrés, le clair-obscur des arcades du Palais-Royal dans la fixité desquels la course emporte Cary Grant et Audrey Hepburn. Elle ! La grâce. Les robes Givenchy comme autant de happenings à chaque scène et la sophistication de la mise en scène.

Quand je lirai ces lignes dans trente ans, je trouverai cela surréaliste. A l’heure où j’écris, ça paraît presque normal : je tape ces mots sous le régime du couvre-feu. Concept étrange, que le couvre-feu, de roman fantastique ou de poème décadent, Venise en temps de choléra, Vienne fin de siècle. Le couvre-feu est la revanche du silence, sur le bruit, l’agitation stérile. Comme si la ville respirait, reprenait son souffle et sombrait dans la quiétude du soir.

Demain, une nouvelle semaine commence, identique aux précédentes. Quelques semaines encore de cette vie indolente, d’une douceur obsédante. Au bout, on aperçoit l’agitation d’avant, nos corps pris à nouveau dans leur course, oublieux de ce qui s’est passé. Au bout, on devine l’amnésie. Et on hésite. Entre la joie de retrouver cette agitation dont nous sommes persuadés qu’elle nous définit, et la crainte d’avoir laissé passer une occasion. De ne pas avoir exploré les richesses auquel ce dérèglement nous invitait.

Sautet

Adolescent, j’ai aimé Sautet.

Depuis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai eu tendance à le snobber. Peut-être l’influence d’une certaine critique. Son nom aussi, pas terrible, pas compatible avec une extension en « ien », qui donnerait sautetien, en opposition à truffaldien, ou rohmérien. La non-appartenance assumée à la nouvelle vague sans doute. Et puis on aime ce que les autres aiment, or autant on trouve des admirateurs de Truffaut, de Rohmer, voire de Chabrol parmi l’élite cinéphilique, autant Sautet est un peu seul, surtout admiré par des cinéastes moyens, puisqu’il a somme toute inventé un certain film choral qui a fait des émules et donné des choses aussi insupportables que Les petits mouchoirs ou Le cœur des hommes. Sautet a été figé dans le temps. Même s’il a fait des films jusqu’en 2000, il est associé à une certaine époque et à un monsieur, Pompidou, or Pompidou, ce n’est pas sexy. Le film que j’ai continué à revoir avec un plaisir intact, c’est César et Rosalie, surtout pour ses acteurs et dialogues savoureux.

Or récemment, Netflix a mis en ligne plusieurs Sautet et m’a harcelé de recommandations de les voir. L’algorithme a bien vu que je ressassais des Truffaut ou un très beau Demy (La baie des anges). Un soir d’ennui, après avoir défilé des pages et des pages de séries dont aucune ne m’inspirait, je me suis laissé tenté par un film en particulier, Max et les ferrailleurs. Je savais vaguement que ce film avait les faveurs même des critiques les plus récalcitrants. Je l’avais vu il y a longtemps, je ne me rappelais plus rien.

Or wow. J’ai découvert plusieurs choses avec un véritable et admiratif étonnement. D’abord l’incroyable jeu des deux acteurs, Piccoli en pervers introverti et pas net, Romy en pute au grand cœur, entouré par les seconds rôles comme le cinéma français savait en faire avec en tête, Bernard Fresson, mais aussi François Périer et Georges Wilson. Ensuite, la grande force de la mise en scène et sa modernité. Son âpreté. Sa sécheresse sans concession. Le film n’a pas pris une ride : rare pour un film français de ces années. La séance photo dans la baignoire est un morceau de bravoure et de sensualité. La scène finale de braquage, sans aucune musique, est un sommet de mise en scène, de montage millimétré, avec ce talent de Sautet, à l’œuvre dans Les choses de la vie, de faire converger les personnages, les trajectoires, vers un lieu quelconque du drame, et d’orchestrer avec une implacable logique filmique, cette constellation de destins au moment de leur fatale interconnexion.

Encouragé par cette première expérience, je me suis lancé dans une entreprise encore plus risquée : revoir un film que j’ai adoré et qui a pourtant aujourd’hui mauvaise réputation en tant que matrice des films de Canet, Bedos, etc. Ce film, c’est Vincent, François, Paul et les autres. Dans ma tête, il s’agit d’un film sur la bourgeoisie pompidolienne, un monde atrocement démodé et formolisé. Or je me suis rendu compte que sur le chapitre de la peinture sociale, les choses n’ont pas tellement bougé. Reggiani campe ce qu’on appelle aujourd’hui un bobo, écrivain raté, picoleur, dans une baraque aussi énorme que bordélique et des gros pulls régressifs. Piccoli est le plus bourgeois de la bande, mais des bourgeois comme ça, j’en connais, ils sont planqués de nos jours dans le seizième ou le septième arrondissement, ils n’ont pas vraiment évolué depuis. Montand campe un personnage à la fois traditionnel et intemporel, repris ensuite par Rappeneau, de loser plein de charme, dont les projets ambitieux trouvent toujours un moyen de foirer. Le riche homme affaire en manteau de fourrure et en Rolls est caricatural, mais ce sont les accessoires qui ont changé, pas le personnage, les Berlutti et la doudoune Moncler ayant remplacé le manteau en fourrure, et la Tesla la Rolls. Depardieu, enfin, incarne le jeune qui rame et accumule les boulots. C’est, comme le titre l’indique, un film d’hommes, les femmes sont plutôt des faire-valoir, même si les Marie Dubois continuent d’exister, et qu’Audran incarne une certaine image de la femme moderne. Les addictions ont changé. Le smartphone a remplacé les clopes, car putain ce qu’ils clopent dans les films de Sautet. Je suis étonné que l’espace du film tout le monde ne meurt pas d’un cancer des poumons.

Sur le plan du cinéma, le film est encore une fois d’une très grande réussite. Les dialogues de Dabadie sont ciselés avec un mélange inégalé de naturel et d’écriture, sans jamais tomber dans le travers du cinéma moyen actuel du bon mot et de la formule. Le jeu des acteurs, Piccoli en tête, est un summum de l’art de jouer. Et la mise en scène est juste incroyable. J’en veux pour preuve une longue séquence de boxe, toujours casse-gueule à filmer, qui à mon avis égale les plus grands du genre avec un Depardieu bouleversant d’incarnation. Le montage en champ contre-champ de la crise cardiaque de Montand est sidérante. J’aime beaucoup, procédé rare et rarement copié, l’intervention inopinée chez Sautet d’une voix off très douce, qui fait avancer l’action, distille dans quelques instants de magie l’émotion que le film s’est évertué à construire. Elle est des plus belles dans Vincent, etc. Sautet c’est aussi le cinéaste des moyens de transport, avec la voiture au centre comme métaphore de la vie, mais aussi, ici, une séquence inoubliable de train, après le match de boxe. C’est un film plus rare et que je n’ai pas revu, mais je me rappelle cette longue séquence de Mado dans laquelle les voitures étaient embourbées.

Sautet a toujours été considéré comme un cinéaste des années soixante-dix. Or Netflix propose aussi des films plus récents, pas les méconnus Mauvais fils ou Garçon, mais les films de la fin. Sans grande conviction, j’ai donc revu Nelly et Mr. Arnaud.

Ah quelle merveille. Déjà, la première merveille, c’est Emmanuelle Béart. Je ne dis pas que c’est Rivette, sachant que Rivette c’était quand même spécial, mais la seule scène du restaurant gastronomique est un sommet de la carrière de l’actrice, avec son émouvante fraîcheur au milieu de la vieillesse étouffante qui s’ennuie dans la litanie des plats. Il y ensuite le jeu de Serrault pour lequel je manque de superlatifs, d’autant plus que c’est sans les excès fofolles de l’acteur, avec une sobriété limite glaçante. Malgré sa participation dite « fugitive », la seule performance de l’immense Michael Londsdale, campant un fantôme bizarre du passé, justifie de voir ce film. Mais à la limite tout ceci, ainsi que la qualité des dialogues, j’aurais pu m’y attendre. C’est la mise en scène, encore une fois, qui m’a surpris. Elle est, ici, inquiétante. Par moments (Serrault qui observe Béart dans son sommeil), elle filtre avec le thriller et, oui, j’ose, l’inquiétude que distillait, autre film d’appartement, le Eyes Wide Shut, de Kubrick.

La morale de cette redécouverte pour moi, c’est que pour solitaire qu’il soit et exclu de toute école, Sautet était en fait tout simplement un grand metteur en scène.

Meilleurs films 2020

Le sel des larmes, de Philippe Garrel, le plus beau, le plus émouvant, le plus filial des films de l’année, et l’un des meilleurs Garrel, dont la caméra déambule dans les quartiers en noir et blanc de la grâce absolue

La femme qui s’est enfuie, de Hong Sangsoo, lequel est passé de Rohmer à un minimalisme conceptuel proche d’Ozu qui atteint ici des sommets de beauté quiète, celle aussi de Kim Min-Hee. Natures mortes avec des personnages, tableaux de genre admirables et une émotion tout en sous-dits, tout en sourdine

Ema, de Pablo Larrain, parce que j’aime les films clinquants où l’on danse, le montage par ellipses successives, l’érotisme torride, les mouvements sensuels de caméra, la beauté magnétique de Mariana di Girolamo et la bigarrure chromatique de Valparaiso, un film incroyable

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, d’Emmanuel Mouret, un cinéaste qui évolue, passe de la citation à l’invention (malgré l’ombre de Woody Allen qui plane un peu trop), grâce ici à une belle construction du récit, un usage assez unique de la musique classique (playlist de ouf), et une dernière histoire avec Emilie Dequenne, de loin la plus belle

Tenet, de Chris Nolan, pour l’odeur de pop-corn chaud, l’obscurité des salles, la stridence du Dolby Atmos Surround, les films d’action imbitables et ridicules qui me manquent tant

Invisible man, de Leigh Whannel, une adaptation hyper tendue du classique de H.G. Wells à l’heure de MeToo et de la servante écarlate

Enorme, de Sophie Letourneur, je m’attendais à une « fantaisie française qui ne fait pas rire » or j’ai énormément ri, non sans une pointe d’émotion, grâce à des acteurs excellents, Marina Foïs à fond dans la dépression éberluée, Jonathan Cohen dans le délire du second degré ave un poker face de premier degré

Eté 85, d’Ozon at its best, dans des années 1980 très Effrontée, qui provoquent une nostalgie folle, dans cette manière personnelle de faire du Truffaut gay

Ondine, de Christian Petzold, pour Paula Beer, mais aussi une mise en scène élégiaque et le mystère du mythe qui s’insinue dans l’architecture de la ville et ses entrailles liquides

Pieces of a woman, de Kornél Mundruczo, beau film, superbement joué, sur les affres de la maternité, avec une séquence d’accouchement hallucinante

King of Staten Island, de Judd Apatow, par le cinéaste des déprimés et des frappadingues, dans un NY délaissé de la frange et sa galerie de losers. Acteurs magnifiques dont Pete Davidson et une bouleversante Marisa Tomei

Femme de ménage

Le monde a publié cet été une série d’articles sur Catherine Deneuve dont un était consacré à son histoire d’amour avec François Truffaut à l’époque de la Sirène du Mississipi. Cet article se référait à une « magnifique biographie » de Truffaut écrite par Antoine de Baecque et Serge Toubiana. Intrigué, je l’ai achetée et lue avec un plaisir teinté de nostalgie car, à mesure que la vie du cinéaste défilait, les films les uns après les autres s’égrenaient et les souvenirs personnels entourant leur visionnage remontaient à la surface de la mémoire, comme des bouts épars de vie tirés de l’oubli. A l’instar de Woody Allen, Truffaut, par sa régularité, sa maîtrise, longuement décrite dans le livre, des temps courts et longs des films, puisqu’il les prévoyait plusieurs années à l’avance, a accompagné mon adolescence. Il est mort avec sa fin.

La biographie s’attarde également sur les engagements politiques de Truffaut, des combats assez particuliers car il était hors normes pour l’époque, pas gauchiste, révolutionnaire, l’anti-Godard en somme. Il avait une certaine idée de la cité selon laquelle, se méfiant des « sauveurs providentiels », des « grands hommes », l’homme politique idéal se comporterait comme une femme de ménage.

« Ponctualité, modestie, vivacité, équilibre, la lutte contre la poussière, en faveur de la propreté, est quotidienne, sans prestige, indispensable, continue » dit Truffaut. Quelle meilleure définition de l’homme politique idéal. Une relation de confiance profonde s’établit avec la femme de ménage puisqu’on lui confie notre lieu de vie et elle le prend en charge avec un complet désintérêt et un salaire modique. Prenez une ville par exemple, c’est cela le rôle d’un maire, s’assurer du bien-être de ses habitants, en rangeant, nettoyant, assurant un environnement sain, en toute discrétion, en s’effaçant derrière sa tâche, avec un sens profond du service, a contrario d’une ville polluée, encombrée, bordélique, où les citoyens sont soumis aux projets du maire, où celui-ci se met en avant dans le genre culte de la personnalité. Non seulement la femme de ménage ne jouit d’aucun prestige mais son métier est méprisé. Dans un autre article du Monde sur Madame Claude, un commentateur la comparait à une prostituée.

Nous avons eu par le passé une femme de ménage exceptionnelle. Chaque fois que nous découvrions la maison après une absence pendant laquelle elle était intervenue, nous nous retrouvions dans un quasi état d’extase. J’exagère à peine. Nous ouvrions la porte et étions accueillis par une odeur inimitable de frais, comme si elle avait réussi à emprisonner l’air frais dans l’appartement et maintenir sa fraîcheur intacte pour notre retour. Elle aérait énormément, elle avait le sens des courants d’air. Tout à coup aussi, notre parcours dans l’appartement était jalonné de surprises, de l’argenterie soudain neuve, des placards rangés, des tapisseries ayant retrouvé leur éclat.

Femme de ménage c’est un métier dur, peu apprécié, mais beau. De ces métiers comme médecin dont l’impact est immédiat : ils changent la vie des gens. J’en ai fait l’expérience passagère pendant le confinement.

Nous sommes allés nous installer dans une maison à la campagne et il fallait la nettoyer. Nous avons choisi les dimanches matin pour le faire tous ensemble en famille.

C’est un métier physique, épuisant et complet, bras, jambes, gainage, etc. Pour ma part, j’y ai pris plaisir mais d’autres membres de la famille en ont souffert, notamment de maux de dos. Il faut pour éviter les douleurs une grande attention à l’exécution des mouvements.

C’est ensuite un métier d’une grande technicité. Chaque accessoire, chaque produit, doit être choisi avec soin car non seulement il peut nettoyer plus ou moins bien, mais mal utilisé, peut salir voire endommager. Prenons l’exemple des carreaux : il nous a fallu des semaines de confinement pour réussir, à peu près, à les nettoyer correctement. Au début ils étaient propres selon un angle donné et dégueulasses selon un autre, en fonction de l’incidence des rayons du soleil. J’ai investi dans des accessoires hauts de gamme pour obtenir un résultat juste correct. Il faut aussi connaître des rudiments de chimie car pour enlever le calcaire par exemple, aucun produit à part le vinaigre blanc n’est efficace.

C’est également une activité stratégique. On ne peut se lancer comme ça, les mains dans la poche, dans le nettoyage d’une maison, sans plan, séquence ou méthode. Par quelles pièces commencer ? De haut en bas, ou de bas en haut ? Quoi paralléliser ? Que nettoyer aujourd’hui et laisser pour plus tard ? C’est en faisant le ménage que l’on détecte aussi des problèmes, des fissures, des nids de fourmis, etc. qu’il faudra ensuite régler avec des interventions ciblées.

C’est moins connu, mais faire le ménage c’est aussi méditer. Dans Yoga, Emmanuel Carrère donne une vingtaine de définitions de la méditation, éparpillées tout au long du livre et résumées à la fin. Beaucoup de ces notions tournent autour de l’idée de se vider la tête, d’aspirer à un plan de conscience lisse et sans ridules. Le ménage est redoutable pour cela, bien plus que des postures tordues totalement improductives, des postures, en gros, de légume contorsionné. Le ménage est une activité productive de méditation. L’on est tellement concentré sur sa tâche, absorbée par elle, qu’aucune pensée parasite ne peut percer ce mur de concentration. Cette totale disponibilité rend l’écoute de podcasts ou de livres audios ou de la musique extrêmement plaisante, parce que les sons résonnent dans une sorte de calme intérieur parfait. J’ai écouté une bonne partie du Temps retrouvé en faisant le ménage. Et puis l’on peut s’égarer en route, dès lors par exemple que l’on enlève la poussière de livres et se surprend à les feuilleter, à s’asseoir dans un coin et s’y plonger. L’on peut aussi méditer sur des vêtements, surtout ceux qu’on ne porte plus et auxquels se sont accrochés de vieux souvenirs qui s’en évadent, comme des oiseaux qui, quand on l’ouvre, quittent affolés une grange longtemps fermée.

La vraie femme de ménage professionnelle ne se perd pas, elle, il est vrai, dans ces divagations. Elle doit avoir une maîtrise chronométrée du temps, autre compétence rare. Après le confinement, notre femme de ménage est passée et nous l’avons vue à l’œuvre, pour la première fois. Elle était d’une efficacité redoutable, celle de Wolf dans Pulp fiction. C’est ce personnage mythique campé par Harvey Keitel qui intervient pour faire littéralement le ménage après que Travolta a par mégarde explosé la cervelle d’un jeune type dans sa voiture, éclaboussant son intérieur de sang et de cervelle déchiquetée. Ce qui nous prenait quatre heures les dimanches, notre femme de ménage l’a plié en deux, avec un résultat d’une plus grande qualité. Nous la suivions de pièce en pièce pour apprendre.

La notion même de « faire le ménage » a quelque chose de satisfaisant, comme dans les expressions courantes « faire le ménage dans ma vie », « faire le ménage dans mes relations ». Notre vie est un vaste champ où tout un faisceau de choses crée un désordre dont on se rend compte un matin qu’il est devenu étouffant.

Rien de tel, enfin, après avoir fait le ménage, que le sentiment du travail bien fait. A la fin de ces matinées de dimanche de confinement, nous nous retrouvions autour d’un déjeuner amplement mérité. De ces déjeuners qui récompensent l’effort. Silencieux, comme respectueux de la propreté que nous venions de produire, nous jetions des regards autour de nous pour nous en délecter, et savourer cette jeunesse nouvelle et aérée, un sourire de contentement flottant aux lèvres.

Compassion

Sentiment qui incline à partager les maux et les souffrances d’autrui.

C’est avant tout une question de proximité. Nous éprouvons plus de compassion pour des êtres chers, aimés, que pour des inconnus, ou des personnes proches mais que l’on n’apprécie pas, malgré une commune appartenance à l’espèce humaine. La compassion ne se limite pas à l’espèce d’ailleurs, on peut en avoir pour son chien plus que pour un humain auquel rien ne nous lie.

La proximité géographique compte, elle aussi, même si elle est plus arbitraire, accidentelle. Dans Yoga, Emmanuel Carrère relate l’histoire des clients suisses-alllemands d’un hôtel au Sri-Lanka qui ont poursuivi leurs séances de yoga comme si de rien n’était alors que le pays venait d’être touché par le tsunami de 2003, et que l’hôtel était devenu le refuge des survivants et des blessés. Leur « manque de compassion » était choquant. En revanche, si exactement au même moment, un groupe d’ayurvédiques du Minnesota avait poursuivi sa retraite, cela n’eût évidemment choqué personne. Pourtant, il y a autant de proximité humaine entre les Suisses-Allemands et les victimes du tsunami qu’entre ceux-ci et les méditatifs du Minnesota. Il semblerait donc que la proximité géographique joue un rôle. J’éprouve la souffrance des êtres qui sont proches de moi, physiquement, la souffrance de mes parages, sans qu’il n’y ait à cela de fondement, sinon que j’ai partagé avec ces individus, pendant quelque temps, une même voisinage.

Même à des endroits éloignés du globe, nous aurons plus de compassion pour les souffrances d’êtres culturellement proches de nous. Il y a des guerres qui font des milliers de morts depuis des années, nous ne nous en soucions guère, nous n’avons à l’égard de leurs victimes absolument aucune compassion (par exemple les victimes palestiniennes, ou du Yemen, ou d’Irak).

Non seulement ces victimes sont culturellement loin de nous (Européens), mais elles n’ont aucune histoire. Leur vie est une sorte de trou noir que notre imagination est incapable de combler. Il nous est impossible d’associer des joies, des amours, des plaisirs à ces êtres. Ils sont réduits à leur statut d’êtres pour la mort, si bien que quand celle-ci survient elle ne nous étonne pas, elle nous indiffère, elle est dans la normalité des choses. C’est étrange car cette vie aurait pu être la mienne. A peu de choses près, dans la loterie des naissances, d’un point de vue strictement probabiliste, nous avons autant de chances de naître à Gaza qu’à Paris. Naître à Paris est un pur hasard mais ce pur hasard nous fait l’effet d’une prédestination, d’une racine soudain profonde qui nous projette loin du natif de Gaza. Ni l’un ni l’autre n’avons pourtant la moindre racine, nous sommes nés là par la plus pure des chances ou malchances selon le cas. Un arbre a des racines car l’arbre, lui-même, et pas un autre de la même famille, demeure exactement au même endroit pendant des dizaines ou des centaines d’années. Il est indélogeable. Tout ce qu’il voit, c’est le même paysage, jour après jour après jour, à travers les saisons, pendant des siècles parfois. Et il meurt quand on le déracine. Ce n’est pas du tout notre cas, la métaphore de l’arbre ne s’applique pas aux humains. Nous passons peu de temps au même endroit et, transportés ailleurs, non seulement nous ne mourons pas, nous nous épanouissons.

La compassion prend naissance au creux des histoires. Nous aurons plus de compassion pour le jeune enfant palestinien tué dont l’histoire a été racontée que pour tous les autres morts dans l’oubli. J’ai récemment vu une série sur Netflix intitulé Stateless, qui suit le parcours de plusieurs personnages dans un effroyable centre de rétention en Australie. J’ai éprouvé envers l’un des protagonistes, un migrant afghan, une déchirante compassion et me suis demandé pourquoi lui, parmi tant d’autres auxquels je ne songe jamais, dont je lis en passant les nouvelles abominables pour aussitôt les oublier. Pourquoi lui qui est une pure fiction alors que les autres, eux, dont les corps gisent au fond de la mer, étaient réels. Justement, c’est parce qu’il est une fiction. Non seulement il a un nom – Ameer –, alors qu’aucun des milliers qui meurent chaque année à l’approche de nos côtes n’en a, mais aussi une histoire, une suite d’espoirs déçus et de souffrances subies. J’étais ému par ces souffrances parce que lui et moi avions des histoires en commun, différentes certes, mais écrites dans la même matière émotionnelle et sentimentale. Il a une fille dont on le sépare cruellement et je me vois moi, séparé de ma fille, et j’éprouve la souffrance de cette séparation, pas la sienne, mais la mienne que la sienne fait naître comme une possibilité.

Dans mon exploration de ce sentiment de compassion, je suis dérouté par le Covid. Avec l’épidémie, les grilles d’analyses sont inopérantes. Toutes les conditions étaient réunies pour la compassion, proximité géographique et culturelle avec des victimes innocentes, et pourtant rien. Des dizaines de milliers de personnes « comme nous » meurent, pire, les plus faibles d’entre nous meurent, et tout le monde s’en fout, non seulement tout le monde s’en fout, pas du Covid, mais des victimes du Covid, de leurs familles, des êtres sans identité, sans nom, de pures statistiques, mais tout le monde se plaint de devoir mettre un masque pour éventuellement sauver des vies.

A l’heure où j’écris, ce matin même de septembre 2020, j’ai reçu un mail du New York Times annonçant le franchissement du seuil d’un million de morts du Covid dans le monde. Pourtant, le cérémonial était bien plus solennel pour les victimes du 11 septembre 2001. Dans un autre texte, j’ai essayé de comprendre pourquoi mais en en vain ; cette indifférence continue de me troubler. Elle explique largement la difficulté qu’ont les gouvernements à imposer des mesures restrictives. J’ai l’impression que la mort à cette échelle a quelque chose d’irréel. Contrairement aux guerres, aux actes terroristes, elle n’est pas représentée, elle est hors champ, absente, non spectaculaire. Elle a des allures de mort naturelle, or comment compatir avec des morts naturelles, on ne peut pas lui en vouloir à la mort naturelle, la détester comme on déteste un Pakistanais qui attaque des passants à l’arme blanche. Comme si l’épidémie ne faisait que donner un coup de boost à la mort naturelle. Une mauvaise année tout au plus, qui sera compensée par une meilleure dans le futur. Et puis vu le nombre des victimes, c’est impossible de raconter leurs histoires individuelles. Sans histoire, pas de compassion.

Je me rappelle cette histoire tragique qui m’avait marqué dans un documentaire sur les attentats du Bataclan. Un témoin racontait que le sol de la salle de concert était jonché de cadavres. C’était horrible mais je n’éprouvais pas de la compassion, j’éprouvais de l’horreur. Et puis ce témoin a ajouté que les portables de ces cadavres vibraient, sonnaient, s’allumaient dans les ténèbres enfumées. C’est à ce moment que les larmes me sont montées aux yeux. Cette sonnerie convoquait une histoire, une ébauche d’histoire, des parents, une femme, des enfants qui appellent, leur inquiétude, leur future douleur qu’ils redoutent mais ne réalisent pas encore entièrement, les secondes qu’ils passent suspendus aux sonneries du téléphone dont le témoin, dans la salle, sait qu’elles resonnent dans le vide.

C’est comme si la compassion naissait des histoires, des histoires interrompues, des joies et des amours, que suffisamment d’indices nous permettent d’esquisser, arrêtées net sur la route du temps.