Quelques plaisirs de l’existence

Dormir devant la télé

C’est un plaisir indicible. Le sommeil est profond, bien qu’inconfortable, endolori par des courbatures. Les rêves se mêlent à la fiction pour ne former qu’une seule et même trame, entrelacée et composite. Ce soir, j’ai choisi de passer Barbara, le film de Mathieu Amalric avec Jeanne Balibar. Je me suis assez vite endormi au son de la voix de l’actrice, récitant des phrases précipitées auxquelles je ne comprenais rien. J’aurais pu mettre des sous-titres en français, mais peu m’importait, j’aimais ce flux de paroles inaudibles, cette langue indéterminée, cette élocution heurtée, j’aimais la tonalité d’ensemble, éberluée et propice à l’assoupissement. Par intervalles, je me réveillais et tombais sur Barbara dans un lieu improbable, habillée comme une pute, derrière un piano providentiel, faisant des arabesques avec les mains ; ou sur Amalric, les yeux exorbités, catastrophé. Amalric s’est inspiré – à la limite du copiage, mais le copiage est autorisé en art – du Godard des années 1980, un très grand Godard, méconnu sans doute, avec des chefs-d’œuvre comme Passion, Prénom Carmen ou Je vous salue Marie. Je ne sais plus exactement si je rêve, si c’est mon esprit qui fabrique ces images, ces lumières, ces sons étouffés, ou s’ils émergent de ma mémoire, raccordant des strates de conscience déconnectées dans un arrangement d’hallucinations. Bref, une expérience soporifique de toute beauté.

Pleurer

Je courais en Normandie en écoutant, pour faire passer le temps de la sortie longue en préparation du marathon, les dix épisodes des Autres vies que la mienne, le roman de Carrère – que je n’avais pas lu – sur France Culture, dans une adaptation audio superbement interprétée. Call me « fleur bleue », mais j’aime cet écrivain, je ne sais pas, il décrit quelque chose de nos vies avec ce talent rare de ne verser dans un aucun cynisme. Je ressens dans ses livres un amour de la vie, la vie comme matériau romanesque ; une attention au talent du réel. La série commence par deux épisodes sur le tsunami de 2004, assez beaux, mais isolés. Elle retrouve ensuite une unité avec l’histoire de Juliette, la sœur d’Hélène, la compagne de Carrère, atteinte de cancer et qui va y succomber. Cette histoire s’entrelace avec celle d’Etienne, un juge d’instance, comme Juliette, atteint de cancer lui aussi et unijambiste. Etienne et Juliette défendent de pauvres gens surendettés auxquels des sociétés de crédit réclament de l’argent dans un engrenage que Carrère décrit dans le moindre détail, comme un hommage à cette population d’oubliés, de losers, qui croulent sous des dettes minables, humiliés par d’autres losers comme eux employés par des sociétés de recouvrement. Avec ce matériau banal, puisé dans le quotidien le plus ordinaire, des malades qui luttent contre le cancer, des familles qui perdent un être cher, des pauvres gens qui comptent le sou, dans un style simple mais où, pourtant, chaque mot semble être miraculeusement à sa place, Carrère m’émeut, me tire des larmes. Me voilà en train de courir en rase campagne, toisé par des vaches pacifiques et étonnées, en chialant. Je fais connaissance, pour citer Beckett (L’innommable) « avec le bienfait des larmes ». Je me rappelle précisément le moment où je longe un cours d’eau et, dans une correspondance aqueuse, les larmes m’inondent le visage.

Manger une pizza

C’était la meilleure de ma vie. J’avais terminé mon marathon et j’étais en forme, étonné de ma forme. Malgré un mur à 30 kilomètres, j’ai repris le dessus et je peux dire que les kilomètres 35 à 42 étaient presque faciles. De temps en temps, sans crier garer, un signal perceptible dans mon cerveau, comme un courant électrique surpris dans la connectique des neurones, cherchait à me faire abandonner. J’ai résisté. Les kilomètres les plus difficiles furent les 30-35. Ce n’était pas gagné. Les doutes m’assaillaient de toutes parts. J’étais attentif à la moindre des douleurs dans mon corps, ultra-présent à mon corps. Je me suis bien ravitaillé. Contrairement à l’année dernière, je n’ai pas avalé les immondes gels énergétiques pâteux qui m’avaient bousillé l’estomac et donné la nausée toute la journée. J’ai mangé des bananes, des abricots séchés. Même la boisson énergétique ne me convenait pas, trop sucré ; j’ai juste bu ce liquide délicieux, précieux, qu’on appelle l’eau. Après le marathon, la médaille au cou, nous nous sommes assis à la terrasse d’un Italien et j’ai commandé une pizza blanche, au fromage, avec des tomates cerises et de la roquette, la Rucola. La pâte était divine ; fine sans être trempée, moelleuse sans être élastique, aux bords croquants. Je planais ; une douce euphorie se saisit de moi avec une trompeuse promesse d’éternité. J’avais l’impression que tout le charme de l’existence était concentré dans cette pizza, sur cette terrasse ensoleillée, en compagnie d’êtres chers. Seul le corps, affranchi de l’esprit, après l’effort et l’accomplissement, a cette capacité de vous procurer pendant de longues heures un sentiment de plénitude, de présence totale à soi, de vous faire toucher les racines mêmes de la sensation d’exister.

Lire Beckett

Il n’y a pas de plus grand plaisir, après une longue journée, que de succomber au sommeil en lisant un livre. C’est un conseil que je donne à tous les insomniaques qui tombent sur ces lignes ; c’est leur jour de chance, voici leur remède. Il y a des livres qui se prêtent mieux que d’autres à cet exercice exquis de lent, de progressif, de doux ensommeillement. Comme des lumières qui s’éteignent doucement, doucement, avant le noir total, mais qui continuent longtemps de briller, de plus en plus timidement, de plus en plus indistinctement, au point de se demander si le noir total advient jamais, si la lumière ne continue pas de toujours briller mais à des niveaux tellement faibles qu’il est impossible d’en discerner la différence avec l’obscurité, « car la nuit la plus profonde se laisse percer à la longue sans d’autre lumière que celle du ciel noirci et de la terre elle-même ». L’innommable de Beckett, dont cette phrase est extraite, est un de ces livres. A partir de la page 29 de la collection double des éditions de minuit, à partir de ces mots : « Moi, dont je ne sais rien, je sais que j’ai les yeux ouverts, à cause des larmes qui en coulent sans cesse », c’est un seul, long paragraphe qui coule. Un bloc compact de mots. Ce flux ininterrompu de pensées s’introduit en vous, avec sa rythmique propre, sa musicalité particulière, à l’image de cet « étrange espoir, tourné vers le silence et la paix » qu’est le sommeil. La fatigue aidant, des phrases entières peuvent répandre leurs murmures scandés dans votre esprit, sans qu’aucun sens, aucune distraction signifiante, n’en émergent. Juste des sonorités, seules des résonnances. A un moment, le plus merveilleux sans doute, les rêves produits par votre propre inconscience, délivrée de la surveillance de la veille, commencent à infiltrer le texte, s’y mêler, interférer avec lui. L’innommable, c’est la conscience pure, dénuée de tout. C’est la nuit. Je me rappelle vaguement les longues pages de Proust sur ses insomnies mais plus précisément ce constat qu’il faisait et qui m’avait marqué : le sommeil ne nous avertit jamais de son arrivée. Il est à chaque instant à la fois totalement impossible et possiblement imminent. Le lendemain, on retrouve le livre quelque part sur le lit, par terre, sans pouvoir situer dans le temps, se remémorer, l’instant où il nous est tombé des mains.

Se réchauffer au soleil

Aucune île paradisiaque, aucune plage de rêve, aucune piscine incroyable ne procure le plaisir que j’éprouve quand, par les chaudes matinées de printemps, allongé dans une chaise longue verte au jardin du Luxembourg, les yeux clos, les muscles relâchés, l’esprit vide, dans une prière silencieuse, j’offre mon visage au soleil. Le rituel est immuable. Après plusieurs tours du parc, je viens de finir mon jogging et m’établis au bord de la pelouse soyeuse, sous le soleil exactement. Bien qu’en route, les hordes sont encore distantes, elles n’envahiront les alentours que dans l’après-midi, par contingents de parents énervés et de progénitures braillardes, encore sonnés par leur déjeuner interminable. Pour l’heure, des étudiants du quartier compulsent leurs manuels, des habitués lisent le journal du dimanche, quand d’autres s’offrent sans partage au soleil dans une démission totale des corps. On dirait que l’on se retrouve ici tous les dimanches dans une un séminaire implicite, spontané, quiet, entre amoureux du jardin, allant et venant, dialoguant sans avoir à se parler, s’appréciant sans avoir à se connaître. Pour seul discours, pour seuls commentaires, de loin en loin, des oiseaux développent un argumentaire mélodieux que l’on accueille avec une inattention aux airs de recueillement. Hélas, le plaisir est de courte durée.

De tous les arts, aucun comme la musique ne s’impose à vous dans sa dictature inébranlable. Seule une infime minorité de livres sont publiés et nul ne vous oblige à les lire, très peu de scénarios finissent en films et nul ne vous oblige à les voir, quelques rares chefs-d’œuvre de la peinture se retrouvent au musée et nul de vous oblige à vous y rendre, la poésie est confidentielle, la danse et le théâtre confinés à des salles où l’on va de son propre chef, en toute liberté. Même l’architecture, qui transforme le paysage et y affirme la matérialité de sa massive présence, peut être esquivée en détournant le regard. Hélas, tout le monde peut faire de la musique, ou la faire entendre, partout, à tout moment et, si vous êtes dans les parages, le seul remède qui se présente à vous est la surdité. Cette démocratisation ultime connaît son apogée lors de la fête de la musique, le 21 juin, jour au cours duquel, dans une cacophonie infernale, tout prétendant au bruit descend dans la rue pour en célébrer l’insupportabilité.

J’ai bien vu tout à l’heure qu’elle se préparait dans le kiosque à musique. Une sorte de fanfare affairée sur les cuivres, dans la perspective de meubler le délicieux silence par le tintamarre désarticulé d’amateurs aussi dénués de talent que soucieux d’en infliger la tapageuse inexistence à tous. Et en effet, en vertu de mon immuable rituel, une dizaine de minutes après mon installation au soleil, la fanfare se fait entendre et couvre de son fracas informe la religiosité du silence… qui capitule, vaincu, comme un souvenir déjà lointain dont ne persistent, timides et à peine perceptibles, que les craquements des graviers sous les pas des promeneurs arrachés à leurs rêveries.

Tropical shower

Cela se passe en Normandie. Nous sommes en décembre ou janvier. Il fait un temps pluvieux, venteux et gris. Malgré tout, en manque d’endorphines, je me résous à sortir courir. Aller-retour Villers-Trouville, sur la plage. L’aller, ça va. Le vent souffle dans mon dos, donnant une fausse impression de quiétude des éléments. Par marée basse, des chevaux offrent le spectacle magnifique de leurs galops noirs et fractionnés sur la plage beige. Le retour est un supplice. Le vent me frappe dans un vacarme assourdissant, confirmé par des silhouettes noires enfouies dans des doudounes qui avancent avec peine ; je n’arrive pas à éviter des flaques glaciales ; soudainement des trombes de pluie s’abattent sur moi, inexplicablement. Chaque foulée est un combat. Le village de Villers s’approche, promettant une délivrance qui tarde à venir. Chaque foulée est une lutte. Je rentre ensuite à vélo, gravissant la forte pente du Chemin des Bois, interminable, vaguement encouragé par des oiseaux embusqués dans le bocage. Arrivé enfin chez moi, dans la « chaleur du foyer », après un café, je me place sous la Tropical Shower Grohe achetée sur vente-privée. L’eau coule sur mon corps à un débit parfait, défini par l’ingénierie allemande. J’imagine une scène de film américain quand un détail de la vie quotidienne est magnifié, comme ici, par exemple, l’eau qui coule dans un ralenti qui scrute chaque gouttelette et le premier contact avec le corps. L’action coordonnée de l’eau chaude qui coule le long du corps, de la prolifération des endorphines libérées et du parfum à la vanille du gel douche Le petit Marseillais procure un plaisir d’une intensité rare, accentué par le souvenir récent et contrasté des embruns violents et d’un vent hors de contrôle, que j’ai surmontés.

Passer une journée à la campagne

Un ami me dit que je lui rappelle ses chiens : comme eux, j’aime aller à la campagne, respirer l’air frais, courir sur la plage, me rafraîchir d’embruns iodés. Le dimanche de pâques fut une journée magnifique. Une journée que j’aimerais suspendre. J’ai toujours espoir qu’une maison de campagne emprisonne ces journées, les thésaurise dans ses murs, les éternise. Il ne faisait pas beau ce dimanche-là, le ciel était couvert, mais les températures douces et la lumière pâle reposante. Souvent, le vent va chercher très loin des bruits mécaniques, de voitures, de motos, de tracteurs. Ce jour-là, le silence était absolu. Les oiseaux, excités par le printemps, volubiles, par leurs pépiements ridicules au regard de l’immensité paisible, ne faisaient que le souligner. Nous avons acheté un poisson au marché. Il y a des jours comme ça où tout est parfait : il était délicieux. La veille, nous avions regardé un DVD, I Confess, d’Alfred Hitchcock, avec Montgomery Cliff, dans un noir et blanc sublime, aux contrastes profonds, strié d’ombres portées à la Fritz Lang, avec un criminel expressionniste, le bien nommé Otto Keller, et sa femme, la bien nommée Alma, qui finit par sauver le prêtre beau gosse. Je me suis rappelé à quel point Hitchcock était un immense cinéaste, capable avec un angle de prise de vue, une contreplongée oblique, de dépeindre tous les sentiments humains. Nous discutions du film à déjeuner. Débattions de la moralité du secret de la confession. Nous avons ensuite caché les œufs dans le jardin. Les enfants couraient dans tous les sens pour les retrouver. Je les revois arpenter le jardin, allant d’une cachette à l’autre. J’étais assis dehors, je buvais un café et j’observais leur insouciance. C’était un moment suspendu d’insouciance ; où rien d’autre dans la vie n’avait d’importance que la recherche des œufs. Quelques jours plus tôt, nous avions dîné avec des amis dont la fille est en Terminale. Son père nous dit que cela ne se passait pas bien, elle n’avait pas de bonnes notes. Ces choix étaient de ce fait limités. Elle ne voulait pas aller à la fac, ça non. Ce serait donc une école de commerce post-bac ou une université anglaise. La mère avait les larmes aux yeux. J’assistais à la dureté implacable du système français, capable d’écraser des vies à cause d’un pauvre dossier. Je me suis dit que cette fille, que nous avons connue enfant, avait un jour devant elle tout le champ des possibles. Enfant, elle voulait peut-être devenir scientifique, astronaute, chirurgien, écrivain, infirmière, que sais-je. Avec le temps, les choix se sont réduits. De tout l’univers des possibles, à l’heure du bac, il ne restait qu’une école de commerce post-bac ou des universités anglaises de seconde catégorie. Cela m’a profondément marqué. Je regardais les enfants, ce dimanche de pâques, et chérissais la journée où tout était encore possible, où l’univers des potentialités n’était pas rétréci, où ils couraient avec toute la détermination du monde derrière des œufs, comme pour à jamais retenir l’enfance. Pas tant parce que l’enfance est un vert paradis, mais parce que rien, encore, n’y est défini, que tout y est promesse.

Marcher, la nuit, dans les rues de Paris

Au mois de juillet. Vers vingt-deux heures. Les dernières lueurs du jour finissent de brûler à l’horizon dans une clarté moribonde, une douce agonie, bleue et grise. La ville se calme. Retranchée à l’abri de la chaleur étouffante, atténuée. Comme un corps épuisé après l’effort. Je marche dans les rues de Paris avec ma fille. Accompagné de la rumeur des clients des cafés et la lointaine musique en provenance du parc. Nous croisons des silhouettes éparses. Sans but. Sans rendez-vous. Sans destination. Goûtant à l’indicible ivresse de la déroute. Le temps s’ouvre, se dégage comme un ciel après l’orage. La nuit se présente sous les traits d’une plage infinie. On se sent habiter la nuit, bienvenu en son interstice. On se sent habiter le temps, bienvenu en ses replis. Il n’est plus intervalle, durée, attente ; il n’est plus, soudain, que temps. On en surprend la matière soyeuse, l’écoulement fluide. On se retrouve en pays hospitalier. Sans frontières. Explorant non seulement des rues délaissées d’un village ancien, mais notre propre conversation. Nous nous mouvons en elle, de phrase en phrase, de sujet en sujet. Les mots se forment, sans structure, sans logique, sans chronologie. Ils épousent le temps, l’égrènent, comme les murmures d’une montre ancienne révélées par le silence. Les mots s’espacent. Comme les premières lueurs des rêves. Leur prémisse. On va nulle part, pour se fondre dans la nuit.

Mektoub My Love, d’Abdellatif Kéchiche

Le film de vacances est un genre en soi dans lequel s’est notamment illustré Éric Rohmer avec Le Genou de Claire, Pauline à la plage, Conte d’été et, summum de l’œuvre, Le Rayon vert. Ce sous-genre minuscule confère aux films qui lui appartiennent un statut d’objets mineurs, à cause de l’inconséquence des vacances, l’insignifiance de ce qui s’y passe, les liens faibles entre les êtres et le caractère éphémère, sans lendemain, des aventures qu’on y vit. Conte d’hiver commençait par la fin des vacances et l’hiver était tout à coup plus tragique, plus conséquent, avant que l’été ne s’y invite à nouveau comme le retour de ce qui en somme était essentiel. Sous leur apparente futilité, les vacances sont une période où la mise en parenthèse des vies, la suspension soudaine et radicale des occupations contingentes, le changement abrupt de décor, le déplacement du centre de gravité du quotidien, nous mettent face à ce qui reste de nous après nous être dépouillés de tout, à savoir nous, dans notre nudité d’être, notre entièreté existante, la plénitude de nos sens Notre présence au monde en tant que corps. L’été est une époque de l’année où l’on découvre la vie à travers nos corps. C’est en cela que même chez le chaste Rohmer, l’arrière-plan érotique est très présent.

Mektoub My Love est le film de vacances de Kéchiche, et c’est un immense film. Curieusement, sans doute inconsciemment et parce qu’il puise dans la même matrice des associations que provoque l’été, on y retrouve des figures rohmériennes : les promenades discursives sur la plage de Conte d’été, l’intensité érotique de Pauline à la plage, avec son archétype du dragueur (Féodor Atkine) et les scènes surprises de sexe, l’hésitation entre différentes amoureuses, les rencontres que le hasard orchestre. Charlotte est un personnage rohmérien et son opposition à Céline, le carré amoureux qui s’esquisse avec Amine et Tony est un motif récurrent chez l’auteur de La Collectionneuse. Mais Kéchiche se pose aussi en héritier d’un autre cinéaste français, héritage que je décrirai dans un instant.

Mektoub est un film sur un âge d’or. Cet âge d’or n’appartient pas au passé, on ne peut en identifier le début ou la fin. C’est une sorte de préhistoire théorique, qui n’a peut-être jamais existé, le vœu d’une temporalité utopique, d’un autre monde possible.

C’était avant le terrorisme qui a miné nos sociétés, changé nos vies, installé la peur en nous et en certains la haine. L’action se déroule en 1994, avant le 11 septembre et les attentats de 1995 en France. Nous sommes dans une France mixte, non socialisée, où Céline et Charlotte sortent avec Amine et Tony sans se poser la question de cette mixité, sans même affirmer celle-ci comme une victoire sur une discrimination, inexistante. Il n’y a pas de femme voilée, pas de femme de ménage, pas de lutte des classes, pas de figure de jeune de banlieue qui s’en sort en bossant dur parce qu’en bossant dur c’est possible de s’en sortir et qu’il ne tient qu’au jeune de banlieue de bosser dur. On ne pense qu’à faire la fête, boire, baiser, dans une coexistence sur laquelle on ne s’appesantit pas comme anti-phénomène sociologique digne d’être noté.

C’était avant les portables. En l’absence d’écrans, les peaux, les regards, les mains sont en contact permanent. Pour savoir comment dire « aimer » en arabe on ne sort pas son putain d’iPhone pour consulter Google, on pose la question autour de soi, on se parle. La séquence de développement de photo dans la salle obscure est une ode à ce monde analogique, à la lente formation de l’image, la magie créatrice doucement à l’œuvre.

En ces temps-là, le sexe était libre. Comme dans l’Arabie heureuse des Mille et une nuits de Pasolini. Le film commence par une scène fougueuse de sexe, où transpiration, gémissements, caresses, claques, forment un ensemble criard, comme un pied de nez à tous les petits-bourgeois, tous les nantis mal-baisés qui ont critiqué le cinéaste pour La Vie d’Adèle. Les peaux, les seins, les fesses dorés par l’été occupent ici une place centrale, sont des sujets majeurs de l’existence. Le langage de la pathologie, du harcèlement, de la violence, de la lutte des sexes n’est pas encore constitué.

C’était un monde apaisé. Ouvert. Un monde de lumière que décrivent des versets du Coran et de la Bible. Les personnages étaient attentifs aux autres, aux animaux, à la merveille d’un mouton qui met bat. En 2018, s’il y a mouton dans un film ou un discours français, c’est dans une baignoire, égorgé, pissant le sang, pour le Eid.

C’est dans ce monde utopique qu’on assiste à la timide naissance de l’art, à la faveur des premières hésitations créatrices qu’illustre la séquence de L’Arsenal, succédant dans un raccord éblouissant à la brûlure de la jalousie amoureuse.

Mais l’équilibre rêvé de cet écosystème des sens est menacé. Il y a ce personnage absent de Clément. La guerre du Golfe en arrière-plan installe de manière souterraine le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

On a beaucoup parlé de la dilatation des plans jusqu’au point limite de leur rupture. On y a vu, et il y a de cela, une énergie vitaliste, recréatrice de la vie. Certains y ont décelé des ressemblances avec la téléréalité. On a été dérouté – de manière moins compréhensible pour qui a un minimum de cinéma dans le sang – par le « rien ne se passe », le « c’est quoi l’histoire ? » J’ai rarement vu un film où autant de choses se passent, épiphanies, fulgurances. Chaque séquence est non seulement dilatée, elle est monstrueuse, grouillant d’une infinité de détails, d’expressions, de regards, de colorations psychédéliques, de mots télescopés, de gestuelles surprises, de sons, d’odeurs. Tout cela est un flux de vie submergeant et indiscipliné mais j’y vois plus que cela, parce que ce n’est pas cela la vie. On ne s’ébroue pas dans l’eau sur un air d’opéra dans la vie, peut-être dans A nos amours, mais pas dans la vie. Un mouton ne met pas bas sur un air de Mozart dans la vie. C’est plus qu’un flux de vie.

C’est un flux de cinéma. Un déferlement de cinéma. Chaque séquence est une déflagration de lumières changeantes, de plans de coupe sidérants, d’angles de prise de vue distordus, de corps contorsionnés, de mots entrechoqués et entassés dans des phrases haletantes. On retrouve la gloutonnerie de Kéchiche, sa démesure, son ivresse ; oui c’est le mot, ivresse, à entendre dans un sens nietzschéen.

Il faut voir les scènes de danse du film à l’aune de ce qu’en dit Nietzsche : « Qui sait écouter son corps, qui sait marcher, qui sait être « de la nature » ? Le danseur. Qui sait être à la fois de la terre et du ciel, être libre et léger ? le danseur. Qui sait épouser la musique ? le danseur. Qui connaît l’ivresse et l’extase, qui sait se rendre « intempestif » ? le danseur. Qui exprime la joie et « la grande santé » ? Qui rit ? et surtout qui célèbre mieux la vie que le danseur ? »

La scène finale dans la boîte de nuit est un film en soi. Morcellement vertigineux des plans, au gré des sensations exacerbés par l’alcool et la musique. Comme le Frédéric Moreau de l’Education sentimentale, autre œuvre sur le « rien », emporté par la foule de la révolution de 1848 dont Flaubert donne une vision éclatée, Amine assiste comme un étranger à l’exaltation sensuelle et festive, attentif à des détails déconnectés les uns des autres mais finissant par créer un tableau phénoménologique. Cette séquence peut être également vu à travers le prisme de Nietzsche : « Pour qu’il y ait de l’art, pour qu’il y ait un acte et un regard esthétique, une condition physiologique est indispensable : l’ivresse. Il faut d’abord que l’excitabilité de toute la machine ait été rendue plus intense par l’ivresse. Toutes sortes d’ivresses, quelle qu’en soit l’origine, ont ce pouvoir, mais surtout l’ivresse de l’excitation sexuelle, cette forme la plus ancienne et la plus primitive de l’ivresse. Ensuite, l’ivresse qu’entraînent toutes les grandes convoitises, toutes les émotions fortes. L’ivresse de la fête, de la joute, de la prouesse, de la victoire, de toute extrême agitation : l’ivresse de la cruauté, l’ivresse de la destruction – l’ivresse née de certaines conditions météorologiques (par exemple le trouble printanier), ou sous l’influence des stupéfiants, enfin l’ivresse de la volonté, l’ivresse d’une volonté longtemps retenue et prête à éclater. L’essentiel dans l’ivresse, c’est le sentiment d’intensification de la force, de la plénitude. »

Le cinéaste auquel je pense dès les premières minutes et, même s’il s’agit de son père, auquel une couverture de livre me renvoie comme pour confirmer ma préscience, c’est Renoir. Le Renoir des années 1930 qui atteint son apogée avec La Règle du jeu, probablement le plus beau film au monde. Pialat en était le digne héritier, de la Maison des bois, à Van Gogh, avec déjà son interminable scène de danse, et Kéchiche partage cette filiation. On retrouve le même amour pour les personnages, leur humanité, le même goût de la mixité, la même promesse d’un autre monde possible (l’âge d’or que je décrivais) et surtout, la passion charnelle pour la mise en scène. Ce qui est très beau dans le Renoir des années 1930 c’est la présence de la mise en scène, c’est la palpabilité de la construction des plans, des travellings, ce sont les regards caméras, c’est le son direct inaudible.

Un exemple. Amine est attiré par Ophélie, son expansivité sexuelle, l’opulence de ses formes. Elle est un bloc de vie à l’état pur. Il aime l’observer, surprendre sa sensualité, être choqué par jusqu’où elle peut aller quand elle se saisit entièrement de la vie, quand elle est entièrement « corps ». Dans une des dernières séquences, il rôde autour d’elle et, hésitant, lui propose gauchement de poser nue pour lui. Au moment précis où il prononce ce mot, le mot de « nue », la caméra vacille, à l’unisson de son trouble. On la voit vaciller, on imagine le caméraman derrière.

Voyons l’effet du temps sur ce film. Aujourd’hui, je me dis qu’en s’affranchissant des contraintes narratives, du bon goût petit-bourgeois, des stars casse-couilles, des carcans sociologiques, en osant nous emmener dans cet été idyllique, en pleine fougue, en pleine utopie, en s’abandonnant à l’exaltation de la mise en scène, Kéchiche a réalisé son meilleur film.             

I am the FBI (Twin Peaks, The Return)

(Spoiler)

Twin Peaks The Return était un événement de 2017 / début 2018 (j’ai dû attendre le DVD pour le voir) mais aussi, comme Mulholland Drive, un événement dans une vie de spectateur. D’un point de vue scénaristique, ce n’est pas la série la plus addictive, la plus prenante, ou intelligente qui soit. Ce qui rend l’œuvre unique se situe à un autre niveau. Tout d’abord, la forme et son ampleur, inédites dans le monde des séries que la première saison de Twin Peaks avait créé au début des années 1990 : 18 épisodes (parts) d’une heure chacune, toutes réalisées par David Lynch. Ensuite, la signature de ce dernier, son implication, sa générosité. Enfin, le film lui-même car plus que dans toute autre série, il s’agit d’un film hypertrophié, dilaté à l’infini, accueillant en son sein plusieurs heures de cinéma purement expérimental. Je n’ai pas connaissance d’une autre série – à part peut-être Leftovers mais à un degré bien moindre – qui suspend ainsi la narration, ouvre une longue parenthèse et s’y adonne à des expériences picturales et sonores aussi radicales.

Je ne suis pas un fan absolu de la série originelle, de ceux qui en connaîtraient les personnages et les répliques par cœur. Je ne suis pas bouleversé de les retrouver vieillis, vingt-cinq ans plus tard. En réalité, j’avais préféré le prequel, Twin Peaks Fire Walk with Me, mon deuxième film préféré de Lynch après Mulholland Drive. La saison 3 est pour moi un objet autonome, auto-suffisant. Je me rappelais principalement cinq figures des deux saisons précédentes : Laura Palmer, une des adolescentes les plus émouvantes du cinéma retrouvée sans vie dans un plastic bag dans le fameux pilot ; Agent Cooper, campé par le génial Kyle MacLachlan, qui enquêtait sur sa mort à Twin Peaks ; Leland Palmer, le terrifiant père de Laura, auquel l’extraordinaire Ray Wise prête un regard de fou traqué ; Gordon Cole, l’agent dur d’oreille du FBI, joué par Lynch lui-même ; et bien sûr Bob, immortalisé par Frank Silva, l’incarnation absolue du Mal. Ces cinq figures continuent d’être les plus marquantes de la nouvelle série – pour moi – à cela près que le père ne fait que des apparitions fugitives dans la Lodge et que le Cooper que l’on connaissait a disparu, laissant place à deux autres. Le premier est Mr. C, doppelgänger maléfique habité par Bob, et le deuxième Douglas « Dougie » Jones, une sorte d’attardé dans la peau duquel Coop s’est incarné suite à sa sortie de la Red Room, au bout d’un périple psychédélique se terminant dans une prise électrique. L’électricité joue un rôle fondamental dans la transformation des êtres, leurs voyages, et les liens entre les différents mondes parallèles, la connectivité entre les réalités et les rêves. La métamorphose est une figure récurrente chez Lynch, un portrait de Franz Kafka est accroché dans le bureau de Gordon Cole.

Pendant dix-huit épisodes, nous allons assister au duel entre les deux sosies de Cooper qui sans jamais se rencontrer avant la fin vont ordonnancer le monde qui les entoure.

De la même manière que l’Iliade et l’Odyssée sont l’épopée de la Grèce antique, Twin Peaks est celle de l’Amérique. Cette épopée est profondément manichéenne, soumise aux forces profondes du Bien et du Mal qui, dans leur dualité la plus frontale, font la substance du pays. Lynch plonge dans l’inconscient de la nation et en explore les territoires ; ceux des cartes, déserts, forêts magiques, autoroutes défilant de nuit à la lumière vacillante des phares, villes fantômes, motels, diners, roadhouse, parcs à caravanes, casinos, centres commerciaux, et ceux des rêves dans des chambres où se réunissent les esprits, dans des décors hors monde où s’opèrent les transmutations, et dans les tunnels électrifiés qui connectent les territorialités antinomiques. Il peuple ces territoires de personnages mythologiques et de mythologies fondatrices, sur principalement trois strates temporelles.

La première est archaïque, originelle, primitive et remonte aux Indiens, dont les fantômes rôdent dans un pays fondé sur un des génocides les plus meurtriers de l’Histoire. Le personnage de Hawk et d’autres références nous ramènent à cette histoire. Aucune date précise, aucun événement répertorié, mais comme des spectres qui ne sont pas en paix et hantent les descendants de leurs meurtriers, continuent de circuler entre eux.

La deuxième est la guerre, dont l’apogée est la bombe atomique sur Hiroshima. L’épisode 8 de la série, entièrement expérimental, réserve des moments de pure poésie létale, visuelle et sonore, et nous immerge dans la matière même, la texture, la prolifération chromatique de la Bombe, qui semble enfanter le Mal et pervertir l’innocence (la larve radioactive qui pénètre dans la bouche d’une fille dans son sommeil). Chacun aura la sienne, voici mon interprétation de la guerre. Il me semble que la deuxième guerre mondiale et la bombe en particulier opèrent un changement profond dans l’Histoire américaine jusque-là tournée vers elle-même, sans passé colonialiste ou impérialiste. A partir de ce moment, le pays se tourne vers le monde et, tel un monstre qui soudain réalise l’étendue du territoire de ses proies, se lance dans des expéditions punitives, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak, au prix de millions de morts. Or même l’Amérique domestique de 2018 est profondément marquée par ces guerres successives et leurs contingents de vétérans hantés qui promènent dans les villes quelconques et leurs centres commerciaux leurs traumatismes d’un autre temps, importés de territoires absents, lointains, cauchemardesques.

La troisième strate est contemporaine. Lynch dépeint l’Amérique d’aujourd’hui, celle de Trump, d’un « dark age » sans lumière (question obsédante du part 8 : Gotta light?), entre la vulgarité de Las Vegas, le calme imperturbable de financiers maléfiques et la perdition de la population des franges : junkies, habitants de caravanes qui survivent en vendant leur sang, alcolo au visage labouré de plaies qui gémit en prison, femmes violentées par des brutes épaisses, flics corrompus, jeunes sans travail, victimes de shootings, malades mentaux qui tirent dans le tas pour une voiture mal garée, personnages cassés que l’on retrouve au Roadhouse dans de très belles incursions hors sujet de dialogues hors contexte entre des inconnus extérieurs à la fiction, surpris dans la leur propre. Dans une de ces scènes avec une fille souffrant d’eczéma aux dents noires, nous sommes étrangement saisis par l’étendue du désespoir d’un peuple laissé pour compte. Dans cette autre scène, Bobby Briggs est dépassé par une femme qui appuie sur son klaxon comme une tarée avec, près d’elle, une fille qui vomit ses entrailles. Effroyable, campé par un acteur au regard d’une intensité glaçante (Eamon Farren), Richard Horne, le neveu de Benjamin Horne, est le représentant de cette brutalité brute, dénuée de tout sentiment, de tout remords : pure.

Tout ce Mal se concentre en un seul être, en un seul lieu de l’espace et du temps, en Mr. C, le bad Coop. Celui-ci emprunte les traits du Bien, comme c’est le cas en Amérique quand il s’agit d’envoyer des expéditions punitives au bout du monde. Il est la créature qui incarne tout ce que l’Histoire du pays a de démoniaque ; il en arpente le territoire pour semer la mort avec, autour de lui, une armée de bûcherons diaboliques translucides. Contrairement à la fiction américaine classique, le Mal ici n’est pas exogène : pas de terroristes, de Russes, d’islam, de Mexicains… Le Mal est au cœur de la Nation elle-même, il est domestique, presque banal (accidents de voiture, petits trafics de drogue, etc.). Il s’agit d’une Amérique exclusivement blanche (un seul personnage noir dans la série, celle de la prostituée à la Wrangler jaune, le personnage le plus normal du reste) et viscéralement violente.

Le Bien, lui, est représenté par des êtres simples, droits, au grand cœur, qui apprécient les plaisirs de la vie, au premier rang desquels un bon café et une tarte aux cerises. C’est Wally Brando, le fils d’Andy et Lucy, une réincarnation de Marlon Brando qui, dans une scène mémorable, livre une tirade sur la beauté de son pays : My family, my friend, I’ve criss-crossed this great land of ours countless times. I hold the map of it here, in my heart, next to the joyful memories of the carefree days I spent, as a young boy, here in your beautiful town of Twin Peaks. C’est Bushnell Mullins, le chef de Dougie, homme droit, capable de décoder l’écriture hiéroglyphique de ce dernier. Ce sont les enfants qui trimballent leur innocence étonnée au milieu de la violence. C’est Jane-E la femme de Dougie qui fait face aux malfrats.

Dougie est l’incarnation ultime de cette simplicité. Car en comparaison à l’attrait spectaculaire du Mal, le problème du Bien, des bons sentiments, c’est leur simplicité. Twin Peaks c’est plusieurs séries en une, et celle de Dougie est à première vue un soap opéra ostentatoirement plat. La force de Lynch, c’est de tracer la trajectoire du Bien. Bien que fascinant, Mr. C est statique et prévisible, la prévisibilité du pire. Dougie évolue, se transforme, se révèle. Comme Dostoïevski, Lynch a choisi un idiot pour incarner cette mue. Aux antipodes de Mr. C, dépossédé de mots, d’intellect, Dougie est pure intuition, une intuition qui lui permet de se sortir avec une incroyable facilité des pires situations. Progressivement, il développe une aura et une intelligence extralinguistiques grandissantes. Capable de démasquer des fraudes avec des gribouillis d’enfants, de produire des orgasmes insoutenables, d’empêcher avec une dextérité d’athlète, lui dont la démarche est hésitante, un assassinat, d’amadouer des criminels avec une tarte. Il a en lui le génie inexprimé, tapi, de Cooper, jusqu’au moment bouleversant, tellement attendu, où Coop s’extrait enfin du corps de Dougie, après une longue gestation.

Lynch nous dit que son pays, c’est à la fois Mr. C et Dougie ; sous les mêmes traits, comme dans La Nuit du chasseur, le Bien et le Mal, réunis dans une seule et même substance.

Les différentes strates temporelles de Twin Peaks communiquent entre elles dans une chronologie disloquée. Les bûcherons qui prêtent main forte à Mr. C et s’occupent de le ressusciter, proviennent sans doute de 1945 (part 8), c’est le même mal qui traverse le temps ; les personnages ont un âge incertain (cf. : le corps sans tête de Major Briggs a quarante ans alors qu’il devrait en avoir soixante) ; et Cooper lui-même finit par se perdre entre les différentes strates du temps.

Car après une très longue attente (bear with me, peut-on lire dans un des épisodes), Coop apparaît enfin, réussit à s’extraire du corps de Doug pour incarner à lui seul le FBI. Dans la magnifique Part 17, il part en expédition pour vaincre le Mal dans un final éblouissant, dont le sommet est un plan sublime de son visage en gros plan en surimpression des images. Tous les personnages clés se retrouvent à Twin Peaks pour la victoire finale. Alors que le Bien et le Mal se livraient un combat sans merci entre Las Vegas, South Dakota ou Buenos Aires, Twin Peaks était pendant toute la série comme figée dans le temps, juste vieillie. Pourtant, c’est dans cette ville, c’est dans sa forêt, que se trouve l’origine du Mal et c’est dans cette ville aux airs paisibles que le Mal sera vaincu.

Cette victoire n’est que passagère. La fin reste ouverte avec le déroutant Part 18, où Cooper entreprend deux longs voyages avec Diane puis Laura, sur des autoroutes désertes et à travers le temps. On revisite Fire Walk with Me, l’histoire originelle de Laura, pour la réécrire. Dans une réalité alternative, elle n’a pas été tuée, elle a eu une vie dont on surprend un moment particulier, dans un salon où un type est vautré dans un fauteuil, la tête explosée. Elle entreprend avec Cooper un voyage vers son histoire originelle, dans un très beau road-movie compressé, ouaté, dans un espace et un temps de plus en plus indéfinis. C’est sur cette incertitude existentielle, où toutes les cartes sont rebattues, où une nouvelle écriture est possible, que la série se termine.

Vélibgate

Je me suis souvent surpris à critiquer Madame Hidalgo pour sa politique de la ville qui se résume au néant festif et communicationnel transcendé par la haine du bourgeois, une politique de parvenue qui prend sa revanche sur les sales riches tout en s’associant aux plus nantis d’entre eux pour des projets pharaonesques et susceptibles de la faire mousser. Mais, coupable et contrit, je dois désormais reconnaître que tout cela participe d’une entreprise artistique subliminale de très grande envergure, mais de très, très grande portée.

La dernière invention prodigieuse a été de foutre en l’air les Vélib. Ce système qui a plus de dix ans, que le monde entier a copié, qui permettait à des milliers de Parisiens de se déplacer, qui a ponctué un tiers de ma vie et tracé des milliers de trajets dans ma mémoire, elle a réussi – et ce n’était pas une mince affaire – à le mettre en panne pendant de longs mois. Plus de Vélib à Paris en janvier 2018 (une centaine sur le millier prévu).

Pour moi, plus de percée de la place de la Concorde luisante de pluie avec une meute de bagnoles en rage au cul dont les chauffeurs demeurés me lancent des invectives ; plus de retour à la maison nuitamment en empruntant les berges et zigzaguant entre les fêtards titubants ; plus d’entrée majestueuse sur le pont Alexandre III face à une vue sublime des Invalides illuminés dans la pénombre de la nuit d’été qui tombe comme une lourde tenture sur la fenêtre du ciel ; plus de course-poursuite avec la fille en fleur dont les cheveux et la robe flottent au vent dans de fantasques arabesques.

Madame Hidalgo m’a confisqué tout cela.

Elle a confié la gestion à une société inexpérimentée à la faveur d’un processus de sélection dont la transparence absolue est celle-là même dont la mairie est coutumière, et suite à une planification redoutable, à la minute près, de la transition. Or ladite entreprise n’a pas la moindre idée du sujet. Si, ils ont installé un système similaire dans une mégalopole géante du nom d’Helsinki.

Le génie absolu, c’est d’avoir synchronisé cette panne avec la construction, par ailleurs, de kilomètres de pistes cyclables symboliques, déserts, des autoroutes délaissées. Du David Lynch. La presse unanime applaudit l’œuvre d’art grandeur nature, la performance déroutante, surtout qu’une fois que les Vélib circuleront à plein régime – vers juin je dirais – le nouveau système aura l’air plus ancien que l’ancien.

L’ancien était purement analogique et le revendiquait. Archaïque, lourd, métallique, oui, mais robuste. Mis à part les stations pleines, cela marchait absolument toujours. Le nouveau se veut « digital », avec un boîtier et un écran. Sauf que ces derniers datent de la deuxième moitié des années 1970, l’époque de Pong d’Atari. Le parcours client est à mourir de rire, avec la palme décernée au verrouillage pause-café. Il faut absolument regarder le tuto, c’est hilarant. En gros, tu veux prendre une pause-café, OK ? Tu ranges le Vélib. Tu presses sur un bouton secret sur le guidon qui te permet d’extraire de l’autre côté une sorte de câble secret ombilical, très étrange. Tu tires sur le truc qui sort – t’imagines déjà la durabilité du dispositif et la galère pour le réintroduire dans le trou. Ensuite tu introduis le câble en question dans un autre trou au-dessus de la roue. Je ne m’appesantis pas sur le sous-texte psychanalytique de cette affaire. Tu dois presser (très fort) sur le boîtier Atari en plastoc vert pomme assemblé à Shenzhen jusqu’à ce qu’un pictogramme gris sur gris de trois pixels sur deux apparaisse, représentant quoi ? Une tasse de café. Genre intelligence artificielle, la machine qui pense tu vois, la machine qu’a compris que si tu t’es arrêté c’est pour un café. Ce n’est pas tout. Il faut ensuite passer ta carte Navigo sur ledit boîtier, je cite, « intelligent », vérifier qu’un nouveau pictogramme (un cadenas) apparaisse. Ce n’est pas tout. Il faut ensuite tourner le guidon pour vérifier le blocage. Tout ça pour un putain de café.

En adéquation avec la volonté de démocratiser le vélo, le nouveau système sera plus cher que l’ancien. A l’ère du « digital », le système dispose de trois sites Web redondants, avec des infos presque pareilles mais pas tout à fait, dont le site d’un organisme occulte dont je défie quiconque de comprendre la finalité et répondant au nom inquiétant de « Syndicat du Vélib ». Pour les anciens abonnés comme moi, il faut d’abord activer le compte avec l’adresse électronique comme identifiant. Or toutes les adresses yahoo.com et hotmail.com n’ont pas fonctionné pendant des semaines.

Le génie de la Mairie c’est d’avoir observé l’incivilité légendaire du Parisien –à quatre sur un Vélib à trois heures du mat en sortie de boîte, des centaines de vélos jetées dans la nature ou la Seine, cassées en une semaine, des Autolib poubelles, etc. – et de donner en pâture à cette incivilité à laquelle rien ne résiste le système le plus bancal qui soit. J’ai de la peine pour la pauvre start-up qui a gagné ce contrat. Ils ne se rendent pas compte de l’enfer dans lequel ils se sont embarqués.

« Nous sommes possédés par les choses que nous possédons ». Cet aphorisme de Jean-Paul Sartre m’a toujours guidé dans la vie. J’étais tellement attaché à ma non-possession des Vélib. Que de fois, de retour de Londres, me suis-je extrait du chaos de la Gare du Nord – automobilistes, cyclistes, piétons, taxis, Uber se répandant en invectives furibondes multidirectionnelles emplies de haine, welcome to Paris – pour me saisir d’un Vélib et partir à la conquête de ma ville, emporté dans le flux de ses rues en pente, lançant au passage des coups d’œil complices à quelque monument aussitôt aspiré par la course. Que de fois ai-je marché avec ma fille vers l’école et, en disciple d’Aristote, ai-je philosophé avec elle sur les questions clés qui nous occupent lors de notre passage sur terre, avant que nos chemins ne se séparent, que le mien ne me conduise au Vélib de Passy, le sien au cours de grec ancien. Jamais ne me suis-je soucié de ranger un vélo entre cinquante scooters ou inquiété d’un vol éventuel ou négocié avec un voisin que mon vélo dérange dans le local vélo parce qu’il veut toute la place pour lui le voisin, pour son vélo de merde. Et pourtant, et malgré tout, je me suis résolu à acheter un vélo. Cher Vélib, reviendrai-je un jour vers toi, ou serai-je à jamais la victime innocente de l’implacable propriété privée ?

Suite : mi-mars, 355 stations étaient en service loin de l’objectif initial de 700 stations au 1er janvier et de 1 400 fin mars. Anne Hidalgo estime que le système sera totalement opérationnel « fin avril, début mai ».

Etre moderne : le MoMA à Paris

Jamais les enfants n’avaient été aussi excités à l’idée d’aller voir une exposition. Celle-ci a physiquement lieu à la Fondation Vuitton mais en réalité, ou en virtualité, elle se passe surtout sur Instagram. Les filles ont plusieurs idées de photos en tête (vues parmi leurs following) ; sous la pression sociale, y aller devient un besoin impérieux, je dois remercier Insta fucking Gram.

Tous les musées ne sont pas nés égaux devant le réseau. Le Louvre, le Prado, vous pouvez oublier. Prendre une photo devant une toile de Monet ne vous vaudra aucune reconnaissance populaire. Même Pompidou dans une certaine mesure devient conventionnel. Il faut que le musée soit, je cite, « stylé », autrement dit ultra-moderne, sans œuvres peintes, exposant de l’art contemporain, des installations insolites et rigolotes ou, en peinture, du pop. L’exposition pop du musée Maillol a par exemple généré un corpus important de photos de jeunes filles devant des murs aux couleurs pétantes et des avalanches d’emojis. Le summum reste le Palais de Tokyo à Paris ou le Stedelijk d’Amsterdam dont les œuvres barrées et les performances live sont le comble du style. Dans cette mouvance, on n’inclut évidemment pas des gens comme Picasso, trop vieillot, trop galvaudé, marque de voitures de ploucs, et encore moins des peintres plus pointus comme Braque ou Mondrian dont les œuvres ont vieilli et sont inscrites dans une avant-garde historique dont les ressorts sont aujourd’hui difficiles à appréhender pour l’instragrammeuse de modèle courant.

Dans ce contexte, MoMA à Paris propose une sélection étudiée de deux cents œuvres. Il ne s’agit pas exclusivement d’art contemporain ; des Cézanne, Picasso, Mondrian sont exposés pour plaire aux anciens, sans compter une sculpture de Brancusi ou les jumelles de Diane Arbus, mais plus on monte dans les étages, plus cela devient épatant, drôle, pop, performatif.

Des visiteurs sont attroupés, magnétisés, devant une pile de bonbons multicolores dans laquelle on peut se servir d’un artiste attachant (Felix Gonzales Torres) mort du sida au début des années quatre-vingt-dix.

L’une des installations les plus photographiées est celle de Roman Ondák, Measuring the Universe (2007), dans laquelle un performeur écrit le prénom du visiteur et la date du jour en traçant un trait indiquant sa taille. Toute une partie centrale, délimitant la moyenne, est complètement noircie – ce qui n’empêche pas l’artiste d’écrire les prénoms, noir sur noir, en guise de trace invisible du passage. Les géants, les nains et les enfants se détachent eux dans des points éparpillés comme autant d’étoiles d’exception. Tels des robots télécommandés, les visiteurs sortent leur iPhone pour immortaliser l’installation, ou l’instant particulier de l’installation, dont on peut ainsi voir l’évolution sur Insta tout au long des semaines. Welcome to 2018!

Human Need Human Desire (1983) de Bruce Nauman est elle aussi très présente sur les réseaux sociaux, les néons étant photogéniques, à côté des trente-deux soupes Campbell’s d’Andy Warhol (1962) prises sous différents angles ou de la Drowning Girl (1963) de Roy Lichtenstein. En revanche, si je savais que Rothko laisserait de glace – trop glacé – je suis étonné du peu d’intérêt que suscite Pollock, que je trouver ultra-stylé. L’instragrammeuse cherche avant tout des « murs » devant lesquels poser et qui offrent à son portrait un arrière-plan de ouf. Pollock n’est-il pas le meilleur des murs ? Il paraît que non. Est-ce l’absence de géométrie, d’aplats qui déroute ou l’agglutination pointilliste de couleurs ?

Nous regardons ensuite la séquence des escaliers d’Odessa du Cuirassé Potemkine et je perçois le célèbre sens du montage d’Eisenstein. La séquence très découpée est d’une force, d’une violence et d’une maîtrise formelle qui n’ont rien perdu, presque cent ans après la sortie du film, de leur capacité de sidération.

Nous regardons aussi deux fois Steamboat Willie, le court métrage hilarant de Walt Disney avec Mickey.

Les premiers emojis de Shigetaka Kurita, leur inventeur vers 1999, pixélisés à mort, provoquent une étrange nostalgie auprès d’un public qui n’a pourtant pas connu la période. Ils ont l’impression de découvrir l’archéologie, la genèse, les origines lointaines de ce qui est aujourd’hui leur deuxième langue maternelle. Cela crée d’intéressants effets de mise en abyme, la photo étant postée sur Insta et commentée par des nouveaux emojis dont la signification est parfois la même que les anciens. Dans la même veine nostalgique d’une période inconnue, d’une préhistoire du monde digital, les gamins sont magnétisés par Space Invaders. Si ma nostalgie est compréhensible, ayant reçu en cadeau d’un noël pluvieux de 1982 un Atari et passé des heures avec des copains sur le jeu, celui d’un gamin de six ans qui a joué à la dernière PSP est plus surprenante. Nostalgie de quoi ? Est-ce la mienne que je transmets par atavisme – comme se transmet la peur ? Est-ce le jeu d’une simplicité et d’une lenteur hypnotiques qui a conservé son pouvoir de séduction ? Ou la nostalgie d’une période prénatale non vécue mais auquel un lien subliminal rattache l’enfant ?

Nous terminons par l’installation sonore Forty-Part Motet de Janet Cardiff, restitution des quarante voix individuelles chantant le motet Spem in alium de Thomas Tallis de 1570. Un haut-parleur correspond à chaque voix. Le visiteur peut se promener au sein de l’œuvre, comme s’il en explorait la mélodie dans l’espace. L’installation suscite une émotion religieuse ; certains ont les yeux fermés, plongés en eux-mêmes. Elle est plus difficile à photographier, car ni la photo, ni même la vidéo ne sont capables de restituer les frissons vibratoires et la solennité musicale.

Another year

L’attente

L’anticipation de quelque chose, c’est mieux que ce quelque chose. Prenez Noël. Dès début décembre, l’attente s’organise. Les enfants comptent les jours. Achètent le calendrier de l’avent. Commandent les cadeaux. Décorent le sapin. La famille, le quartier, la ville, la nation, le monde communient dans l’effervescence de l’attente. Le fait que celle-ci soit consumériste, qu’il s’agisse d’offrir des cadeaux inutiles et de se goinfrer importe peu. Ce que l’on attend importe peu. C’est l’attente elle-même qui compte, que l’on chérit. Les derniers jours sont merveilleux. L’objet anticipé est de plus en plus proche, palpable, tangible ; l’attente gagne en intensité et investit chaque instant, le désir est à son apogée ; sans encore être assouvi.

Rien de plus triste que Noël lui-même, forcément en-deçà des attentes, que les vacances elles-mêmes, forcément ennuyantes – à ce prix on s’attendait forcément à mieux, on cherche la petite puce. Si décembre est tout entier tendu vers noël, les vacances, elles, sont tendues vers leur fin. Chaque jour de décembre nous rapproche du bonheur, chaque jour des vacances du retour. Dès qu’elles commencent, elles sont finies.

Après les fêtes dans notre maison, tout le monde partira, retrouvera sa vie « normale » après cette parenthèse infantile. La maison est soudain vide, silencieuse, hantée par les bruits des arrivées et départs si récents, par les visites des chambres, par les dîners, les films et l’anticipation de tout cela. Ma fille pleure au milieu des décombres de la fête.

Nous avons tous besoin d’attendre, de « something to look forward to ». C’est en cela que nous puisons la force d’exister. De s’embarquer dans une nouvelle année.

Madrid

Madrid est une ville agréable. Elle a quelque chose de serein, de reposant, malgré l’agitation commerciale sur la Gran Via et le consumérisme paroxystique de l’immense boutique Primark. Nous y avons passé deux jours à Noël. La visite du Prado était le moment fort du week-end. Il y avait peu de monde, c’était inespéré. Nous avons pu voir la plupart des chefs-d’œuvre du musée, de peintres plutôt rares en France, comme Goya (des dizaines d’œuvres dont La Maja nue et La Maja vêtue), Velázquez (dont Les Ménines), El Greco, Jérôme Bosch (Le Jardin des délices), Rubens (L’Adoration des Mages), Caravage (David et Goliath), Ribera (dont Archimède)… C’était une expérience intense que de se retrouver pendant deux heures devant ces chefs-d’œuvre absolus réunis juste pour nous. Car ce qui rendit l’expérience singulière, contrairement par exemple au Rijksmuseum qui était bondé, c’est l’absence de monde. Certaines salles étaient désertes. Cela donnait à la visite des allures de périple mental, sans témoins, dans un territoire onirique du beau.

La collection du musée de la Reine Sofia nous a moins impressionnés. Le musée lui-même est très beau, très étrange. Nous nous étions levés à l’aube, avons dû faire une sieste avant la visite, ce qui rendit celle-ci encore plus étrange après un passage par le jardin botanique entre chien et loup. Nous n’eûmes pas le privilège d’un tête-à-tête exclusif avec Guernica, dont la vision m’avait beaucoup marqué jeune, qui me marqua moins cette fois-ci à cause sans doute d’une surexposition à Picasso. C’est au détour d’une salle que nous surprîmes des images que je connaissais. Le film venait de se terminer, il recommença aussitôt. Le Chien andalou. J’avais oublié à quel point il était moderne – plus moderne que la plupart des œuvres aujourd’hui, du niveau d’un Twin Peaks – et surtout à quel point il était beau. Non seulement le plan de l’œil coupé, mais ceux de l’âne mort dans un piano, des fourmis, des seins, de la scène de rue…

Le lendemain nous nous sommes promenés en ville, de parc en parc, du palais royal, au marché San Miguel, au Retiro. C’est le propre des capitales européennes que d’elles-mêmes dicter votre parcours, l’agenda de vos journées, au gré des rues, à la découverte d’une histoire condensée qui se présente à soi en quelques heures après des siècles de formation. Comme si, pendant des siècles, la ville préparait cette visite, la beauté se sédimentait, pour atteindre, à la faveur de ce week-end de décembre, son absolue apogée.

La tempête

Elle devait arriver la nuit du mardi 2 au mercredi 3 janvier. Des vents d’une force exceptionnelle allaient balayer la France, à la faveur de tempêtes tropicales importées en Normandie. Nous étions en rase campagne, au milieu des prés et des arbres, sur une colline ouverte de toutes parts aux bourrasques. Les média en rajoutaient des tonnes. Les tempêtes, c’est le nouveau matériau marketing, on leur donne des noms pour terrifier la population, on en fait des fictions. L’application de météo de l’iPhone annonçait des « substantial damage ». Nous ne l’avons pas vécue frontalement. Elle est survenue pendant notre sommeil, au milieu de la nuit, dans un boucan passablement infernal dont on avait du mal à juger de l’appartenance à la réalité ou au rêve. Comme un monstre invisible, qui agit dehors, dont on suspecte la présence sans en être sûr, terré sous les draps, assommé par l’alcool. Au milieu de la tempête, nous la vivions par procuration, par intermédiation, au travers du regard médiatique qui nous décrivait ce que nous étions censés vivre en temps réel, créant une distance infinie par rapport à la rage des éléments juste derrière la fenêtre, à quelques mètres de nous.    

Incivilités à Paris

La fin d’année c’est l’époque des rendez-vous parents d’élèves-professeurs, l’occasion de déambuler entre les salles de classe parmi des parents sur les dents, à cran, le visage tiré, absorbé par le destin de leurs enfants, hantés par chacune de leurs notes. Les différentes professeures d’Histoire annoncent fièrement qu’elles remplacent systématiquement les heures d’éducation civique par de l’Histoire, par quelque chose de noble et d’utile pour intégrer Sciences Po. Les parents sont rassurés. Qui sait, je tiens peut-être là la source des incivilités parisiennes : automobilistes qui accélèrent à la vue, au loin, d’un piéton pour le faucher et rouler dessus, Autolib transformés en poubelles où l’on fume, mange, pisse, promène son chien, laisse en legs au prochain client ses détritus, avant de casser deux trois trucs et de sortir, fier du travail accompli, Vélib cassés, incapacité à attendre deux minutes dans une file sans essayer de gruger, stationnement sur les pistes cyclables, en double, triple, quadruple, quintuple file, en ayant raison de le faire parce qu’il y a toujours une bonne raison, etc. etc. Une amie qui venait de s’installer à Paris avait été traumatisée par l’ambiance de haine qui y règne. Tout le monde hait tout le monde : les automobilistes haïssent les cyclistes, qui les haïssent en retour, ainsi que les piétons, qui se haïssent entre eux, les scooters foncent dans la foule en hurlant « connards », les taxis, qui haïssent l’humanité en général, vouent une haine toute particulière aux Uber et aux cyclistes, etc. etc. Cette amie, à la base psychologiquement fragile, restait terrée chez elle, incapable d’affronter cette réalité. Je lirai quelques jours plus tard au sujet d’un rapport sur la propreté à Paris que celle-ci était une « valeur de bourgeois ». Je soupçonnais cela, que la propreté et la civilité en général étaient perçues comme des tares, la marque d’une appartenance à une classe honnie.

Marre des millenials

Depuis quelques années une nouvelle population est apparue sur terre, qu’on appelle les millenials. En gros, ils ont 20-35 ans, nés avec le digital, puis le mobile, les réseaux sociaux, c’est une génération de l’immédiateté, de l’instant, de la globalisation, du partage, d’une incroyable lucidité. Au début, c’était sympathique en comparaison avec des baby-boomers bousilleurs de planète, derrière leur volant, et nostalgiques de leurs foutues Trente Glorieuses, de De Gaulle, de l’ORTF, de Giscard. Les millenials sont rebelles, irrespectueux des institutions, mais responsables, soucieux de la planète et de ce qu’ils mangent, en quête je cite de naturalité. Ils prônent un mode de vie du « sans », sans viande, sans lait, sans gluten, sans sucre, sans alcool, sans rien, centré sur des « valeurs » comme la famille. Ayant observé leurs parents exercer des métiers à la con dans de grands groupes qui ne respectaient rien auxquels ils ont tout donné pour être un jour virés, ils ne se font plus d’illusion sur le travail, veulent créer leur propre société ou travailler dans des environnements agiles. Depuis, toutes les marques se ruent sur ce segment, car c’est devenu un segment client, et en font les louanges. A y regarder de plus près, le concept est assez antipathique. Le millenial archétypique est nombriliste, casse-couilles, culpabilisant et traditionaliste (famille, nostalgie, etc.). Les causes défendues sont surtout les leurs, liées à un mode de vie à la gloire du petit confort bourgeois érigé en système philosophique.

YUJ

J’ai écouté une très belle émission – comme toujours – des Chemins de la philosophie sur la philosophie indienne du soi. J’y ai appris que le texte de référence du Yoga est le Yoga Sūtra, recueil d’aphorismes rédigé au début de notre ère. Le commentateur du texte partait du postulat que toutes les philosophies du monde partageaient l’idée que la souffrance humaine naît du désir des objets. La sagesse, c’est de se libérer de ce désir. L’autre source de souffrance, le mental, ce sont les pensées et notre identification à ces pensées, la croyance, ou l’illusion anxiogène, que nous sommes nos pensées. Le yoga permet non pas d’empêcher les pensées de naître dans notre esprit, mais de se détacher d’elles, de les observer comme un spectateur, de « voir les pensées passer » en dehors de soi. En suivant les préceptes précis du Yoga Sūtra, le yogi peut atteindre un état bienheureux de suspension des pensées et d’unité avec le monde, d’invitation du monde en soi. Le soi devient cosmique, il se fond dans le cosmos, ne fait plus qu’un avec lui. Le vent, les mers, les ciels, les étoiles, l’univers, les galaxies, l’été, la lumière, tout se fond en un seul point : soi.

Pendant ce temps, non loin de chez moi, une nouvelle boutique YUJ a ouvert. Le décor, comme tous les décors « dans l’air du temps », mélange des plantes, du bambou, du laiton – la vue du laiton et du velours me donne dernièrement une envie irrépressible de gerber – des néons trop stylés formant des aphorismes du genre « don’t make fun of the yogi ». Les clientes, en legging sexy aux couleurs éclatantes, font du yoga au son d’une musique pop rythmée dans une salle surchauffée. La cérémonie est à la gloire de ce que nos sociétés ont de plus superficiel, d’éphémère et de tape-à-l’œil, colonisées par une population d’objets inutiles vouées à la poubelle. En soi, il n’y a dans ce cérémonial rien de mal. Ce qui est cynique, ou désolant, ou stupide, c’est de convoquer une philosophie millénaire honorable pour vendre et la livrer au matérialisme mercantile dans ce qu’il a de plus putassier.

La Cabane

Le 5 janvier, je range la décoration du sapin dans la cabane, saisi d’une petite nostalgie de fin de vacances familiales, à la campagne. Je traîne dans le jardin sous la pluie, fouetté par le vent, des objets volent dans le ciel, les arbres rugissent et je pense à ce même instant dans un an, le 5 janvier 2019. Quelles pensées me traverseront l’esprit ce jour-là ? Quelle mélancolie me saisira-t-elle ? Que se sera-t-il passé dans le monde et nos vies ? A quoi ressembleront nos enfants ? Nos maisons ? Quelles nouvelles bonnes et mauvaises auront ponctué l’année ? Quels en seront les meilleurs films ? Les meilleurs voyages ? Le contraste entre la fixité de ce sac de décorations que je dépose dans la cabane, toujours le même, une chose qui reprend du service année après année, dans un éternel retour, et la plasticité changeante de nos vies ne fait qu’accentuer cette plasticité. Tandis que le sac attendra, inerte, dans le noir, nous existerons. Quand nous irons le chercher mi-décembre 2018, nous ne serons plus les mêmes, physiquement, mentalement, émotionnellement. Je n’ose même pas penser à la même séquence dans dix ou vingt ans, quand les enfants seront partis, que la maison sera cette fois résolument vide, peuplée de souvenirs flottant dans un désordre impénétrable, chacun en provenance d’une année dont la trace sera effacée, estompée, incertaine. La fixité du sac, sa permanence de chose inaltérable, son association exclusive avec une date abstraite éternelle et chaque année renouvelée, noël et le nouvel an, ne feront qu’accentuer par contraste l’instabilité, le changement incessant et immaîtrisable de nos vies emportées dans un courant continu qui ne fait que s’accélérer, en mettant face à face l’inaltérable sac de décoration, le même année après année, et les images changeantes qui auront gravité autour de lui. Je pense à ce beau film de Mike Leigh, Another year, qui illustrait le passage du temps dans une série de pertes et de désillusions.

Je me rends soudain compte qu’une autre année est passée.

Meilleurs films 2017

Twin Peaks: The Return, Part 17-18 (David Lynch) : difficile de comparer dix-huit heures de série à des films, mais si la désormais mythique Part 8 est certainement la plus barrée, la plus imbitable, la plus psychédélique d’une décennie en proie au Mal, les deux heures terminales sont bouleversantes de beauté ; le visage d’Agent Cooper en surimpression

L’amant d’un jour (Philippe Garrel) : le tandem Garrel-Berta au sommet de son art ; le réveil de Louise Chevillotte après une nuit d’amour

Jackie (Pablo Larrain) : reconstitution envoûtante et splendide des funérailles de JFK du point de vue de Jackie, tiraillée entre amour, vanité, folie et détresse ; les silhouettes noires avançant dans la brume parmi les stèles dans la terre boueuse d’Arlington

Certain women (Kelly Reichardt) : détresse menue et détermination de fer dans les paysages délavés du Montana ; face-à-face silencieux entre Kristen Stewart et Lily Gladstone au milieu d’un parking, une des plus belles et plus tristes scènes de l’année

Good time (Josh & Benny Safdie) : After Hours déchaîné et émouvante ode à la fraternité ; les plans aériens sur les trajectoires de voitures dans la nuit

Get out (Jordan Peele) : un terrifiant portrait de Blancs dans l’Amérique raciste post-Obama ; le bingo le plus effroyable de l’Histoire

Grave (Julie Ducournau) : impoli, gore, sanguinolent et dégueu, un jouissif  premier film (au titre anglais plus beau : Raw) ; Rabah Naït Oufella dansant sur un ballon de foot, torse nu, sous le regard concupiscent de Justine dont le visage s’animalise à la perspective de le bouffer cru

Split (M. Night Shyamalan) : la virtuosité narrative de Night au service d’une schizophrénie déchaînée ; les plans tournoyants sur les escaliers de la psychiatre, spirales d’une conscience malade

Star Wars, The Last Jedi (Rian Johnson) : un épisode opératique, kitsch et flamboyant ; la bataille des masques rouges dans la salle de conseil écarlate

Le sens de la fête (Eric Toledano et Olivier Nakache) : le meilleur de la comédie française servi par un casting aux petits oignons ; les regards d’enfants levés vers l’homme-oiseau lunaire lâché dans la nuit d’été

Etat des lieux dialectique du monde en 2017

Je ne vais pas m’enliser dans un bilan d’année de modèle courant avec une énième sidération éberluée et descriptive des phénomènes Trump, Weinstein & Cie. Ce que je voudrais réaliser c’est une analyse des éléments de structure qui sous-tendaient le monde en 2017. Pour cette modeste entreprise, je veux – comme dirait un président de la république – utiliser la dialectique hégélienne, mais dans une incarnation nouvelle. Avec la fin de la guerre froide et celle, sinon de l’histoire, du moins d’une histoire telle que nous l’entendions, la dialectique n’est plus macroscopique, entre capitalisme d’une part et communisme de l’autre, deux blocs idéologiques en tous points antinomiques, englobant tout, l’économique et le social, le personnel et le collectif, l’immanent et le transcendant. La dialectique est désormais dispersée, éclatée en mille autres périphériques, au travers desquelles il est possible de lire n’importe quel événement.

Peuple / Elite

C’est probablement la dialectique la plus prégnante en 2017. A différents degrés, elle sous-tend plusieurs des autres. Elle suppose de définir au préalable ce que l’on entend par « peuple ». Prenons la France. La population française s’élève à 67 millions d’habitants. Théoriquement, ces 67 millions de personnes font partie du peuple de France, c’est-à-dire à la fois Bernard Arnault, polytechnicien, multimilliardaire, polyglotte, global, et un ouvrier de Moselle sans qualification. Or en pratique, ou dans l’idéologie dialectique courante, le peuple ce n’est pas ça. Le peuple s’entend dans le sens de « populaire », de « masse », de quelque chose d’indistinct, venant « du bas », d’un « bas » vaguement défini dont seraient certainement exclus les habitants « du haut ». Cette gradation ascensionnelle est principalement calquée sur l’argent : les pauvres en bas, les riches en haut, et quand c’est le cas, elle est doublée d’une gradation morale d’inspiration chrétienne, plus on est pauvre plus on est supposé être bon, plus on est riche, plus on est mauvais. Parfois, de manière plus subtile, elle est parallèle à l’éducation. Le « peuple » donc est assimilé au bas, et ce qu’on appelle péjorativement, presque comme une insulte, l’élite, au haut. La complexité demeure quant à la définition du seuil au-delà duquel on ne fait plus partie du peuple. Quantitativement, ce seuil est souvent défini en multiple du SMIC, je dirais comme ça à la louche, entre 1 et 2 SMIC.

La force du « peuple », c’est sa masse. Un Français, un vote. Bernard Arnault a beau posséder des dizaines de maisons, d’entreprises, de voitures, de yachts, de tableaux, des avions et un musée, il n’a droit qu’à un seul vote. Certes, il a l’oreille des politiques, certes il peut faire du lobbying, mais il ne peut les faire élire, surtout en France où il n’est pas en mesure de financer à volonté le candidat de son choix comme aux Etats-Unis, qui s’apparente plus de ce point de vue à une ploutocratie. Le « peuple » ainsi défini constitue un enjeu électoral majeur. Or c’est bien connu, rien de tel pour mobiliser les masses indistinctes, les faire affluer aux bureaux de vote, les faire défiler dans la rue, que les passions les plus basses, au nombres desquelles on compte la haine, la jalousie, la peur. Rien de plus efficace que de canaliser cette haine, cette jalousie, cette peur, vers les minorités perçues soit comme influentes et véreuses – l’élite, les capitalistes – ou menaçantes – le musulman, le migrant. Observons par exemple en France la stigmatisation cocasse du « bobo », érigé par certains politiques en ennemi du « peuple ». Minoritaires, influents, antipathiques, casse-couilles avec leurs habitudes alimentaires à la con, les « bobos » sont une cible idéale, d’autant plus idéale que leur désignation à la vindicte publique ne convoque aucun arrière-plan racial ou religieux un tant soit peu controversé. Au contraire, les « bobos » se sentent eux-mêmes presque flattés par cette étrange détestation qui les conforte dans une position de domination obtenue à force de chemises à carreaux, de barbes plus ou moins bien taillées et d’après-midis passés sur les terrasses des cafés.

Dans de nombreuses démocraties, l’enjeu des politiques est aujourd’hui de définir, d’articuler, d’identifier l’antinomie « peuple / élite », pour maximiser des voix. La démocratie « populaire » ou « populiste » est l’attrape-tout de ce qu’il y a de bas et de triste dans les passions humaines, transcendé grâce à un vocabulaire adéquat en quelque chose de légitime car partagé par « tous ». De ce « tous », l’élite, ou les élites (capitalistes, banquiers, bobos…) est exclue : elle ne fait plus partie du peuple, elle est juste nuisance, mal, force d’exploitation. Paradoxalement, les vrais défavorisés (les migrants, les immigrés, les musulmans, voire les chômeurs) sont également exclus du « peuple », car perçus comme menace. On aime les défavorisés, mais pas trop : pour les aimer, il faut qu’ils soient invisibles, une quantité invisible et abstraite de voix. Les vrais défavorisés eux sont visibles.

Comme on peut faire gober n’importe quoi au peuple ainsi défini, venant « du bas », indistinct, invisible, dès lors que ce n’importe quoi est véhiculé avec ce qu’il faut de force émotionnelle et de charge pulsionnelle, les pires personnes et théories qu’elles incarnent peuvent accéder au pouvoir, en déchaînant ledit peuple contre l’élite d’une part et les vrais défavorisés visibles de l’autre.

Local / Global

Si on parle depuis des années de globalisation, on en oublie son pendant antinomique qui connaît pourtant une vigueur idéologique nouvelle : la localisation. Celle-ci n’est pas l’apanage du « peuple » dont les emplois sont menacés par les Chinois et qui serait nostalgique d’un âge d’or industriel local, mais aussi de l’élite et du « bobo » dans sa caricature la plus aboutie. L’élite recherche l’authenticité du local et est prêt à la payer cher. On peut le concevoir pour la nourriture qui, locale, « du terroir », est meilleure et plus respectueuse de la planète, mais l’élite est sensible à des produits qu’il ne fait économiquement aucun sens de produire localement comme des slips par exemple. Toute une société a été montée en France sur cette unique promesse d’un slip français. L’exemple est à ce point caricatural qu’il illustre l’enjeu. Les sociétés sont tiraillées d’une part par la nécessité de globaliser – qui permet une inflation nulle, des produits de qualité à des prix de plus en plus bas et une certaine ouverture au monde – et celle de localiser pour retrouver une authenticité romantique et se donner bonne conscience. Le bobo va manger du quinoa de Bolivie accompagnée d’une bière brassée dans son quartier ou par lui-même.

Identité / Altérité

Le pendant de la dialectique globalisation / localisation est l’antinomie identité / altérité. Envahis par des produits du monde entier, des touristes, des migrants, le « peuple » est à la recherche d’une identité, dans le sens premier du terme : il veut des gens comme lui, qui lui ressemblent, qui lui sont identiques. L’identité est d’abord physionomique, terrain sur lequel une certaine flexibilité est tolérée mais uniquement si elle reste dans des limites acceptables. Elle est ensuite de trois ordres : alimentaire, festive et vestimentaire. L’identité pour un peuple, ce sont des gens qui mangent à peu près la même chose que lui. Ce n’est pas plus compliqué. L’alimentation est un des éléments fondateurs du dualisme altérité / identité. Ce qui énerve au plus haut point les racistes ou les identitaires comme on les appelle de plus en plus, ce sont par exemple la viande halal ou le fait que les musulmans ne mangent pas de porc, une altérité gastronomique insoutenable qui peut faire sortir des grands penseurs de leurs gonds (les fameux menus de cantine). Ce sont ensuite les fêtes. La fête est au cœur de nos civilisations or pour ceux à la recherche d’identité, il est inacceptable de côtoyer des gens aux fêtes étranges, incluant à la fois les rendez-vous annuels (Ramadan) et les prières plus fréquentes. La différence vestimentaire est le troisième élément qui relève à la fois du rejet esthétique et de l’affirmation affichée par l’autre qu’il n’est pas identique à soi et, n’étant pas identique, qu’il remet en question l’identité. C’est ce qu’on a théorisé sous le terme de signes religieux ostentatoires. En gros, tout le monde doit s’habiller pareil. Je n’ai aucune idée pourquoi nous autres humains accordons autant d’importance à ces éléments, la nourriture, les fêtes, les vêtements, une étude macro-psychologique devrait être menée pour percer ce mystère. Ceux qui prétendent que l’identité, c’est la culture, se trompent. Très peu de gens connaissent leur propre culture. Qui, franchement a lu même dix des grands chefs-d’œuvre de France ? Une minorité, et celle-ci sera ouverte et moins identitaire. La culture elle-même n’a rien d’identitaire. Quoi de commun entre Hugo et Céline ? Pétain et De Gaulle ? L’autre argument est de prétendre que l’identité est la synthèse de ces contraires, auquel cas on contredit le concept même d’identité, l’histoire n’étant qu’une accumulation sans fin d’altérités. Si l’on peut supputer un rejet visuel s’agissant des vêtements, il est plus difficile de comprendre pourquoi l’identité se sent absolument menacée par la viande hallal, plus que par le véganisme, beaucoup plus contraignant et théoriquement contraire à l’identité nationale, la cuisine française étant aux antipodes du véganisme. Nul n’est menacé dans son identité par un Français de souche végan qui emmerde son monde, tandis que la viande halal est perçue comme une atteinte à l’identité. Est-ce l’arrière-plan religieux ? L’atteinte à la fameuse laïcité, souvent synonyme d’identité, trouvaille pourtant très récente – début du vingtième siècle – en contradiction avec des siècles d’histoire française, en contradiction aussi avec les croyances profondes d’une partie de la population qui revendique des racines chrétiennes ? Dans le même temps, on n’a jamais été autant ouvert aux cuisines du monde. Tant qu’elle est exotique, de l’ordre de la découverte, l’altérité est acceptée, elle devient menace quand elle est subie, près de soi. On pourrait voir dans tout cela une haine du musulman déguisée en de multiples formes, une haine explicite étant difficile à assumer. Est-ce le résultat du terrorisme ? De la situation économique des immigrés ? Des régimes obscurantistes de nombreux pays musulmans ? Du passé colonialiste ? Tout cela se mêle dans un ensemble d’affects complexes qui nécessiteraient une analyse plus approfondie.

Homme / Femme

Il peut paraître étrange d’écrire cela fin 2017 et peut-être en serais-je étonné dans cinquante ans, mais une des lignes de fracture de nos sociétés, quelles qu’elles soient, est celle des sexes. C’est évident dans les pays musulmans ou certains pays émergents, mais c’est tout autant le cas dans les sociétés développées où l’égalité homme-femme n’a jamais été acceptée, vraiment. Même dans les cercles les plus évolués, même dans les plus grandes entreprises, le monde de l’art, de la politique, de la gastronomie, la femme est non seulement sous-représentée, mais sa sous-représentation est criante. C’est anecdotique mais éloquent : sur deux cent cinquante ans de démocratie, les Etats-Unis ont élu un président noir, toujours pas de femme. Dans Homo Sapiens, Harari essayait de comprendre les raisons d’une telle sous-représentation, avançant plusieurs hypothèses dont aucune ne se révélait satisfaisante. C’est une des énigmes de l’histoire. C’est d’autant plus criant en Occident qu’il n’y a à l’égalité homme-femme aucun frein structurel, légal, contrairement, à un autre extrême, à un pays comme l’Arabie Saoudite. Dans ce contexte d’inégalité, une nouvelle fracture apparaît, et elle est sexuelle. On le voit de manière paroxystique avec les différentes affaires de harcèlement, qui sous les réactions indignées cachent une réalité complexe où se mêlent le pouvoir, l’ambition, le sexe, et les « pulsions incontrôlables du mâle ».

Pendant des années des femmes (et des hommes certes, mais on pourrait supposer les femmes moins soumises à l’injonction pulsionnelle du mâle incontrôlable) qui savaient tout, et avaient déjà largement réussi dans la vie, s’affichaient tout sourire avec Weinstein, a.k.a. « the pig ». Il y avait, indéniablement, et plusieurs stars l’ont reconnu, une acceptation implicite de l’état de fait scabreux (en gros, pour décrocher un rôle, fallait passer par la suite impériale du porc et le voir se pavaner à poil). Comme dans toute dialectique, les effets de balancier sont violents. Après ce silence coupable (« tout le monde savait, personne ne parlait »), une fois la parole libérée, la société est sujette à l’excès inverse. Du silence, on est passé à la délation généralisée sur réseaux sociaux, à l’opprobre publique de porcs ou supposés porcs à la porcité variable. On est passé du refus pusillanime de dénoncer des agressions sexuelles par dizaines à la dénonciation de la moindre drague, de la moindre main sur le moindre genou, du moindre regard interlope. Nous entrons dans une ère d’inhibition sexuelle où tenter de séduire une femme peut devenir dangereux. Les esprits se calmeront et dans une dynamique hégélienne classique, une certaine synthèse naîtra de la psychose actuelle.

Cependant, les frontières entre les genres n’ont jamais été aussi poreuses, si bien que la dialectique n’est même plus tant homme-femme, ou pas uniquement homme-femme, mais genre-transgenre.

Humain / Machine

L’année 2017 était celle de l’intelligence artificielle servie à toutes les sauces. Les plus simples calculs statistiques ont été labellisés deep learning et réseaux de neurones. Dans sa grande tradition des comités, la France en a même formé un sur l’IA. Les vieux briscards de la discipline, ancienne, et des maths vous diront pourtant que l’IA a connu tout au long de son histoire des hauts comme celui-ci et des bas auquel nous devons nous attendre. Le hype sera inévitablement suivi par la désillusion, car si les robots peuvent gagner au jeu de go, ils ont du mal à effectuer des tâches de base que n’importe quel humain accomplit sans y penser. L’ère des machines est encore loin. Mais il n’est pas impossible qu’elle advienne et avec elle la fin du travail. Quelle place pour l’homme dans un monde de machines ? Telle est la question qui se posera et se superposera aux autres grands questionnements, sur la place du peuple, de l’identité, des femmes, du local. La machine formera-t-elle l’élite intellectuelle du futur, inaccessible en raison de capacités exceptionnelles de calcul ? Les machines règneront-elles sur le monde et soumettront-elles les humains à l’esclavage ? Comment la démocratie devra-t-elle se transformer pour tenir compte de ces risques ? Je suis curieux d’avoir, dans trente ans, en janvier 2048, des réponses à ces questions.

Croissance / Décroissance

Sur le terrain économique, la dialectique fondamentale qui sous-tend l’ensemble des facteurs, des acteurs, des moteurs, des décisions est celle entre la dynamique de croissance et ses freins. Si l’on oublie un instant la caricature Donald Trump, son arrivée après Obama est l’illustration parfaite – et elle est cela principalement – de la dialectique croissance / décroissance. Obama a régulé, introduit une dimension écologique et sociale dans l’économique, augmenté significativement les impôts, tout cela ayant pour conséquence une baisse de la croissance. De fait, celle-ci n’a jamais été aussi faible dans une période post-crise dans l’histoire du pays. Dans un effet de balancier violent qui est le propre de ces dialectiques, Trump dérégule à outrance (ce sont là ses décisions fondamentales, pas les fameux tweet), baisse les impôts, et la croissance repartira. La croissance économique a des conséquences positives et néfastes à la fois, des externalités négatives comme on les appelle : pollution, surexploitation des ressources, creusement des inégalités, inflation, etc. Au sein de nos sociétés, toutes aujourd’hui capitalistes, c’est cette dialectique qui dicte tout.

Argent / Autre chose ?

Quand on examine l’actualité, les revendications, les réformes en cours, ou sa vie, on se rend compte avec effroi de la place qu’y a pris l’argent, comme motivation première des agissements humains, dans nos sociétés. Que cherchent les riches ? Une réforme de la fiscalité leur permettant de payer moins d’impôts : en gros plus d’argent. Que cherchent les pauvres ? La revalorisation du SMIC, le maintien des avantages acquis : en gros de l’argent. A quoi s’attelle le gouvernement ? A réduire le déficit (qui s’exprime en euros), augmenter la croissance (des euros), baisser les inégalités (en euros de salaire). Pourquoi on n’aime pas les migrants ? Ils coûtent cher. Prenez Mélenchon en France, soi-disant d’extrême-gauche, dans ses propositions il est juste question d’argent, de salaire minimum, de salaire maximum, de temps travaillé. Rappelons-nous le scandale provoqué par la réduction des APL. 5 euros par mois : personne ne veut les payer, ni les locataires (c’est scandaleux), ni les propriétaires (c’est scandaleux). L’argent a tout remplacé. Même en art, on juge un auteur par le nombre de livres qu’il a vendus, un tableau par le prix auquel il est parti. L’argent a contaminé les jugements de valeur en les rendant purement numériques. Quand on déconstruit notre vie quotidienne, ce pourquoi nous nous levons, nous travaillons, nous nous disputons, on s’aperçoit que c’est exclusivement pour l’argent. Tristement, les pauvres sont encore plus touchés par le phénomène que les riches qui peuvent s’élever de cette condition matérielle en allant à l’opéra et achetant des œuvres d’art (même si l’achat est avant tout financier).

Dans ce règne sans partage de l’argent, ce serait quoi : « autre chose ». Les religions n’ont plus de place. Même pas l’islam, car il est surtout revendicatif, exprimant la colère de populations de deuxième catégorie qui aspirent à une meilleure condition sociale, un meilleur accès au travail, donc à l’argent. L’islam ne sert pas à donner un sens à la vie, il sert à taper du poing sur la table pour revendiquer. L’amélioration des conditions économiques aura pour conséquence le recul de l’islam, c’est évident. CSP+ et islamiste ? C’est une combinaison impossible. Il y a peut-être encore l’art mais pour une minorité de créateurs et encore faut-il qu’ils soient financièrement indépendants, s’ils vivent de leur art, leur art sera contaminé par l’argent. Il y a les vacances, ces parenthèses organisées dans une vie dédiée à l’argent, mais où l’argent garde une place importante, sinon prépondérante.

Après, il y a tous les sentiments soft, l’amour, l’amitié, les rapports filiaux. A différents degrés, chacun de ces sentiments est plus ou moins contaminé par l’argent. Je note qu’il faut aller dans des pays émergents pour moins sentir cette emprise, même si l’argent y est conquérant. J’avais passé des vacances à Bali dans un village dont j’avais côtoyé les habitants qui me semblaient moins obnubilés par la monnaie. Mais la présence de plus en plus envahissante des touristes y remédiait avec une grande efficacité. Un couple amoureux fou, décidant de vivre ensemble se rend amèrement compte que ce qui l’attend, c’est une vie consacrée à l’argent : travail, logements, enfants, vacances, organisation économique du divorce…

S’il est une chose qui nous divertisse de l’argent, c’est peut-être, dans un sens levinassien, l’ouverture à l’autre. La responsabilité de l’autre et la fondation d’une éthique sur cette responsabilité. Celui qui s’occupe aujourd’hui des migrants n’est pas investi par l’argent. De manière moins spectaculaire, notre responsabilité vis-à-vis des autres qui nous entourent, de nos proches est une échappatoire. Levinas parlait d’horreur de l’existence, l’horreur de devoir continuellement exister, la répétition infinie de la même existence et l’impossibilité de la mort. Cette horreur de l’existence était suspendue dans le sommeil où on l’oubliait, et devenait a contrario aiguë dans les insomnies qui nous laissent seuls avec le seul bruit, le seul bourdonnement sourd de l’existence. Peut-être l’homme se détourne-t-il de cette horreur grâce à l’argent. L’argent est une quête sans fin, sans perspective de satisfaction. Dans ce sens, elle est recherche perpétuelle de nouveauté et rupture de la répétition. Pour s’évader de cette évasion de l’horreur de l’existence, il y a l’autre. Comment concilier cette éthique de l’autre dans un monde d’identité, de localisation, de repliement des sexes et de désignation de l’autre comme coupable dans une série de dialectiques implacables ?

Peut-on encore voir en l’autre une promesse ?

Adieu Johnny, béni sois-tu, tu vas nous manquer, et salut l’artiste

Sous le titre macronien trompeur derrière lequel je me planque pusillanimement, se cache un texte subversif que les âmes sensibles devraient s’abstenir de lire. Car comme il est doux de confier à ces pages confidentielles le sentiment d’exaspération que j’éprouve devant l’unanimisme de l’hommage hugolien rendu à un chanteur de variétoche française qui, en cinquante ans de carrière, a produit une vingtaine de chansons vaguement écoutables dont deux ou trois vaguement intéressantes. Ah comme il est jouissif de se défouler après une semaine de matraquage dans la presse, les média, les sphères politiques, culturelles, littéraires, culinaires, cinématographiques, dans les cercles médicaux, des pharmaciens, des notaires et des agents immobiliers. Le pire nous venait d’Instagram où trois jeux de mots à la con, « que je t’aime », « il y a quelque chose en nous de Johnny » et un troisième étaient répétés à l’infini. La célébration obligatoire – des mecs comme Mélenchon qui ont refusé l’injonction ont été sèchement rappelés à l’ordre – et en pompe, comme les aime le nouveau président en digne héritier de Giscard, était une sorte de culmination de l’homo festivus en orbite dans des sphères d’un ridicule rarement égalé. C’était, cela dit, au trentième degré un dispositif koonsien d’art post-moderne ultra-kitsch.

La configuration célébrationnelle était symbolique de l’égalitarisme français dans ce qu’il a de plus noble : les politiques au premier rang, plus précisément des grands hommes type Hollande, Sarkozy, (Fillon était en déplacement) ; les people dans l’église ; et le petit peuple qui se les gèle dehors. Des discours ampoulés et interminables se sont succédé, récités sur un ton monocorde par des vieux messieurs aux airs de grand-oncle tchékhovien vaguement givré. Emmanuel Todd devrait refaire une analyse sociodémographique de la foule présente ce jour-là, morts-vivants des Trente Glorieuses, fantômes des fameux baby-boomers pour qui enfiler un blouson en faux cuir, un jeans et écouter Johnny, le « rocker », faisaient office de rébellion. Car j’ai appris que Johnny était un « rocker ». Seriously ? Que c’était un rebelle. Contre quoi au juste ? Le mec a voté Giscard et Sarkozy, était exilé fiscal en Suisse et vivait (moins de 180 jours par an) entre Marne-la-Coquette (faut le faire, Marne-la-Coquette) et les Bahamas ou une île du genre. Certes, il y a les tatouages, les histoires comme quoi il aurait pris de la coke (non ! c’est vrai ?), la déchirure indélébile du père absent, mais bon.

En réalité, il faut lire tout cela à l’aune de Philippe Muray. Cette cérémonie était l’aboutissement terminal du festivisme dans ce qu’il a de plus exacerbé, la célébration du vide sidéral dont Johnny était l’incarnation ultime – aucune conversation, aucun texte, zéro idée –, sorte de mutation humaine de la notion de pur spectacle vidé de toute substance. On a beaucoup glosé dans la presse et les discours funèbres sur les spectacles de Johnny, le Champ de Mars, le Stade de France, avec la grande ambition prométhéenne de faire converger dans un même lieu, devant une « idole », un maximum de péquenauds dans un feu d’artifice de la grégarité exaltée. Si Paris est depuis longtemps sous l’emprise totale de la « fête » comme dernier horizon transcendantal de l’humanité, de Jack Lang à la grande prêtresse actuelle, alias la maire de Paris, il était essentiel que la fête conquît la province et la ruralité ; en installant dans la France profonde le règne festif, Johnny a joué un rôle clé dans cette entreprise post-historique.

Par exemple, j’ai appris qu’il avait beaucoup œuvré pour créer des salles de spectacle de plus en plus grandes (le Zénith, Bercy à Paris, des Zénith partout en province), avait lutté avec énormément de courage pendant des années pour investir le parc des princes pour les trois jours de son anniv. Comme l’opium de Marx, la fête est la dernière consolation du peuple dérouté, laïcisé à marche forcée, à qui on interdit toute velléité d’aspiration transcendantale, menacé de partout, avec des barbares au cul explosant d’énergie dans les banlieues proches, un islam vigoureux et terrifiant, des armées de technocrates cauchemardesques qui régissent sa vie et définissent la courbure idéale de ses  bananes, et des peuplades entières du bout du monde qui lui bouffent son pain en travaillant mieux, plus et à moins cher. En gros, le travail, Dieu, la patrie, tout lui a été confisqué, au « peuple ». Dernière idole, dernier survivant de la transcendance, dernier lambeau de la nation, dernier petit bout d’une identité indéfinissable et fantasmatiquement fédératrice : Johnny. Il était, et même mort demeure, essentiel pour les politiques. Macron, dans sa perspicacité communicationnelle et tacticienne habituelle, l’a compris. Car Johnny remplace Dieu, l’idée de Nation, l’idée de Racines, et devient ainsi le dernier liant de la société française ; tout le reste est controversé, contradictoire, dialectique, lacéré de déchirures et de plaies.

Là où tout cela devient pervers, c’est que c’est désormais limite de pas aimer Johnny, en gros si t’aimes pas Johnny t’es pas français. C’est nos racines Johnny, oui, oui le mec qui a chanté, « c’était fin août début juillet », c’est lui, nos racines françaises, si t’es pas à donf pour lui, t’es suspect, tu risques d’avoir Valls aux fesses quoi. C’est d’autant plus triste qu’il y a plein de chanteurs doués, qui ont écrit ou interprété des textes magnifiques qui crèvent dans l’indifférence totale. En matière de, je cite, « rock », un Baschung, par exemple. Tu peux adorer Brassens, t’es pas français parce qu’il ne fait pas suffisamment « peuple » avec ces paroles à la con qu’on ne pige pas toujours et son anarchisme antitout. Chez Brassens, le juge se fait enculer par un gorille, chez Johnny en guise de rébellion, il y a quelque chose en nous de Tennessee. Il n’y a pas plus consensuel, plus neutre, plus anodin : qui peut nier qu’il y a quelque chose en lui de Tennessee. Franchement. Déjà, à peu près personne ne sait qui sait, ce Tennessee, mais ça fait Amérique de pacotille, ça fait mythologie du pauvre et franchement ça ne mange pas de pain d’avoir un peu (pas trop tu vois, juste un p’tit quelque chose) en nous de Tennessee.

A savoir que j’aimais bien Johnny. J’ai un cœur. J’ai assisté à un de ses concerts au fin fond de la Békaa, le bastion du Hezbollah, dans les ruines de Baalbek (t’imagines jusqu’où il est allé le mec dans son odyssée de festoiement rural). J’en garde un souvenir ému et le mot qui me vient à l’esprit, c’est celui de « gentillesse » : absence totale d’ironie, respect du public, respect sincère du public, pas commercial, sincère. Qui sait, peut-être est-ce malgré lui qu’il a été intronisé « idole » de la France. A cause ou grâce à une empathie profonde avec les foules égarées dont il ressentait, qui sait, les souffrances agglomérées, dont il aimait, qui sait, à panser le temps d’un concert les plaies.

En parallèle avaient lieu les obsèques tout aussi nationales de Jean d’Ormesson, autre figure tutélaire, membre de l’Académie, autre « idole » symbolisant dans la caricature outrancière une vieille France idyllique très giscardienne elle aussi, la France des châteaux, de la noblesse, des mots d’esprit bien tournés qui ne font pas rire, de la langue « classique » et pure de toute influence métèque, des mecs qui font un caca nerveux parce qu’on dit la Ministre au lieu de le Ministre, la France du vieil argent, de tout ce qui est vieux quoi, la France de la France quoi. Macron a prononcé un énorme discours ronflant sur un ton doucereux, totalement disproportionné par rapport à l’auteur de L’amour est un plaisir, qui le faisait passer pour une sorte de Chateaubriand torturé (?) avec la plupart des arguments empruntés au dossier du magazine Le Point. Chacun sait que le bonheur c’est super mais que malheureusement ça n’a jamais fait bon ménage avec la littérature ou l’art en général. Un imbécile heureux grand écrivain ? Eh ben non, ça n’existe pas. Or il paraît que Jean d’O souffrait d’une blessure secrète, lui-même ne savait pas laquelle mais en dernière instance valait mieux ça que rien pour aller un tant soit peu au-delà du statut de chroniqueur du Figaro et de vanneur de talk-show. Vanneur, ça aide dans la vie. Modiano est un génie littéraire auteur d’un des plus beaux livres du XXème siècle (Dora Bruder). Mais fils de ritals, feuj, bègue, créateur de personnages de la frange qui longent les murs pour ne pas se faire remarquer des gens bien, ça ne fait pas vraiment le poids en matière d’idole française.

A savoir que j’aimais bien Jean d’O. J’ai un cœur. Je l’aimais pour son élégance, c’est quand même lui qui a lancé la mode des cravates en tricot, sans doute ce qui restera de mieux de son œuvre, et j’appréciais sa lucidité coquette, le fait qu’il, si je puis me permettre l’imparfait du subjonctif vieille France, reconnût qu’il n’était guère plus qu’un vieux con sympathique.

Eh bien moi, je pense que c’est pas ça la France. Si tu cherches de la rébellion, si t’es en quête de vraie musique, de probablement ce qui s’écrit de mieux de nos jours, faut écouter du rap français. C’est là que t’as la vraie rage, que t’as la vraie langue française, rugueuse, malmenée, contorsionnée, mixée, gueulée, tabassée, nerveusement fouillée, c’est là que tu vis la rue, les départements qui commencent par neuf, les quartiers disciplinaires de Fleury, la police qui charge les habitants, c’est là où t’as la poésie du ghetto, du sexe, de la came, de l’énergie vitale, de la femme objet, des sacs Hermès, des Ferrari, de l’amitié, des trahisons, du meurtre, de la prison. Je ne comprends pas pourquoi des mecs comme ça ne siègent pas à l’Académie. Pourquoi faut-il absolument que ce soit de vieux cons ? Est-ce parce que la France est un vieux pays, qu’il faut absolument et exclusivement que des vieux en incarnent la langue ? Don’t get me wrong, j’aime la langue française. J’aime dire nous sommes convenus et pas nous avons convenu, ravi et pas enchanté, et je hurle intérieurement quand j’entends « pas de soucis » ou « au jour d’aujourd’hui ». Mais la force de cette langue c’est justement d’être un terrain de jeu des expériences et des collages. L’Académie, c’est comme si tu disais que celui qui préside sur le destin de la peinture c’est Ingres. Sinon, c’est vrai, j’oublie, de l’autre côté du périphérique, en matière de mec un peu rageur, t’as Vianney, avec (attention interdit aux moins de 16 ans) « tu es la belle et moi la bête, et la belle n’est pas sâââââge ». En parallèle des festivités majeures narrées plus haut, le dernier disque de Booba est sorti. J’sais pas mais entre Johnny/Jean d’O ou Booba/Leïla Slimani, qu’est-ce qui a plus de gueule franchement pour représenter la France ? Sérieux.

Le Vol

C’est troublant, ce frisson que j’ai éprouvé, cette jouissance coupable…

J’y repense en admirant mon livre sur la coffee table…

Retour sur les faits. A mon arrivée à l’hôtel, je suis surclassé à la faveur d’une salve de salamalecs sirupeux. J’hérite d’une chambre de cent cinquante mètres carrés à la gloire du marbre : sol en marbre, plafond en marbre, murs en marbre, chiottes en marbre, lit en marbre, verre où tu déposes ta brosse à dents en marbre. Le propriétaire doit posséder une carrière, ça ou il blanchit de l’argent comme dans Ozark.

Vue imprenable sur le Bosphore et le pont rouge au milieu d’un océan pointilliste de lumières transfigurant la laideur diurne. Je me verse un Jack, me vautre dans le canapé en marbre et mate machinalement la télé. Il s’fait pas chier Erdogan, dans un pays taillé dans le marbre de la piété, l’hôtel, qui par définition doit plus ou moins être lié à lui, propose toute la palette Marc Dorcel, genre sa vie son œuvre. Je ne me laisse pourtant pas tenter par les jaquettes digitales pixellisées d’infirmières lubriques, certes par vertu mais aussi pour ne pas être fliqué par la Stasi locale, inquisitrice de mes modes de consommation libidinaux. La gigantesque bibliothèque en marbre est vide, le livre c’est un objet plutôt rare ici. Pas tout à fait vide à y regarder de plus près. J’aperçois ce qui ressemble à un livre, un beau livre même.

Il s’agit d’une monographie de Sevan Biçakçi, un orfèvre turc d’origine arménienne, un génie. Il peut faire tenir dans une bague la basilique Sainte-Sophie dans ces moindres détails. L’ouvrage, aux éditions Assouline, est une pure merveille.

Une idée germe alors en moi. Pernicieuse mais déterminée. Coupable mais tentatrice. Le subtiliser.

Je suis en proie à un soudain dilemme moral. Je ne peux justifier mon acte comme vengeance contre un hôtel qui me ruinerait, la chambre coûte trois fois rien ; contre un service en-deçà de mes attentes de client exigent « qui passe cent nuits par an dans des hôtels », le personnel est aux petits soins, à l’affût du moindre de mes souhaits. Non, c’est un acte gratuit. Ma vraie crainte c’est qu’on accuse le personnel. Etre responsable d’un licenciement, d’une vie en ruines, d’un suicide, à cause d’un acte gratuit.

Je dors dessus.

Le lendemain, jour de départ, je me réveille très tôt pour courir et faire mes longueurs dans la piscine en marbre. Les couloirs sont arpentés par les prostituées qui rentrent chez elles après leur nuit avec les Saoudiens de service. Mon esprit est occupé par la préparation du forfait. Comment ne pas me faire chopper ? Le dilemme moral passe soudain au second plan des considérations pratiques et exécutoires. Implicitement, la décision semble être prise puisque je délibère dans mon esprit au sujet de sa mise en œuvre. Après une longue hésitation, je range le gros livre dans mon bagage cabine, bien au fond, et le couvre de couches de linge sale. Je mise sur le fait qu’un contrôleur éventuel hésitera à se saisir de mon tee-shirt trempé d’une transpiration consécutive à quarante minutes de course à treize à l’heure dans une salle de gym surchauffée. Et puis, dans un éclair de génie, j’ai une idée. J’actionne le bouton électronique « ne pas déranger » pour éviter toute intrusion dans la chambre pendant que je prends mon petit déjeuner, le livre dans la valise.

Everthing goes according to plan, haha, hahaha, hahahaha… Je déguste mon plat exquis de labné crémeux nappé d’une huile d’olive onctueuse et ponctuée de joyaux verts luminescents, des olives. En sortant de l’hôtel, je suis salué par les membres émérites de son management qui, en rang d’oignons, me remercient de la visite. Mais comme dans une énorme farce ironique, le parvis devant le bâtiment en marbre est totalement bloqué. Une longue file de 4×4 américains patiente. Des snipers ultra-équipés genre soldatesque israélienne est sur le qui-vive. Et je suis là, penaud, vaguement paniqué, à l’épicentre d’une démonstration de force policière, seul avec mon forfait. Comme si ma culpabilité avait spontanément engendré cette scène de guerre. Le « valet » s’approche de moi et me confie solennellement qu’on attend une délégation, laquelle explique rétrospectivement la mobilisation du management en rang d’oignons. Je décide de revenir à l’hôtel pour emprunter une autre sortie et prendre le métro.

En entrant, un officier de sécurité m’interpelle et m’ordonne de faire passer la valise dans la machine à rayons X. « Putain, il va me demander de l’ouvrir », me dis-je, « je suis grillé ». Je marmonne que j’étais à l’hôtel, je ne fais que revenir. Il me fait signe d’obéir. La valise avance lentement sur le tapis roulant sous le regard scrutateur du contrôleur mauvais. In extrémis, j’échappe à la fouille. Un autre préposé aux valises – il y en a une armée dans cet hôtel – se précipite vers moi et me propose de traîner la mienne pour ménager mes petits muscles. Je le remercie expéditivement et me dirige au pas de course vers la sortie.

Quelques minutes plus tard, j’atteins le métro. C’est là que le phénomène étrange se produit. Que j’éprouve cette étonnante jouissance. Du plan machiavélique qui a fonctionné. Du forfait impuni que je viens de commettre. D’une sorte d’accomplissement créatif.

Dans le train, je consulte mes messages. Notre assistante nous apprend qu’un individu se faisant passer pour un intervenant de la société de nettoyage s’est introduit dans nos bureaux et a subtilisé un Mac. Tout le monde s’acharne contre le « voyou ».