Groundhog Day (départ en vacances)

Dimanche 2 août. Après un mois de juillet dans un Paris qui se désertifie (je le signale car rien de plus beau que Paris sans les Parisiens), départ en vacances.

Notre vol pour Boston est prévu à 16:45. Nous déjeunons sur une terrasse ensoleillée. C’est drôle, on cherche le bonheur par des chemins tortueux, dans la méditation transcendantale, la quête de son moi profond, des rituels ésotériques, des analyses interminables, l’achat de voitures luxueuses et pourtant, il est là, sur la terrasse d’un café place de l’école militaire. Et coûte trois euros.

Le taxi G7 maxi cab 7 places noir vient nous chercher à 14:00.

Nous sommes assis face à face dans la Mercedes. La conversation est gaie, les souvenirs des vacances passées se mêlent aux promesses de celles à venir en Nouvelle Angleterre.

Après un passage au salon Air France, nous nous dirigeons vers la porte d’embarquement K35. Un embarquement à l’heure. Difficile à croire s’agissant d’Air France, mais quelques instants plus tard, nous sommes indéniablement installés dans nos sièges. Pourtant, un premier signe avant-coureur, bien qu’anodin, signale le début d’un craquellement de ce voyage dont la perfection est suspecte : une annonce nous apprend que le système vidéo est en panne. Autre signe, notre fille fait les mots croisés dans son cahier de jeux et tombe sur ces deux mots : « parachute » et « arrêt ». Nous n’avons pas le temps de télécharger des films sur les iPad, tant pis, les filles liront ; ce n’est pas plus mal ; nous songeons aux effets néfastes des films, aux vertus comparées de la littérature.

L’embarquement est maintenant terminé.

Trente minutes plus tard, l’avion est toujours immobile au milieu du tarmac sous un soleil de plomb.

C’est un ancien appareil, la climatisation ne fonctionne qu’en vol. Ce n’est pas tout à fait une fournaise. Mais presque.

Ma femme s’inquiète du retard. Voyageur fréquent, je lui dis qu’il est habituel, nous sommes sur un vol Air France, il ne faut pas l’oublier. Je lui demande si elle connaît la mission marketing d’Air France par exemple. Non ? « Air France : nous allons faire de chacun de vos voyages une véritable galère. » Elle hoche la tête, genre « c’est pas drôle ».

Le commandant de bord nous annonce que le problème technique de l’avion (un temps) devant nous (ouf !) a été résolu, nous allons décoller dans quelques minutes. Je regarde ma femme, tu vois ?

Un jeune couple est assis devant nous, elle est grande avec un visage d’enfant, il est tout petit avec un visage poupin. Ils se lèvent pour effectuer des mouvements d’étirement. Leur côté zen et leur sourire béat sont très antipathiques. Derrière moi, un géant égyptien me met des coups de pied dans le dos qui vont, me dis-je, durer sept heures. De l’autre côté, une famille des Pays-Bas attend dans une totale perfection (tous blonds, père bouquinant, enfants dessinant, mère les regardant en souriant, pas un souffle).

Quinze minutes passent. La température avoisine les quarante degrés. Je n’étouffe pas tout à fait. Mais presque.

Des enfants crient maintenant, à droite, à gauche. Les parents les raisonnent, d’abord calmement, rationnellement (en expliquant les raisons du retard, comme s’ils croyaient vraiment qu’un enfant de deux ans pouvait, au fond de lui, comprendre les notions de « priorité au décollage »), ensuite en leur gueulant dessus et extériorisant un stock refoulé d’exaspérations et d’énervements. Ils ne les égorgent pas encore tout à fait. Mais presque.

Le commandant fait une annonce. Une mauvaise nouvelle. Notre appareil a un « léger » problème technique qui va nécessiter l’intervention de la maintenance. Nous aurons du retard, il nous en dira « plus » dès qu’il aura des informations.

Nous nous rendons à un autre endroit de l’aéroport, près des hangars, au milieu d’une plaine bétonnée frappée par un soleil de plomb comme dans un western post-apocalyptique.

Les passagers se lèvent, circulent. Nous discutons avec une hôtesse abattue. A en juger du désespoir imprimé sur son visage, je me dis qu’Air France doit être l’un des pires endroits où travailler. Elle nous explique que ces avions (747) sont très vieux, ils partent à la retraite en décembre. Donc voilà. De toute façon, ils ne font plus que Paris-Boston et Paris-Mexico. Elle dit cela comme si ces destinations ne comptaient pas vraiment, que tous les passagers s’y rendant pouvaient crever sans que cela n’émeuve personne. Genre : « 450 morts dans le crash d’un avion. Mais où allait-il ? A New York ? Rio ? Non, non, Boston. Ah mais on s’en fout. » J’examine l’appareil qui me donne en effet une impression d’épuisement.

Une heure plus tard, le commandant reprend la parole. Il nous explique que l’intervention technique nécessitera deux heures et vu la chaleur (elle est devenue insoutenable), qu’il a pris la décision de nous débarquer dans une « salle de transit ». Cette « décision » semble le résultat d’un débat cornélien et de longues tergiversations avec des instances occultes.

Une heure plus tard, les bus arrivent cahin-caha pour nous conduire à la « salle de transit ». Elle se situe particulièrement loin. Nous tournons pendant vingt minutes dans les paysages champêtres et désolés de Roissy.

C’est avec un soulagement intense que nous découvrons que la « salle de transit », imaginée comme des limbes du voyage, un lieu tampon, n’est autre que la salle K de laquelle nous avions embarqué, inchangée depuis tout à l’heure, plongée dans son atmosphère affairée, arpentée par des voyageurs pressés.

Les agents Air France nous demandent de faire la queue pour récupérer des bons alimentaires de 8 euros. La file d’attente est longue. Nous allons au salon. Nous sommes heureux d’y avoir accès grâce à notre statut Platinum Elite Plus.

Il est vingt heures. Nous dînons. Cernés de toutes parts par des Chinois. La nourriture est correcte, dans le style d’Orange is a new black, la série se déroulant dans des prisons féminines. Il y a de bons vins, un Saint-Julien 2009, grande année. Ce dîner improvisé en famille est joyeux. Le premier dîner des vacances.

Un passager chinois transfère les macarons du plateau vers son assiette, méthodiquement. Il repart avec une trentaine de macarons multicolores. Nous nous rabattons sur une salade de fruit translucide, relativement ancienne, comme recrachée par un tuberculeux mort depuis.

Vers vingt et une heures, une annonce « importante » nous signale que « pour notre information », la Compagnie ne dispose d’aucune information au sujet du vol pour Boston. Nous éprouvons du réconfort à ainsi vivre dans une ignorance vraiment totale.

A vingt-deux heures, une annonce sibylline nous notifie que notre vol est annulé. Nous devons nous rendre à la porte d’enregistrement No 10 où nous seront données « plus d’informations ».

Le trajet du salon à la porte d’enregistrement No 10 est dédaléen. C’est un parcours à contre-courant des passagers qui embarquent. Un parcours inédit. Ce n’est pas sans un certain plaisir intellectuel d’élucidation des mystères que nous trouvons la pancarte « No 10 » dans la structure kafkaïenne d’un aéroport maintenant désert, étrangement désert pour un lieu qui, quelques heures auparavant, était témoin d’une affluence record de passagers en départ de vacances.

Une file d’attente monstrueuse s’est formée à la porte « No 10 » au milieu de l’aérogare déserte. Nous avons dû perdre du temps en route, ils ont l’air d’être là depuis des heures. Seuls quatre agents traitent les demandes des 450 passagers du vol AF338. Ils passent une trentaine de minutes avec chacun. Que se disent-ils ? La posture de l’agent est celle de la bienveillance et de l’écoute. Les passagers se livrent. Racontent leur vie, leurs souvenirs d’enfance, leurs aspirations, leur quête du bonheur. J’aperçois le couple zen auquel l’agent consacre un temps très long, de qualité, comme s’il sondait leur âme.

Une rumeur se répand dans la salle d’enregistrement. Le vol du lendemain serait lui aussi annulé. Une autre rumeur prétend qu’Air France n’est plus une compagnie aérienne, que tous les vols sont annulés. A jamais. Que la France est coupée du reste du monde, du reste de l’humanité. A jamais.

Le couple zen se confie toujours à la psychanalyste d’Air France. Leur cas semble compliqué.

Nous décidons de rentrer chez nous. Attendre trois heures pour une chambre d’hôtel à l’aéroport de Paris ne nous tente guère. Un jeune garçon de Boston dit nous envier, il va devoir les attendre, lui, ces trois heures. Ma femme lui propose de nous accompagner, notre chambre de service est vide, la fille au pair est partie. Le jeune homme dit : « I’d love it ».

Nous sommes tous dans le taxi G7 maxi cab 7 places, assis face à face. Le taxi s’étonne à plusieurs reprises de notre bonne humeur.

Sam nous apprend qu’il a fait le voyage vers l’Europe avec son père sur un voilier italien en bois. Une course de vingt jours qui relie Boston à l’Irlande. Les deux îles où nous allons passer nos vacances sont celles qu’ils ont vues en dernier, Martha’s Vineyard et Nantuket. Ils ont été frappés par une tempête au milieu de l’océan. Leur bateau s’est retourné ; a pris l’eau ; je ne sais plus quelle pièce s’est cassée (taxinomie marine en anglais, je ne saisis qu’un mot sur deux) ; ils se sont laissés emporter par le courant jusqu’aux Açores ; où un providentiel technicien américain a réparé le voilier ; puis ils ont rejoint l’Irlande. Il nous montre des photos de la tempête sur son iPhone, de la vague impressionnante avant son déferlement sur le voilier. Un  film. Que valent nos petits ennuis de vacanciers en regard de ceux de navigateurs de cette trempe ? Je me rappelle le Journal himalayen, un merveilleux livre de Mircea Eliade que j’ai lu en juillet. Au début du siècle dernier, le mythologue roumain a effectué des voyages en Inde et en Afghanistan dans de terribles conditions climatiques et un dénuement total. Avons-nous le droit de nous plaindre, nous autres qui patientons dans les salons d’Air France en nous goinfrant de nourriture de prison et de cake aux noisettes avant de partir en vacances dans des hôtels de luxe ?

Ces dernières semaines, on parle beaucoup des « migrants », de la « menace migratoire », de l’Europe assiégée par un afflux sans précédent. On décrit le calvaire de ces migrants qui traversent la mer sur des bateaux de fortune aux mains de passeurs qui leur promettent le rêve européen et, s’ils survivent, leur calvaire dans des camps et des centres de rétention. Refusés partout, pourchassés partout, nés pour être refusés, pourchassés, pour être indésirables. Des experts divers et variés analysent le danger en des termes sociologisants et chiffrés. Des politiques annoncent une catastrophe d’une grande ampleur dont serait victime le fameux contribuable européen, jaloux de son petit confort, de ses petites vacances pourries. Le Figaro prédit la fin de la France. Pour quelques milliers de personnes ; que j’imagine avec leurs enfants, ballotés au milieu de la mer, la nuit, dans le froid. Et nous, dans notre taxi G7 7 places option « confort », on se plaindrait de l’annulation d’un vol. De devoir passer une nuit à Paris dans notre appartement. La notion de « voyage » recouvre des réalités si différentes et contrastées. Parce que pendant ce temps, l’iPhone n’arrête pas de vibrer de notifications Facebook, chacun s’empressant de poster des photos rigolardes du lieu de rêve – en tout cas dans cet angle de la photo et après rognage, zooms et filtres appropriés – où il est.

A l’heure où j’écris ces lignes, sur une terrasse à Cape Cod, avec vue mer, par une journée splendide, en sirotant mon expresso tiède (aghhh…), j’ai lu dans le New York Times l’histoire de Abdul Rahman Haroun. Etrange… Dans le New York Times, il s’agit de Mr. Haroun, tandis que la presse française évoque « un individu » ou « un Soudanais ». Représentatif de l’état d’esprit européen : les migrants ne sont pas des personnes à part entière, méritant un nom, ce sont des « individus », un « essaim » d’individus, pour utiliser la terminologie entomologiste de Mr. Cameron. Mr. Haroun est un héros des temps modernes ; un homme seul qui a réussi à escalader quatre murs barbelés, à échapper à la surveillance d’équipes de recherche internationales et de 400 caméras de sécurité et à parcourir à pied 50 Km dans l’obscurité du tunnel sous la Manche, pour quitter Calais et rejoindre le Royaume-Uni. Il a esquivé des trains allant de Paris à Londres à la vitesse de 160 Km/h. A la sortie du tunnel, il a été appréhendé par la police et sera probablement incarcéré car il est illégal d’entrer dans le tunnel à pied comme l’a justement souligné Romain Dufour, un porte-parole d’Eurotunnel. Mr. Haroun est en effet accusé au Royaume-Unis d’obstruction de trains, selon le « Malicious Damage Act » de 1861. Une autre représentation de la notion de « voyage ». Tout cela « à la recherche d’une vie meilleure »… Tout cela pour combattre l’injustice de la naissance qui fait que l’on peut soit naître dans un pays privilégié et être, par le plus pur des hasards, un protégé ou plus précisément un protégé qui se plaint (les riches de payer trop d’impôts, les pauvres parce qu’ils sont jaloux des riches et appellent cette jalousie « montée des inégalités »), soit voir le jour dans un pays pourri.

Mais revenons à notre retour à Paris en taxi. Nous montrons l’Arc de Triomphe à Sam. Sur le pont de l’Alma, la Tour Eiffel nous apparaît et scintille.

Comme dans Groundhog Day, le film avec Bill Murray, ou l’éternel retour de Nietzsche, le lendemain ressemble à la veille. Nous accomplissons exactement les mêmes gestes mais mieux. Par exemple, nous gérons mieux notre temps. Nous imprimons les cartes d’embarquement en couleurs et non plus en noir et blanc. Nous déjeunons sur la même terrasse ensoleillée mais sur une meilleure table avec un meilleur angle d’incidence du soleil.

La présence de Sam est salutaire, elle nous permet de distinguer les deux jours. Sans elle, la ressemblance eût été trop troublante.

Le taxi G7 maxi cab 7 places noir vient nous chercher à 14:00.

Nous empruntons le même itinéraire. Les enseignes lumineuses de l’autoroute donnent les mêmes messages, le même nombre de minutes pour la porte de la Chapelle, pour le stade.

Nous passons la sécurité et retrouvons dans le même salon les mêmes personnes dans les mêmes vêtements. Le même couple zen affiche le même sourire serein. La même famille avec les mêmes enfants parfaits. Jouant aux mêmes jeux vidéo sur les Play station au fond de la salle. Le même couple franco-japonais. Aux toilettes, la même odeur d’urine non (ou jamais) lavée. La même femme de ménage arrive à la même heure, pose le même panneau « Attention sol glissant », nettoie le même sol, du même air désespéré. Même l’iPhone qui a sonné la veille à 15:36, sonne à nouveau à 15:36. Sam n’est pas au salon. Rien ne nous permet de distinguer les deux jours.

Nous recevons un SMS d’Air France nous informant que notre vol prévu à 17 heures est retardé et désormais prévu à 20 heures. Nous posons des questions aux agents d’Air France qui « ne savent absolument rien ». Ils ont l’air vexé que l’on puisse même suspecter qu’ils aient la moindre information. Que cette idée saugrenue nous frôle l’esprit. Ils se moquent de nos retards avec une ironie mordante, ce pour quoi ils semblent être payés. Ils sont quatre, assis derrière leur comptoir dans le salon Air France, les bras croisés, à ne rien faire de la journée à part imaginer des réparties ironiques. Comme les comédiens chargés de lancer des vannes dans les talk-shows. Je reconnais leur talent, leur passion pour ce métier. Je me promets d’être à la hauteur de leurs réparties, je me promets d’être aussi méchant qu’eux, aussi cruel, mais c’est peine perdue, le niveau d’entraînement n’est pas le même. Je me console en songeant qu’ils auraient du mal à exceller dans mon métier comme j’ai du mal à exceller dans le leur.

Je lis les quotidiens. Les vacances sont propices à des évidences comme celle-ci : les titres sont extrêmement anxiogènes. La moindre nouvelle (genre : François Rebsamen ne sera plus ministre s’il est élu maire de Dijon) est présentée comme une calamité. Who fucking cares about François fucking Rebsamen? Il faut passer ces nouvelles au filtre de l’éternité : si dans cinquante ans on tombait sur ce titre, qu’en penserions-nous ? Nous dirions-nous : Merde ! C’est ce jour-là, cet événement-là qui ont à jamais changé le cours de l’histoire de l’humanité ?

J’ai des palpitations. Du mal à respirer. J’ai mangé un truc pas net ? La salade de fruits antique ? Non, je comprends, ce sont les journaux. Le pire, c’est le Figaro. Ecrit en grand, leur titre est toujours très négatif. Même une nouvelle positive, un triomphe, une gloire, un feu d’artifice, sont transformés en malheur « pour la France ». Il y a un étrange goût éditorial systématique, fataliste et masochiste. Une idéologie doloriste selon laquelle « la France » serait la proie de tous les malheurs, que « la France » serait destinée à une interminable et quotidienne litanie de désastres et d’adversités tragiques, que « la France » aurait emprunté une voie unique, interminable, la voie de sa perte inéluctable. Aussi cocasse que cela puisse paraître, ils sont sincèrement convaincus que celui qui va tirer « la France » de cet engrenage infernal de malheurs et de souffrances n’est pas, comme la gravité de la situation aurait pu le faire accroire, genre Dieu, le Christ, un héros providentiel (un nouveau De Gaulle par exemple), mais tout simplement Nicolas Sarkozy.

L’agent d’Air France a une « très bonne nouvelle » : début d’embarquement pour le vol Paris-Boston. Nous restons prudents. Il ne faut pas célébrer la victoire trop tôt.

L’embarquement produit une sensation étrange. Tout le monde est assis exactement à la même place qu’hier. L’avion est identique, même s’il s’agit, selon plusieurs sources concordantes, d’un autre appareil (le GZKXG au lieu du GZKXI). On se lance des sourires de connivence. On partage cette impression de vivre la même chose, comme dans un film, comme dans une réalité déréglée, comme dans un roman, comme dans une dissertation de Nietzsche. Le couple zen affiche le sourire pour lequel ils semblent génétiquement programmés. Ou plutôt fictionnellement programmés. Car j’ai le sentiment que nous sommes les personnages d’un roman. La famille avec les deux adorables enfants blonds est là, dans la même pose qu’hier, telle que le romancier l’a imaginée. La jeune fille un peu sexy, au regard un peu perdu, dépose les mêmes bagages dans le compartiment 21H en faisant la même plaisanterie. La jeune femme qui accompagne son père ou grand-père mourant lui parle de la même voix stridente. Quelques détails infimes sont discordants dans la répétitivité parfaite, dans le déroulement prévisible des événements pré-écrits, dans le répertoire limité de gestes, d’actions, de comportements des personnages. Par exemple, la grande tache de café du siège 20H a disparu. Si les sièges sont tout aussi sales, les taches ont imperceptiblement changé de place. Cette tache de vomi séché par exemple ne se trouvait pas en 20K. Le commandant de bord et le pilote sont les mêmes. Dépositaires de l’histoire. Mais le personnel navigant a changé. Nous découvrons avec un certain effroi leurs nouveaux visages, probables transmutations génétiques, probables transfigurations chirurgicales ou tout simplement probables avatars des robots qui s’occupent de nous. Où sont passés les autres membres du PNC ? Pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Oubliés ? Mis au ban de la Compagnie ?

L’avion est immobile.

Le retard de la veille se répétera-t-il ? Sommes-nous prisonniers d’une boucle temporelle ? Y-a-t-il le moindre espoir de s’affranchir de l’éternel retour ? Le personnel navigant semble inquiet.

L’avion reste immobile.

Puis, soudain, les lumières « Attachez vos ceintures » s’allument. Soudain, l’avion est saisi d’un imperceptible mouvement vibratoire.

« PNC aux portes, désarmement des toboggans ».

Nous décollons.

Nous cassons le carcan de la répétition.

Nous sommes libres du temps. Enfin.

L’amour du cinéma (un été en films)

Juillet est le mois du cinéma. Je suis seul à Paris, je peux profiter des salles de projection privée que je possède aux quatre coins de la ville.

J’ai commencé par Le Prince de Hombourg de Marco Bellochio, d’après Heinrich von Kleist, hypnotisé par la beauté du film et de chacun de ses plans, seul, littéralement seul, dans une très belle salle du Balzac que je ne connaissais pas (la salle 3), avec des murs en bois et des sièges en cuir. C’est ma première salle de projection privée.

En une heure quinze, Hill of freedom de Sangsoo Hong m’a bouleversé. Le Bellochio, ça ne m’étonne pas, la poésie romantique et somnambulique, les plans d’une beauté de toile de maître, les clair-obscur, les jardins enténébrés, les nappes de brume éparse et rampante, la beauté diaphane de Nathalie, le flottement dans un état de rêve éveillé aux heures imprécises de la nuit, de la littérature et de l’histoire : je peux donner à mon admiration des fondements esthétiques. Mais Hill of freedom ? Pourquoi la simplicité, voire l’inexistence, de l’intrigue, la modestie des plans et de la mise en scène, le caractère ordinaire des personnages et des situations, me bouleversent-ils autant ? On évoque Rohmer au sujet du réalisateur coréen, mais ce serait de l’infra-Rohmer, du Rohmer dépouillé de la sophistication des dialogues, des raisonnements et des machinations du hasard, du Rohmer de La Femme de l’aviateur et non des contes moraux ou des quatre saisons. Est-ce la ténuité existentielle qui m’émeut ? Le fait que nos vies ne tiennent qu’à cela ? Est-ce la quête permanente de l’autre, de l’amour ? Est-ce la mélancolie de cette quête et sa profonde honnêteté ? Ou la stricte simplicité des choses filmées ? Sangsoo Hong sait émouvoir, ou m’émouvoir, avec des personnages qui mangent une pastèque, boivent un café, s’enivrent, font la sieste, écrivent des lettres sur du papier lettre, et tout cela dans un désordre chronologique, sans faire cas des mécanismes classiques de « cause à effet », comme si, extraites de tout enchaînement logique, les choses gagnaient en autonomie, existant pleines et entières, en elles-mêmes. Rares sont les metteurs en scène capables d’ainsi poétiser le simple fait de manger ou de dormir plus longtemps que prévu et ce en ne montrant que cela, le simple fait de manger ou de dormir plus longtemps que prévu. La poésie émane de ces choses, dans une « vision sans commentaire » comme l’appelait Barthes au sujet des haïkus. En se concentrant sur des gestes dont rien ne nous divertit (ni histoire, ni passé des personnages, ni psychologie, ni chronologie, ni manière), en épousant la temporalité propre de ces gestes, Sangsoo Hong nous fait prendre conscience de leur caractère essentiel, universel, atemporel.

Je me suis promis d’aller voir Les mille et une nuits, L’inquiet de Miguel Gomes. Sans aller jusqu’à le considérer comme le chef-d’œuvre de la décennie, j’avais aimé Tabou, sa structure en deux parties, la deuxième en particulier, même si je percevais l’intention, pour ne pas dire le dispositif, même si je me languissais d’accidents, de spontanéité existentielle – que je distinguerais du naturalisme, les situations chez Sangsoo Hong ne sont en rien naturalistes, mais elles sont spontanées. La beauté y était pour ainsi dire prévue et de ce fait prévisible, le formalisme m’enfermait dans ses codes réfléchis.

Après avoir vu The Hill of freedom aux Sept Parnassiens, je veux enchaîner sur le Gomes, mais cette pancarte m’en dissuade : « Panne de la climatisation dans la salle 7, Les mille et une nuits¸ merci de votre compréhension ». La journée est chaude, le film dure plus de deux heures, je note sur Allo Ciné qu’il passe au Reflet Médicis qui n’est pas loin, m’y rends en Vélib.

Il y a, devant le Reflet Médicis, un attroupement désordonné de personnes âgées fatiguées, observées par une fille moqueuse assise au café d’en face, en plein marivaudage avec un garçon sûr de lui affichant un permanent sourire narquois. Je me dirige vers le guichet, le hall d’entrée est plongé dans l’obscurité, l’enseigne sortie de secours dispense une lumière glauque. Le courant est coupé dans tout le quartier, sans doute à cause de la chaleur écrasante. Les mines sont défaites, l’attente longue et incertaine. Une dame constate que « de nos jours » on ne peut plus rien faire sans courant électrique. Elle répète son argument à toutes les personnes dont elle croise le regard, comme si elle tenait à tirer de cet incident un enseignement plus général sur la modernité. Dans cette ambiance suffocante, je constate avec regret le déclin démographique de l’amour du cinéma. Ces personnes croulantes, avec leurs allures de survivants, sont-elles les dernières représentantes de la cinéphilie ? En me contredisant sur l’instant, l’arrivée d’une belle et jeune fille en short, symbole éclatant d’un renouvellement générationnel pour lequel je commençais à m’inquiéter, me donne une lueur d’espoir. Le courant n’est pas rétabli, je me promets de revenir le lendemain.

Il y a juste trois salles qui passent le film, les Sept Parnassiens, le Reflet Médicis et le MK2 Beaubourg. Aller à Beaubourg avec la chaleur qu’il fait est au-dessus de mes forces, je ne me sens pas capable d’affronter la foule du musée. Je garde un mauvais souvenir du Reflet Médicis, de ces personnes au seuil de la mort qui attendent sans espoir le rétablissement du courant pour voir le dernier film de leur vie. Le lendemain, je décide par élimination d’aller aux Sept Parnassiens. Avec un peu de chance, ils auront réparé la climatisation.

La dame du box-office m’avertit que la climatisation de la salle 7 est en panne et qu’il y fait vraiment très chaud. Je veux vraiment voir le film ? Devant mon hésitation, elle me propose un tarif réduit, « allez pour la peine ». Sa pitié me met mal à l’aise.

La salle est au deuxième étage. A mesure que je monte, la chaleur devient de plus en plus étouffante. L’absence d’air totale. Je m’installe quand même, admirant un instant ma discipline passionnée. Les bandes annonces et les publicités s’éternisent, insupportables. Dans la salle minuscule, les « ah qu’est-ce qu’il fait chaud ! » fusent. Pourquoi ont-ils choisi la salle 7 pour ce film ? Souhaitent-ils en interrompre prématurément la carrière ?

Le film commence enfin. Les premières vingt minutes sont documentaires, je n’y vois aucun intérêt, n’ayant pas besoin de cela pour prendre conscience des ravages de la crise ou de l’existence d’industries sinistrées. On reste au niveau zéro des clichés journalistiques. Je comprends l’intention, le projet de mêler différents niveaux, différents matériaux hétérogènes de fiction et de réalité pour dresser un portrait, peindre une fresque ample et foutraque du Portugal. Mais le cinéma n’est pas fait d’intentions. Il est fait d’images. De rythmes. D’émotions de l’instant. Je ne peux me résoudre à compenser leur absence par un double-guessing des intentions du cinéaste. Je prends espoir au moment du générique. Son arrivée tardive, l’espoir hédoniste après le sérieux documentaire inaugural, la beauté de la fille, les agapes en bord de mer, la musique, la voix off, me conquièrent. L’espoir ne dure que cinq minutes. S’annonce alors un film à sketchs.

Le premier, sur des banquiers qui négocient la dette du Portugal victimes d’une érection permanente, se veut drôle, mais n’est pas drôle. Personne ne rit dans la salle. C’est un genre que je déteste : la fantaisie qui se veut drôle mais ne l’est pas. Les intentions sont là encore affichées, trop explicites, les acteurs jouent comme des pieds, les dialogues sont nuls et surtout il y a cette idéologisation du cliché poujadiste – banquiers méchants, politiques stupides, peuple gentil – qui m’horripile. Je me prends de tendresse pour les banquiers de la BCE.

Le deuxième sketch a pour sujet un coq. J’ai très peu de tolérance pour la mocheté, l’humour forcé. Les personnages n’ont aucune espèce d’intérêt. Pour parler de souffrance, il faut aller ailleurs, en Afrique, en Irak, en Syrie, pourquoi ces Européens protégés, pour lesquels des centaines de milliards ont été engloutis, doivent-ils prétendre à un statut de victime ? C’est presque indécent.

Les murs du cinéma ont emmagasiné la chaleur des derniers jours. J’attends avec une impatience teintée de désespoir un sursaut esthétique. Je peux me contenter d’une scène, d’un plan. Mais rien. On reste collé à un réel englué dans l’ennui et le poids des manichéismes simplistes. Je ne prétends pas que l’art doive poétiser le réel et pour ainsi dire le déformer. Même pas qu’il doive y surprendre des beautés fortuites (bien que j’aime cela). Oui, j’aime Bellochio, mais suis tout aussi sensible à un plan fixe dans un café à Séoul. L’art doit générer une émotion en organisant la rencontre entre le réel brut et des sentiments esthétiques, existentiels, amoureux, whatever. La rencontre n’a décidément pas lieu. Sous couvert de bordel narratif, tout cela est surchargé de sous-entendus, de métaphores surlignées, d’allégories téléphonées. C’est insoutenable, je sors.

Sur le boulevard Montparnasse, je suis accueilli par une délicieuse fraîcheur vespérale. Je me surprends à aimer la vie dans ce qu’elle a de plus simple, de plus accessible, de plus gratuit : un soir d’été à Paris quand la fraîcheur succède à la chaude journée.

Plus tard, j’essaie de comprendre l’engouement critique pour le film. Je parcours les extraits sur Allo Ciné pour voir à côté de quoi je suis passé. Même les Cahiers du cinéma, qui savent en général démasquer l’objet marketing ciblant le critique parisien, sont dithyrambiques. En lisant les notes, je me rends compte du creux abyssal dans lequel un assemblage de mots peut nous plonger. Quand il est obligé d’aimer, pour des raisons qui m’échappent, le critique a recours à sa réserve de mots grandioses et vides (« sublime », « poétique », « onirique », « enchantement », « flamboyant »…) et à ses références grandiloquentes (Pasolini), les uns et les autres n’ayant aucune espèce de rapport avec la chose commentée.

Exemple : « un film-monstre, un film-monde, un film qui réactive l’idéal pasolinien d’une œuvre d’intervention s’éloignant de l’imitation sociétale pour mieux générer son propre manifeste poétique ». What ? (mais j’y reviens dans un instant).

Mieux dans Première : « Le cinéaste portugais est passé maître dans l’art de la correspondance baudelairienne ». En y apposant la marque « Baudelaire », ce brave critique entend transcender l’inanité de son propos. On ne peut moins poétique, on ne peut moins attentif à nos sensations et leurs correspondances, le film n’a rien à voir avec ceci :

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

Cette critique a manifestement noté l’indigence du film mais fait de celle-ci son projet : « Plutôt qu’une tentative réussie de réenchantement du réel, c’est le constat d’une fiction blessée par une réalité économique, un récit meurtri, qui n’arrive littéralement plus à se tenir debout. » En gros, si le film est nul, c’est à cause de la crise économique.

On retrouve aussi le style énumératif charabiesque : « Grand bazar tous cieux ouverts, coq-à-l’âne arrangé, va-et-vient malicieux ou improbables, confusion fictive et semi-réalité, collectage d’histoires. » J’adore « collectage », probablement un non-sens mais qui fait plus classe que « collection ».

Plus tard, je serai quand même rassuré au sujet de l’honnêteté intellectuelle de l’homme. Ces remarques dithyrambiques étaient sans doute imposées – par qui, par quoi, je l’ignore – mais quand il s’agit de donner une note, la sincérité semble prendre le dessus. Dans le conseil des dix des Cahiers, je remarque que les journalistes de la revue ont donné deux ou trois étoiles. L’un d’eux, le plus courageux, une seule. Mieux : les Cahiers, dans leur honnêteté et leur intransigeance, admettent que « les films ne naissent pas égaux » car celui-ci « nous arrive précédé d’une force de frappe sans précédent dans le Landerneau du cinéma d’auteur contemporain. » La citation sur le « film-monde » ? Elle vient après : « les attentes étaient placées très haut : ». Elle précède en fait la vision du film, qui, ensuite, « rassure et déroute à la fois ».

Mais en y réfléchissant, je me dis que tout cela s’explique, que par rapport à mon inquiétude de la veille, que tout cela est même positif. Car réfléchissons-y.

Moi qui cherche désespérément une salle à Paris où je puisse voir le film ; les mourants qui souhaitent en faire les dernières images de leur vie au Reflet Médicis plongé dans les ténèbres ; les spectateurs terrassés de chaleur dans la minuscule salle des Sept Parnassiens qui restent tous, sauf moi, jusqu’à la fin ; les critiques qui inventent un film imaginaire et le commentent en lui offrant l’exhaustivité de leur vocabulaire : quoi de commun  entre toutes ces personnes et toutes ces trajectoires ? Sinon l’amour du cinéma. Ou l’amour de l’amour du cinéma (tout le monde aurait aimé aimer ce film). Peu importe que son objet soit, comme chez Proust, une fille ordinaire dont, sans cristallisation, sans idéalisation grâce à la correspondance avec des lectures ou des œuvres d’art, l’insignifiance aurait été démasquée, cet amour est émouvant et peut-être faut-il être reconnaissant au film de l’avoir révélé, voire célébré, dans toute sa nudité, en premier plan, et par sa flagrante nullité, sa nullité presque assumée, de ne lui porter aucun ombrage, pour qu’on puisse s’y adonner sans partage et sans justification.

Désolé.

Quelques jours plus tard… Il est vingt-et-une heures quinze… Je suis au bureau… Je vérifie le programme des salles « à proximité »… Le Balzac passe le volume 2 des Mille et une nuits, Le Désolé. J’y vais. Le film passe dans la salle 1, immense. Nous sommes cinq. Je me mets devant les autres spectateurs pour profiter de cette autre salle de projection privée que je possède.

Table des matières : trois histoires, Simao sans tripes, Le juge qui pleure et les Maîtres de Dixie. Dès la première histoire, je note une rupture de ton par rapport au premier volume (que je n’ai pas vu en entier, je suis sorti au milieu de l’histoire du coq), une absence salutaire de l’humour rigolard pas drôle, une plus grand authenticité – même s’il s’agit d’une authenticité de l’étrange – des situations et du décor. Tandis que Simao sillonne de grands espaces dans une belle lumière et une succession de beaux plans, je reçois un SMS. Je dois répondre, je pianote, réfléchis à ma réponse, soupèse chaque mot, totalement absorbé par l’écran qui m’éblouit. Je jette de rapides coups d’œil au film pour constater que notre bandit de grand chemin est toujours en train de marcher. Une main se pose soudain sur mon épaule, je sursaute, émets un « aaaah ! » (un peu ridicule, je m’en rends compte à l’instant), me retourne. Une dame âgée – que je n’avais pas comptabilisée parmi les cinq personnes présentes, nous étions donc six – se tient à un mètre de moi : « Vous êtes venu au cinéma pour voir un film ? – Vous m’avez fait peur… – Mais vous êtes venu pour voir un film, ou pour regarder ça ? – Ben, non, pour voir un film. – Alors, s’il vous plaît, éteignez ça ! On vient au cinéma pour voir un film ! » Elle m’a vraiment surpris, s’est dirigée vers moi du fond de la salle majestueuse à pas de loup, a approché sa main de mon épaule et l’a posée au dernier moment dans un tapotement sec et nerveux. J’ai hérité des années de guerre que j’ai vécues une prédisposition au sursaut. Je mets l’iPhone en mode avion, me concentre – au fond, elle a raison.

Simao mange. Il est entouré de femmes, dans la nuit. Il marche ; il nage ; il tombe sur un cadavre ; il mange. C’est un personnage de western, dans l’esprit de Jauja. Il a une belle gueule, une belle démarche, une belle crinière blanche. A la fin, la police le retrouve et il devient un héros local. L’épisode se conclut par une belle séquence, sans rapport avec le reste, donc d’autant plus belle, chorégraphique, filmée sous de grands angles, dans la cour d’une sorte de forteresse où des chevaux blancs sont lâchés. Tiens, tiens, Gomes sait faire du beau, du poétique – pour de vrai, pas juste le mot des critiques placardé sur les affiches entre guillemets parce qu’ils devaient l’accoler au film, parce que c’était prévu dans son plan marketing.

La deuxième histoire commence par un beau plan sur un sexe masculin ensanglanté, un autre sur un sexe féminin qui s’approche de la caméra, révélant la même tache rouge. La fille déflorée appelle sa mère et, quand elle lui parle de préparer un gâteau marbré, la caméra s’avance de cette dernière, dans un hémicycle où elle est juge et préside une séance. Superbe entrée en matière. Les choses se gâtent par la suite. J’ai l’impression d’avoir vu cela quelque part. Ah oui, je me rappelle, à Avignon, dans une pièce de théâtre roumaine intitulée Solitaritate, où un cancéreux vendait tout ce qu’il possédait pour pouvoir se soigner. On retombe dans les travers fantaisistes et grossièrement métaphoriques du volume 1. Dans le dispositif. Le coup de « la société portugaise est représentée dans cet hémicycle » avec des histoires de meubles, de sexe, de débiles mentaux. Du théâtre de festival d’Avignon au rabais. Je dois avouer que je m’endors. Par moments, une tirade me réveille. Elle est censée faire rire, ce n’est pas drôle. Je me réveille pour de bon vers la fin, quand la juge récite sa dernière tirade et pleure (je suppose sur l’état de la société portugaise appauvrie par la crise ?). Le sommeil dans une salle de cinéma est agréable, les rêves se confondent avec le film, ou sont projetés sur l’écran, tous les niveaux de réalité se mêlent. Toutefois, ce soir, une sourde angoisse m’empêche de m’adonner complètement à ce plaisir, celle d’être la victime de la vieille folle tapie derrière moi au fond de la salle et qui risque de mal prendre mon assoupissement, de m’égorger pour s’en venger. Est-elle réelle ? Est-elle dans le film ? Je cache mon visage avec ma main pour éviter qu’elle ne surprenne mes paupières clauses. J’ai vraiment peur mais je ne peux m’empêcher de dormir, les dingues de l’écran qui se lèvent et récitent leur histoire en portugais sur un ton monocorde m’assomment big time.

De beaux plans de barres HLM plongées dans une brume grise. Ce soudain esthétisme de la troisième histoire – qui fait écho à la première, la beauté sauvage de la nature se muant en celle tout aussi sauvage de la banlieue – me surprend.

A la fin, je suis heureux. Comme un homme qui avait du mal à bander et se retrouve victime d’une trique fantastique. J’aime. J’aime aimer. Je vais rentrer en marchant, imprégné de la beauté assez incroyable, d’autant plus incroyable qu’inattendue, bien que partiellement annoncée par la première histoire, sa dernière séquence. C’est comme si quelqu’un d’autre s’était soudain saisi de la caméra et avait dit : « laisse-moi faire ».

Pendant les quarante minutes que dure l’histoire du chien Dixie et de ses maîtres, comme dans une pluie soudaine succédant à la sécheresse, les trouvailles esthétiques s’enchaînent dans autant d’épiphanies du beau. Le décor de ces barres d’immeubles organiques semble vivre, doté d’une âme, épuisée. La structure emboîtée du récit, des sous-récits, épouse parfaitement la complexité spatiale des couloirs, des escaliers, des appartements exigus, des voies qui mènent d’un immeuble à l’autre. Certains des plans sont admirables, de délaissement, de tristesse, de poésie accidentelle : celui de la minuscule cuisine enfumée où le couple au bout du rouleau prépare des travers de porc ; celui, qui suit, de l’ouverture de la fenêtre et de la fumée qui s’échappe dans la nuit sur une musique des eighties ; celui de l’urine qui dégouline dans la cage d’escalier comme une sorte de sang dans un film noir dans années cinquante ; celui du travelling arrière sur une voie rapide qui voit s’éloigner le jeune couple paumé ayant trouvé un canapé rescapé de la deuxième histoire ; celui du groupe d’enfants noirs qui déferle en lançant des regards caméra à travers le grillage qui délimite le périmètre de la désolation ; celui, magnifique, du berger et des moutons rescapés, eux, de la première histoire, au pied d’une tour ; celui des Brésiliennes nues sur la terrasse avec la ville en contre-bas ; celui du fantôme de Dixie ! ; celui du miroir qui révèle les mouches attirées par les cadavres du couple ; la voix off incantatoire ; en somme, pratiquement tous les plans. Au milieu de l’histoire, des petites histoires enchâssées se succèdent : c’est magique. La tristesse des personnages cassés est profonde et digne. Il y a de la fierté dans le malheur : même quand on vit d’aides, on ne veut pas manger tous les jours la même chose, parce que ce n’est pas ça, la vie. La joie des enfants qui courent donne de l’espoir. La capacité d’aimer et d’oublier de Dixie, sorte de Balthazar de l’urbanité post-moderne et abîmée, aussi. De la sincérité non rigolarde : voilà ce que je recherchais.

Je rentre chez moi heureux, impatient de voir le troisième volume.

Quelques jours plus tôt, je tombe sur Netflix sur un ancien film de Quentin Dupieux intitulé Steak. Un putain de chef-d’œuvre. Notes Allo Ciné ; public : une étoile et demie ; critiques : une étoile. Commentaires scatologiques, une « merde », un « étron », ponctués de quelques « chef-d’œuvre » ultra-minoritaires : pas de juste milieu.

Dans les faits, le film n’est pas une « merde ». Déjà  je n’apprécie pas ce terme qui ne veut rien dire s’agissant d’une œuvre filmique, je préfère « nul » pour celles qui n’ajoutent ni ne retranchent rien, comme la plupart des comédies françaises formatées pour la télévision. Steak est étrange, visuellement beau, la musique de Sébastien Tellier épouse l’ambiance, l’univers est recherché, pernicieux, assez terrifiant, croisement de film d’adolescent (retardé), d’horreur et de comédie. L’humour est particulier, ce ne sont pas des vannes de stand-up. Je suis un fan absolu d’Eric et Ramzy (surtout Eric). Parmi  mes films préférés je compte Halal, police d’état, La tour Montparnasse infernale et l’excellentissime Platane. Donc je ris. Mais en l’occurrence ici, je fais plus que rire. La scène chorégraphiée de pseudo-baseball avec un grand dé cubique, ses contre-jours, sa musique électronique menaçante, pré-cataclysmique, sont magnifiques. Même chose pour celle de tabassage de Ramzy, profondément inconfortable. Ou celle du kidnapping de l’enfant.

Je me suis promis de ne pas recourir au commentaire référentiel, de ne pas céder à la facilité du name dropping de grands noms du cinéma pour cacher une indigence analytique, mais je ne peux m’en empêcher. Il y a des films matrices. En toute bonne foi, ils aident à comprendre le cinéma, à mieux l’aimer, en permettant de remonter à une source. Le fantôme de la liberté de Buñuel est l’une de ces matrices. Pour moi, adorateur de toute la série, c’est le summum du Buñuel français, l’apogée de la collaboration avec Carrière. Buñuel et Carrière avaient un procédé de l’absurde très facilement reconnaissable dans cet opus, avec une inversion systématique entre l’attendu et le montré : les parents sont outrés par les photos non pas érotiques (attendu) mais de couchers de soleil (montré), on défèque autour de la table et mange aux toilettes, on ne remarque pas la présence près de soi de la fille kidnappée, etc. La réussite magistrale du procédé, sa profonde étrangeté, tenaient principalement de l’équilibre, un équilibre périlleux : ce n’est jamais trop, c’est toujours vraisemblable, on ne verse pas dans l’exagération, en un mot, c’est incroyable mais on y croit. A cet égard, Gomes ne suit pas les préceptes des maîtres, l’histoire de l’érection des banquiers, c’est trop. Il n’y a pas pire que l’hésitation en comédie, en l’occurrence entre la farce, l’absurde, la satire.

La scène du kidnapping dans Steak¸ qui se réfère explicitement au film de Buñuel, est un rare exemple de réussite de cet équilibre.

31 juillet. Les vacances approchent. Dernières heures de cinéphilie boulimique. 17 heures 40. Je suis au bureau. Tout le monde part mais j’ai quinze trucs à finir. J’ai noté que la séance commençait à 18 heures 15. J’ai appelé Accatone ; le film commence à 18 heures 20 ; oui, oui, on ne passe que « trois pauvres bandes annonces ». J’ai vérifié sur Google Maps, en Vélib, le trajet du bureau à la rue Cujas dure vingt-six minutes. 18 heures : je réussis à me sauver. 18 heures 7 : je monte sur un Vélib rue Balzac et suis déjà en retard. Je pédale comme un fou. Boulevard Saint Germain : un bus me colle aux fesses, un débile au volant, une grosse brute épaisse avec des lunettes de soleil de débile mental à qui on a confié un volant. Il klaxonne, me dépasse, braque à droite, genre pour m’écraser avec son putain de bus à accordéon de merde. Je le suis, arrive à son niveau, lui gueule dessus et son putain de bus de merde. C’est une voie partagée, sale con à lunettes de débile ! Je serais au milieu. Faux ! C’est juste que c’est un connard de débile à qui d’autres débiles ont confié un putain de bus avec son contingent de zombies qui me reluquent. Je prends sa putain de plaque en photo. Je cherche le numéro du commissariat pour dénoncer ce danger public. Eclair de lucidité : ce faisant, je perds du temps, je vais manquer le film. Je pédale de plus en plus vite. Mes cuisses chauffent. Il faut monter la rue Saint-Jacques. J’introduis le Vélib dans l’orifice prévu à cet effet dans un petit clignotement jouissif et me présente essoufflé comme un dingue en costume cravate devant la fille du guichet. « Il a commencé… il y a juste trois minutes ». Je rentre dans la salle. Noir et  blanc lumineux. Une cour. Stanislas Merhar marche dans cette cour avec une fille un peu gauche. En une seconde, ma colère tombe.

Nous sommes trois dans la salle, je me mets devant, une autre des salles de projection privée que je possède à Paris.

Une heure plus tard, je sors rue Cujas les yeux en larmes.

Je n’ai pas envie d’entacher cette merveille par ma prose de merde.

Mais putain, pourquoi vous n’allez pas voir ce film ? Vous savez que le générique de L’ombre des femmes voit défiler les noms de Garrel (père et belle voix off du fils, belle entreprise familiale), de Renato fucking Berta, de Jean-Claude fucking Carrière ? Je veux dire au risque d’être morbide : combien de temps pensez-vous que l’humanité aura la chance de voir des génériques comme ça ?

J’adore Garrel, c’est ma religion ce type. Mais c’est son meilleur film cette merveille. Il y atteint un niveau de pureté, de simplicité, de dignité, de pudeur, de gentillesse, de noblesse, incroyable. Et de beauté. Le noir et blanc de Berta est prodigieux, le moindre mur est un chef-d’œuvre, la moindre pancarte d’échoppe indienne rue d’Hauteville une peinture rupestre, la moindre bouilloire dans laquelle vous préparez votre thé parfumé au calcaire une œuvre d’art. Paris est méconnaissable. Ce n’est pas le Paris des années 1930-50, genre Doisneau. Ce n’est pas celui de Kertész. Ce n’est pas le Paris d’Eustache. Ce n’est pas le New York de Woody Allen à Paris. Ce n’est pas le Paris de la Nouvelle Vague. C’est le Paris de Garrel. La maîtrise du plan est absolue. Les dialogues, les voix off, des joyaux littéraires. Les acteurs magnifiques et bouleversants. Après tant d’années de tentatives, tant de films d’expérimentation, de scrutations, de ratures, de négociations, d’itérations, Garrel touche enfin à la quintessence du couple, dans ce qu’elle a de plus évident, de plus touchant, dans ce qui fait que devant une église pendant un enterrement d’un faux résistant on se dise ceci : qu’on ne peut vivre sans l’autre. Fuck Gomes, man ! L’amour du cinéma, c’est ça : c’est Garrel. J’ai risqué ma vie pour le voir.

Après ce moment éphémère de grâce absolue, il fallait une apothéose trash. Il fallait de la violence, du sang, du feu, de la boue, de la dynamite, de la poisse, de la sueur, de la misère, et d’atroces souffrances. En un mot, il fallait l’enfer. Je  m’y suis rendu.

Il n’est pas loin. Dix minutes à pied en empruntant la rue Saint-Jacques puis la rue des Ecoles. Il se trouve au 5 de la rue. Dans le cinéma Grand Action. Dans la salle panoramique Henri Langlois (qui ne m’appartient pas, elle est à moitié pleine). Avant d’embarquer dans les profondeurs apocalyptiques de la jungle et au milieu des espaces crayeux et lunaires d’un territoire fantastique où plane la musique de Tangerine Dream, il faut passer par Jérusalem, l’avenue Foch et une église à New Jersey, c’est le voyage initiatique de l’éprouvant, du fascinant et sans espoir aucun Sorcerer de William Friedkin.

Un petit plaisir juilletiste de fin de soirée, après un bon film : passer chez mon ami l’épicier arabe rue de Grenelle qui a les meilleures pastèques de Paris (enfin du quartier). J’achète une tranche et déguste au balcon en admirant la lune pleine.

Le soir même de leur retour à Paris, mes filles veulent voir un film. Elles se rappellent tous ceux que nous avons vus ensemble et combien elles les ont aimés, même quand elles avaient râlé parce que c’étaient des « films du moyen-âge ». Les préférés restent les Rappeneau (Tout feu tout flamme et Le sauvage) au point de demander des films avec « le même acteur là, le vieux » (Montand) et les Demy (Rochefort, Cherbourg, Peau d’âne). Truffaut est plus compliqué. Elles n’ont pas aimé L’enfant sauvage et son noir et blanc (pourtant sublime, de Nestor Almendros), ont dû abandonner La nuit américaine et ses références cinéphiles et autobiographiques idiosyncratiques mais adoré L’argent de poche (vu au moins dix fois) et, un peu moins, Le dernier métro. Mon motif de fierté paternelle : Rohmer. Non seulement elles ont vu Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, non seulement elles l’ont revu au moins trois fois au point de connaître certains dialogues par cœur (le garçon de café, les leçons de morale de Reinette), elles ont convaincu des copines de le voir en lieu et place du Disney à la con de service. Après un moment d’étonnement, (« c’est quoi ce truc ? », « pourquoi elles parlent comme ça ? », « c’est quoi ces prénoms bizarres ? »), j’ai surpris la totale absorption par les histoires rohmériennes aussi poétiques qu’improbables, aussi incongrues que prenantes des copines shootées au Disney depuis la plus tendre enfance. Nous avons ensuite vu Conte d’été. L’histoire de ce Gaspard parti pour passer son été seul et qui finit par ne plus savoir quelle fille aimer les a fait rire. Bref, ce soir de 1er août, les filles me félicitent de mes choix cinéphiliques. J’écarte très vite l’hypothèse d’un stratagème visant à me convaincre de les laisser voir un film « drôle » avant le départ en vacances du lendemain, car je décèle de vrais accents de sincérité que toutes leurs citations ne font que confirmer.

Electrisé par cette reconnaissance, je consulte mes DVD et leur propose trois options : Le tigre du Bengale de Fritz Lang, un merveilleux film d’aventures, pas drôle, mais dont je garde un souvenir d’enfance ébloui et, à jamais gravée en mémoire, la scène de la grotte et de la toile d’araignée ; une nouvelle tentative avec la Nuit américaine, je suis sûr qu’elles aimeraient, elles qui ont réalisé cinquante films sur iMovie ; ou alors, le plus drôle, Baisers volés de Truffaut. Elles choisissent ce dernier.

Je garde de Baisers volés un excellent souvenir d’adolescence, je me rappelle en avoir retenu, charmé, les histoires de biscotte, de « politesse » et de « tact ». En fait, contrairement aux Demy par exemple (ou à Eustache, Pialat ; note à moi-même : finalement ce n’est pas le cœur de la nouvelle vague qui était intéressante, mais sa périphérie), et à Cherbourg en particulier, le film est assez daté, le jeu des acteurs que je trouvais charmant apparaît désormais approximatif, la mise en scène assez bancale et le tout dégage un sentiment de naïveté. Mais les filles aiment ! Ce qui les fait rire surtout, car c’était cela le cahier des charges, rire, ce sont les métiers saugrenus d’Antoine Doinel, veilleur de nuit, détective privé, vendeur de chaussures et surtout SOS dépannage de télévision, et la manière dont il foire chacun. Elles se répètent la tirade finale du toqué en imper qui veut épouser Christine et qui se présente comme « définitif » et non « provisoire comme d’autres ». Ou celle d’Antoine Doinel qui décrit Fabienne Tabard, « son visage ovale parfait, mais un peu triangulaire », « son nez spirituel », « la pureté de son anglais ». En jugeant de mon ennui devant le film démodé, je craignais qu’il me dépouille de mon lustre cinéphile auprès des filles. Or non seulement ce n’est pas le cas, il contribue même à l’augmenter.

Les filles insistent pour voir Domicile conjugal. Quels autres métiers bizarres Doinel pourrait-il bien exercer ? Elles ne sont pas déçues, moi non plus. Le film continue de distiller son charme, les métiers (colorateur de roses et étrange manipulateur de maquettes de bateaux – « mais à quoi ça sert ? ») sont hilarants. Les relations de Doinel avec les femmes aussi. Prostituées, filles qui font une tête de plus que lui, Japonaise mutique avec laquelle les dîners au restaurant sont à mourir d’ennui et de rire : comme avec Fabienne Tabard, nous restons dans le registre des amours cocasses en contrepoint d’une vie bourgeoise avec la Peggy sage. C’est un joli portrait d’un Paris bienheureux et insouciant, comme Doinel lui-même, dont j’avais oublié à quel point il était anachronique, tête en l’air, absorbé par ses fétichismes, complètement en retrait de l’histoire, ne connaissant même pas le nom du Maréchal Pétain. Etonnant que quarante-cinq ans plus tard, cette petite poésie de cour d’immeuble, de chambre à coucher, de jeux puérils entre les fenêtres d’un appartement en U, plaise à des filles de dix ans submergées de fictions abondantes.

La fin des vacances approche. Nous allons voir Vice-versa avec ma fille qui change elle-même d’école et plongeons avec délectation dans le cerveau de son alter-ego, nous réjouissons du romanesque des émotions, de la mémoire, de l’oubli, chaque personnage dialoguant avec la joie, la peur ou la colère en nous.

Le dernier jour des vacances est triste. Les filles veulent terminer le cycle avec L’amour en fuite et le charme est rompu. Le film est nul, mal écrit, mal joué, il utilise un procédé de remplissage embarrassant, Truffaut repassant de longues séquences des autres films de la série. Tout y sonne faux et manque d’inspiration. En huit ans, on dirait que Léaud en a pris vingt. De l’artificialité de son jeu, qui en faisait le charme et la drôlerie, ne reste que l’artificialité et une sorte de langueur paresseuse, d’articulation poussive. C’est presque déchirant. Six ans plus tôt, ce n’est rien, six ans, il rayonnait dans le plus beau film au monde qu’un jour je  montrerai à mes filles, en leur disant les filles, ce soir, le moment est venu de vous montrer La maman et la putain. Elles me demandent d’arrêter ça et vont se coucher, déçues.

Le lendemain matin, nous marchons en silence vers la salle de classe.

Depuis, parfois, les matins, en se brossant les dents avant d’aller à l’école, devant le miroir, je les entends répéter : Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel…

Entorse

Donner une entorse à quelqu’un, c’est lui faire du tort.

Une entorse, c’est aussi l’action de détourner ou contourner une règle, une loi, des principes, un dogme.

Je propose plutôt de parler ici des entorses de la cheville.

15 juillet 2014

Je suis à New York et il est six heures du matin. De la fenêtre de ma chambre d’hôtel, j’examine le ciel lourd, les avenues désertes que les poids lourds sillonnent, emportant à toute allure des cargaisons en provenance de l’enfer.

Je sors courir à Central Park sous des trombes de pluie. Je fais deux fois le tour du grand lac quand je tombe dans un trou caché sous une flaque d’eau. Titubant, hurlant de douleur par ce matin naissant et glauque, dans les ténèbres hésitantes, percées des plaintes de lointaines sirènes, le monde devient peur et confusion (je force un peu le trait…). J’attends quelques instants. J’imagine, j’espère qu’il ne s’agit que d’une douleur passagère, violente, oui, mais passagère. Je me remets à courir, je me dirai plus tard : « comme un con ».

Une fois à l’hôtel, ma cheville a gonflé et un hématome s’est formé. Je consulte fébrilement internet, recoupe les indices, œdème, hématome, « œuf de pigeon », les symptômes sont concordants : il s’agit d’une entorse. La banalité du terme ne me fait pas suspecter les quatre à six semaines de guérison sur lesquelles tout le monde s’accorde. Les « merde », « fuck », « bordel de putain de merde » se bousculent dans mon esprit embrouillé. Pour autant, je ne prends aucune précaution. Je cours une ou deux fois dans les semaines qui suivent, sillonne aéroports et gares, et cela ne fait qu’aggraver mon cas. Je finis par consulter un médecin qui me prescrit des séances de rééducation.

Je développe une curieuse addiction aux séances chez Marion, la kiné. Non seulement elles soulagent ma cheville, me rapprochant du moment où je pourrai enfin courir, mais elles me procurent un sentiment indéfini de paix. Je me rappelle ce film avec Jean-Paul Darroussin où ce dernier était à la fois psychanalyste et kiné, prenant en charge l’ensemble, le corps et l’esprit, et les liens mystérieux qui les unissent. En traitant ma cheville, la kiné semble atteindre, par un réseau insoupçonné de synapses et de neurones, des zones enfouies de mon cerveau. Mens sana in corpore sano.

D’après mon application Run Keeper, ce n’est qu’en septembre 2014 que je reprends la course.

Depuis, ma performance s’est nettement améliorée. Je cours désormais à une vitesse proche de 13 Km/h pendant 1h15 sur environ 15 Km. En bout de course, il m’arrive de constater l’état de complet bien-être physique dans lequel flotte mon organisme ; je ne ressens aucune fatigue, les foulées sont régulières, la respiration synchrone : je suis bien. Surtout quand le vent me rafraîchit, que les endorphines commencent à m’enivrer,  me faisant éprouver cette euphorie diffuse et durable qui est la récompense de l’effort. Surtout aussi quand, de manière inattendue, en vertu de ces connexions mystérieuses entre le corps et l’esprit, l’espace d’un éclair, une idée brillante jaillit dans mon cerveau.

*

27 juin 2015

La journée est splendide. Partout, on parle du réchauffement climatique. Les scientifiques se relaient pour prédire la fin du monde dans des feux caniculaires. En attendant, l’été est là, chaud et beau. J’anticipe les vacances, les parcours en bord de mer à Saint-Jean de Luz, sur l’île de Barthelasse à Avignon, sur les rives du fleuve Charles à Boston ou le long des dunes à Cape Code. Pourtant, je me sens moins bien que d’habitude. Ma vitesse, que la voix de Run Keeper me rappelle toutes les cinq minutes, est en deçà de la moyenne des derniers jours. J’ai beau accélérer, la voix refuse de me concéder une meilleure performance. Une fatigue inexplicable ralentit ma course et j’ai hâte d’en finir.

Après quelques tours du Champ de Mars, j’emprunte les berges de la Seine. Juste avant le tunnel du pont des Invalides, aux trois-quarts de la course, je ne sais plus exactement ce qui se passe… Je me rappelle confusément avoir dépassé un coureur, accéléré le pas et fait un bond en avant. Ce qui est très clair et vivace dans mon souvenir en revanche, c’est que j’atterris dans un trou en me tordant la cheville, et je hurle de douleur et de la conscience cette fois-ci immédiate de mon malheur. Un coureur s’arrête pour m’aider, je lui fais signe que ça va, ça va. Je sais, pourtant, que ça ne va pas. Je sais pourtant, c’est indiscutable, que c’est une entorse. Au même pied que l’année dernière. La cheville a déjà gonflé. Comme si, profondément, elle n’était pas guérie et attendait cet incident, à cette date anniversaire, pour me punir. Ma colère s’extériorise dans un seul mot, « Fuck », qui, surtout lorsqu’on accentue le « f » (« ffffffffff »), provoque, faute de mieux, un défoulement cathartique.

Malgré ma colère, je prends la résolution de faire les choses correctement et d’appliquer scrupuleusement le protocole GREC : Glace, Repos, Elévation, Compression. Elévation du pied et achat d’une attelle. Je glace abondamment. Annule toutes mes activités du week-end, l’un des plus chargés de l’année pourtant, avec la fête de l’école, des défilés, des pièces de théâtre, des dîners.

Deux jours plus tard, un lundi, la douleur s’est calmée. Mais tout espoir de rétablissement prématuré est écarté. Je sais qu’une entorse ne peut guérir en moins de quatre à six semaines, plus même pour les plus sévères ou quand les précautions n’ont pas été prises. Je sais qu’il faut trois semaines pour cicatriser 70% des ligaments et trois autres pour les 30% restants.

Et en effet, après un déplacement que j’étais obligé d’effectuer, la cheville gonfle à nouveau, constellée de formes irrégulières bleuâtres. J’annule mes voyages à Saint-Jean et à Avignon. J’y allais pour voir Richard III et n’avais de toute façon pas trouvé de place, ma déception n’est pas grande. Sauf que le lendemain, je reçois une réponse positive à l’annonce de recherche de billets que j’avais mise sur leboncoin.fr.

Le pied levé au-dessus de la hanche, ou du cœur quand je suis allongé, je consulte internet au point de devenir expert en entorses. Comme toujours en médecine, les préconisations ne sont pas cohérentes et les injonctions sont contradictoires. Certains recommandent la glace juste au début, d’autres prétendent qu’elle peut aussi servir plus tard s’il y a un œdème, le froid rétrécissant les vaisseaux capillaires et permettant au sang de couler plus vite. Personne ne vous dit exactement combien de temps il faut mettre une attelle (mon évaluation : deux à trois semaines). En empêchant les mouvements latéraux, l’attelle a pour objectif d’éviter une récidive dans les jours qui suivent, quand la cheville est encore vulnérable. En revanche, la compression fait se promener les hématomes. Ceux de la cheville se retrouvent près des orteils, au niveau du tibia, par des dérives imprévisibles de sang coagulé. Au début, j’utilise des béquilles pour ne pas mettre de pression sur la cheville. Mais j’apprends qu’il convient de la mobiliser assez vite (trois jours). Il ne faut pas ne pas marcher, pour ne pas raidir le pied.

Je suis en manque d’endorphines. Deviens irascible.

Sur France 5, un médecin préconise de ne pas arrêter le sport. Il faut éviter les mouvements latéraux, mais on peut faire de la musculation de la partie supérieure du corps et surtout du vélo – pas de natation, selon lui, les mouvements y sont latéraux. Le temps de guérir, je décide de m’abonner à une salle de sport.

Je déteste les salles de sport. Les mecs gonflés, les exercices répétitifs et bêtifiants, l’œil rivé sur un clip de Selena Gomez se tortillant de plaisir. Il me faut une salle haut de gamme, un beau cadre, un truc cher, fréquenté par de jolies filles. Mes recherches m’amènent à envisager Klay, mais ils se la pètent, me mettent sur une liste d’attente de six semaines – sauf si je suis une fille. Solution de repli, L’usine de l’Opéra. Scarlett Johansson serait membre. Ce serait un haut lieu de la drague gay. La réalité est moins glamour, beaucoup de clients sont des vieux qui tentent de ralentir les effets de l’âge en accélérant les foulées sur leur vélo elliptique. Je ferme les yeux, rêve que je suis au jardin du Luxembourg. Et pédale.

La réaction des gens est variable. Il y a ceux qui vous examinent d’un air contrit, vous prédisent une guérison très longue, ou plutôt non, vous assurent qu’on ne guérit jamais, vraiment, d’une entorse. Ceux qui font des plaisanteries pas drôles à vos dépens dont eux-mêmes, en revanche, rient beaucoup. Ce sont les mêmes qui se moquent en général des vieux, des pauvres et des moches. Il y a ceux enfin que je remercie qui montrent de l’empathie, vous donnent des conseils de bon sens et prennent de vos nouvelles. De l’empathie bien dosée, simple.

Mon médecin traitant est condescendant à l’égard de mes entorses. Armé d’une moue ironique, il prétend que ce n’est pas « bien méchant tout ça », me rappelle quand même ce qu’il m’a toujours dit, la course c’est dangereux. Il semble en tirer une certaine fierté, comme si mes déboires lui donnaient rétrospectivement raison et qu’au fond je les méritais. Il me pose des questions sur moi, ma famille, mon travail, la crise en Grèce, les prix de l’immobilier, les taux d’intérêt (mon pronostic sur leur augmentation éventuelle), la stratégie de Mario Draghi. Peut-être une déformation professionnelle, le fait qu’il passe son temps à traiter les personnes âgées du quartier qui, plus que d’un médecin, ont besoin d’une oreille attentive. Ou alors la solitude, le besoin de s’évader d’une journée de maladies répétitives. Je lui demande une ordonnance pour des séances de rééducation. Il lève les yeux au ciel, « une kiné, ça sert pas à grand-chose franchement, mais bon si vous y tenez… ».

Dans le troisième chapitre du Journal intime, son beau film de 1997, Nanni Moretti raconte son cancer de la peau. Il relate ses visites chez le médecin, décrit sa maladie et en passant fait quelques réflexions sur la vie et la mort. J’en tire deux leçons.

La première leçon : il faut raconter son expérience comme il le fait.

La deuxième : combien il doit être difficile de vivre au quotidien et sur la durée avec une maladie grave. J’en ai un avant-goût édulcoré et éphémère avec mon entorse de rien du tout, mais cet avant-goût, cette sorte d’avertissement, me fait ressentir le désespoir que l’on doit éprouver quand la maladie est grave et les perspectives de guérison incertaines. L’intelligence humaine n’est pas à la hauteur du fonctionnement de notre corps. Son comportement est imprévisible, autonome, affranchi de toute règle. La douleur physique s’accompagne de celle morale d’une perte de maîtrise sur son destin. Notre propre corps nous « trahit, ne dépend plus de nous », comme disait Epictète. Cela en première approche. Plus profondément, si je devais paraphraser la « grande santé » de Nietzsche, la maladie est une expérience qui révèle le rôle décisif du strict corps, qui n’est plus le vulgaire contenant d’une âme. « De cet isolement maladif, du désert de ces années de tâtonnements, le chemin est encore plus long jusqu’à cette certitude prodigieuse, cette santé débordante qui se plaît à recourir à la maladie elle-même, moyen et hameçon de la connaissance. » La maladie intensifie l’expérience de la vie et révèle par leur manque l’importance de ces « choses mineures », « alimentation, lieu, climat, délassements, toute la casuistique de l’égoïsme. » « Le fait d’être malade peut être un stimulant énergique de la vie, du « plus-vivre » ».

L’Europe trouve enfin un accord sur la Grèce. Peut-être devrais-je appeler mon médecin pour lui en parler. C’est en Grèce, sur l’île de Lefkas, que je souffrais de mon entorse l’année dernière. 

Le 14 juillet, j’assiste au défilé sur l’écran d’un vélo à L’Usine en pédalant comme un forcené. Le premier ministre Manuel Valls décrit la grandeur de la France. J’observe dans ses expressions le mélange savamment dosé de fierté et d’inquiétude, d’autorité et d’empathie. Nous sommes au lendemain de l’accord sur la Grèce et les négociations sur le nucléaire iranien ont elles aussi abouti. Les caméras survolent l’avenue des Champs-Elysées et je découvre une beauté à laquelle, travaillant près de l’Etoile, je ne faisais plus attention, comme celle, inattendue, d’une femme que l’on côtoie tous les jours, mais qui est soudain révélée à la faveur d’un maquillage, d’une nouvelle coupe de cheveux, de quelque chose de différent, de mineur mais qui change tout. J’éprouve un sentiment étrange. Un frisson comme accentué par le pédalage. Et m’entends dire : « je suis français ». A aucun moment peut-être, depuis ma naturalisation, je ne m’étais arrêté sur ce constat : celui d’être français. Par choix, par persévérance, pas par le hasard de la naissance. Merde, je fais officiellement partie d’un putain de grand pays ! Je me suis toujours défini comme « citoyen du monde », aimant dans le concept de pays la possibilité d’en changer, dans celui de frontières la possibilité d’en franchir, dans celui de culture la possibilité d’en embrasser de nouvelles. J’ai oublié la notion d’appartenance qui se présente ainsi à moi, ce matin, à l’improviste, sur un vélo, à L’Usine de l’Opéra.

Le soir, habitant près de la Tour Eiffel, je fuis le quartier et la foule du feu d’artifice en me réfugiant loin, très loin, dans le Marais. Après un dîner dans la cour de l’école de danse de Paris, je décide de prendre le risque de rentrer à pied. Dès la rue de Rivoli, je fais face à une foule immense qui se disperse dans tous les sens, mais toujours contre moi. La ville semble envahie par le congrès mondial des gens mal habillés, on comprend alors que des empires aient été bâtis sur la propagation de la laideur globale et généralisée. Prises dans cette tourmente piétonne, les voitures sont saisies de panique, je surprends des expressions de haine sur les visages d’automobilistes bloqués au milieu de la foule, place de la Concorde. Certains n’hésitent pas à avancer, quitte à écraser des piétons, ou justement pour écraser des piétons. Sur les bancs, des couples d’amoureux s’embrassent, des clochards KO roupillent, des comédiens dépressifs ânonnent un texte imaginaire. Un sentiment de solitude bienheureuse m’étreint dans les jardins des Champs-Elysées. Mais la clameur continue de me parvenir de l’avenue, visible et menaçante entre les branches des arbres. Les Invalides sont chaotiques. La foule soldatesque terrifiante, dont l’uniforme est un bermuda bouffi de poches (un pantacourt pour les plus redoutables) sous un tee-shirt informe à l’effigie de marques aux initiales ésotériques (un débardeur permettant d’exhiber des bras poilus pour les plus téméraires), progresse, prête à piétiner l’ennemi sous des sandales ensablées, des tongs compensés, des baskets aux fluorescences compliquées et des chaussures hybrides, croisements indéfinis entre crocks, Birkenstock et bottes de randonnée. J’ai l’impression de lutter contre cette foule, ces milliers de pieds, la mienne, fatiguée, engoncée dans l’attelle Aircast. Mais il est trop tard, il faut continuer d’avancer. A mesure que je m’approche de chez moi, la foule se disperse, devient de moins en moins dense, de moins en moins terrifiante. Le Champ de Mars déserté est tout à coup anormalement paisible.

Le lendemain, je suis invité à l’un de ces dîners où des commensaux réunis par des hôtes délicieux partagent leurs lectures, étalent leur culture puis, à mesure que la soirée avance, que le vin exquis du Piémont désentrave le cerveau et en fait tomber les dernières défenses, que l’affectation cède la place à la sincérité involontaire, la superbe mondaine de l’apéritif cède la place à la lassitude du dessert, parlent d’eux-mêmes, se révèlent dans des aveux d’intimité que le début de soirée, où le souci de représentation était à son apogée, ne laissait en aucun cas présager. Alors, on ne parle plus du dernier livre à la mode, de la meilleure série américaine de tous les temps (Breaking bad, by the way), de l’Apple Watch ou du déclin de la presse française, alors on évoque des souvenirs d’enfance, on raconte des rêves, on analyse ses propres sentiments. Quand, à mon tour, je partage mon épiphanie patriotique de la veille, le silence se fait. Un rien grave. Un rien gêné. Les regards se tournent vers moi, un rien interrogateurs. Malgré la sincérité certifiée par le vin, on se demande si c’est de l’ironie, s’il faut en rire en signe d’appréciation, s’il faut s’en moquer en signe de reconnaissance de la ringardise.

Quand Dieu a créé l’homme, il a bâclé deux trois trucs. Sans doute pressé par le temps, il a opté pour des solutions de facilité. Il a été particulièrement faiblard sur les articulations, le genou, la cheville, le talon d’Achille, le coude. Franchement, quand on voit le niveau abyssal de complexité du cerveau, dont après des millénaires d’existence l’homme n’a jamais réussi ne serait-ce qu’à très grossièrement reproduire ne serait-ce qu’une partie infinitésimale du fonctionnement, il aurait pu s’appliquer un peu pour le genou et la cheville. Il a mal réparti son temps. Il a câblé deux trois ligaments sommaires, probablement au sixième jour, last minute. Il ne faut pas dès lors s’étonner des élongations, déchirures et ruptures de ces ligaments torchés (par niveau de gravité, mon entorse est une élongation).

Run Keeper m’envoie des injonctions d’aller courir. « Allez, il suffit de franchir la porte ! », « Alors, n’est-ce pas un temps idéal pour courir ? ». De plus en plus pressantes et paniques, elles me rappellent le nombre de jours sans exercice. J’ai l’impression que mon corps est sous la menace imminente d’une décomposition.

Lorsqu’elle me voit arriver, Marion a l’impression de revivre les mêmes événements que l’année dernière, comme dans une réincarnation ou un éternel retour. Elle rentre de voyage de noces au Madagascar. Pendant qu’elle traite ma cheville, elle me parle de cette île, ses montagnes, falaises, plages et routes interminables. Ma cheville est plus souple cette fois-ci… Mes précautions ont payé… Entre mes deux expériences de l’éternel retour, j’ai progressé, je me suis amélioré… Elle a fait trente heures de taxi-brousse pour rejoindre le sud de l’île… Il y avait une grève d’un mois des transports aériens… Je vais guérir assez vite, pas d’inquiétude… C’était une colonie française jusqu’en 1975, je le savais ? Un pays dont les ressortissants ont des noms très longs, c’est douloureux quand elle fait ça ? Par exemple, le président s’appelle Rajaonarimampianina… Les Malgaches sont pauvres mais tout ce qui touche au tourisme est cher… Elle décrit son rapport à l’argent, la culpabilité que procure le plaisir onéreux, le fait de « claquer son fric », en l’occurrence même pas son fric, celui des amis qui ont fait des cadeaux de mariage… A mon avis, s’agit-il de cette culpabilité catholique censée expliquer le rapport complexe des Français à l’argent ?

Après plusieurs séances de rééducation proprioceptive – essentielle pour le renforcement des muscles qui tiennent la cheville – celle-ci va mieux. Lentement, les ligaments cicatrisent. Les mouvements deviennent plus fluides. L’équilibre se rétablit. L’œdème, lui, met plus de temps à disparaître, les vaisseaux traumatisés devant retrouver leur fonctionnement normal.

A l’heure où j’écris ces lignes, quatre semaines ont passé. C’est le premier jalon d’une guérison qui en prend six. Marion m’a dit que je pouvais reprendre la course, en trottinant, pendant dix ou quinze minutes pour commencer. Comme si je réapprenais à courir.

J’ajoute ce paragraphe le 14 août, presque six semaines après l’incident. J’ai décidé de franchir le pas. Je me réveille de bonne heure. Tout le monde dort dans la chambre d’hôtel que nous avons louée à Nantucket, une petite île au large de Cape Code, en Nouvelle Angleterre, l’île où est né Arthur Gordon Pym, le héros de Poe, fils d’un capitaine de baleiniers, l’île de départ de Moby Dick. Je m’éclipse à pas de loup. Dans la rue déserte, je respire profondément. Me lance.

Peu à peu, les plaisirs de la course me reviennent. Je reconnais ce rythme particulier de battement du cœur. A mesure que je m’éloigne du centre-ville, les voitures se font rares et leur absence bienfaitrice révèle les bruits de la nature. Je surprends une biche pensive et étonnée au sommet d’une colline que je monte sans problème. Je croise des coureurs qui me font signe en vertu d’une solidarité tacite. J’en ai toujours rêvé : mon but est de rejoindre la mer. La plage de Dionis que nous avons visitée la veille. Un chemin de sable mouillé y mène, bordé de poteaux en bois. La plage déserte s’offre à moi. Splendide sous les feux du soleil levant. La mer est un lac frôlé de délicates rides. Seul, face à l’immensité de l’océan apaisé. Mais un rien menaçant dans sa profondeur insondable. Je marche dans l’eau, j’ai pied longtemps, puis m’y plonge. Une sensation intense de plaisir s’empare de moi que je me surprends à qualifier de communion « suprême » avec la nature et tous ses éléments révérés, le vent, l’eau, le soleil, le ciel. La température de l’eau est idéale, procurant une fraîcheur enivrante après l’effort. J’ai l’impression de faire un avec l’eau charnelle. Bercé par le doux clapotis des mouvements du crawl.

Je me rhabille et rentre à l’hôtel en courant de plus en plus vite tandis que le soleil de plus en plus haut sèche l’eau salée sur ma peau.

Après une longue période de privation et d’impuissance, j’éprouve enfin « le tressaillement de joie des forces récupérées. »

*

Novembre 2016.

Voyage annuel à Barcelone. A sept heures du matin, de la baie vitrée du W, j’observe l’éclaircissement du ciel, le mouvement des vagues et la ponctuation sur elles des surfers. Depuis la veille, j’attends cette heure.

Je sors. Le cadre est idyllique. Le soleil se lève à ma droite dans un tableau de toute beauté sur lequel je fixe mon regard, longuement, béat d’admiration ; l’instant suivant, je rate une marche, tombe, me fais mal, victime de la contemplation du cosmos.

Les promeneurs sur la plage, les policiers en patrouille, les autres coureurs, une fille qui médite : personne ne réagit. Comme si j’évoluais dans une autre dimension, invisible.

Je passe la journée immobilisé dans la chambre d’hôtel, nargué par la vue resplendissante sur la plage dorée. Je rentre dans un tunnel de six semaines sans sport et sans endorphines.

Retour chez mon médecin. Il a le même sourire ironique que l’année dernière. Se fait violence pour ne pas pouffer de rire. Il me regarde d’un air condescendant et, en articulant, lâche le mot clé : « patience ». Constatant ma déception, tout en griffonnant l’ordonnance, il me jette un regard en coin et constate : « vous aimez bien courir vous, hein ? ».

En m’accompagnant vers la porte, il ajoute : « mais arrêtez de courir sur des plages. »

*

26 janvier 2022

Des années plus tard, le 26 janvier 2022, je télétravaille à la campagne. Pendant ce mois de janvier le virus omicron, un variant du Covid, frappe la France de plein fouet, avec plus de cinq cent mille cas par jour alors que deux mois plus tôt il n’y en avait que quelques milliers à peine. Le gouvernement impose trois jours de télétravail par semaine et, souvent, pendant ces jours, je me réfugie à la campagne. Ce mercredi matin, je sors courir et à peine quinze minutes dans la course, je me foule la cheville dans une crevasse d’un chemin de campagne. La douleur n’est pas insoutenable et je prie que cela ne soit pas une entorse. Il s’agit de la cheville droite – je m’en veux d’avoir oublié de quelle cheville il s’agissait pour les précédentes entorses, probablement la même. Après quelques pas, je ne sens pas de douleur et comme d’habitude, je continue ma course pendant une heure. Le jour même je n’arrive plus à marcher, la cheville gonfle mais d’un seul côté, pas autant que d’habitude, et pas de couleur bleue. J’arrête la course. Quelques jours plus tard, le mardi 1er février, devant l’insistance de ma pharmacie, je mets une attelle, au moins pour deux semaines sinon trois. Le plan est de reprendre la course normalement la semaine du 7 mars, ce qui aura laissé le temps de pleinement cicatriser. Je prends mon premier rendez-vous kiné le 18 février, Coralie, avenue Kléber, une kiné dynamique spécialiste du sport qui me fait faire quelques mouvements et décrète que ce n’est pas bien méchant.

Epictète m’a beaucoup aidé à affronter cette nouvelle entorse et les semaines sans course qui s’ensuivirent. Cela le philosophe stoïcien, il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Une fois que j’en souffrais, je ne pouvais rien faire. Ce qui dépendais de moi, c’est la manière de vivre la déconvenue, le mieux possible, en faisant d’autres sports, en restant positif. Et cette attitude créa un cercle vertueux car j’étais heureux de ma réaction philosophique, ce qui ne fit qu’augmenter mon bonheur et me rendit d’autant plus que je devenais philosophe.

*

Samedi 7 octobre 2023

Le samedi 7 octobre 2023, nous sommes à Fontainebleau pour les 20 ans de l’INSEAD. C’est une superbe journée, je suis rentré tard la veille d’une fête à Avon, et j’ai beaucoup bu. Je me réveille à neuf heures et je suis fatigué, c’est souvent un risque d’entorse la fatigue. Je me lance vers la forêt et au niveau de la réception de l’école, de nouveau une douloureuse entorse qui me fait crier de haine et de dépit. Heureusement, je ne suis pas très loin et je rentre à pied. Je suis désespéré car j’ai plusieurs voyages de prévu, je ne vais pas pouvoir courir à Central park sans doute, en plus de la déprime que l’absence de course occasionne. Là encore la douleur n’est pas importante à la cheville droite qui est encore une fois celle qui est blessée. Je vais à l’INSEAD et à la fête le soir même. Le dimanche, la douleur est tout à fait soutenable. Je vérifie sur Runkeeper et l’année dernière, j’ai eu l’entorse le 26 janvier j’ai repris la course le 19 mars, soit 7 semaines, dont une au ski en fait. Je remarque aussi que j’ai sans doute pris un kilo l’année dernière mais pas plus et le sport gymnastique m’a aidé aussi. Le dimanche je mets l’attelle, ça fait du bien.

Le dimanche 8 octobre, je n’éprouve de douleur aiguë et arrive à marche. Le gonflement n’est pas excessif et il n’est pas bleu. Une fois à Paris, je mets l’attelle qui me fait du bien. J’ai l’idée de faire du soul cycle pour les endorphines. Je m’exécute avec une première séance le lundi 9 octobre à 19h30 qui se passe bien, avec un autre garçon et des dizaines de filles. Le mardi 10 octobre, pratiquement plus de douleur et j’arrive à marcher normalement avec l’attelle. Je vais faire une nouvelle séance le mercredi matin.

Le mercredi 11 octobre, je vais à Bruxelles pour la présentation Artal qui se passe bien. Le premier soir, pour le dîner à Clairefontaine à Luxembourg, je vais à pied avec l’attelle. Le lendemain, je porte les Church, et sans attelle donc. J’arrive à faire toute la présentation debout. Par contre, j’ai des douleurs quand je descends les escaliers bizarrement, et parfois dans les mouvements latéraux. Le vendredi 13, même chose. Je suis dans une superbe suite dans le Mix de Bruxelles et quand je fais le sport, ça va en fait, mais je sens dans la jambe droite une certaine lourdeur. Je suis euphorique car j’ai terminé la putain de présentation. Par contre, le samedi à Paris, je suis down again dans l’appartement sombre alors que le ciel est bleu dehors. C’est hyper déprimant. Bref. Avec l’attelle je n’ai pas mal. Je continue de faire du soul cycling, qui m’aide un peu. Le samedi matin, j’ai fait à celui de Sèvres qui est pas mal, tout neuf. Le dimanche matin à La Boétie avec Sliman qui est exceptionnel, et c’était une séance top et j’étais de bonne humeur car je préparais ma valise, même si elle est énorme.

Nous sommes maintenant le dimanche 22 octobre. J’écris dans un train qui m’amène de Grand Central à Greenwich où j’ai un déjeuner. J’ai toujours mon attelle (deux à trois semaines, ça fait deux semaines). Peut-être puis-je garder trois semaines pour guérir plus vite. Je n’ai plus sauf rarement des douleurs et pourtant hier à NYC, j’ai marché très longtemps. J’ai fait du soul cycle hier, samedi, et ce matin. Je pense aussi en faire demain lundi tôt. Quand je fais du vélo, je ne sens rien dans ma cheville. Pour aller du soul cycle au Blue Bottle café, j’ai fait du jogging avec la bande, et c’était okay. Peut-être tenterais-je de faire une sortie à Central Park samedi ou dimanche prochain au bout de trois semaine, pour profiter de ma présence ici, on verra.

Une semaine est passée. Nous sommes le dimanche 29 octobre 2023. Nous sommes de retour à Paris après deux semaines de voyage aux Etats-Unis puis au Liban pour le décès de mon père. J’écris dans la cuisine du 7 rue Dupont des Loges. Ce matin, pour la première fois depuis l’incident, donc trois semaine plus tard, j’ai couru pendant une heure et sept minutes – peut être un peu trop – mais lentement, à la fois à cause de ma blessure et parce que je suis méchamment jet lagged et me sens endormi, surtout le matin. Ce n’était pas une sortie facile car il pleuvait averse et je n’étais pas en grande forme. Je n’éprouve pas de douleur suite à cette sortie mais une lourdeur à la cheville ainsi que des douleurs intempestives quand j’effectue certains mouvements latéraux que j’aurais du mal à décrire.

Le lendemain, au bureau, je ne ressens rien sauf un contact bizarre avec les chaussures Tods montrant peut-être que le gonflement n’est pas parti. En revanche, j’ai pu faire mon sport tout à fait normalement.

J’écris maintenant le 23 novembre 2023, soit 6 semaines et quatre jours après l’entorse. Hier, je suis sorti courir à midi au bois de Boulogne sous une lumière de dingue, et je pense avoir retrouvé tous mes moyens. Aucune sensation bizarre sauf de temps et temps une légère douleur encore quand il y a des irrégularités sur le parcours. Ma course s’est considérablement ralenti. J’arrive à faire du 11.4 km/h alors que j’avais atteint le 12 Km/h. Au début de la course, je tire quand même la langue, cela va mieux après l’échauffement.

J’essaie de faire des exercices de proprioception sur la cheville droite qui connaît des entorses à répétition afin de les éviter au maximum.

*

Jeudi 2 avril 2026

Je me suis réveillé tôt, j’avais très mal dormi. J’ai quand même fait mon 7 minutes et je suis ensuite sorti courir avant la levée du jour. Sur l’avenue Bosquet, un trottoir et je me foule cheville. Malgré la déception, je décide de rentrer tout de suite et de ne prend aucun risque. Je mets immédiatement la glace. Je sors du placard l’attirail de l’entorse, l’attelle, la chaussette de contention, je les porte.

J’ai l’espoir ténu que cela se passera mieux que prévu cette fois. La douleur n’est pas intense. Mais je sais que cela ne se passe jamais mieux que prévu avec une entorse.

Et en réalité, pour une fois, si. Je garde l’attelle deux jours, mais dès le samedi, je cours à la campagne. Je ne suis pas à 100% mais ça va. Je cours aussi dimanche et c’est nettement mieux. Je fais de longues marches. La cheville n’est pas gonflée.

Le mardi suivant, je cours à Paris sans problème.

Je ne sais pas si ce sont mes réactions qui ont été les bonnes, ou alors l’entorse était légère. Mais je suis vraiment rassuré.

En parallèle, une nouvelle guerre fait rage depuis un mois entre Trump et l’Iran, avec son flot de nouvelles immondes tous les jours. Et le 8 avril, les deux pays signent un cessez-le-feu qui laisse espérer la fin des hostilités. J’ai cette curieuse voire ridicule sensation d’une imbrication entre la géopolitique du monde et mes entorse, comme si cette dernière était le syndrôme minuscule de la première.

Parents et enfants

Un pedigree

Etrange petit livre. N’importe quelle célébrité publie un jour son autobiographie. Plus elle est insignifiante, plus le livre est prétentieux et volumineux. J’imagine qu’ils sont tous écrits par les mêmes deux trois nègres sur la place de Paris. Exercice d’autosatisfaction d’hommes et de femmes qui considèrent avoir réussi.

Modiano écrit une longue nouvelle. Distante. Comme si cette vie, ce n’était pas lui qui l’avait vécue. Comme si elle lui était étrangère. « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne ».

Des images reviennent. Pourquoi celles-là ? Comment la mémoire opère-t-elle sa sélection arbitraire ? Les grands moments, je peux comprendre (l’émotion marque la mémoire, s’y grave), mais les petits, les insignifiants, les quelconques. Pourquoi certains de ceux-là survivent-ils « du plus profond du passé » ?

Il émane du livre une infinie tristesse. Pas d’émotion, sauf celle provoquée par la mort du frère aimé, avec lequel on « passait de longs après-midis ». Mort qui signe la fin de l’enfance. Non, une tristesse morne. Un état permanent d’ennui, de langueur. Une tristesse paresseuse. Détachée. « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. »

Une femme mondaine l’autre jour à dîner : « Ah Modiano, ma grand-mère le lit, c’est pour les dépressifs. » Plus tard, elle avouera avoir quarante-cinq ans, sa grand-mère doit par conséquent avoir entre quatre-vingt-dix et cent cinq ans. Une centenaire dépressive lectrice de Modiano.

Le livre est centré sur les parents. Ils sont si loin, dans leur monde impénétrable. L’enfant, l’adolescent les observe, recueille les bribes, les misérables bribes : des noms, des adresses, des rues parisiennes disparues depuis – nous sommes chez Modiano. « Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. » Et tout cela est si opaque, si incertain. Parent, incarnation ultime de l’altérité. Si semblable et si différent. Si proche et si lointain. Si familier et si étranger.

J’aurais aimé être médecin ou boulanger pour pouvoir expliquer mon métier à mes enfants. Je ne comprends absolument rien à ce que fait Albert Modiano dans la vie. J’imagine l’angoisse des miens. Il sort le matin, revient le soir, que fait-il entretemps ? Fascinant et énigmatique. Comme dans L’adversaire de Carrère.

Un pedigree est un beau livre sur le besoin d’amour des enfants. Niveau de satisfaction de ce besoin sur une échelle de 0 à 10 : 0. Les parents s’en foutent des enfants, ils s’en foutent de Patrick, de leur futur prix Nobel. Ils ne pensent qu’à eux. Parent : incarnation ultime de l’égocentrisme. Patrick, c’est juste un poids. Un chien qu’il faut traîner pendant les vacances. Houellebecq avait décrit quelque chose de semblable, mais son expérience était épouvantable, dickensienne (illustration : les enfants du pensionnat lui fourraient une brosse des chiottes dans la bouche), son enfance une prison. Rien de tel ici. On n’est pas dans la facilité glauque. Modiano n’est pas maltraité, les pensions où on l’envoie pour se débarrasser de lui sont plus ou moins ok. Il est juste au milieu d’un désert sentimental. Pas d’amis. Pas de copine. Rien. Toutes les personnes dont il aime à citer le nom, sauf son frère, sont des étrangers, des spectres, des ébauches de vie. Y compris ses parents.

Chaque jour ressemble à un dimanche soir de veille de rentrée scolaire. Je viens de trouver : c’est cela, l’essence même de cet écrivain : le dimanche soir de veille de rentrée. Quand on s’apprête à affronter un monde sans sentiments, un monde où l’on n’est pas aimé, pas haï, juste pas aimé. Sauf que c’est tous les jours pareil. Sauf que tous les lendemains sont sans amour.

Patrick essaie d’exprimer son amour, mais n’est pas bon à cela. Les enfants ne sont pas bons à cela. Je m’en rends compte en lisant le livre. Ils empruntent d’étranges détours pour éviter de dire je t’aime. Pourquoi ce mot leur brûle-t-il les lèvres ?

Patrick verse dans une petite délinquance érudite (vole des manuscrits, des livres anciens) pour entretenir son actrice ratée de mère. Il s’accroche à son père comme un chien malaimé à son maître. Quand le manque d’amour fait mal, il envoie une lettre insultante. Quand il dit « je ne lui en veux pas », profondément il avoue : « je l’aime ».

Maintenant, je ne sais pas si Modiano aurait été l’écrivain qu’il est s’il avait eu des parents « normaux ». Il est intelligent, il écrit bien, peut-être aurait-il fait HEC et serait-il devenu cadre chez Danone ou Sodexo. Du reste, c’est quoi au juste, des parents « normaux » ? Des parents qu’on comprend ? Sans zones d’ombre à explorer ? Des parents stables ? Qui ont un métier compréhensible ? A force de s’ennuyer, à force d’être exclu, le cerveau de Patrick a développé une force imaginative, exploratrice des mystères, des fonds sous-marins de la vie. Le désormais fameux « don de voyance » qui provoque de « brèves intuitions concernant les événements passés ou futur ». Il est devenu enquêteur. Enquêteur mélancolique plus qu’écrivain. Son plus grand livre-enquête, Dora Bruder, en est l’accomplissement et le chef-d’œuvre.

Je ne sais pas et Je sais

Je suis parent.

Ce n’est pas quelque chose qu’on apprend. Qu’on officialise. On le devient comme ça, en passant. On improvise. Quand je dois, disons, passer un week-end dans une maison à une heure de Paris, je planifie, je songe aux moindres détails. Je suis devenu parent, un métier qui s’étend sur des dizaines d’années, sans rien planifier, sans réfléchir. J’ai à tout casser quelques règles de base, quelques réflexes de bon sens, quelques héritages accidentels. Mais j’ignore comment tout cela est reçu. J’ignore quel sera le Pedigree mental que les enfants écriront dans cinquante ans.

Il y a toute une liste de « je ne sais pas » et un seul « je sais ».

Je ne sais pas s’il faut leur inculquer mes valeurs ou s’ils doivent se forger les leurs.

Et puis quelles sont mes valeurs ?

Et puis, quelle valeur ont les valeurs ? (crainte d’un conditionnement moral, d’un enracinement de peurs et de culpabilités : le terrain moral est glissant).

Je ne sais pas s’il faut les faire travailler comme des forçats pour leur permettre de faire des hautes études et avoir toutes les options dans la vie ou les laisser vivre leur enfance ? J’ai lu une fois qu’Alain Juppé est devenu ce qu’il est devenu grâce à une grand-mère qui le frappait quand il avait une mauvaise note. Cela m’a terrorisé : je ne veux pas que mes enfants deviennent Alain Juppé. Il paraît que les enfants de Palo Alto se suicident : trop de pression. Mais par ailleurs, selon la parabole des talents, il faut faire fructifier ceux qu’on a reçus, on n’a pas le droit de ne rien en faire. Par ailleurs aussi, la vie est inconstante, on peut perdre son argent, ses biens, sa beauté, ses amis, son pays, sa liberté ; il est une chose que l’on préserve à jamais, que personne ne peut nous enlever, les diplômes.

Je ne sais pas s’il faut être strict ou coulant, s’il faut mettre des règles claires ou s’en tenir à de grands principes. Les deux thèses ont leurs théoriciens. Il y a aussi des modes. On dit que les règles strictes incitent intrinsèquement à leur transgression, quand les principes trop vagues angoissent les enfants en quête de repères. Tu es toujours perdant.

Je ne sais pas s’il faut être amical comme un papa de film américain ou montrer de l’autorité comme un papa qui vote à droite. Dans le film français, le papa américain est dépeint comme un con démissionnaire.

Je ne sais pas s’il faut leur donner un iPad, au risque de les connecter à internet, royaume de l’égocentrisme et collection exhaustive de toutes les perversités, ou pas, au risque de passer pour un connard rétrograde.

Quand vous parlez de ces choses autour de vous, on vous dit « qu’il faut trouver un équilibre ». Je ne sais pas trouver un équilibre.

Ou alors, on vous donne ce conseil étrange, à la fois vague et impérieux, énigmatique et lumineux, qui, sous couvert d’évidence, vous laisse désemparé : «  fais comme tu le sens ».

Mais je sais une chose. Cela s’est cristallisé dans mon esprit à la lecture du Modiano. Les enfants sont assoiffés d’amour.

Comment le leur exprimer ?

Les enfants grandissent

Entre vingt et disons trente-cinq ans, on a l’impression que le temps s’est arrêté. Il n’a aucun effet. Physiquement, on change peu. Après une adolescence d’une violence transformationnelle inouïe, on se retrouve dans une sorte d’état stationnaire, de plaine temporelle. Les enfants des gens de vingt à trente-cinq ans, si enfants il y a, changent peu eux aussi. A moins de sept huit ans, ce sont des êtres dépendants, qui s’accrochent à nous. De toutes ces années, ils garderont peu de souvenirs. Des choses se trament peut-être dans leur subconscient, cela reste invérifiable. C’est une période d’inconscience qui donne une illusion d’immortalité. Remarquez, souvent les gens de cet âge (vingt à trente-cinq ans) se moquent des vieux, totalement et sincèrement inconscients qu’eux aussi, un jour, deviendront vieux.

C’est ensuite que les choses s’accélèrent. Que l’on aborde une longue période de transformation. Que nos enfants commencent à changer. A devenir eux. Pas des extensions geignardes de soi, eux. Nous les découvrons alors dans leur altérité, comme de nouvelles personnes qui s’invitent dans notre paysage physique et sentimental.  

Soudain, tout ce qu’on fait est enregistré dans leur Pedigree mental. Mais vraiment. Pas des complexes freudiens à la con, non, des images vraies, des souvenirs authentiques, enfin authentiques, vécus. Soudain, on se rend compte que ce que l’on fait, le moindre de nos agissements, le moindre de nos gestes, contribue à façonner cette personne qui tout à la fois est et devient, sur le devenir de laquelle, souvent à notre insu, nous agissons.

Le livre de Modiano ne fait même pas 150 pages et il y a noté une foultitude de détails le salopard, le moindre jour où sa mère était un peu down¸ il l’a consigné pour l’éternité nobélisée, il s’est vengé de la moindre de ses putains de mauvaises humeurs à la pauvre femme, sans compter toutes les fois où elle l’a lâché au bord de la route pour vaquer à ses sinistres tournées d’actrice ratée et cocufiée.

Il faut penser à l’impact de ce que l’on dit et fait. Il faut agir comme si nos enfants étaient des écrivains en puissance. Suivant l’hypothèse que chaque instant de notre vie, chaque mouvement d’humeur, ou marque de tendresse, sera un jour lu et connu par l’humanité entière. Albert Modiano était-il conscient, en envoyant pour la cinquième fois son fils en pension, ou discutant au téléphone avec l’un de ses innombrables acolytes interlopes, qu’un jour un inconnu comme moi allait tout en savoir ? Allait peut-être le juger ? Se doutait-il que tout cela, il le faisait pour moi, un type quelconque vautré dans son canapé devant lequel son âme est dénudée ?

Il faut agir en héros de roman imaginaire en gestation permanente. Il faut admettre que notre vie, c’est de la matière première de fiction. Elle ne servira peut-être pas, cette matière première, mais on ne sait pas, ne le saura jamais, jusqu’à notre mort.

Albert est mort en 1977. Un pedigree a été publié en 2005.

The smell of us

J’ai finalement vu ce film que les Cahiers du Cinéma recommandaient avec un enthousiasme lyrique rare et, comme d’habitude avec eux, exagéré.

Que dire face à cet objet incongru, disgracieux et globalement moche ? J’avais beaucoup aimé Spring break sur le thème de l’adolescence horrifique. Mais il y avait un scénario – pas dans le sens d’une histoire mais d’une construction qui tenait la route, contrairement aux morceaux bricolés et grossièrement collés de Larry Clark –, une « beauté » irradiait l’image.

Je reconnais pourtant avoir été subjugué par deux ou trois scènes. En premier, celle du suicide, plan magnifique et imprévisible, vraiment génial, d’un corps qui tombe comme une lourde masse et d’un autre qui monte, aspiré par les hauteurs, dans un double effet cinétique scotchant. En second, toute la séquence dans l’appartement du vieux clown à la perversité innocente et débile, où l’on assiste en temps réel à la transformation du lieu, à sa dévastation par la fougue véhémente de la jeunesse, comme si celle-ci révélait des couches de folie enfouies sous un décor aseptisé de bourgeois. Enfin, celle de la vieille folle qui agresse le jeune éphèbe prostitué, où la folie de la jeunesse est menacée par une dingue au corps monstrueux, musculeux et fibreux, sorte de mutant d’adolescent.

Au-delà de ces subjugations disons esthétiques, j’ai été terrifié. Terrifié par l’adolescence.

Tous ces jeunes semblent possédés et l’opacité de cette possession me glace le sang. Ce n’est pas leur perversité qui me fait peur, nous ne sommes pas dans le Jeune et jolie d’Ozon où la jeune bourgeoise se rebelle contre l’ordre établi d’une famille mortellement ennuyeuse en s’envoyant en l’air avec des inconnus dans des chambres d’hôtels Accor, c’est leur passivité. On dirait des objets. Des corps inertes soumis aux pires traitements, dans toutes les déclinaisons possibles de ce que le sexe peut avoir de plus triste, de plus flasque, de plus exsangue. Ils sont dépassés par leur corps, par sa transformation, par les perversités qu’il cristallise chez un public de vieux lubriques au cerveau inondé de foutre. Qui les reniflent comme des bêtes, pour sentir les reviviscences de sang jeune. De sueur tiède des fêtes lascives et abandonnées. Des corps jeunes épuisés, proies sans défense des morsures de la perversité rance à la peau flétrie.

Nombreux sont les films sur l’adolescence qui distillent une nostalgie des amours naissantes, des émotions nouvelles, des ivresses sentimentales, du droit aux actes gratuits et des infinis possibles. Quitter l’adolescence, dans ces films, c’est réduire progressivement le champ des possibles, c’est exclure les unes après les autres toutes les potentialités qui semblaient offertes, c’est devenir quelqu’un, une instance parmi toutes celles qui paraissaient possibles, et, par son unicité, une instance nécessairement décevante. Ici, nulle nostalgie. L’adolescence est dépeinte comme une période horrible, un cauchemar dont on a juste envie de s’évader. En cela, une sorte de pendant de la vieillesse. Le film est un jeu effroyable de miroir entre des vieux et des adolescents.

Patrick Modiano était tout à la fois fasciné et tourmenté par l’opacité de la vie de son père. Les parents de The smell of us sont complètement largués face à des enfants possédés et mutants. Fermés. Si tu les engueules, tu provoques une colère rentrée zombiesque, une passivité agressive qui emprunte à la débilité ses traits, une coolitude taiseuse qui emprunte à la bêtise son impassibilité lasse. Si tu montres la moindre sympathie, tu es cuit.

Pourtant, on connaît tous le cliché du parent qui dit « moi aussi j’ai été adolescent » en engueulant le gamin pour les conneries qu’il s’enorgueillit d’avoir un jour commis. Pourtant, profondément, l’adolescent doit réaliser qu’un jour lui aussi risque de faire acquisition d’un monospace, de réfléchir à la chambre du petit, à la rénovation de la salle de bain, à l’ajout d’un îlot central à la cuisine, à la réfection du toit de la maison de campagne, aux problèmes minables de bureau, il doit bien se rendre compte, en observant autour de lui, qu’en gros, c’est ça, la vie qui l’attend. Malgré tout, il reste retranché dans son no man’s land, son trou régi par des lois inconnaissables.

Peut-être est-il simplement terrifié justement par cela, la vie qui l’attend.

Notes printanières

Clichés

Je n’aime pas le titre de cet article. Ces deux mots, « notes » et « printanières », des clichés par excellence.

Notes : de l’écriture au rabais, des idées inabouties jetées avec un empressement ridicule, dont la dernière variante en date sont les insupportables aphorismes narcissiques publiés sur Facebook (genre : « I feel moody today », mais on s’en fout !). Notes : abdication de l’effort de construction, de structure, quelque chose que l’on dit mais pas tout à fait, que l’on soutient mais n’assume pas.

En soi, printemps n’est pas un mot haïssable. Le printemps à Paris est une période éculée mais valable ; il y a une belle lumière, un fond d’air frais comme si l’hiver y soupirait, des pluies spectaculaires qui assombrissent le ciel et font monter l’odeur de l’herbe, des filles sur les terrasses en robe légère heureuses de l’avoir sortie du placard où elle était planquée depuis six mois, dans une odeur de naphtaline et de transpiration séchée.

C’est « printanière » qui est insupportable. Qui renvoie à des déodorants cheap, des parfums d’ambiance, une littérature de gare. Je ne sais pas pourquoi, n’ayant en toute honnêteté rien lu d’elle, cela me fait penser à Anna Gavalda. C’est du Tourgueniev et j’aime Dostoïevski. Quand on n’a rien à dire, on convoque cet adjectif, on convoque un imaginaire saisonnier avec ses sous-entendus érotiques et jardiniers pour exprimer de manière lâche et imprécise un sentiment de bien-être érigé en poncif fédérateur de la civilisation occidentale.

Il y a pas mal d’adjectifs comme ça maintenant. A la base, je n’avais rien contre, sauf qu’ils ont été usés jusqu’à la corde par les articles de magazine, des journalistes de télévision, des éditorialistes. Ils ont été privatisés par Condé Nast. Sublime par exemple, pauvre mot grandiose surexploité pour tout et n’importe quoi, sur un spectre allant des fesses dans une pub d’écran solaire à l’idéalisme hégélien ; magnifié, pour faire accéder la chose sans intérêt (des brocolis dans une recette de cuisine) à une sphère censément mythique ; et quantité d’autres comme poétique, onirique, transcendant, contemplatif… Ce sont désormais des adjectifs vides, évidés, grandiloquents et évidés. Quand on ne sait pas quoi dire d’un film, qu’on s’est emmerdé ferme deux heures durant en voyant Jauja sans se l’avouer, rien de plus pratique que de lui apposer l’adjectif contemplatif. Même pictural, que j’aimais à une époque pour évoquer la beauté d’une femme croisée dans le métro ou d’un film maté dans une salle vide, me semble fatigué, comme un vieil aristocrate sur le déclin.

Alors pourquoi ce titre ? Je marchais dans les rues de Paris et je me suis surpris à apprécier le printemps, à me sentir « printanier », à vouloir écrire des choses sur les marronniers en fleur. Le vent devait faire voler une jupe, une fille devait marcher d’un pas déterminé vers son destin, je ne sais pas, des conneries du genre. Pour tuer en moi cette sensiblerie, je me suis promis d’écrire des notes printanières ; mais des plus amères qui soient. De saboter ainsi le mot de l’intérieur.

Segments littéraires

Je suis passé dans un Relay à Roissy 2E et pris en photo la tête de gondole des livres. Un concentré de la littérature contemporaine. J’ai saisi en un instant la manière dont les éditeurs raisonnent en termes de cible de clientèle dans une diagonale allant de Musso à Onfray.

Rangée du haut, à gauche, au sommet de la pyramide éditoriale : Guillaume Musso. Segment du roman de gare, bouquin de plage, démission préméditée de l’intelligence, concept de « détente » de l’esprit, d’acceptation réjouie de gros volumes de bêtise industrialisée ;

A côté, Dr Saldmann, Prenez votre santé en main : créneau du développement personnel, recettes « forme et santé » à deux balles, genre manger des framboises pour guérir du cancer ;

Richie : littérature people plus, même contenu que Closer mais par une journaliste du Monde, mêmes histoires de vêtements, de coupes de cheveux, de coucheries, de drogues, de combines et conspirations, mais au sujet d’un membre de grand corps d’état ;

Check-point, de Ruffin : roman de gare classe, traitant de thèmes exotiques et grandiloquents, de préférence liés au terrorisme ou aux lois impitoyables du marché, des trucs faciles à vendre au retraité de modèle courant.

Deuxième rangée : Fred Vargas, polar, un genre en soi, respectable, codifié ;

Douglas Kennedy, figure tutélaire de la littérature de la « sensibilité », avec ses héroïnes énigmatiques dans un Paris de TripAdvisor ;

Umberto Eco, étonnant sur cette rangée, c’était pas mal Eco de mémoire ;

Houellebecq, sorte de summum de la littérature, pur produit marketing au même titre que les lessives des linéaires Franprix lugubres qu’il aime à décrire.

Rangée 3 : After, catégorie aucune idée de ce que c’est ;

Ellroy, polar estimable car nous parvenant avec la caution « anglo-saxon » et les adjectifs « maître », « génie », typiques de ces écrivains adulés dans une France fantasmant l’Amérique et le jazz ;

Le nouveau Bussi, qui m’a l’air d’un me-too de Musso, jusqu’au point de la similitude patronymique.

Rangée du bas, Marc Lévy, déchu, détrôné par Musso et Bussi, malgré un titre magnifique : Elle & Lui ;

La fille du train m’a l’air d’un polar de rangée du bas ;

Onfray, Cosmos : philosophie de gare consistant à enfoncer tout ce que la menuiserie compte de portes ouvertes et de vilipender avec un courage rare, une perpétuelle tête d’enterrement et un refus jamais démenti d’apporter un minimum de réflexion au-delà des poncifs, des choses comme le nazisme, l’islamisme et Dieu.

Musso-Onfray, même combat contre l’intelligence et la réflexion. Même souci des évidences. Dans une émission de télévision où le philosophe dialoguait avec Mazarine Pingeot, celle-ci lui posa une question sur le concept de réalité, c’est quoi la réalité, sinon une réalité, la réalité existe-t-elle ou est-elle le produit d’une perception, etc. Question académique de bonne élève, soit, mais question complexe. Onfray soutint que la réalité c’est « ce qui advient » et pour faire taire une interlocutrice insistante, asséna que la Shoah par exemple c’est la réalité, indéniable, rétive à tout perspectivisme. C’est à peine s’il ne l’a pas accusée d’antisémitisme et de révisionnisme. Convoquer la Shoah pour répondre à Mazarine Pingeot dans une émission de télévision : c’est cela l’abdication de l’intelligence.

Résumons : romans de gare, les plus largement représentés (Musso, Bessi, Lévy, Kennedy, un roman aux éditions Michel Lafon dont le titre n’apparaît pas dans la photo mais la maison d’édition se suffit à elle-même) ; roman de gare classe (Ruffin) ; philosophie de gare (Onfray) ; polar (Vargas, Ellroy) ; développement personnel et autres livres profitant de la dépression ambiante pour prétendre la guérir en recommandant des framboises ; haute littérature (Houellebecq) ; intrus (Eco).

Grâce à une photo, je viens d’établir ce qu’en marketing on appelle une segmentation de marché. Si j’étais amené à faire une étude circonstanciée du marché de l’édition, je serais plus exhaustif dans le recensement des catégories, j’analyserais les chiffres des ventes et en ferais des camemberts, mais aboutirais à peu près au même résultat, de la même manière qu’il suffit parfois de prendre une photo de linéaire de supermarché pour se rendre compte de la segmentation des shampoings ou des liquides vaisselle.

Richie

Richie est la biographie de Richard Descoings, l’ancien directeur de Sciences Po décédé à New York en 2011 ou 12. J’aurais facilement pu ne trouver au livre aucun intérêt, à part celui anthropologique d’assister au voyeurisme d’une journaliste provinciale fascinée par le monde des « grands corps d’état » (concept qui revient une page sur deux), sa communauté d’invertis proustiens et la corruption hédoniste d’une caste sans utilité sociale, vivant – plutôt grand train d’ailleurs – sur le dos du fameux « contribuable » en s’affublant l’étiquette hilarante de « grands serviteurs d’état ».

Au conseil d’état, Descoings travaille deux à trois heures par jour et passe le reste du temps à récupérer des fêtes de la nuit et comploter pour trouver un nouveau poste. On finance toute une communauté de parasites sociaux au sommet de l’Etat, formée à l’école même, dans l’usine même, dont Descoings, archétype du parasite, son symbole – rien fait de notable avant Science Po à part du secrétariat général à Aides pendant deux ans – devint ironiquement le directeur pendant une vingtaine d’années.

Son fait d’armes : y avoir introduit par effraction des étudiants de ZEP. L’idée n’est pas de lui, elle vient d’un certain Dominique Reynié. Mais il l’a mise en œuvre, certes à des fins de marketing et de branding personnels, mais mise en œuvre quand même alors que l’intelligentsia parisienne l’accusait de faire entrer je cite « les barbares » dans l’enceinte des élites. Mis à part ce fait d’armes, sa gestion est digne d’une république bananière. Il nomme sa femme, dépeinte comme une hystérique incompétente, au poste de directrice générale, profite des largesses de son compagnon Guillaume Pépy qui lui affrète des trains pour aller à des séminaires, se paye des boni de patron de la finance, profite de sa situation pour draguer sur Facebook des étudiants de vingt ans, tyrannise ses collaborateurs qu’il licencie à la moindre contradiction dans le temple de la démocratie et maltraite le petit personnel comme il se doit dans ce monde. Pendant ce temps, en Suède, une ministre a été démissionnée et mise à l’écart de la politique pour avoir acheté une tablette de Toblerone avec la carte de crédit du ministère. Le livre, sous ses dehors banals, finit par inspirer une sorte de dégoût poisseux, celui d’avoir fréquenté pendant les deux trois heures de sa lecture toute une population veule et comploteuse de pique-assiettes.

Il a quand même un intérêt : son non intérêt.

Descoings avait des milliers d’amis sur Facebook, des centaines de Like quand il y postait une chanson de Barbara ou d’Etienne Daho. Il était populaire, adulé, dragué. Or le personnage n’était objectivement rien. Patron d’une grande école, il n’avait jamais écrit une ligne de sa vie, pas un article, rien. C’était un bureaucrate à réseau comme la France sait en former et dont vous et moi prenons gentiment en charge le train de vie, les maisons de campagne, les garçonnières rue des Canettes, les appartements de charme, avant de lire avec une curiosité voyeuriste le récit de frasques qu’on a financées. Il appartient à une communauté particulière de « gens », comme les appelait Paris-Match, dont la popularité est sans rapport avec le talent. Je vois peu de différences entre Descoings et Kim Kardashian, même si j’ai manifestement plus de tendresse pour cette dernière et que les échelles sont différentes (Kardashian a près de 90 millions de suiveurs sur Instagram). L’une et l’autre ont en commun un inintérêt de fond allié à une popularité considérable ou phénoménale auprès des foules sentimentales. La raison est peut-être simple au fond. La vacuité des personnages permet probablement une projection de soi en eux. En rendant populaires des êtres sans qualité, on fantasme sur son propre potentiel de popularité. Si Descoings ou Kardashian peuvent être populaires, pourquoi pas moi ? C’est une forme particulière de narcissisme, appelons-le narcissisme projectif. En enfilant un jeans délavé, un tee-shirt blanc et un blazer Sandro, je deviens Kate Moss. J’accède à la même sphère mythologique qu’elle, car en quoi s’est-elle illustrée d’autre que cela, le choix du jeans, du tee-shirt blanc et du blazer. En marchant dans les rues de Paris ainsi vêtue, je suis Kate Moss, un mythe.

Ce que le livre décrit sans le savoir c’est comment des hommes sans qualité peuvent se transformer en mythologies éphémères dans un monde de Narcisses compulsifs qui se projettent en eux.

Je ne suis qu’un lecteur de Douglas Kennedy

J’assume, Amazon est un de mes sites favoris. Je préfère y acheter mes livres que d’aller chez le libraire du coin qui va passer son temps à se plaindre en ne trouvant jamais ce que je cherche. Mais bon. Leur logiciel de recommandation de livres, pour lequel ils sont pourtant célèbres, ce n’est pas encore tout à fait ça.

Je reçois un mail d’Amazon qui s’intitule « Nouveauté similaire à Soumission ». Intriguant. J’ouvre, augmentant ainsi le opening rate de la campagne d’emailing, et je découvre : Térésa Cremisi, La triomphante. Hé, Amazon, suis-je tombé aussi bas à tes yeux ? Regarde mes commandes récentes : On the road de Kerouac que le dernier Mad men m’a donné envie de relire – et c’est excellent – ; Divergente, bon c’était pour ma fille, mais ce n’est pas mal, j’ai testé ; La divine comédie de Dante à laquelle je me suis promis de m’atteler ; Cinéma – L’image-temps, Cinéma – L’image-mouvement de Deleuze ; Les livres de Zuckerman, un cadeau pour mon père ; et en effet Soumission. Richie, je l’ai acheté dans un Relay, t’imagines, je n’allais pas laisser une trace indélébile de cette preuve d’achat dans le cloud.

Après tout cela, Amazon me propose La triomphante ? Why ?

Je clique sur « en savoir plus », incrémentant un autre compteur de taux de transformation et voici ce qu’Amazon me propose.

Produits fréquemment achetés ensemble : La triomphante, Une vie de Coffe, de Jean-Pierre Coffe et Le hareng de Bismarck, de Jean-Luc Mélenchon. Je cite Gad Elmaleh : « par quel chemin personnel », une personne normalement constituée lirait ces trois livres ensemble ? Dans quel état de désespoir, dans quel abîme, doit-elle se trouver pour être obligée de lire ces livres, que dis-je lire, dépenser 51 euros pour les acquérir ? Un, à la limite, je peux comprendre, un moment de faiblesse, le matraquage médiatique, le fait de se dire « cela ne peut pas être complètement bidon, ces livres qu’on me présente comme des chefs-d’œuvre ». Mais les trois ?

Ce n’est pas tout. Les clients ayant acheté cet article ont également acheté L’étrangère, de Valérie Toranian, Une simple lettre d’amour, de Yann Moix et Poésies de notre enfance, de Grégoire. Ainsi que Douglas Kennedy, Mirage.

Dans son livre Le Royaume, acheté aussi sur Amazon by the way, Carrère évoque je ne sais quelle religion, vaguement hindouiste si je ne m’abuse, où le Karma agit en temps réel, où nos actions sont récompensées ou punies instantanément, dans une sorte de feedback immédiat. J’y crois.

Il y a cinq minutes, du haut de mon snobisme, je taillais un costard à Kennedy en n’ayant jamais lu une seule ligne de lui. En fait, la seule que j’aie lue, c’est ça, c’est le mot : Mirage. Punition immédiate, je reçois un mail du karma dans lequel Amazon me propose Douglas Kennedy. Même pas Douglas Kennedy, Cremisi puis Kennedy. Amazon me dit, voilà ce que tu vaux cher client, malgré tes achats de Dante, tous les coffrets Visconti qui t’ont ruiné, tu n’es rien. Statistiquement, selon la vérité inéluctable de nos algorithmes big data, analytics, data fusion, machine learning, t’es qu’un misérable lecteur de Douglas Kennedy.

D’où le prochain titre.

Paris rend les femmes belles

Il y a deux trois ans, j’ai rencontré une Italienne à la fête de l’école. Elle venait d’arriver, hésitante, timide, gauche, mal habillée, cernée par la sophistication stylistique agressive des « mamans du VIIème arrondissement ». Je viens de la recroiser dans une des rues ensoleillées du même arrondissement. Putain la transformation. Imper noir, nouvelle coupe de cheveux négligé chic, ballerines Repetto, lunettes de soleil, silhouette affinée, sourire affirmé. C’est ce qu’on appelle l’effet Sabrina, du film éponyme de Billy Wilder.

Je m’imagine un best-seller de Douglas Kennedy que j’écrirais moi-même. J’ai le titre, c’est un bon début. J’ai le début, une fête d’école dans un quartier bourgeois de Paris. Le personnage, une italienne d’une quarantaine d’années qui vient de débarquer de Milan, originaire d’une province brumeuse genre l’Emilie-Romagne. Son mari, associé disons d’un cabinet d’avocats anglo-saxon muté à Paris. Sa fille, brillante mais qui ne parle pas encore un mot de français, l’apprendra vite dans l’école catho. Je décrirai les journées de cette femme au foyer qui s’ennuie. Ses promenades culturelles, visites guidées au Louvre et au musée d’Orsay. La découverte du style. L’intégration dans un cercle de mamans vipères. Et naturellement, bientôt, sa passion pour un parisien d’une cinquante d’année, poivre et sel, lunettes en écailles, portant beau, récemment divorcé, meurtri et fragilisé par son divorce, émouvant par conséquent. Passion torride et découverte du potentiel érotique de son corps de femme. C’est à ce point du récit que je la recroise, le samedi matin. Elle va retrouver son amant, son mari étant réquisitionné sur une fusion-acquisition, sa fille invitée en Sologne chez une camarade de classe. Je suis un peu bloqué mais Buñuel vient à mon secours. Ce samedi-là, la voisine du cardiologue – l’amant en question est cardiologue – une maman de l’école surprend mon héroïne chez lui. Quelques jours plus tard, toute l’école est au courant de la liaison. Rongée par la culpabilité, mon Italienne avoue à son mari qui la quitte aussitôt. Je la recroise à nouveau au moment où elle déménage en Italie sans se départir de sa classe et de son élégance.

Christian Liaigre

Leur boutique de la rue du Bac, c’est luxe, calme et volupté. Luxe et calme, soit : ambiance feutrée, matières nobles – bois, laiton, lin – cour arborée où règne un silence de cloître. Mais volupté ?

D’un bureau au fond sort une jeune femme aux longs et soyeux cheveux châtain clair. Jeans serré, fesses rebondies, bottes de cheval, blouse blanche en soie légèrement décolletée, c’est une héroïne chic d’un roman érotique et équestre haut de gamme, du Ruffin du cul. Il y a semble-t-il en filigrane une thématique cheval chez Liaigre. Tandis qu’elle expose les différents coloris de soie recouvrant les abat-jours, mon regard s’arrête sur une grande photographie à cinquante mille euros représentant dans un noir et blanc contrasté, en très gros plan, la croupe majestueuse d’un cheval barrée par la queue et traversée par une impressionnante veine turgescente. Plus loin, l’énigmatique cavalière caresse négligemment une selle posée sous la photographie d’une cour intérieure qu’on pourrait situer en Italie dans quelque couvent dont la quiétude pourrait envoûter si ce n’était la concentration exigée par l’admiration des fesses agrippées par le jeans.

A propos d’Italie

Eugène Green est un cinéaste particulier. Ses fameuses liaisons (« maman naime le cinéma »), son obsession du baroque, ses champs contre-champs face caméra, flirtent constamment avec le ridicule. La manière dans La Sapienza dont il met en miroir l’histoire de couples à différents âges et la rivalité entre les architectes du présent et ceux du passé (Borromini et Le Bernin) est très belle. L’exploration des trésors architecturaux italiens aussi. Ces deux architectes me hantent depuis. Avec les chefs-d’œuvre qu’ils ont construits au cœur de rues d’aujourd’hui, ils sont présents, là, à jamais, pour nous rappeler le devoir de beauté.

Il faut virer Thierry Frémaux

Un des avantages du capitalisme et du libéralisme, c’est de pouvoir virer sans autre forme de procès les personnes incompétentes. Prenez Thierry Frémaux, le patron de Cannes. Manifestement incompétent, en tout cas en matière de cinéma : impossible de le virer, sous peine d’avoir les Prudhommes sur le dos. La sélection officielle à Cannes cette année ? A fucking joke. Je ne vais pas évoquer Apichatpong Weerasethakul, ni même Gomes, que je ne vais pas prononcer Gom’ch, pour ne pas faire mon petit péteux snobinard, mais je ne sais pas moi tandis que Garrel ou même en matière de cinéma commercial Desplechin ne sont pas en sélection officielle, Maïwenn l’est ! Stéphane Brizé l’est ! Valérie Donzelli ! Palme d’or à Jacques Audiard ! Non mais sérieusement ! (ça fait un bon moment que je n’ai pas utilisé autant de points d’exclamation !). Et il mate soi-disant 1800 films avant de jeter son dévolu sur Maïwenn ! Les mecs, je me suis tapé 1800 films du monde entier et j’ai trouvé la perle, j’te jure, la perle de la perle : Mon roi, de Maïwenn. Sans compter un jury à pleurer de rire. Quelle légitimité ont franchement Sophie Marceau, Jake Gyllenhaal ou Rosy de Palma pour décider des meilleurs films au monde ? Mon indignation est certes naïve et élitiste. Pourquoi pas Sophie Marceau ? Elle a bien choisi des chefs-d’œuvre en tant que comédienne – son seul regret c’est Police de Pialat – elle peut bien reconnaître ceux qu’elle mate. En réalité, la sélection et le palmarès – sans être conspirationniste, il y a fort à parier que les jurés sont bien briefés sur ce qu’il faut ou pas primer – est on ne peut plus prévisible, ce n’est ni plus ni moins que la grille de rentrée de Canal+. Festival de Canal. Frémaux n’est pas le sélectionneur du festival de Cannes, c’est le programmateur des daubes de Canal+.

Pour oublier Cannes : le désert

Avec tous les week-ends de mai, pas vraiment le temps d’aller au ciné. Mais j’ai quand même vu Jauja, un très beau film contemplatif.

Notes pour m’en rappeler : sublimes paysages de Patagonie ; contrastes des couleurs (des taches rouge sang dans un paysage d’eau et de roches, des étoffes granuleuses et magnifiées) ; la profondeur de champ ; la dimension western existentiel et minimaliste, théâtre des grands espaces inexplorés ; la manière dont la quête glisse – je souligne vraiment glisse, un glissement subtil et sans emphase – vers les territoires de la démence ; et le hiatus final, complètement inattendu, triple saut temporel, géographique et narratif qui laisse pantois et désemparé.

Au milieu de l’immensité.

Qui est Charlie ? d’Emmanuel Todd

Je trouve le livre de Todd passionnant.

Certes, il y a là de la subjectivité : je suis d’accord avec beaucoup de ses constats et prises de position. Pas tous. Il n’est manifestement pas économiste, la thèse selon laquelle l’euro serait responsable de tous nos maux n’est pas démontrée et relève d’un avis ex-cathedra sans fondement. C’est un grossier raccourci que de ramener l’ensemble des problèmes économiques de la France à la monnaie unique. Au risque d’être classé suivant sa terminologie dans la catégorie des « européistes », la France a vraiment des problèmes structurels sur lesquels, en cela je le rejoins, aucun politique n’a jamais agi pour des raisons, qu’il analyse du reste brillamment, n’ayant rien à voir avec l’Europe, bouc émissaire d’égarements et incompétences locaux. Là où je suis entièrement d’accord, c’est sur le fait que l’islam n’est pas le problème de la France. Les populations immigrées sont les premières victimes de la stagnation économique, non en tant que musulmans mais en tant que catégorie la plus défavorisée de la population du fait de son arrivée tardive en France.

Je suis aussi séduit par l’esthétique de la démonstration, l’intelligence de l’analyste, une qualité rare de nos jours. J’ai parcouru quelques critiques du livre, unanimement négatives il me semble, venant naturellement des media qu’il cible, et aucune ne m’a convaincu. La critique a recours à des étiquettes dépréciatives en guise d’argumentaire (« simplisme », « mauvaise foi », etc.). Ce que ces critiques révèlent, c’est le malaise que crée l’essai de Todd et la mauvaise conscience tapie au sein même de l’élite dont il met en exergue les responsabilités.

Que l’on soit d’accord ou pas avec sa thèse, le livre est essentiel dans la manière dont il analyse les structures anthropologiques, sociales et historiques qui expliquent la poussée de l’islamophobie et en conséquence de l’antisémitisme des banlieues. Sauf à être autiste, et je reviendrai sur ce concept d’autisme que Todd évoque rapidement et que je développerai plus, on ne peut que constater et l’islamophobie délirante et l’antisémitisme des banlieues. Il dévoile, a minima pour en débattre, tout un inconscient anthropologique qui sous-tend l’islamophobie et explique le cause à effet entre celle-ci et l’antisémitisme. Beaucoup de choses que l’on ressent intuitivement au quotidien sont inscrites dans un cadre théorique et statistique, certes pas toujours convaincant à cause notamment d’accommodements avec des taux de corrélation bas à moins de 0.5 – à moins de 0.6-0.7, on ne note en général pas de corrélation – mais néanmoins éclairant. Il faut ajouter à cela un certain sens de l’humour et de la provocation.

Todd opère une division de la société française entre un centre égalitaire issu de la révolution – grand bassin parisien et façade méditerranéenne – et une périphérie inégalitaire « catholique zombie », dont le renoncement récent au catholicisme a laissé place à l’émergence d’un nouveau culte, l’anti-islam, tout en maintenant un inconscient inégalitaire issu de la structure familiale. Cette notion de « catholique zombie » est centrale. En l’absence d’un idéal partagé, la laïcité, concept négatif qui interdit plus qu’il n’inspire, qui ne propose ni d’histoires, ni de héros, ni de monuments, n’a pas réussi à supplanter le catholicisme comme mythe fédérateur.

Deuxième constat, la hiérarchisation verticale de la société ne s’opère plus par l’argent mais par l’éduction, avec 45% d’éduqués du supérieur, 45% du secondaire et 10% sans éducation. Ceux qui souffrent sont ceux du bas, mais aussi, par l’incertitude de leur situation, ceux du milieu, qui ne peuvent plus aspirer au haut de l’échelle à cause de la panne du système éducatif, craignent de tomber plus bas et, de ce fait, cherchent un bouc émissaire « sous eux », un bouc émissaire tout trouvé dans la figure pratique du musulman, : tout en bas de la pyramide, pauvre et défavorisé, au patronyme et au look distinctifs, aux coutumes étranges. Les musulmans ressentent du coup cette haine concentrée sur eux et, pour certains, réagissent par de la haine et de la radicalisation.

Todd inscrit cela dans une perspective européenne en analysant les structures familiales dans différents pays catholiques et protestants zombies à travers le prisme a) de leur niveau d’égalitarisme et d’inégalitarisme familial (égalité entre frères, égalité entre frères et sœurs, structure de la famille, nucléaire ou de souche, etc.) et b) de leur niveau d’autoritarisme. Exemple : l’Allemagne inégalitaire (il y a toujours un droit d’aînesse en Allemagne par exemple) et autoritaire, versus le sud égalitaire et libertaire. Il place cela à deux niveaux, conscient et inconscient. Par exemple, le FN se révèle, d’après sa grille et son analyse des suffrages, égalitaire et autoritaire, islamophobe du fait de l’effet pervers de l’égalitarisme. Selon l’universalisme FN, tous les hommes sont égaux et du fait de sa différence physique, l’Arabe dans les années 1990-2000, le musulman aujourd’hui, ne s’inscrit pas dans ce schéma universaliste et n’est tout simplement pas considéré comme un homme – c’est la thèse raciste. L’analyse de l’inconscient PS est plus perverse. Le vote PS est un vote de zone inégalitaire. Sous des dehors égalitaires et non xénophobes, le PS chercherait à maintenir la différence des musulmans (différentialisme du PS versus universalisme du FN), les acceptant, mais tels qu’ils sont, à savoir une classe autre, implicitement inférieure, de citoyens maintenus du fait de leur désignation comme différents à la marge de la société. L’analyse de ce subconscient est un peu laborieuse. Todd soutient que l’outil de maintien de la différence, de l’ « apartheid », serait une Europe conçue selon le modèle allemand à démographie peu nataliste et conduisant fatalement à exclure le surplus démographique d’une France plus procréative, lequel surplus est formé de musulmans.

Todd scrute ensuite la composition des manifestations du 7 janvier et dresse un portrait brillant de la classe dominante locale et européenne. Qui défilait ? Aux premières loges Merkel, dirigeante de l’Europe, représentante de l’Allemagne inégalitaire et autoritaire, très en avance sur la France, nous dit Todd, en matière d’islamophobie, étant même allée jusqu’à essayer d’interdire la circoncision et Zemmour n’étant qu’un copieur à la petite semaine de l’auteur allemand de l’équivalent du Suicide français. A ses côtés, Hollande, obéissant à l’Allemagne, archétype du catholique zombie au subconscient inégalitaire ; Cameron, issu d’une structure éducative encore plus élitiste que la France ; Sarkozy, inventeur de l’identité nationale et père spirituel de l’islamophobie ; Juncker, garant du libéralisme européen. Les manifestants ? Les représentants des 45% les plus éduqués, jeunes et moins jeunes, et les personnes âgées. Il articule éloquemment dans le paragraphe qui suit la manière dont, sous des dehors de concorde nationale, malgré des messages consensuels qui distinguent les millions de musulmans du millier de terroristes (dont 20% de convertis), la haine latente du musulman comble le déficit de croyance et de culte de la nouvelle élite éduquée :

« Il suffit de concentrer notre attention sur les objectifs concrets de la manifestation pour atteindre ses valeurs latentes. Il s’agissait avant tout d’affirmer un pouvoir social, une domination, objectif atteint en défilant en masse, derrière son gouvernement, sous le contrôle de sa police. L’identification au journal satirique Charlie Hebdo révèle, quant à elle, la puissante dimension de rejet de la motivation manifestante. La République qu’il s’agissait de refonder mettait au centre de ses valeurs le droit au blasphème, avec pour point d’application immédiat le devoir de blasphémer sur le personnage emblématique d’une religion minoritaire, portée par un groupe défavorisé. Dans le contexte du chômage de masse, d’une discrimination à l’embauche des jeunes d’origine maghrébine, d’une diabolisation incessante de l’islam par des idéologues installés au sommet de la société française, à la télévision comme à l’Académie, on ne saurait souligner assez la violence rentrée dans la manifestation du 11 janvier. »

Sous des dehors consensuels, il révèle le fond fascisant de cette manifestation unanimiste et la difficulté de contestation, le « devoir de blasphème » de la religion, celle des autres, des faibles, en lieu et place du droit de blasphème. En gros, des millions de gens réunis dans une haine partagée, non dite mais latente, du musulman. En gros, « laïcité » synonyme subconscient de « Français », blanc, de souche, catholique zombie. Pour expliquer ce sentiment, je dois faire quelques étranges détours.

Au début des années 1990, une guerre civile d’une violence extrême opposa les chrétiens au Liban. Un général, qui vit toujours et aspire toujours à la présidence, avait lancé un an auparavant une guerre de libération contre la Syrie et lancé une série de manifestations devant le palais de la présidence. Tous ceux qui habitaient la région que ce général vaguement dément contrôlait étaient obligés de manifester. S’y soustraire avait quelque chose de suspect.

Dans son émission Le Cercle, Frédéric Beigbeder décrivait comment un prix littéraire – le Renaudot sauf erreur – avait été attribué à une écrivaine africaine inconnue du grand public. Chaque membre du jury avançait le nom d’un copain auquel il souhaitait décerner le prix. Lui-même proposa un copain à lui, un certain Besson. Cela semblait normal, le but de ces prix étant de faire plaisir à ses collègues et d’entretenir de bonnes relations au sein de la profession. A un moment, poursuit-il, un type assis dans l’ombre, qui n’avait jamais ouvert la bouche jusque-là, décrète qu’il faut décerner le prix à l’écrivaine africaine en question. Silence de l’assemblée. Choix entériné. Le type de l’ombre : J.M.G. Le Clézio, prix Nobel.

Le 11 janvier 2015, les rues de Paris étaient vides. Dans les beaux quartiers, tout le monde était allé à la manifestation. Ne pas y aller avait quelque chose de suspect. Le lendemain, il fallait trouver une excuse. Sentiment très troublant. Devoir de manifester.

A la une du Monde du lendemain ou du surlendemain, le même J.M.G. Le Clézio signe un article où il dit ne pas être allé à la manifestation. Cet article est écrit pour moi et tous ceux à qui cet unanimisme fait peur. Je trouve l’acte d’écrire l’article, indépendamment du contenu sans grand intérêt, l’acte de mettre sa réputation au service non de l’unanimisme mais de la liberté de le refuser, d’une rare intelligence.

La foule qui défile sous le coup de l’émotion, avec ses tripes, contre un ennemi latent, inévitablement visé, avec une « violence rentrée » : Non. Je ne le suis pas moi-même, mais était-ce facile d’être musulman ce jour-là en France ? Non.

Pour Todd, entre les lignes, ce n’est pas le retour du religieux qui est une menace mais son absence, car cette absence de croyance, cet égarement spirituel, dans le sens littéral d’être paumé ici-bas, dépourvu de sens, a besoin d’être comblé par un ennemi. Le plus adapté aujourd’hui, c’est le musulman. Phénomène récent d’ailleurs car le FN était auparavant anti-arabe, pas islamophobe. L’auteur décrit par exemple le rôle que jouait la religion pendant la IIIème république si louée pour son laïcisme, un rôle de consolation et de protection. La croyance n’est pas selon lui incompatible avec la laïcité, au contraire, elle est une condition de son épanouissement.

Todd démontre aussi la non-corrélation entre islam et terrorisme. Le terrorisme est un phénomène de fourvoiement d’une population jeune, sacrifiée économique d’une société de plus en plus vieille, où les retraites passent avant tout, conduisant à une déflation structurelle et une protection des revenus des retraités. Une frange extrémiste de cette jeunesse perdue, une majorité d’entre elle étant naturellement issue de l’immigration, par définition classe la plus défavorisée, se fait entendre par la violence.

J’en viens à ce concept d’autisme qui à mon sens explique beaucoup des agissements actuels. Une manière de le décrire est la formule de Marie-Antoinette à la veille de la révolution : « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Je suis convaincu qu’elle était sincère. Pas cruelle, juste autiste. Incapable de comprendre les revendications de la population, complètement coupée d’elle. A force de ne pas être entendue, la revendication se radicalise. Nous vivons quelque chose de semblable. On dit à Marie-Antoinette qu’une catégorie de la population, les jeunes défavorisés, musulmans pour beaucoup, vit dans des ghettos, est discriminée à l’emploi, est exclue du système éducatif le plus inégalitaire de l’OCDE,  est haïe sans aucun complexe par ce que le pays fait de mieux en termes d’intellectuels passant le plus clair de leur temps à la télévision – les Zemmour, Onfray, Finkielkraut, Houellebecq, L’express, Le point, tous les « spécialistes » du djihad, tous les extrémistes de la laïcité, etc. etc. –, sans aucun droit de réponse, sans autre représentant que des types mis au ban de la société – Ramadan, Dieudonné… – des « modérés » sans talent ou des intellectuels trop intelligents pour vendre, et Marie-Antoinette répond : comment ça, il n’ont qu’à jouir de la méritocratie française. On dit à Marie-Antoinette qu’en plus, pour le fun, une des distractions favorites est de blasphémer la religion de ces gens, de la manière la plus blessante qui soit, hobby hérité du Danemark, un des pays les plus racistes d’Europe, et elle répond : on ne peut pas se passer du blasphème, c’est essentiel, ceux qui sont contre font l’apologie du terrorisme. Différentes personnes réagissent différemment à l’autisme de Marie-Antoinette, certains y puisent l’énergie nécessaire à la réussite quitte ensuite à être exhibés comme des phénomènes de foire dans les émissions de télévision – le « musulman qui a réussi » – d’autres éprouvent de la haine. Dans les cas extrêmes-extrêmes, cette haine s’extériorise en antisémitisme et en terrorisme. Certes, précaution d’usage, cela n’excuse ni  l’un ni l’autre mais l’explique. Refuser d’accepter qu’il l’explique : c’est l’autisme.

Revenons à Todd. Anecdotiquement, il donne l’âge moyen des lecteurs des magazines de société (L’Obs, etc.) et il est très élevé (plus de 50 ans pour l’Obs par exemple). Cela explique en partie ce que je constatais avec atterrement, l’acharnement avec lequel ces magazine s’en prennent à l’islam et en nourrissent la haine semaine après semaine dans une propagande hallucinante de nos jours, en France, en connaissance de cause des conséquences néfastes que peut avoir la désignation de l’autre et la dissolution de son individualité dans un statut strictement catégoriel de musulman. Pas tellement hallucinante nous dit Todd, car la structure sociale sous-jacente de l’élite est plus proche aujourd’hui de Vichy que de la révolution. On sait qu’il y a deux France, de manière structurelle, ou transcendante, comme dirait Badiou, celle de Vichy et celle de la Révolution (de la restauration et de la commune, de mai 68 et de Sarkozy, etc.). C’est la France de Vichy qui prévaut aujourd’hui.

Le livre décrit le tissu social musulman et on découvre à quel point ils sont intégrés à en juger des taux très élevés de mariage mixte et de la répartition des catégories socio-professionnels.

Todd termine par la présentation de deux futurs possible, un futur 1 confrontationnel avec  l’islam et un futur 2 d’accommodement, voire d’enrichissement. Il est raisonnablement pessimiste mais soutient avec une justesse pascalienne que quelle que soit la probabilité de succès du futur 2, et même si elle est infime, il vaut mieux que le futur 1 dont le probabilité d’échec est de 100%. En 2015, quoiqu’on en dise, il est impossible d’exterminer ou de déporter des millions de personnes.

Il conclut par une très belle note d’espoir sur l’esprit de (non) sérieux français, que je laisserais lire dans le texte, mais dont je dévoilerais une pirouette savoureuse, et à mon sens très vraie. Un obscur chercheur norvégien soutient que l’Allemand construit des pyramides théoriques extrêmement rigoureuses tandis que le Français ne prend jamais vraiment au sérieux sa propre construction. Entre sa belle pyramide théorique islamophobe et une jeune maghrébine séduisante, le théoricien français choisira cette dernière.

Il y a donc de l’espoir.

San Francisco

J’écris sous l’influence du Champagne Henriot. Servi dans le vol de retour de San Francisco, il est excellent. La griserie est teintée d’une vague nostalgie, celle d’un passé pourtant immédiat, dont le souvenir est encore précis, mais qui va rapidement s’estomper. Une nostalgie anticipée en somme.

J’étais d’abord dans l’étrange ville de San Diego, cité du bout du monde, plutôt laide, dont la grisaille accentuait la tristesse, avant de retrouver ma femme à San Francisco. Tout ça était irréel, sans doute à cause du décalage horaire, sans doute parce que nous vivions pendant le sommeil européen, dans la nuit française, et de ce fait, littéralement, dans nos propres rêves.

Le premier soir, nous dînons avec un charmant californien, d’une intelligence, d’une culture et d’une gentillesse étonnantes. Je suis désarçonné par son éloquence, cette capacité à aligner sans effort, sans hésitation, sans « heu », sans « voilà », sans « ben voilà quoi tu vois ch’ais pas », sans tics, simagrées ni imitation de bruits, des phrases construites, comme s’il lisait un prompteur invisible. Deux jours plus tard, nos amis de Tiburon nous diront la même chose. A New York, il y a des gens très intelligents, peu sont gentils. Au Texas, on trouve des gens gentils, peu sont intelligents. A San Francisco, on peut être entouré de gens intelligents et charmants.

Le lendemain, comme les péquenauds et fans de Hitchcock que nous sommes, la première chose que nous avons faite, c’est aller au Golden Gate Bridge. C’était pour nous une évidence, il fallait cocher cette case, prendre la photo, preuve de notre passage ici, aussi irréfutable que le pont est intangible dans la lumière vaporeuse de l’après-midi, après la dissipation du brouillard dont les dernières traces flottent dans l’air comme des embruns marins légèrement dorés. Je ne me lasserai jamais de ce paysage, je ne sais plus très bien où le situer. Dans une ville ? Dans Vertigo ? Dans un décor rêvé de cinéma ?

Nous marchons le long de Crissy Field, dans une lumière d’automne à tomber. L’air de l’océan pénètre en nous, précieux. Nous croisons la société locale, des marcheurs qui discutent, promènent leur chien, font du vélo. San Francisco est la ville des pulls (comme Paris ou Londres celle des imperméables ou des hideuses doudounes). Il ne pleut presque jamais ici, il fait toujours un peu froid, il faut être prêt à enfiler un pull, à tout moment. Il y a quelque chose de particulier dans un pull, un côté très automne, doux et réconfortant. Sans doute la matière. Elle peut être noble, cachemire, mérinos. Ça ne se lave pas souvent, la laine. Le temps fait son effet, la décolore, la matière vieillit bien.

Le temps d’arriver au Palace of Fine Arts, l’automne a laissé place au printemps. Le brouillard s’est complètement levé, le pont, au loin, s’est précisé, le soleil est apparu et illumine la promenade. Le silence règne dans les allées. Peu de touristes. Nous nous asseyons sur un banc. Dissertons. Hélas, notre conversation philosophique – sur la dernière saison, très belle, de Mad men, sur Qui est Charlie d’Emmanuel Todd, sur les start-ups à la mode – est interrompue par un groupe de Chinois qui ont réussi à trouver cet endroit, sont venus de très loin juste pour en troubler la paix en parlant fort et promenant leurs vêtements d’une insigne laideur siglée parmi les sentiers manucurées. Ils gagnent. Nous partons.

Nous commandons un Uber – il n’y a plus de taxis dans cette ville, et toutes les voitures sont, en fait, des Uber, car elles débarquent systématiquement en deux minutes. D’ailleurs, ici, les verbes sont des sociétés internet. On ne dit pas « commander un taxi », on dit « uber a car », on ne dit pas « réserver un restaurant », on dit « open table a restaurant », on ne dit pas « réserver une chambre d’hôtel », on dit « I’m Airbnbing an appartment », on ne dit pas « acheter un livre de Kant », on dit « amazon an awesome Kant book », etc. A ce propos, j’en profite, l’occasion se présentant, de dire combien j’aime Amazon, combien je suis indifférent au sort des libraires indépendants qui disparaissent. Car il faut le dire, rien de pire qu’un libraire indépendant. C’est un commerçant comme un autre, mais il se la joue espèce rare en voie de disparation que l’intellectuel de service défend d’un air révolté, tout simplement parce qu’il écoule les stocks d’Amélie Nothomb, Houellebecq, Marc Lévy, Guillaume Musso et Michel Onfray, je pense n’avoir rien oublié en matière de littérature française. Par définition, il n’a jamais le livre que vous cherchez. Il y a le mythe : le libraire indépendant vous conseille. What? Il n’a pas lu un seul des livres qu’il refourgue. Jamais quiconque ne m’a conseillé quoi que ce soit, à part réciter le résumé du dossier de presse de la maison d’édition qui l’a invité à déguster des canapés et du mousseux dans des salons sentant le vieux à Saint-Germain-des-Prés ou mettre quatre étoiles sur n’importe quelle daube. Normal, il faut les vendre ! Je suis injuste. Il conseille. La dame âgée du quartier qui cherche « un livre prenant », « un livre qui détend ». J’ai lu un article dans les Cahiers qui évoquait des livres de Deleuze, l’image-temps, l’image-mouvement, j’ai eu envie de les lire, je les ai commandés sur Amazon et le lendemain je les recevais. Aller demander Deleuze au libraire du coin. De… comment vous dites ? Je peux vous le commander, il arrivera dans une semaine, mais pas sûr, je vous appellerai, etc. Mieux, j’ai demandé une fois à la libraire si elle avait le livre Que faire de Badiou et Gauchet. Elle m’a proposé de le commander… sur Amazon.

Merveilleux moments passés à l’hôtel avant d’aller dîner en ville. Je mets une musique d’ambiance – thème « début de soirée » sur Spotify – et sirote un thé vert japonais. Parenthèse assumée, programmée, d’inactivité. Suivie de la préparation pour sortir. Une femme qui se maquille, son reflet dans le miroir et au fond son propre reflet. Une composition à la Vélasquez. Le parallèle est inattendu : je suis récemment allé à l’exposition éponyme au Grand Palais (une merveille, Vélasquez est le Facebook de son époque, portraiturant à longueur de journée ses commanditaires, assouvissant le besoin millénaire de selfie, de partage de sa propre image avec la terre entière pour en justifier ou même entériner l’existence, pour quémander le like), les Ménines du Prado ne sont pas présentées au Grand Palais mais je m’en suis souvenu à Barcelone, où j’écris actuellement, car l’écriture de la note a commencé dans l’avion San Francisco-Paris, a été interrompue par le petit-déjeuner avant la descente à Paris, s’est poursuivie dans un hôtel de Barceloneta après la visite du Museu Picasso et des salles des Ménines que je kiffe grave, elles sont organisées ainsi : d’abord une reprise des Ménines, dans son ensemble, en noir et blanc, dislocation barrée de la toile du maître, avec une infante Marguerite de film d’horreur au centre, genre la fille qui hante une maison et en trucide les propriétaires puis, dans les autres salles, l’image de la même infante possédée – il faut dire qu’elle une gueule pas possible cette fille, celle de son père en fait, ce dépressif de Philippe IV avec sa bouche en cœur et son regard larmoyant – démultipliée à l’infini, dans des expressions de plus en plus démentes, de plus en plus violentes, ou drôles, puis dans une autre salle encore, celle d’une exposition mettant en parallèle Picasso et Dali, une nouvelle composition d’ensemble complètement folle, déflagration de couleurs, d’où la couleur gicle, dont la couleur déborde, et dans laquelle on reconnaît le miroir dans lequel se reflètent Philippe IV et Marie-Anne d’Autriche, comme moi, sur mon canapé, dans le fond du miroir où une femme se maquille.

Dîner Lombard Street avec un vieil ami serial entrepreneur, à la tête d’une « well funded start-up ». Il décrit son addiction à deux choses d’ici : l’air de l’océan et la stimulation intellectuelle de l’innovation. Le besoin irrépressible de créer. Tout autant que celui de respirer l’air marin. Il est à la tête d’une société d’une vingtaine de personnes à Menlo Park. Vingt nationalités différentes. Du Sri-Lanka à l’Argentine en passant par l’Inde et la Chine. Toute l’intelligence du monde réunie dans un seul endroit. C’est l’identité internationale de ce coin du monde. La supériorité intellectuelle du cosmopolitisme, de l’hétérogénéité. La supériorité intellectuelle de la non-identité. La manière dont la non-identité botte allègrement le cul à la vieille, rance et raciste Europe. Selon les critères sociologiques et statistiques du passionnant Todd, j’appartiendrais à l’« élite multi-culturaliste », élite éducative mais non capitaliste, qui serait en réalité, dans son subconscient, ségrégationniste, soucieuse de maintenir les différences, de les perpétuer. Peut-être. Et il est vrai que cette élite mondiale multiculturelle a fait de San Francisco et la Vallée en particulier, l’une des zones les plus inégalitaires au monde, en a exclu les pauvres ou, cela revient au même ici, les non éduqués.

Je m’engage dans Market Street, atteins le ferry building, oblique à gauche et me lance dans la succession des Pier : le jet lag m’a envoyé courir tôt le matin. C’est un de mes parcours préférés. J’aime les Pier, leur côté « infini tunnel vers la mer », je haie le Fishermans wharf – l’odeur de friture refroidie, pas le côté touristique, tôt le matin, les cars n’ont pas encore déversé les hordes de péquenauds venus admirer je ne sais quoi – mais en apprécie d’autant plus la fin, cette petite plage au pied de la grande pancarte Ghirardelli, sa nappe d’eau paisible dans lequel le crawl d’un nageur matinal trace un silencieux sillon. Il y a ensuite la colline de Fort Mansion, un jardin – typique des collines de San Francisco – et la Marina. J’ai deux relations extra-conjugales : le jardin du Luxembourg, tous les dimanches de l’année, par tout temps, et le stretch entre la Marina et le Golden Gate. Courir le long du Crissy Field, c’est le pied total. L’océan, le sable, les roseaux, le sentier, la verdure. A gauche il y a quand même l’autoroute, mais j’essaie de l’exclure de mes champs visuel, olfactif, auditif et émotif.

Je lis le San Francisco Chronicle en petit-déjeunant. Que lit-on d’habitude dans une gazette locale ? Le compte-rendu des crimes du coin, les inaugurations du maire, le problème d’une rivière polluée et, en page 7, des dépêches internationales. Que lit-on dans celui-ci ? Nouvelles start-ups créées. Les levées de fonds. Des portraits d’entrepreneur. Ma femme me dit à juste titre que par effet de mimétisme, de peer pressure, on ne peut être qu’entrepreneur ici. Quand tout le monde lance sa société pour, a minima, changer le monde, on ne peut pas rêver d’un emploi à EDF pour profiter du CE et de la cantine Sodexo, ou de la fonction publique pour « servir l’état ». Hollywood, c’est désormais San Francisco. Un chaos incessant d’idées, de scénarios pour un monde meilleur. OK, je ne suis pas sûr qu’Uber, dernier en date des enfants chéris du coin et archétype de l’économie du partage, ait vraiment changé le monde, mais j’aime bien le cinéma, et j’aime bien le scénario d’Uber. OK, je sais que l’iPad a fait du monde un endroit bien pire en rendant les enfants débiles, mais il y a une justice, ses ventes ont baissé de 20% l’année dernière. Fine, j’admets que Facebook et ses différents ersatz ont glorifié le narcissisme, mais il sert à certaines causes et a rendu populaire des gens brillants et créatifs. Je ne suis pas sûr d’aimer le résultat, toujours, mais apprécie le bouillonnement intellectuel communautaire de la création, dans une ville dont tous les habitants sont comme des écrivains qui se croisent et recroisent, et parlent de leur dernier livre.

Nous allons à Nappa Valley. Pourquoi cette sentence provoquera-t-elle un sourire chez tous nos interlocuteurs locaux ? Trop touriste ? Trop : « Nappa Valley quand on vient d’Europe ? » Trop « have you heard about Tuscany » ? Il y a quand même un vague air de Toscane. OK, une Toscane transpercée par une autoroute douze voies, par de grandes avenues proprettes, mais quand même une certaine Toscane. On visite une ou deux wineries, aux airs de ranch. Si l’on s’abstrait un instant de la perfection touristique et l’efficacité américaine, il y a là des airs de ranch borgésien, dans le lieu tel qu’il aurait pu être au dix-neuvième siècle. J’accole « Borges » à mon expérience de touriste de base pour le transcender ? Euh… Oui. Plates excuses à la mémoire du maître.

En rentrant, on passe par Berkeley. Nous ne sommes pas impressionnés, ni par la ville – il fallait paraît-il aller sur les hauteurs, chez les riches –, ni par le campus, un campus de ville où des étudiants passent leur temps à marcher entourés d’affiches sur le marxisme au XXIème siècle, à traîner leurs pieds dans des tongs. Qu’as-tu fait quatre ans durant à Berkeley ? J’ai traîné mes tongs. On ne se doute pas, comme des amis nous le diront le lendemain, que c’est là que ça se passe. A San Francisco, c’est fini, l’argent, donc la vulgarité, la bêtise, la colonisation de l’esprit par des considérations telles que « impôts », « yatch », « grande baraque », « énorme baraque », « énormissime baraque », ont tout conquis. Pour des impécunieux intelligents, plus possible d’y vivre. Et puis il y a des milliardaires qui aiment côtoyer une certaine intelligence et viennent ici. Du coup, c’est cher. Il faut pousser jusqu’à Oakland, top 5 des villes américaines en termes de taux de criminalité, vers laquelle les foules bourgeoises se dirigent d’un pas déterminé.

Trois heures dans les bouchons pour rentrer à San Francisco car le pont San Matteo est fermé.

Dînons avec des amis indiens et discutons éducation des enfants. Le mot clé : grit. Comment traduire ? Il faudrait plusieurs mots : persévérance, résilience, adaptabilité… Ici, à l’école, il n’y a pas de notes, tout le monde reçoit des trophées, pour nourrir la confiance en soi, les gamins créent leur première start-up à huit ans, s’inscrivent à des coding clubs pour apprendre à programmer, mais implicitement, c’est hyperconcurrentiel. Pas des masses de places à Stanford. Et beaucoup sont réservées à tout ce que la planète compte de gamins intelligents. Pas question de faire des siens des syndicalistes gauchistes à Berkeley. Grit, donc.    

Matin automnal. Brouillard. Sausalito a des airs de Bretagne, de vague Dinard. Dans un diner du coin, des gens du coin matent la télé du coin.

Muir Woods. La randonnée de 6 kilomètres libère les idées. Cernée par la vallée verdoyante, nous dissertons sur l’éducation, la notion de maison, de propriété, d’appartenance, d’héritage, de racines, de frais d’entretien d’un jardin à Deauville si on y achetait une « moyenne baraque » pour en confier le gardiennage à un chômeur du coin payé au black.

Nous allons boire un verre chez des amis à Tiburon, avec ses airs de plus bel endroit sur terre. Au loin, San Francisco et le Golden Gate, la mer, les voiliers blancs, plus près les rues d’une propreté immaculée, les Audis noires rutilantes garées devant les maisons de rêve. Réalisation soignée du concept « lieu idéal pour riches ». Silence. Propreté. Pelouses. Océan. Blancheur des peaux. Proximité avec une grande ville profilée à l’horizon. Des écoles de riches. Les habitants : des vieux et des banquiers. Pas nos amis, qui s’y sont installés récemment, dans une belle maison pied dans l’eau avec vue sur la prison haute sécurité d’un côté et le Bay Bridge de l’autre, et travaillent dans la philanthropie auprès de milliardaires accidentels – genre ayant investi au tout début dans Google car ils étaient camarade de classe de Larry Page. Ils ont décidé de changer le monde, éradiquer les famines en Afrique, combattre l’esclavagisme dans le monde – fléau très, très répandu.

Dimanche matin, même parcours de jogging que vendredi, mais dans la brume cette fois, au cœur d’un automne intermittent de mai. Je garde en tête cette image. Le Golden Gate dans le brouillard en arrière-plan, la mer, la plage, deux silhouettes noires, des chiens qui tournent autour, les roseaux. Chromatiquement, c’est très réussi. Tout est délavé, le vert, le sable crémeux, la mer grise, le pont rouge.

On m’a récemment parlé d’une étrange maladie. Le contraire d’une dépression nerveuse, on l’appelle parfois « pression nerveuse » ou « euphorite aiguë ». Le patient souffre de bonheur, de bonne humeur, de gentillesse exagérée. C’est insupportable, pour lui, pour l’entourage, pour tout le monde. La médecine s’est penchée sur le sujet. Comme c’est une maladie de riches qui peuvent se la payer, les labos pharmaceutiques ont mis leurs meilleurs chercheurs dessus. Aucun traitement n’a prouvé son efficacité. C’est – comme souvent – par erreur qu’un chercheur a trouvé le remède lors d’un séjour à Paris – il a reçu le prix Nobel de médecine dans la foulée – : prescrire au sujet un séjour en France. Dès la sortie du terminal 2E, quand il fait face au chauffeur de taxi raciste qui n’a pas pris de douche depuis trois mois, le patient est guéri. Non seulement il est guéri, il sombre dans une maladie bien plus intéressante et rentable, la pression nerveuse. Il devient immédiatement, aussi sombre, ténébreux, grincheux, que la population locale et peut aller, au bout de l’autoroute A1, se noyer dans un océan de déprime.

Dans le salon Air France de l’aéroport de San Francisco, les quotidiens français de haute volée sont fièrement disposés sur une table. Je parcours les titres d’un coup d’œil rapide. Redoutable efficacité. Je n’ai pas besoin de les lire tous, même pas Valeurs Actuelles, un seul ou deux, au hasard, suffisent (« comment Sarkozy entend récupérer l’électorat du front national » ou « l’islam, danger pour la république, pourquoi ne pas le reconnaître, une autocensure qui nous mine »). Instantanément, je déprime.

Une nouvelle amie, de François Ozon

Le problème d’Ozon, c’est qu’il fait des films à tort et à travers. Il a beaucoup d’idées mais se contente souvent de les énoncer sans les amener au bout de leur potentiel dramatique. Résultat : quand il réalise un chef-d’œuvre, celui-ci passe inaperçu.

Une nouvelle amie est un chef-d’œuvre. Parmi les films d’Ozon que j’ai vus, le meilleur. Les deux autres que j’aime sont Gouttes d’eau sur pierre brûlante et Sous le sable. Dans la maison et Jeune et jolie me donnaient le sentiment d’exercices vains, de portraits socio-psychologisants trop facilement ironiques.

Au départ, on craint le pire. Car comme toujours chez Ozon, le film a un pitch : à la mort de sa femme, David se travestit en Virginia, voulant devenir lui-même femme, et se lie d’amitié avec Claire, la meilleure amie de la défunte. Evitant des rebondissements convenus comme dans Ricky, dont le pitch était singulier mais le scénario finalement attendu, Une nouvelle amie fait tout simplement le récit de cette amitié. Et elle est tout sauf simple.

Je lis dans les Cahiers que « peu à peu le film baisse les bras : le nœud sentimental est vite dénoué et transformé en sujet de société. Le film se disperse en vignettes et variations oiseuses sur le travestissement, le trouble du personnage féminin est perdu dans une trahison du potentiel de départ. » Si je trouve qu’Ozon est en effet un coutumier de la « trahison d’un potentiel de départ », ce n’est pas le cas dans Une nouvelle amie. En réalité, mon analyse se fonde précisément sur les termes contraires à ceux de la critique. Il n’y a dans ce film aucun sociologisme, puisqu’il n’y a aucune société, juste quatre personnages hors de toute réalité sociale. Sa beauté réside dans le renforcement du nœud sentimental entre le personnage de Claire et celui de David/Virginia. J’ignore ce que l’on entend par « variations oiseuses sur le travestissement », je trouve au contraire qu’il y a un vrai plaisir théorique à créer une femme, dans tout ce que cette création suppose de strictement corporel, comme si, devant nous, se construisait un nouvel être.

L’amitié commence par le choc de la découverte du travestissement dans une scène hitchcockienne inattendue, très vite après un préambule sirkien. Le choc se transforme progressivement en acceptation de l’autre dans son ambiguïté sexuelle puis en attraction trouble. Dans une confusion des genres, David/Virginia est alternativement homme et femme, papa et maman, passant d’un sexe à l’autre dans un morphisme déroutant, une sorte d’agilité transformationnelle. Malgré le plaisir intense qu’il éprouve dans sa condition de femme, il reste attiré par elles. Claire n’est pas claire sur ses propres sentiments. Il y a, en arrière-plan érotique à ses amitiés pour Laura, la femme décédée, et David/Virginia, des désirs interdits, d’autant plus excitants qu’interdits. Est-elle attirée par David ou par Virginia, ou par le fait que David se transforme en Virginia, par cette double transgression ? Est-ce le souvenir de Laura qui la hante ? Son attraction passée pour elle, refoulée et jamais satisfaite depuis l’enfance, qui resurgit et trouve dans David/Virginia un étrange corps prétexte d’assouvissement ? Claire participe à la création de ce corps. Sinon instigatrice, elle est à tout le moins complice de sa genèse. Elle devient ensuite résolument instigatrice quand, David ayant endossé son costume d’homme, elle lui dit : Virginia me manque. La belle apothéose de cette amitié est un week-end à la campagne. Dans un cadre viscontien, une maison irréelle hantée par le fantôme inquiétant de Laura, Claire se retrouve confrontée à tous ses fantasmes, tour à tour avec David et Virginia, dans des métamorphoses instantanées quasi-fantastiques. Fait rare au cinéma, grâce à tout cet arrière-plan trouble que le film a patiemment construit, la scène d’amour finale à l’hôtel est un moment assez intense d’excitation.

Par contraste, le seul personnage limpide, conforme en tout point à son archétype lisse, celui d’un beauf inoffensif, prédictible et désespérément hétéro, parfaitement campé par Raphaël Personnaz, est celui du mari. Il ne comprend absolument rien à ce qui se passe. Non seulement ne sonde-t-il pas l’impénétrabilité de sa femme, il ne s’en aperçoit même pas. Quand elle le chevauche fougueusement et éprouve un violent orgasme avant même que lui ne jouisse, il est largué, ignorant tout des raisons du pied qu’elle prend. Au restaurant, absorbé par ses propres blagues aux dépens de la serveuse, il ne remarque pas l’intensité sexuelle des échanges entre sa femme et David. Evidemment, il ne sait rien des fantasmes de Claire quand elle l’imagine debout sous la douche du country-club, le corps luisant, la respiration haletante, ardemment sodomisé par David. A la fin du film, Claire lui dira, un rien condescendante : « je t’expliquerai ».

J’ai cité plusieurs cinéastes, la force d’Ozon est d’imprégner le film de sa cinéphilie, de le faire habiter par eux, sans jamais tomber dans le piège de la citation directe. Ce faisant il remue une fibre personnelle en nous, réveille les sentiments que ces cinéastes nous ont fait éprouver, ravive la trace qu’ils ont laissée et insuffle dans notre trouble l’émotion esthétique qu’ont suscitée des films vus et aimés. S’il est un cinéaste que j’aimerais aussi citer au risque d’écraser le film, c’est Buñuel. Buñuel est difficilement imitable. Composite, très personnel par la spécificité de ses perversions, difficile à situer dans les zones frontalières entre rêve et réalité, son univers est unique. Les scénarios des grands films mexicains de la perversité que sont El, Archibald ou Viridiana, et de ceux écrits avec Jean-Claude Carrière, sont des merveilles d’ambiguïté. Carrière insiste sur une recherche de l’étrange, de l’insolite, qui soit sans invraisemblance patente. On s’approche de cette veine dans Une nouvelle amie, plus que dans Jeune et jolie pourtant directement inspiré de Belle de jour. Là où le génie de Buñuel reste unique, c’est dans l’écriture des rêves, leur positionnement miraculeux à égale distance du fantastique et du réel. Les rêves ou les visions diurnes d’Une nouvelle amie restent convenus, conformes à une conception classique des songes érotiques.

Le film tout entier pourrait être une sorte de long fantasme. Il baigne dans une ambiance subtilement irréelle. Le dispositif n’est pas théâtral comme dans Huit femmes, mais tout un ensemble de détails le dénaturalisent : la banlieue américaine quelque part d’indéfini en France, les architectures bizarres, les métiers réduits à un vocabulaire sommaire (« congé », « augmentation », « commande »). L’épilogue est nimbé d’une lumière artificielle dont le kitsch accentue à la fois la féérie et la fausseté, celle, cruelle, d’une vignette impossible.

La réussite du film doit beaucoup aux acteurs. Romain Duris est excellent et Anaïs Demoustier un pur chef-d’œuvre. Sous ses dehors candides et son sourire angélique, elle joue à merveille le trouble érotique. Ozon ne se lasse pas de filmer ses yeux qui s’écarquillent chaque fois que le désir lui brûle le corps.

Dora Bruder, de Patrick Modiano

Lorsqu’il a reçu le prix Nobel, on s’est aperçu que peu de monde avait lu Modiano. Style facile, phrases courtes, romans brefs, parfois de longues nouvelles : les apparences sont trompeuses. Modiano est un écrivain difficile, dans l’univers duquel il n’est pas aisé de pénétrer. Ses motifs répétitifs, vaguement obsessionnels, peuvent laisser le lecteur en-dehors de l’œuvre. En le lisant, on a l’impression d’accompagner un promeneur dans un Paris désert, des rues indéfinies, des non-lieux dissimulés. Ces promenades spectrales provoquent une nostalgie indescriptible, celle d’une époque étrange, flottante, qu’on n’a pas connue, mais qui inexplicablement nous attire. Comme  un voyeur de la mémoire. Qui n’épie pas la maison d’en face mais celle-ci telle qu’elle était jadis.

C’est une nostalgie de revenant ; d’une personne réincarnée qui a le sentiment indicible d’avoir connu les lieux, les êtres mais, incapable de se rappeler dans quelles circonstances, s’accroche à des noms, des bouts d’histoire, d’évanescentes traces, à n’importe quel indice, pour en élucider le mystère. Pourtant, en tentant ainsi d’ajouter de la substance au passé, le revenant ne fait qu’accentuer son insaisissabilité. Il suffit d’une photo, d’une phrase, d’une infime preuve pour mettre l’imagination à l’œuvre, l’inviter dans les lacunes du passé, ses blancs, la laisser opérer le travail mental de reconstitution. Sur tout un roman, même s’il est court, ce travail toujours déçu de recréation d’un monde perdu, peut générer une certaine lassitude, comme dans L’Herbe des nuits, que j’avais eu du mal à terminer tant le motif se répétait, tant les fantômes du passé, à force d’être irréductiblement des fantômes, devenaient des fantômes littéraires sans substance, tant les secrets enfouis n’étaient que secrets enfouis, tant les rues anonymes finissaient par toutes se ressembler dans une brume topographique, tant le côté Google maps, « on prend la rue X à droite, puis la rue Y à gauche » pouvait taper sur les nerfs.

Dora Bruder est peut-être une œuvre à part, un chef-d’œuvre qui a lui seul mérite le Nobel. Court, sobre, c’est pour moi la plus belle fiction sur Auschwitz. Contrairement aux œuvres frontales qui décrivent au premier degré la machine génocidaire, l’émotion naît ici de l’absence, du chuchotement, de ce travail de recréation, à partir de riens, d’un destin tragique. Vraiment à partir de riens.

Dora est un personnage lointain, imprécis, dissous dans la mémoire, dont il ne reste que d’infimes traces, d’incertaines traces : quelques photos, des notules administratives… A partir de ce matériau sommaire, réfractaire, Modiano crée une vie. Avec une admirable détermination. Au prix d’années de travail. Il ne connaît pas Dora. Nous ne sommes pas dans le registre biographique de l’hommage rendu à un aïeul illustre qui fait la gloire de la maison. Nulle gloire ici. Dora est une stricte inconnue. Ce qui nous unit à elle : l’humanité, réduite à ce qu’elle a de plus essentiel, de plus irréductible. Modiano rend hommage à toutes les victimes sans voix, sans mémoire, sans romance, sans attaches, sans héritage, à toutes ces pauvres gens dans le sens le plus noble du terme, broyées par la machine administrative implacable du crime. Dora représente ces millions de gens qui n’ont pas eu de postérité, dont personne ne parle, qui ne sont pas devenues ministres, qui n’ont pas écrit sur leur expérience, qui ne se sont pas apitoyées sur leur sort, tous ces cadavres oubliés dans l’ombre des illustres. C’est la littérature dans ce qu’elle a de plus fort, dans sa capacité à faire d’une inconnue fourvoyée dans l’obscurité épaisse de l’oubli, d’une fille des lisières, des vagues territoires, de l’humanité précaire – une précarité ontologique, plus que simplement matérielle –, de faire d’elle : une héroïne.

Une héroïne de prix Nobel. Dora Bruder, c’est le contrepoint absolu à toutes les notules administratives et policières qui dans un langage concis, précis et neutre envoyaient des personnes à la mort avec ce qu’il faut de légitimité bureaucratique. Le livre décrit comment des hommes normaux, comme vous et moi, peuvent se transformer en bourreaux, pas en bourreau caricatural de film américain, en bourreau banal, obéissant, consciencieux, bon père de famille au service zélé et aveugle de la machine à laquelle rien ne résiste.

C’est dommage que personne n’ait lu ce livre. Demandez autour de vous. Personne.

Les dernières lignes, très simples, sont parmi les plus belles que j’aie lues :

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée de nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler ».

Depuis, je suis obsédé par « ces quelques semaines de printemps. »

Cette fille

1

Un sourire narquois aux lèvres, la barbe émanant du brushing, Nasrallah, le chef du Hezbollah, déverse sa longue et éloquente haine de l’Arabie Saoudite qu’il accuse de tous les maux dans des circonvolutions vertigineuses, des énumérations infinies, des allitérations harmoniques que seule l’arabe, langue de la poésie, permet.

Les fans locaux de l’Arabie ripostent par une haine moins poétique mais tout aussi virulente de l’Iran.

Je croyais que l’affrontement entre les deux puissances en vue de la domination de la région (quelle est cette volonté étrange et complétement vaine de vouloir dominer une région, qui plus est une région de merde, je veux dire quelle fierté espère-t-on en tirer ?) était un tant soit peu implicite, résultait de l’analyse scrutatrice de quelque brillant mais néanmoins paranoïaque géo-politologue. Il est aussi explicite que celui pouvant opposer deux bandes rivales d’adolescents dans un film de Coppola.

L’équivalent de la petite ville américaine où ces deux bandes (on les appelle les « Sunnites » et les « Chiites ») s’affrontent, la scène de l’affrontement, c’est Beyrouth.

2

Deux millions de Syriens ont trouvé refuge au Liban. Dans des campements de fortune de la Békaa ; dans les grandes villes frontalières ; à Beyrouth.  Deux millions. Méditons un instant sur ce chiffre. Maintenant, mettons-le en contexte. La France a dû accueillir quelques centaines de réfugiés et comme d’habitude, comme tout, cela a failli mettre en péril l’unité de la nation. La Suède s’est montrée plus hospitalière, l’extrême-droite n’y a jamais été aussi populaire.

3

Daech n’est pas officiellement au Liban. « Ils n’oseraient pas » à cause du Hezbollah qui en « ferait une bouchée ». Officiellement. En réalité, disent les conspirationnistes, c’est-à-dire tout le monde, ils sont parmi nous, infiltrés, prêts à agir. Bien plus qu’une organisation terroriste, Daech est une réinvention moderne et médiatique du vieux concept de barbarie. Bien plus qu’un parti, le Hezbollah est un état dans l’état lourdement armé qui se targue d’avoir gagné une guerre contre Israël. On n’ose pas imaginer l’affrontement entre ces deux organisations. Contextualisons. Soyons perspectiviste pour un instant. La France, son Etat, son armée, son histoire multimillénaire, se sent menacée par deux trois mille terroristes, par deux trois milles « enfants de la république » qui avaient tout pour briller dans le pays des égalités, mais sont partis en Syrie s’y forger un destin criminel. Next thing you know, la France est prête à voter le retour au fascisme. Au Liban, ce n’est pas tellement qu’il n’y a pas d’Etat avec un grand E, ce n’est pas tant que l’armée dispose de moyens inférieurs à ceux d’une maréchaussée de province, c’est juste qu’il n’y a même pas de président de la république et que le premier ministre y est depuis toujours transitoire. Et ce n’est pas de deux trois mille terroristes dont on parle, c’est Daech et le Hezbollah, themselves. C’est la maison mère des deux trois mille terroristes français.

4

Le Hezbollah et Israël ne s’apprécient guère. Ils n’ont jamais vraiment accroché. Régulièrement, un casus belli de l’un ou de l’autre, avec l’éternel débat hérité de la Grande Section maternelle du « qui a commencé » risque de déclencher une guerre. On sent que cela les titille, l’un et l’autre, cela pour ainsi dire les démange ; le Hezbollah aimerait bien ajouter à son palmarès une nouvelle humiliation de l’état hébreu, lequel état hébreu ne dirait pas non si l’occasion se présentait d’effacer tout ou partie du Liban de la surface terrestre. A noter que ce qui précède ne relève pas d’une exagération stylistique, mais paraphrase des menaces réelles, verbalement extériorisées. C’est-à-dire que le peuple libanais vit sous la menace latente d’un effacement total.

5

Quoi d’autre ? L’économie ? A terre. L’avenir des jeunes ? A l’étranger. La culture ? Des tournées de chanteurs has-been français. Les cèdres ? Presque tous rasés. Le patrimoine ? Coulé dans le béton. La mer ? Du tout à l’égout.

6

Et pourtant, c’est le plus beau pays au monde.

7

Grâce à un puissant mouvement de résistance ontologique – on comprendra dans un instant le sens de ce mot – et une capacité à encaisser les coups qu’un essayiste américano-libanais, reprenant la fable du chêne et du roseau, appelle l’anti-fragilité. Malgré sa taille, ses atouts, sa puissance et sa prospérité, la France peut être perçue comme un pays fragile si l’on se fie à la sinistrose généralisée. Malgré sa taille, sa faiblesse et ses difficultés, le Liban est antifragile et résiste. Je l’ai compris dans une vision nocturne. Grâce à cette fille.

8

Cette nuit-là, dans le décor géopolitique, macroéconomique et guerrier que je viens de planter, le métal luit. Les verres s’illuminent. Les écrans projettent des images psychédéliques. Sur le bar, au rythme d’une version électro de la Désenchantée de Mylène Farmer, dans la pénombre de la boîte de nuit archipleine, il y a cette fille. Ventre dénudé, dos dénudé, bras dénudés, pantalon moulant, seins moulants, elle danse. Sur son visage surpris dans de brèves déchirures de l’étoffe de ses cheveux envolés, une incroyable intensité existentielle. Les yeux fermés, cette fille ne joue pas. Les bras lancés, elle est.

Dans le sens le plus nietzschéen du terme, elle personnifie « le sentiment exubérant de l’existence ».

Tout est chaos

A côté

Tous mes idéaux : des mots

Abîmés…

9

Je termine par ces magnifiques lignes de Zweig dans son portrait de Nietzsche. Point de meilleure traduction de ma vision nocturne, alors que s’achève la chanson de Mylène Farmer :

« Il (Nietzsche) veut la brûlure du soleil, au lieu de sa lumière, une clarté qui morde cruellement, au lieu d’entourer simplement les choses d’un trait net ; il veut un spasme de volupté, au lieu de la sérénité : l’infini désir éclate en lui de transformer complètement en ivresse les subtiles excitations de ses sens, de faire de la danse un vol et de porter jusqu’au rouge vif le chaud sentiment de l’existence ».