Cœur et Etoile à l’exposition Renoir au XXème siècle au Grand Palais (par Cœur*)

* Cœur a cinq ans. Elle est diplômée de Grande Section. 

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J’ai réussi à convaincre mes parents de nous prendre, Etoile et moi, à l’exposition de l’auguste peintre Auguste Renoir. Mes parents voulaient aller aux marionnettes du Champ de Mars. Il a fallu être persuasive. Ma petite sœur Etoile, qui a trois ans, et des cheveux dont jaillissent des ressorts à spirale qui, lorsqu’on les tend, font PING avant de reprendre leur forme initiale, n’a pas bien compris au début. Elle a dit : « je ne veux pas voir le renard, il est trop méchant le renard, c’est trop nul ». Une fois au Grand Palais, elle a oublié sa peur. 

Nous n’avons pas été déçues. Il ne s’agit pas des toiles impressionnistes de Renoir attention mais de son œuvre plus tardive, celle du début du vingtième siècle avec un retour à un certain classicisme. Etonnamment, Etoile et moi avons retrouvé dans ces toiles des images de nos vies d’aujourd’hui bien qu’elles décrivent celle d’il y a cent ans, oui, CENT ans (c’est énorme). Etoile s’étonnait : « cent ans, moi j’ai trois ans » et essayait de compter de 3 à 100, en prenant quelques raccourcis, 3, 4, 5, 25-26-27, 100. Ainsi, les portraits des enfants, Jean et Claude (dit Coco), ressemblent à ceux de ma sœur et aux miens. Etoile a prétendu que Jean était son copain. Papa a été offusqué, nous a dit que Jean était un grand « cinéaste ». Il faut reconnaître que souvent les allégations de papa ne résistent pas à l’épreuve des faits. D’un côté, sur la toile, un jeune écolier qui fait ses devoirs, de l’autre ce papa un peu fou qui prétend que l’écolier « réalise des films, parmi les meilleurs du septième art ». D’abord, je ne sais pas pourquoi il a établi un classement des arts, il confond avec les arrondissements de Paris ou quoi, et ensuite, à l’école, jamais, jamais, je n’ai vu d’enfant, même parmi les plus grands, réaliser des films. Pour essayer de rendre tout ça crédible, papa s’est embarqué dans une histoire de jeu, Jean concevait en fait des règles du jeu. Enfin, passons. Il ne faut pas oublier Gabrielle, la nounou de Jean et Coco qui a servi de modèle au peintre pour des dizaines, des centaines peut-être, de toiles. J’ai éprouvé envers elle une vraie tendresse. Sa bonté était communicative. Papa en a profité pour reprendre son histoire de cinéma, disant qu’il était ému de voir la nounou de Jean Renoir, comme une personne de la famille, de notre famille. Bon. 

Les déguisements sont un autre point commun entre les époques. Comme Etoile et moi, Renoir adore les déguisements. Dans une des toiles, il représente un monsieur très sérieux, Vollard, son marchand d’après papa (marchand de quoi, de fruits et légumes ? il n’a pas dit), déguisé en toréro, comme à Séville où nous étions allées. Dans d’autres, les femmes sont déguisées en danseuses orientales. J’ai demandé à maman de m’acheter les mêmes au magasin de jouets d’en face, un indépendant, une vraie caverne d’Ali Baba, mais très cher. 

Renoir me rappelle aussi mes vacances, semble les avoir peintes cent ans (CENT ans, c’est énorme) avant qu’elles n’aient eu lieu. Cela peut paraître bizarre mais c’est véridique. On peut voir de très beaux champs d’oliviers avec des milliers de couleurs et admirer le miroitement du soleil sur les feuilles, comme pendant les vraies vacances. Ces toiles ne sont pas figuratives (j’explique : ce ne sont pas des imitations de photos) mais elles sont malgré cela tellement vraies qu’un curieux phénomène s’est produit. J’ai entendu le chant des cigales s’élever de la toile silencieuse ! J’ai demandé à mes parents si, comme moi, ils entendaient le chant, ils m’ont regardée avec suspicion, ont mis la main sur mon front pour voir si j’avais de la fièvre, m’ont demandé si j’avais la nausée. N’empêche que Renoir avait une belle maison de campagne, les Collettes, avec un énorme parc. J’ai senti l’odeur du maquis et de la mer apportée par le vent qui souffle dans les arbres par les après-midis d’ombre.  

J’adore mes copines. J’aimerais tellement faire du piano. Je ne sais comment ce Monsieur Renoir a compris tout cela avant tout le monde, cent ans (c’est énorme) avant même que je ne naisse. Regardez ce tableau, les deux jeunes filles au piano. J’aimerais tellement être avec elles. Elles ont l’air de s’amuser tout en étant sages, respectueuses de la musique. Etoile a beaucoup aimé cette toile. Elle a dit qu’elle était la fille debout, et que j’étais la pianiste. Mes parents ont dû la prendre au moins cinq fois à la salle où le tableau est exposé car elle voulait le revoir et le revoir encore. 

Mes parents ont profité de l’exposition pour m’apprendre le participe présent, car beaucoup des titres utilisent ce temps, « jeune fille lisant », « femme cousant », « femme regardant par la fenêtre », etc.  

Au milieu de ce cours de grammaire, un des dessins m’a soudain surprise. Beaucoup moins beau que les autres, très simpliste, enfantin dans le mauvais sens du terme, il représentait un homme et une femme, côte à côte, un peu raides. Je fus déçue, comment Monsieur Renoir a-t-il peint cela ? Heureusement, papa m’a dit que ce n’était pas un dessin, mais que cela indiquait l’emplacement des toilettes. Je fus rassurée. 

Il y a un aspect de l’œuvre renoirienne (j’aime bien, l’œuvre renoirienne, ça fait sérieux) dont je n’ai pas saisi le lien avec la réalité, ou alors qui appartient à une époque révolue, c’est la nudité. Les femmes sont très souvent nues dans ses toiles. A la maison, on peut comprendre, quoique je ne voie pas pourquoi elles le seraient ainsi, paresseusement étendues sur un lit. Mais, tenez-vous bien, elles sont aussi nues dans les champs, près des rivières. Toutes ces toiles s’appellent plus ou moins des baigneuses. Autant s’étendre paresseusement nue sur un lit me paraît curieux, autant se dénuder pour prendre un bain est logique. Mais pourquoi en plein air ? J’y ai ensuite réfléchi et je pense avoir trouvé la réponse à l’énigme. Il y a cent ans (c’est énorme, CENT ans), il n’y avait pas de baignoires. De ce fait, les femmes allaient prendre leur bain dans les rivières du village (il n’y avait pas de ville, ou à la ville elles allaient à la fontaine de la place). Autre particularité intrigante, prendre le bain était une activité de groupe, il y a rarement une baigneuse, elles sont en général cinq, deux au premier plan, trois en arrière-plan. Après le bain, les femmes se coiffaient, toujours nues, et leurs joues devenaient rouges de chaleur. Ces habitudes ont aujourd’hui disparu. Je vois rarement, sinon jamais, ma mère donner rendez-vous à ses copines pour une douche de groupe puis se mettre toute nue au milieu du salon pour se coiffer. Il y a un aspect qui me gêne dans cette nudité. A l’époque, les femmes étaient très grosses et pourtant, à voir l’admiration avec laquelle Renoir les peignait, elles devaient être considérées comme belles. On dirait des statues, des monuments à la gloire de la féminité. De nos jours, les copines de maman pleurent quand elles ont gagné un kilogramme. Quand j’ai posé la question à mes parents sur cette coutume de début de siècle de se balader et de se baigner nue en pleine nature, au bord des rivières, et de manger à satiété pour devenir toute ronde, ils m’ont parlé de l’antiquité, en ce sens que (c’est compliqué), il y a cent ans de cela (c’est déjà énorme), Renoir se serait inspiré de scènes, vraies ou mythiques on ne sait pas (tant qu’à faire), d’il y a deux, trois, quatre, cinq mille ans voire plus. J’ai cinq ans. Etoile a trois ans. On parle donc de scènes qui sont à mille Etoile ou Cœur de nous. Quand je pense au temps qu’il faut attendre entre un anniversaire et un autre, même entre un mercredi et un autre, trois mille ans… Détails qui tuent : on voit l’inspiration classique dans le contour des corps, la précision de leur tracé par rapport à l’impressionnisme et l’influence de la sculpture. Maman a disserté sur le côté, je cite, panthéiste des scènes, l’amour de la nature, la nature élevée au rang de divinité. A propos de Jean Renoir, je me demande si papa et maman ne jouent pas au jeu de qui peut inventer les histoires les plus saugrenues. 

Au milieu d’une des salles, trône une énorme statue de Venus. Vénus est la déesse de l’amour. Elle a une pomme de terre à la main. Papa prétend que c’est une pomme mais je vous assure qu’elle ressemble plus à une pomme de terre. On retombe dans l’illogisme. Comment, si Vénus est une déesse, a-t-elle posé pour le peintre. Le peintre a vu une déesse, c’est ça ? On peut voir des déesses maintenant ?! Enfin il y a cent ans. J’ai franchement un doute sur la santé mentale de ce peintre. Cela étant, l’histoire de Vénus est quand même intéressante. Elle est devenue déesse suite à un concours de beauté, comme de nos jours, arbitré par le berger Pâris, comme la ville. 

Vers la fin de l’exposition, exténuées, notamment par tous les allers-retours vers la salle avec les deux jeunes pianistes, nous avons assisté à un petit film où l’on voit Renoir peindre. C’était émouvant. Il était vieux, très vieux avec des mains étonnantes, comme conçues pour exclusivement tenir le pinceau. C’était le même film de trois minutes qui tournait en boucle, mais Etoile n’a pas compris si bien qu’on l’a vu au moins dix fois. 

Un autre sujet m’a fâchée dans cette exposition. C’est Pablo. Pas le copain d’Etoile à l’école, Pablo Picasso. J’ai une révélation à faire. C’est triste mais je vais la faire. Pablo est un copieur. Vrai. Etoile s’est formalisée. Elle a dit que son copain Pablo était gentil, qu’il ne copiait pas. Je lui ai expliqué que je parlais de Picasso. Rien à faire. Bref, Picasso donc a tout copié sur Monsieur Renoir. Ce dernier peint une toile qui représente une danse villageoise, superbe, avec sur le visage de la femme, dans son sourire, le vertige de la danse, et dans la chaleur de ses joues, celle de l’amour. Pablo peint la même chose. Et encore, je ne parle pas des baigneuses (je ne veux pas l’accabler). Pourquoi tu as fait ça Pablo, je t’aimais bien moi, je te trouvais « magique », d’autant plus que mes parents avaient exulté en entendant ce mot dans ma bouche, voulaient tout de suite m’envoyer à une école de surdouées de l’art. Papa prétend (je suis sûre que c’est pour me consoler) que ce n’est pas du copiage, que c’est de l’inspiration, voire un hommage. Il a beau utiliser des synonymes, il ne me convainc pas. Et pour finir il tombe bien bas, Pablo. Quand Monsieur Renoir meurt, il est très triste, moi aussi d’ailleurs, je n’étais pas au courant de sa mort. Pour lui rendre hommage, il fait son portrait au crayon dans un journal (comme plus tard il fera le portrait de Staline dit papa, en rigolant beaucoup à sa propre blague, je le reconnais un peu stupide). Jusque là ça va. Mais il ne trouve rien de mieux que… de copier une photo. Il a pris une photo du peintre et il l’a copiée. Quel est l’intérêt ? De refaire en moins vrai une photo ?  

D’abord révoltée, j’ai ensuite compris. Dans la photo, il y a beaucoup de détails, un décor, des instruments, etc. Monsieur Renoir est noyé dans tout cela, dans l’anecdotique. Picasso a tout gommé. Il a juste gardé Auguste et encore avec des traits simples, on ne reconnaît même plus ses habits. Comme si la photo s’était évaporée. Qu’elle s’était effacée au profit de l’essentiel. Je ne l’ai pas dit à mes parents parce qu’ils m’auraient prise chez le pédiatre, mais j’ai cru voir dans ce dessin l’âme de Monsieur Renoir. J’ai souvent demandé à mes parents : on va où quand on meurt ? Ils répondent en général, sans grande conviction, pour en finir, euh au ciel. Là, j’ai compris qu’on allait dans un dessin de Picasso. Finalement, il est bien magique ce Picasso, et je comprends ce que papa expliquait avec maladresse, à coup de synonymes. Une partie de sa magie prend sa source dans l’âme d’autres magiciens, comme l’auguste Auguste.

Les herbes folles

Dans ma note sur le précédent film de Resnais, Cœurs, je parlais pompeusement mais, avec le recul, je pense assez justement, de « sublimation de la banalité fictionnelle ». Cette sublimation, que je comparais à un processus chimique, contact entre la banalité de la fiction, de toute fiction, et d’un langage, d’un style en l’occurrence cinématographique, qui la transforme, est encore plus forte dans ce nouvel opus, où la trame est presque inexistante, l’histoire de Georges Pelat, un retraité en banlieue qui trouve un portefeuille volé dans un parking. Je lirais Les Herbes folles à deux niveaux. Le premier est proche de Cœurs et relève de la question suivante : comment être intéressé par une histoire inintéressante ? Question dont le corollaire est : comment introduire de l’imaginaire dans le banal et l’ennui, comment utiliser la vacance, l’insignifiance, comme terreau, comme sol pour rester dans la métaphore des jardins, dans lequel se développent les fantasmes comme des herbes folles qui, on ne sait pourquoi, poussent entre des dalles carrées ? De ce point de vue, l’inspiration première de ce film est à mon sens lynchienne, je pense en particulier à Twin Peaks où la normalité apparente d’un village américain entretenait des feux mortifères et des pans fantasmatiques dont la présence se révélait par des explosions hallucinatoires. Pour incarner ces trouées de folie dans l’ordinaire, ces dégénérescences du réel, ces déréglages, ou ces révoltes, Resnais utilise l’ensemble des composantes du langage cinématographique et, comme je le soulignais dans Cœurs, montre ces moyens, les rend visibles. Si le film est un processus chimique de corrosion du réel, c’est tout à la fois le processus, l’expérience de laboratoire, et le résultat qui sont présentés. Les mouvements de caméra, très sophistiqués, en plongée, en steadycam, et en même temps improvisés comme dans un morceau de jazz, se superposent à l’action, l’accaparent, la font passer au second plan, comme dans la très belle scène du déjeuner familial, scène d’autant plus intéressante qu’elle est le passage obligé du naturalisme français dont la matrice est Pialat, ou du dialogue à la française, échange de bons mots et dévoilement de psychoses enfouies. Pialat : le déjeuner est présenté dans sa réalité et la beauté naît de la recréation du réel (et non de son imitation), c’est une beauté démiurgique. Film français, ou américain d’ailleurs, lambda : le déjeuner révèle la psychose pour s’élever au rang d’une fiction, se dramatiser, devenir intéressant. Chez Resnais, on s’évade du déjeuner, comme une pensée, celle de Georges, qui s’égarerait, battrait la campagne. La caméra esquive la scène, s’adonne à des voltiges, emportée par la musique, omniprésente, redondante, intrusive parfois. La lumière d’Eric Gautier, elle, change dans un même plan, et traverse des filtres, des verts et des rouges et des bleus très primaires. Resnais juxtapose à chaque élément banal une scorie onirique qui tue la banalité sans que la pure vraisemblance ne soit compromise au profit de l’artificialité. Ainsi, Georges Pelat trouve dans le portefeuille volé une carte d’identité, plastification de la banalité, avec une photo triste, mais aussi, fantasme, retour à l’enfance, au cinéma américain des années cinquante, un brevet de pilote d’aviation avec une photo où la femme tout à coup sourit. Autre exemple, Georges a envie de pisser dans les bureaux du centre d’aviation. Trouver les toilettes se transforme en parcours cinématographique, avec un décor dramatique, un baiser hollywoodien en climax du vidage de vessie. Dernier exemple, Georges croise deux jeunes femmes dans un parking. Détail fantasmatique, l’une d’elles porte un string noir sous un pantalon blanc, du coup Georges est saisi d’une envie pressante de la tuer. Car Georges est ainsi. Retraité hyper-quelconque qui jardine dans une villa de banlieue hyper-quelconque, son hyper-quelconquecité est dramatisée, à travers son passé mystérieux chargé d’un traumatisme inconnu, à travers l’histoire du voisin qui s’est suicidé d’ennui et dont la femme a continué de vivre en repeignant la maison, à travers ses accès de folie ou ses envies pressantes de trucider. Le film prend au sérieux nos divagations, toutes ces pulsions qui colonisent notre psychisme. Le deuxième niveau de transformation de la banalité, qui était moins présent dans Cœurs, est l’incarnation du style. Le film est l’adaptation d’un roman d’un certain Christian Gailly. En vrai, le film est une adaptation moins du roman que de son style. Comment adapter un style ? Comment y être fidèle ? Aux phrases, mais aussi au rythme, aux syncopes, aux ellipses, aux ruptures de ton, à la musicalité des mots. Les dialogues, décalés, théâtraux, renoncent à tout naturalisme et, en même temps, à un surréalisme ostentatoire à la Blier. Je n’ai pas lu le livre donc je ne saurais dire si Resnais a su lui rester fidèle, et à la limite je m’en fous un peu, mais j’ai eu l’impression de lire un livre. Il faudrait parler des Herbes folles comme d’un livre, d’une écriture. Reste la fin énigmatique dont chacun aura sa propre interprétation. Selon Resnais, elle signifie que la vie continue. Pour moi, elle résume le film voire dans une certaine mesure l’œuvre de Resnais, dans le « si ». Le processus de transformation du réel par le fantasme, de la banalité fictionnelle par le langage, du langage par le style, découle de ce que l’on pourrait appeler des « what if », « et si … , que se passerait-il ? » Le « et si » est la porte ouverte vers l’expérimentation grâce à la démultiplication des optionalités. Et c’est l’esprit libre, détaché du réel qui l’aliène dans une suite finie de possibles, qui est capable de les explorer.

Ikea, et le théâtre de l’absurde

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J’y vais vendredi à 21 heures pour éviter la cohue. C’est à Franconville, au Nord-Ouest de Paris. Sur l’autoroute A15. Il faut traverser plusieurs villes, ou plutôt les aborder, Clichy, Saint-Ouen, Gennevilliers… J’emprunte des routes en périphérie. Par instants, des images de vie de ces villes secrètes se projettent dans mon pare-brise, un stade, une bibliothèque, une femme seule… Le noir est profond, ponctué des points rouges dilués des stops. Brusquement, émerge un énorme bâtiment L’Oréal assemblage, de lumières jaunes reliées par l’obscurité. L’autoroute est loin, inatteignable. Elle acquiert une aura mythique, elle est la frontière à atteindre. Je traverse un pont. Je ressens sous moi, dans un gouffre, la présence de la Seine, obscure, apocalyptique, nourricière de quelques tours mélancoliques et de cheminées industrielles dont la fumée forme une lumière blanche éparse. Elle est d’une largeur insoupçonnée, démultipliée, monstrueuse. La route se transforme imperceptiblement en autoroute A15, bordée de vide, traçant ses multiples voies dans le néant. Au milieu de la chaussée, dans l’immensité désertique, un accident, des voitures immobiles, phares allumées dans la fumée et des silhouettes qui discutent, que je dépasse, qui s’éloignent, emportés par un flux cosmique. Je dois d’abord passer chez Alinéa. Je me retrouve dans une zone commerciale déserte. Les enseignes lumineuses sont éteintes. La ville semble abandonnée à la suite d’une catastrophe d’autant plus angoissante que j’en ignore la cause. Les feux passent du rouge au vert, reproduisant une mécanique ancienne qui a perdu sa justification, absurde, déréglée. Je me perds dans une ruelle déserte devant un complexe industriel délaissé entouré de grillages. Des chiens se précipitent vers moi et hurlent. Je fais demi-tour et finis par trouver l’énorme entrepôt d’Alinéa. Le parking de plusieurs centaines de places est vide, le magasin est bien ouvert. Le personnel traîne, ignorant la catastrophe, l’épidémie mortelle, perpétuant machinalement la gestuelle commerciale à laquelle il a été formé. Je récupère la marchandise pour aller ensuite chez Ikea. Après la sortie d’autoroute, la voiture tournoie sur un échangeur et une autre zone commerciale se profile avec à son bout le Magasin. Il est gigantesque. A mesure que je m’en approche, son gigantisme me submerge. Je suis face à un monument dont je ne discerne pas tous les pourtours, une partie, potentiellement infinie, est tapie dans la nuit. Il baigne dans la brume qui laisse filtrer la lumière des lettres de l’enseigne comme une promesse dérisoire de bonheur. Cela me fait penser à une photographie de Brassaï. Je pénètre dans le bâtiment échoué là en provenance d’une galaxie lointaine et découvre les entrailles de l’énormité. Des escalators mènent au magasin. Vide, il a l’air d’un musée. Le parcours est celui d’une exposition. Après deux heures dans des paysages d’une urbanité embryonnaire, d’infrastructures dénudées, de néant sommairement équipé, me voilà au cœur d’une exposition postmoderne avec des installations montrant l’intérieur d’appartements populaires de la classe moyenne humaine. Je suis projeté vers le futur et observe la mémoire des intérieurs humains d’un passé qui est mon présent. Je croise peu de clients. Ceux que je croise ont l’air de spectres, survivants de la foule diurne dont vibre en général l’endroit. Il y a du monde au stand des cuisines. Des couples angoissés surveillent intensément les lèvres des vendeurs pour capter chaque vocable, chaque syllabe que ces lèvres émettent, et s’en imprégner comme d’autant d’injonctions cruciales d’aménagement de la « cuisine de vos rêves ». Les rêves de cuisine flottent au-dessous de leurs têtes comme autant d’accomplissement de toute une existence. Régulièrement, une voix préenregistrée à la jovialité hypocrite annonce l’heure et le temps qu’il reste avant la fermeture du Magasin et invite l’aimable clientèle à se diriger vers les caisses. La fausse jovialité cache mal l’ultimatum, le décompte fatal, le tragique de l’annonce. La fermeture prend des airs de fin d’une représentation qui ne se répétera plus jamais. Je traverse en courant, pour fuir, des allées d’assiettes, de luminaires, de tapis, de plantes. Ma course me donne une vision fragmentaire d’un éclatement de nos vies. Des injonctions à l’achat de choses dont je n’ai nul besoin colonisent de toutes parts mon champ mental. Après cette galerie d’atomisation de nos vies, le décor se transforme, je pénètre dans les allées, dans cette Zone d’entreposage au plafond invisible. Je suis presque au bout d’un processus de décomposition, les intérieurs exposés, se sont transformés en piles d’objets, puis en objets stockés dans des cartons dans les allées d’une usine. Je suis remonté à la source de nos intérieurs. J’en explore la genèse industrielle. Tout le monde se retrouve aux caisses. Les hommes s’examinent, surpris de la présence de leurs semblables à cette phase terminale. La voix préenregistrée devient menaçante sans se départir de sa jovialité, ni de la fausseté de celle-ci. Le magasin va fermer ses portes, se diriger vers les caisses devient une injonction divine. Soudain, les lumières s’éteignent dans le son sourd et massif d’un interrupteur. Il n’y a plus que les caisses qui soient éclairées. Les caissières, ces héroïnes du travail, sourient comme les gardiennes d’un purgatoire. Elles tournent autour des chariots en les inspectant minutieusement avec des lecteurs de codes-barres qui clignotent puis émettent des sons de reconnaissance traduisant une jouissance additive. La foule est hagarde. Multiethnique, elle représente l’humanité entière. Il y a là des familles, des bébés. Un tigre en peluche rugit sur l’épaule d’une jeune femme. Un couple derrière moi se dispute. Elle souhaite aller à la caisse de moins de quinze articles, il est persuadé qu’ils en ont plus de quinze. Un débat arithmétique s’éternise. Chacun compte et parasite le comptage de l’autre, si bien qu’ils finissent par recommencer à zéro. Ils sont très acrimonieux, concentrent dans ce comptage toute la haine refoulée qu’ils ont l’un de l’autre. Je ne sais s’ils sont sincères dans cette détestation ou s’ils jouent, créatures scénarisées d’un auteur absurde qui a réuni des survivants du monde réel dans une fiction détraquée. Le sadisme d’Ikea est tel que malgré le paiement, le client n’est pas au bout de ses peines, il faut encore qu’il aille au retrait des achats. Des écrans affichent des chiffres ésotériques, une multitude de chiffres géométriquement organisés sur un écran, constituent l’énigme mathématique dont la résolution permet d’atteindre la Vérité. Pour patienter, et rongé par la faim, je visite le stand Ikea Food. Il est vide et partiellement éclairé. Je me dis qu’il est sans doute fermé avant d’apercevoir une caissière qui attend dans le noir, qui doit être là en permanence, jour et nuit, à attendre. Les aliments ont des noms cauchemardesques, du Glüpj, du Gouävpk, du Beurkachiër, du Velking, du Köttbullar, du Fullkorn. Cette taxinomie est issue de la cervelle malade du scénariste frappé dont je suis moi-même la créature. J’achète des sandwiches de harengs enfoncés dans des wraps flasques gorgés de flotte dont dépassent des bouts de feuille de salade en PVC. Cela m’a l’air goûteux. Je m’affale dans un canapé en cuir plastique sur lequel l’étiquette de prix indique 499€, et mate, ahuri, l’écran des chiffres. Le décor est des plus étranges. Car nous sommes dans un entrepôt, il ne faut pas l’oublier. Il y a des écrans partout. Tout autour, sont alignés des canapés en cuir plastique sur lesquels sont affalés des créatures humaines qui ont atteint le degré maximal de lassitude. Je me goinfre de harengs. Je me retrouve au nord de la Suède, un jour de décembre d’une année inconnue, sans doute au milieu des années soixante-dix, je ne saurais dire de quel siècle. Ou alors, c’est la salle d’attente d’un aéroport de marchandises. D’ailleurs, je crois entendre la rumeur des avions cargos me parvenir du tarmac, espace dessiné solitaire dans une infinitude inexplorée. Au milieu, trône un arbre de Noël minuscule sous la hauteur du plafond. Par un phénomène impénétrable dont la survenue me taraudera toute ma vie : il clignote. C’est-à-dire qu’on a essayé de créer dans ces limbes, partiellement meublés avec des canapés en cuir plastique, fin octobre, une ambiance festive de Noël. Soudain, une jeune femme en chemise de nuit blanche sort de l’obscurité. C’est un personnage de Bergman. Elle s’approche de moi, une bougie à la main, pieds nus. Me parle en suédois. D’abord souriante, de ces sourires trompeurs démoniaques, elle devient vite récriminatrice. Elle me reproche tout un tas de choses. Son débit s’accélère lorsqu’elle égrène les frustrations dont son inconscient est un enchevêtrement. Derrière elle, tout est devenu noir. Par intervalles, des pans de l’espace s’illuminent et un décor resurgi de l’enfance prend forme. Elle met en scène son subconscient avec des meubles Ikea d’après-guerre. 9 9084. 9 9084. 9 9084. C’est moi qu’on appelle pour récupérer un meuble, enfin un meuble, un milliard de pièces décomposées, atomisées, réduites à leur essence de pièces dans une extase granulaire, qui un jour deviendront peut-être un meuble dont je n’ai pas besoin. Un géant black me donne la marchandise sur un charriot. Le parking est pseudo-désert. Bien que couvert, le brouillard s’y est infiltré. Au loin, un homme court derrière des charriots pour les récupérer jusqu’au bout de la nuit dans un bruit de rails métallique. J’éprouve envers lui une incommensurable empathie. Je sors de là. Emprunte une spirale qui me projette sur l’A15 direction Paris. Je me retrouve au sommet d’une colline qui surplombe la ville et celle-ci s’offre à moi dans sa splendeur nocturne. Je pense aux millions de vies qui m’envoient leurs infinis points de lumière et éprouve une profonde exaltation à l’idée de replonger dans l’humanité comme dans un océan de chaleur.

Soulages à Beaubourg

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Les premiers tableaux datent de 1947. La toile est brunâtre. Le trait forme une calligraphie chinoise. C’est par la couleur du fond, écru, brun, ocre que les toiles se distinguent et dégagent leur tristesse automnale. L’âme transparaît dans la force des traits, leur soudaine rapidité, leur urgence.

 

Dans les toiles des années cinquante, de nouvelles couleurs font leur apparition, de l’or, des marron, des percées de jour obscur ou de nuit tombante ou d’aube naissante saisies entre les denses branchages de la forêt intérieure, ou les barreaux d’une prison à partir de laquelle on observe le monde avec l’inquiétude et l’élan de connaissance indissociables de l’ignorance. Il y a aussi le blanc presque aveuglant en provenance d’un au-delà de brume qui, dans une autre toile, devient bleu profond.

 

Les inclinaisons des bandes créent le sens, le mouvement, le rythme. C’est une danse mystique et cosmique, elle englobe tout.

 

Dans une toile de la fin des années cinquante, une aube bleue se déploie en nuances de mer matinale, ou éclairée par la lune, tandis qu’au premier plan la grève est blanchâtre, que les bandes noires dessinent des silhouettes monolithiques, ou des navires.

 

Je prends la liberté mentale d’imaginer des formes, dont un orchestre de pianos rouges flottant dans le vide. Ou des créatures mythologiques saisies dans un instant d’effroi. Mon imagination appareille vers des lointains obscurs sur les flots noirs et bleus.

 

Nous passons brusquement aux années soixante et soixante-dix. Combien de fois me suis-je laissé surprendre par l’exaltation que procurent ces voyages instantanés dans le futur, ces juxtapositions de temporalités créant des fossés dans lesquels le cheminement intellectuel s’est opéré et ne se révèle que par la divergence soudaine de sa résultante et de son origine. Toute couleur a disparu. Le noir et le blanc ont survécu à la démarche évolutive de quête de l’essentialité.

 

La toile physique est l’âme de la peinture. Il faut s’en approcher pour découvrir les irrégularités, les taches, les zébrures, les gouttes de noir sur le noir, les minuscules reliefs, les éclaboussures, les transparences. Les œuvres sont gigantesques et infinitésimales. L’énorme bande noire est une surface trompeuse par son illusoire uniformité. S’en approcher révèle, dans un grossissement progressif, un univers pris dans les filets du temps. Une recréation du temps, dans cette bande nerveuse je revis la main du peintre, l’instant emprisonné de la création, des traces dépositaires de l’instant.

 

On passe aux années quatre-vingt-dix. Le blanc disparaît. Nous avons atteint le noir radical. Les surfaces sont alternativement lisses et striées, nervurées, mates et brillantes, la lumière danse, le noir sécrète la lumière secrète enfouie en son sein, s’argente comme la surface d’une eau de soleil, devenant ocre comme un mur rescapé.

 

Nous sommes transportés dans des champs mentaux inconnus. Vers des zones de la lumière qui transcendent la couleur, ou la précèdent, vers des archéologies originelles, un barbarisme des signes premiers.

 

Les dernières toiles des années 2000 se veulent géométriques. Je pense à des portes, à des fenêtres vers quelque chose qui transparaît sous forme de rayures blanches énigmatiques. Comme des persiennes vers la lumière intérieure. Ou des surfaces de sols immémoriaux. D’autres couleurs refont leur apparition.

 

Le rythme naît de l’alternance d’horizontalités et de verticalités, de diagonales multiples dans leurs angles, de la répétition de motifs, du dialogue entre les toiles musicalement et dynamiquement disposées dans la salle, comme autant de monolithes.

 

L’enfant de trois ans qui accompagne ses parents voit toutes les couleurs, le bleu, le marron, le gris mais pas le noir. Il ne voit pas le noir.

Je te mangerais de Sophie Laloy

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 Le fait est suffisamment rare et mérite d’être signalé, un très beau premier film français qui sort en DVD/VOD. Histoire d’amour entre deux adolescentes qui partagent le même appartement, il exprime avec énormément de finesse et d’intimité la jouissance douloureuse de désirer et celle, cruelle, de se laisser désirer en se refusant à l’autre, en voyant l’autre se consumer d’insatisfaction, en « le rendant dingue ». Bien que je ne supporte plus le name dropping référentiel, que le film a sa personnalité propre, je citerais trois noms pour le décrire, Truffaut, Brisseau et Téchiné. Truffaut pour l’attirance-répulsion entre deux êtres qui sont dans l’impossibilité tout autant de vivre ensemble que de se séparer (le « ni avec toi ni sans toi » de La Femme d’à côté) et pour ses amours à sens unique dans lesquelles l’aimant, sous l’emprise de sa passion, sombre progressivement dans la folie, comme un organisme soumis sans défense à la maladie. Observer presque cliniquement (le psychiatre de La Femme d’à côté) l’effet de l’amour sur la psyché, la lente progression vers la folie, voilà un thème de Truffaut que les films d’aujourd’hui explorent peu. Brisseau pour la mise en scène du désir féminin même si le film est beaucoup moins foutraque que ceux de Brisseau et, reproche que l’on pourrait d’ailleurs lui faire, trop sage, de trop bon goût. Téchiné enfin, celui de Rendez-vous pour le portrait d’une provinciale qui découvre la ville et l’ivresse d’être un objet de désir qui peut se refuser, et celui de tant d’autres beaux films frémissant de la vulnérabilité de l’adolescence face aux désirs qui se saisissent des corps. Mais encore une fois le film existe par lui-même, par son casting merveilleux, le jeu des actrices, le filmage des visages et la capacité de saisir ces instants d’intensité dans les regards, les expressions, les intonations de la voix. Certaines scènes sont superbes comme celle où, dans un restaurant japonais, Emma (Isild le Besco) décrit ses sensations gustatives, l’effet mêlé du gingembre, de l’acide, du sucre, de la cannelle, sur son nez, sur sa langue, sur ses lèvres, comme une sorte de métaphore de ce qu’elle éprouve envers Marie (Judith Davis) qu’elle a envie de manger et que cette dernière répond par « il n’y a que des vieux dans ce restaurant » qui provoque une de ces déceptions propres aux amours transies et qui ne font que les aviver. Ou cette autre scène où Marie, alanguie nue sur un lit, plonge son regard dans celui d’Emma qui la bouffe des yeux, et s’enivre de la souffrance découverte du désir brûlant. L’appartement est un lieu de passage, ancré dans l’enfance, avec ses objets et ses réminiscences, et promis au départ vers les « vies étriquées », alors que là les leurs sont submergées par le désir et la beauté, celle de l’autre, celle de l’art, de la musique et de la peinture ; tellement submergées qu’on en perd la tête avant de se ressaisir, de gagner des concours, d’avoir un copain, et de tuer en soi la folie passagère et incandescente des « meilleurs moments de la vie ».

A propos d’Elly et L’avventura

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 A propos d’Elly est un film iranien qui est sorti à Paris il y a un mois de cela. Sa trame s’inspire de L’avventura de Michelangelo Antonioni. Une groupe d’amis de Téhéran vont en week-end au bord de la Mer Caspienne et invitent Elly, la maîtresse de l’enfant de l’une d’eux, sans la connaître, pour la présenter à un jeune homme qui vient d’Allemagne pour trouver une femme au pays. Elly disparaît.  Avant la disparation, les deux films sont assez proches, un groupe d’amis qui se délassent, les plaisanteries qui fusent, la mer. La différence est culturelle. Les personnages d’Antonioni ont cette nonchalance décadente et oisive, ils s’expriment par des aphorismes hors contexte, évoluent dans des villas, des yachts, des paysages dont la beauté majestueuse les indiffère, ceux de Asghar Farhadi éprouvent une joie sincère et évoluent dans des paysages à la beauté bancale, une villa en ruines, une mer froide et déchaînée. Comme Anna dans L’avventura, Elly n’est pas heureuse avec son fiancé et sa disparation semble être liée à cette insatisfaction et la tristesse qui en résulte. Dans les deux films se pose la question du suicide puisque l’explication de la disparition n’est pas donnée.  C’est après celle-ci que les films empruntent des trajectoires différentes. A propos d’Elly vire au mélodrame, au pathos avec une culpabilité partagée par tous les personnages. Comme une punition collective infligée pour faire regretter la joie initiale. Dans le film d’Antonioni, les choses se poursuivent comme avant, la disparition est vite oubliée, passe au second plan. Claudia remplace Anna comme compagne de Sandro, et ils continuent d’être encerclés par la beauté et les mondanités à la gloire mélancolique du désœuvrement. Le sujet fort des deux films est la difficulté de vivre, d’exister, d’être là par rapport à disparaître. La disparation d’Elly ou d’Anna est celle potentielle de chacun des personnages et pose en creux l’intérêt pour eux de continuer de vivre. Dans L’avventura, la difficulté de vivre prend la forme de l’ennui. Quel est le sens de tout cela, des mondanités, des artifices, de la beauté, si rien ne change lorsqu’on disparaît ? On ne fait que participer à une mécanique préréglée, déterministe, sur laquelle notre existence individuelle n’a aucune influence et qui se poursuivra après la fin de celle-ci. Les êtres sont interchangeables dans cette mécanique. Dans A propos d’Elly, elle prend la forme de la culpabilité. Anna est inutile, existentiellement inutile. Elly est coupable, intrinsèquement coupable, de « tromper » son fiancé lorsque celui-ci l’aime, d’aller en week-end avec des inconnus, de mentir à sa famille, d’être belle. En disparaissant, elle transfert sa culpabilité aux autres. Elle les accompagnera pour toujours. Ils seront coupables d’exister alors qu’elle est morte. Dans un cas la joie est dépouillée de sa substance, c’est le bâillement, l’inintérêt, l’inattention au beau. Dans l’autre la joie est interdite, en ruines comme la maison, viciée par le mensonge qui a permis, par effraction, d’y goûter.

Canary Wharf

 

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Je cours d’un endroit à l’autre du centre financier de Londres par un jour gris prolongeant des bâtiments gris. Par instants, des images fugaces s’impriment sur ma rétine, physiologiquement, sans que je n’y prête attention. C’est seulement en fin de journée que j’en prends conscience. Ce sont des points de lumière et de coloration existentielle dans une chorégraphie d’humains dévitalisés, de robots. Ils sont féminins, elles ne participent pas à la course des hommes…

 

Deux amies marchent dans une galerie marchande… l’une tend à l’autre son muffin qui déborde de toutes parts nappé de sucre glace vert acidulé… l’autre approche sa bouche et la plonge dans la mousse gorgée de sucre et de vanille… Une jeune femme très belle, debout, pensive, sondant un point invisible de l’espace, pour y découvrir le sens de nos existences comme dirait Bataille, souffle dans son chewing gum, une bulle rose qui cache sa bouche, son nez, atteint son point maximal de gonflage et éclate en laissant sur les lèvres des débris de gomme, une éclaboussure sucrée que la langue vient lécher, dans une tentative de nettoyage et de dégustation… Dans le tube qui s’élance vers Canary Wharf et sa station aux allures de temple en béton sur le toit en verre duquel rampent des gouttelettes d’eau de la pluie qui liquéfie le ciel, une jeune Indienne est assise en face de moi, la tête soutenue par la main sous le fardeau de la fatigue ; son visage beau, doux et las contraste avec la rugosité de trois robots en costume cravate qui dissertent sur le rendement en dividendes des sociétés de utilities… Au Starbucks, une jeune femme rit à gorge déployée en croisant des jambes splendidement coulées dans des bas noirs ; pourtant elle discute avec un robot…

 

Les tours sont au bord de l’eau… Lorsque le black cab fonce dans le canyon urbain, j’aperçois à ma gauche une ouverture aqueuse : un porche plonge directement dans la Tamise où un bateau encadré par la pierre sculptée tangue doucement… Puis, après une longue rue bordée d’arcades sillonnée par des robots, la voiture s’élance dans le vide, le ciel se déploie brusquement dans une immensité que l’enferment ne laissait présager, et des nuages moqueurs lévitent, roses du plaisir de la pluie récente, enivrés du vent qui souffle en eux, et jetant un regard hautain sur les grues et les constructions métalliques qui accidentent la ligne d’horizon et annoncent une future ville.

Notes sur des romans

Chaque année, la rentrée littéraire française et sa légendaire prolixité éditoriale suscitent étonnement, comptes-rendus énumératifs, statistiques inflationnistes et alarmistes. J’ai lu quelques romans parmi ceux dont on a le plus parlé pour me faire une idée plus précise de cette production pléthorique qui n’était pour moi qu’un ensemble abstrait, monstrueux, déferlement de fictions dont j’ai essayé de saisir quelques scories médiatiques. 

La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint 

Ce livre court encensé unanimement par la critique est organisé en trois parties distinctes, trois scènes en quelque sorte, fortes, visuelles, cinématographiques, dont le narrateur est à chaque fois l’auteur, absent ou présent, et le personnage central Marie, la femme qu’il aime. Ces personnages sont à peine décrits, quelques traits esquissés ou des détails psychologiques sans importance. L’auteur s’attache à décrire le contexte de l’action (un appartement parisien, le tarmac d’un aéroport au Japon, l’île d’Elbe), de manière méthodique et détaillée (les meubles, les chaussures, les tongs, les habits, etc.) et à bouleverser cet environnement par la survenue d’un événement à forte charge dramatique (un mort, un cheval en fuite dans un aéroport, un incendie). Le choc entre les choses banales et des événements mythologiques est séduisant. Malgré cela le livre m’a déçu. Il est bien écrit, avec application, mais le style fait écran avec le fond, l’auteur se regardant écrire et chaque phrase ayant une double finalité, sémantique d’une part et auto-contemplative de sa joliesse décrétée et soulignée d’autre part. Par ailleurs, malgré l’intensité des événements, le livre est décharné, l’arbitraire des scènes, des personnages, de ce qui leur arrive, l’absence d’humour, empêchent l’émotion de poindre. Il donne un sentiment d’inanité, d’arbitraire de son existence. 

Un roman français de Frédéric Beigbeder 

Avec Beigbeder, le livre est d’abord et avant tout un objet marketing. Il se lit facilement, comme une sorte de longue interview avec quelques passages rigolos. Néanmoins, l’absence d’intrigue fait que la lecture est moins plaisante que 99 francs par exemple. Cela dit, volontairement ou involontairement, le roman traduit un profond malaise générationnel et il est en cela sociologiquement intéressant. Le malaise relève d’un vide de destin. Les écrivains qui sont nés à la fin du dix-neuvième siècle ou dans la première moitié du vingtième ont connu la première guerre mondiale, la guerre d’Espagne, la deuxième guerre, la décolonisation, la guerre d’Algérie, mai 1968, la guerre froide. Autant de morceaux d’Histoire dans lesquels ils pouvaient puiser des destins, se forger des causes, développer des systèmes théoriques et idéologiques, dont se nourrissaient, directement ou indirectement, leurs œuvres. Après guerre, plus rien. Le règne de la banalité. Certains, comme BHL, sont allés piocher des destins ailleurs, dans des pays en guerre, en se munissant d’une ossature théorique indigente, appelons-la démocratisme si l’on veut être péjoratif comme Badiou ou universalisme compassionnel teinté d’une nostalgie colonialiste. Pour la majorité des écrivains et notamment ceux de la génération de Beigbeder, la vie française a été d’une terrible et pacifique platitude. Les tragédies humaines ont été piteusement transposées au sein du couple et la souffrance est devenue vaudevillesque. L’auteur a beau appeler son livre un roman français, dans une tentative de mensonge à soi, d’autosuggestion ou d’autodérision, ce qu’il raconte, les vacances à la mer, les déménagements, les parents qui se séparent, le frère qui vole ses billes ou lui donne une claque, la fille à qui il n’ose pas adresser la parole, les sièges en cuir du père sont loin de Céline, Malraux et Sartre tout en étant dépouillé d’un génie littéraire susceptible de transcender l’insignifiance. Beigbeder essaie tant bien que mal de se créer un petit destin, il en fait des tonnes dans la description du cachot de l’Ile de la Cité où il a passé quelques heures (mais c’était très dur), se révolte contre le système pénitentiaire français, ou évoque sa famille qui a sauvé des juifs pendant la guerre. De plus, il répète avec une insistance comique, dont je ne saurais dire si c’est de l’auto-ironie, qu’il est écrivain. Cette autopromotion au titre d’écrivain est censée sublimer l’inintérêt de sa vie, représentatif de celui de ses confrères. Les critiques se plaignent souvent du nombrilisme de la littérature française contemporaine, de son inanité, de sa non-nécessité, citant en exemple contradictoire la littérature américaine. Ce que le livre de Beigbeder montre avec, sous les fanfaronnades, un certain désespoir dandyesque, c’est que le vide est lié à l’exclusion de la France de l’Histoire. Si les romans américains sont supérieurs, c’est en partie dû au fait que l’Amérique, contrairement à la France, est toujours au cœur de l’Histoire.  

Jan Karski de Yannick Haenel 

Des quatre romans français que j’ai lus, celui-ci est sans doute le meilleur, à tout le moins d’un point de vue académique. Pourtant, malgré un sujet très fort, il est lui aussi décevant. Jan Karski est un officier polonais témoin de l’extermination des juifs et qui a essayé vainement d’en avertir les alliés, qui donc savaient, qui donc n’ont rien fait. C’est l’histoire d’une terrible frustration, d’une terrible conscience de l’impuissance morale face à la fois à l’horreur active et à la complicité passive de ceux qui l’ont permise. A partir de là, on aurait pu écrire un roman flamboyant. L’auteur opte pour une dissertation de classe Terminale, ou plutôt trois dissertations. La première est une paraphrase de l’entretien avec Jan Karski dans Shoah, la deuxième est un résumé de son livre autobiographique et dans la troisième l’auteur répond à la question de son professeur de Terminale, « mettez-vous dans la peau de Jan Karski et imaginez la suite de son histoire. » Tout cela est de bonne facture, l’écriture est correcte sans fautes de grammaire, mais me laisse sur ma faim, avec un sentiment d’inachevé, de disproportion entre la grandeur du sujet et le talent de l’écrivain. En guise de provocation, Yannick Haenel dresse un portrait très critique de Roosevelt qui en pleine digestion aurait bâillé alors que Jan Karski faisait le compte-rendu des horreurs dont il a été témoin. C’est osé certes mais comme personne ou presque ne lira le livre aux Etats-Unis, peu risqué. 

L’Hyper-Justine de Simon Liberati 

Je n’ai fait que feuilleter ce roman, l’ayant trouvé illisible au bout de la dixième page. Je préfère encore Beigbeder à cet autre objet marketing m’as-tu-vu qui se la joue grand style parce que certaines phrases font trois lignes, d’autres deux mots, et que les formules sont censées faire mouche à la manière d’un slogan publicitaire. L’auteur nous inflige une « intrigue » indigeste à laquelle il entend donner des allures postmodernes, fusion, world et snob, en enchevêtrant systématiquement – c’est un dispositif – des niveaux de vraisemblance, de temps, de fiction et de réalité, d’ethnicité différents. Pour autant, je pense là encore que le roman n’est pas dénué d’un intérêt sociologique voire littéraire. Il souffre, volontairement ou involontairement, je ne saurais le dire, d’une hypertrophie pathologique de name dropping. Comme dans un magazine people, des dizaines, des centaines de noms, de vedettes, d’artistes, etc. sont égrenées page après page, sur un spectre très large de la célébrité, allant de la ringardise tendance au génie bafoué, dans un entrechoquement  des cultures et des sous-cultures. En ouvrant au hasard les pages : Roman Abramovitch, Goering, Barbara Sukova, David Cronenberg, Sofia (Coppola, elle revient à chaque page ou presque), Kristen Dunst, Annette Messager, Louise Bourgeois, Sonia Rykiel, Sofia, Sofia Coppola, Sofia Coppola, Sofia Coppola, Georges de la Tour, Wolfang Heimbach, et bien sûr la victime expiatoire la plus terrible du name dropping à la française, le pauvre Proust, dont l’incommensurable génie ne lui vaut aujourd’hui que d’être cité dans des daubes et comparé à des tâcherons… L’effet est étouffant mais aussi, dans certaines pages, comique ou risible. L’auteur existe par les noms qu’il « drop », se définit par rapport à eux. Cette adoration païenne et mondaine des noms me semble être un corollaire d’une conscience désespérée de l’insignifiance du moi, conduisant à son effritement en milliers de destins fantasmés et clinquants. 

Avoir lu ou parcouru quatre romans de la rentrée, parmi ceux qui ont eu les meilleures critiques, et n’en avoir aimé aucun, a suscité en moi un doute sur ma capacité d’appréciation, sur mon appétit de fiction. Heureusement, j’ai lu en anglais le dernier roman de Philip Roth, Indignation, qui n’est pas encore sorti en France, et j’ai été rassuré. 

Indignation de Philip Roth 

Enfin un vrai roman ! A chaque page, une trouvaille métaphorique ou humoristique, une véritable tension de la narration. Pourtant, l’intrigue est simple, la relation entre père et fils, mère et fils, une histoire d’amour, dans l’Amérique des années cinquante, dans une université du Midwest. Mais à partir de cette hyper-localisation culturelle et contextuelle, le roman touche à une universalité humaine, là où, pardon du parallèle, la posture globalisante d’Hyper-Justine, nous ramène à un hyper-parisianisme de touriste. Ce que raconte joliment La vérité sur Marie m’indiffère car ses personnages et ses situations me sont étrangers bien que culturellement proches de moi. Ce que raconte nerveusement Roth me touche profondément si éloigné soit-il de moi temporellement, géographiquement, culturellement. Ses personnages existent, atteignent une vérité humaine, ne sont pas des pures constructions fictionnelles dont l’artifice empêche l’incarnation. Avec Roth, la fiction est incarnée. Le personnage d’Olivia Hutton, la fille dont le narrateur tombe amoureux, suceuse notoire et suicidaire qui attire les candidats de la région à l’université de Winesburg, est superbe, avec sa part de secret, sa générosité éplorée, et ses fêlures dissimulées sous sa sexualité délurée. Il y a une page qui compare l’égorgement des poulets selon le rite casher et sa tentative de suicide en se taillant les veines qui est juste sublime. Le personnage du père, au travail, boucher casher, égorgeant les animaux, admiré et haï, protecteur et vulnérable, explore les profondeurs de la paternité. Les personnages, les situations, les dialogues, oscillent en permanence entre normalité, insignifiance, et folie. Pourquoi, à part Houellebecq à mon sens, personne ne sait écrire comme cela aujourd’hui en France, c’est-à-dire, tout simplement, comme dirait l’autre, un vrai roman ?

The Middle East Airlines

La compagnie aérienne libanaise est un mythe, une institution. Son histoire est indissociable de celle du pays. Depuis l’enfance, l’avion blanc et son cèdre tournoient dans nos imaginaires comme sur le tarmac d’un aéroport. Il a traversé les guerres, immobilisé souvent, criblé de balles, mais reprenant du service aux premiers signes d’accalmie, empressé de relier le pays au monde après son isolation dans les barbaries du jour. L’avion a traversé les crises, survivant aux corruptions, aux clientélismes, aux népotismes, aux faillites potentielles, aux tentatives de vente par appartements confessionnels. Et il est toujours là ! Avec ses pilotes censés être les meilleurs au monde, ayant hérité du talent de « chauffeur » atavique des Libanais, ayant assuré au fil des siècles des trajets sans crash, des atterrissages soyeux célébrés par des applaudissements fournis.

Bon, tout cela étant dit, et ma dette envers la Middle East étant payée avec le vibrant hommage ci-dessus, je peux tranquillement me foutre de la gueule de la compagnie sans le moindre sentiment de manquer de patriotisme ou de gratitude envers la seule chose qui pouvait en temps dur nous emmener ailleurs.

Tout commence avec l’embarquement à Roissy. Il faut savoir que l’avion de la Middle East n’est pas stationné à l’aérogare même, non, je ne pense même pas qu’il soit stationné dans la ville de Roissy, je me demande même s’il est stationné en Ile-de-France, cela reste à vérifier. L’avion est très mais alors très loin du terminal d’embarquement 2F. Il faut prendre le bus certes, cela est un postulat de base. Mais ce qui est plus étonnant, c’est le temps que l’on passe dans ce bus. Il y a sans doute à cela des raisons touristiques, la volonté, que je me dois de saluer, de faire visiter les quelques dizaines d’hectares de l’aéroport Charles de Gaulle. Combien d’occasions avons-nous, sur une vie d’homme, d’explorer les recoins de cet aéroport, l’un des plus importants hubs au monde ? La Middle East nous offre cette opportunité. Ces bus en attente d’on ne sait quoi au milieu d’étendues désertes de bitume… Ces escaliers hagards qui montent vers le vide auxquels le départ de l’avion qu’ils desservaient en passagers confère une vanité inattendue et soudaine… Ces appareils en stationnement permanent épuisés de combien de voyages… Ces lapins qui détalent dans des étendues imprévues de gazon asséché par les effluves de kérosène… Ces êtres occasionnels marchant contre le vent, vers quelque chose d’inconnu, ou d’invisible ou de visible uniquement par eux à en juger de la détermination de leur marche…

Et puis un jour, au loin, dans la brume matinale, ou sous un soleil froid, ou sous la pluie, on l’aperçoit, fier, émergeant des profondeurs du temps et de l’éternité, notre cèdre. On y est.

Un des avantages de la Middle East, mais qui peut vite devenir un inconvénient, c’est que l’on peut prendre n’importe quel bagage en cabine. S’il vous est agréable de prendre une valise de vingt kilos, vous pouvez. Cela est commode mais les abus sont fréquents. Ainsi, une famille entière peut-elle débouler dont chaque membre traîne une malle ou une grosse valise qu’il est dès lors fort malaisé d’introduire dans les coffres à bagages. Mais systématiquement, les choses finissent par s’arranger grâce à cet incomparable esprit créatif, plein de ressources.

On attend assez longtemps avant de décoller car la desserte par bus fait que les passagers arrivent par groupes. Ainsi, après une demi-heure sans nouveaux passagers, alors même qu’on commençait à se réjouir de l’absence d’un voisin, voici qu’un nouveau groupe est introduit après un périple depuis le terminal 2F dont des signes d’épuisement témoignent de la longueur.

Le commandant de bord se présente enfin, en trois langues, en réalité en trois versions de l’arabe, une version littéraire, une version française et une version anglaise. Bien que fictif, car l’on ne comprend en général rien de ce que dit le commandant dans sa version très personnelle des langues française et anglaise, assemblage de sonorités biscornues émaillées de quelques « Beyrouth », ce trilinguisme est constitutif de la Middle East, de son image, de son identité.

Avant, il y avait une obsession du téléphone cellulaire. Le commandant, les hôtesses, les stewards, se relayaient pour contraindre les passagers, si nécessaire sous la torture, d’éteindre leurs portables. Cela participait d’une double conviction. D’une part, celle de l’incapacité viscérale des Libanais d’éteindre leur « cellulaire », de l’urgence irrépressible de passer un dernier coup de fil. D’autre part, le pendant dichotomique de cette pathologie cellulaire, la conviction que toute onde radio, aussi infinitésimale soit-elle, peut causer un crash, une explosion en plein vol ou une pulvérisation immédiate. Mais ce matin, je ne sais pour quelle raison, le personnel était plus compréhensif.

Tout à coup, le commandant hurle dans le micro, probablement en anglais. Je me demande s’il faut fuir, examine autour de moi les voyageurs qui ne semblent pas se départir de leur placidité, il faut dire que l’avion est toujours au sol, donc que les risques sont limités, à part celui d’une collision avec un autre avion. Car pourquoi le pilote hurlerait-il ainsi sinon ? Quelques instants plus tard, par une sorte de reconstruction sémantique à retardement, la phrase qu’il a bafouillée prend sens dans mon appareil cognitif et je réalise qu’il invitait le personnel de bord à se préparer pour le décollage…

Autant la Middle East est connue pour la qualité de ses pilotes, autant leurs goûts cinéphiliques sont douteux. Ce matin, dix films sont proposés, dix navets. Cela dit, leur choix n’est pas exempt d’un souci de faire découvrir des œuvres méconnues comme par exemple My life in ruins de Donald Petri avec Nia Vardalos (qui se fait de plus en plus rare, qu’on aimerait voir plus souvent à l’écran), ou encore 12 rounds de Renny Harlin avec John Cena. Avec le nouveau système de vidéo à la demande, on peut lire un petit résumé du film avant de le lancer. Les résumés ne sont pas toujours très clairs, c’est sans doute le commandant de bord qui les a rédigés, mais quand même compréhensibles entre les lignes. Par exemple, My life in ruin, est « une comédie romantique histoire d’un voyage qui tombe en amour avec l’un des touristes ». C’est assez conceptuel certes, et en même temps allégorique, « le voyage amoureux du touriste ». L’histoire de Imagine That avec Eddy Murphy est plus complexe, à la limite de la prise de tête : « Un cadre financier » (jusque-là c’est clair) « qui ne peut pas arrêter sa carrière downspiral en est invité sa fille imaginaire, où les solutions des problèmes à attendre ». Je vois le genre, une construction fictionnelle où la frontière entre réel et imaginaire est brouillée, où l’attente est pesante (« des problèmes à attendre »). Je préfère le film avec Nicholas Cage, moins risqué. Avec lui, le film est toujours le même, c’est juste le titre qui change. L’intrigue semble captivante : « Un professeur » (jusque-là, clair) « ouvre une capsule qui a été creusé à son fils de l’école primaire ; dans, il y a quelques informations froid ». Il faut apprécier le sens du détail de la Middle East qui se traduit par le souci d’une ponctuation précise, comme ce point-virgule entre « primaire » et « dans ». State of the play n’est pas mal non plus puisque : « Arising député et journaliste d’investigation » (il faut noter ce systématisme dans l’indication de la profession qui ancre l’œuvre dans un contexte social et tout simplement dans la réalité), « engagé dans un cas apparemment sans rapport, les meurtres brutaux. »

Distribution du déjeuner. C’est mon moment préféré. Avant, l’avion est comme engourdi. Les passagers encore assommés par leur réveil matinal et leur tournoiement à Roissy… Les couloirs déserts… Le silence à peine meublé de quelques bruits électroniques… Et puis soudain, un essaim d’hôtesses et de stewards sortent du néant, et une inflation de « Monsieur » et « Madame » rompent radicalement le silence. C’est la conception de la politesse de la Middle East : intercaler Monsieur ou Madame entre chaque mot. L’effet est lancinant. Tout l’avion résonne de « Monsieur » et « Madame » qui se font écho dans une symphonie désarticulée. Intercaler Monsieur et Madame dispense les hôtesses de toute autre politesse. « Monsieur, tu veux manger quoi ? ». « Monsieur, tu veux boire quoi ? – De l’eau. – Tu as de l’eau Monsieur. Tu veux quoi ? – Plus d’eau. – Monsieur, ça ne te suffit pas toute l’eau que tu as ? ». De plus, il faut composer avec la complexité dialectique du choix, car il y a deux possibilités pour le plat principal, « poulet » (« djéj » en arabe) ou lasagnes (« lasagna » en italien). Tout à coup, l’avion résonne d’innombrables « Monsieur, tu veux djéj ou lasagna ? ». Le choix n’est pas facile pour les passagers. L’un d’eux répond : « Salmon ». L’hôtesse, à juste titre, s’impatiente : « Monsieur, il n’y a pas salmon, il y djéj ou lasagna, tu veux djéj ou lasagna, salmon c’est l’entrée ». Le passager ne comprend pas. « Monsieur, qu’est-ce que tu veux manger ? ». De guerre lasse : « Bon, je vais te mettre du djéj ». Un autre répond de manière décalée mais pas inintéressante : « Je veux du café ». L’hôtesse : « D’accord Monsieur, mais le café c’est après, maintenant il faut choisir djéj ou lasagna. Bon je vais te mettre du djéj ». Je note qu’elle préfère refourguer le djéj aux indécis.

Après m’être rincé les mains avec des lingettes à l’eau de Cologne sponsorisées par Silkor Laser Hair Removal, (« never having to shave, tweeze or wax again, baby skin forever » promeut la lingette), dont l’effet est double, antibactérien d’une part, et source d’une insoutenable migraine instantanée d’autre part, j’attends impatiemment le passage, incontournable, du steward grisonnant, digne de confiance, qui ne va pas piquer dans la caisse : le responsable du duty free. Il déambule alors dans les allées avec un curieux mélange de dégoût (marque de sérieux ?), de démarche commerciale (« Black label, Monsieur, cigares ? ») et de superbe, émanation de l’expérience. Les formats de la duty free de la Middle East m’ont toujours amusé. Ces cartouches de Marlboro sous forme d’énorme paquet de cigarette, sorte de célébration monumentale des cigarettes, de propagande décomplexée assortie d’incitation financière à la gloire du tabagisme ; le Whisky déclinée sous toutes les couleurs : Red, Black, Blue Label, avec pour chacune différentes versions dans une segmentation chromatique d’autant plus sophistiquée que le produit est toujours le même ; et bien sûr les parfums, innombrables, dont le catalogue est tout simplement exhaustif, en ce sens que tous les parfums répertoriés sur terre sont vendus au Duty Free de la Middle East.

Après le repas, c’est l’heure de la détente. Tout le monde se lève et les passagers se rendent visite les uns aux autres. Au début, on aurait pu croire que la rencontre de tous ces passagers dans l’avion est celle fortuite entre différentes trajectoires de voyage, des inconnus pour ainsi dire que le hasard des réservations a réunis dans un même avion. Or il n’en est rien. A part moi, tout le monde se connaît. Pas dans le sens d’une vague connaissance, non, ils sont intimes. Des petits groupes se forment, des discussions s’animent, des complots s’ourdissent et se démasquent trahis par des chuchotements un peu trop ostentatoires et des œillades soupçonneuses, des rires fusent, les hôtesses et les stewards sont de la partie, le commandant ponctue le tout d’annonces ésotériques. Une énorme file se forme aux toilettes. C’est festif.

Il est vrai qu’on va à Beyrouth. Qu’on y retourne après un an d’absence pour revoir ses parents… Qu’on tient dans ces bras un bébé qui est né ailleurs entre deux séjours… Qu’une fiancée, une amie, ou tout simplement une fille « avec qui on parle » (formulation euphémique de « sortir avec ») nous attend aussi belle que le travail de sublimation de l’éloignement veut le faire accroire… Que l’on a déjà en tête les endroits où on aimerait aller… Les petits plaisirs qu’on aimerait s’offrir… Le petit resto… Le petit Arak au balcon à la tombée de la nuit avec vue sur la montagne et l’autoroute… On pourra aller à la plage, il va faire vingt-huit degrés en plein mois d’octobre… Pourquoi pas la montagne… Confusément, on sait que le séjour sera court, que ces hommes politiques sont toujours aussi véreux et incompétents, que ce pays « ne s’arrangera jamais » comme une machine défectueuse par conception, que les Américains finiront par prendre le parti de la Syrie contre le Liban, que les Français ne sont plus comme avant, comme au temps de Chirac avec qui « c’était autre chose », il « loge chez Hariri d’ailleurs ! »… Mais le temps n’est pas à l’acrimonie ou à la nostalgie anticipée… Car la mer se profile au loin, car l’avion entame sa descente dans la mer, escorté par la montagne, car l’avion plonge dans l’étincellement aqueux. Le commandant bafouille deux trois inepties, et puis il pose l’appareil avec un maximum de délicatesse sur l’eau, près des masures de la banlieue sud avec vue sur le tarmac, et tout le monde, dans un même élan, enfantin, patriotique, admiratif de l’aéronautique, transporté par un amour profond de sa compagnie aérienne, applaudit à tout rompre… Fairouz prend le relais avec une antienne des frères Rahbani… Tout le monde se lève dans une simultanéité parfaite pour récupérer les valises avant qu’elles ne soient volées ou pulvérisées ou désagrégées ou dématérialisées… Les hôtesses intiment vainement les passagers de s’asseoir… Une salve de SMS crépite, avec des mélodies différenciées allant de Mozart à Shakira.

Finalement, l’appareil déverse dans l’aéroport international de Beyrouth, de Rafic  Hariri, complète le pilote, des dizaines d’âmes sevrées et assoiffées de leurs racines et de ceux qui les attendent à la sortie, dans une immense foule ponctuée de visages un peu trop fardés dont fusent çà et là de naïfs bouquets de fleurs et la question déchirante et pleine d’espoir : « Bériz ? » (C’est l’avion de Paris ?). C’est alors qu’on se découvre un pouvoir insoupçonné, car en hochant simplement la tête pour dire oui, on provoque un énorme sourire et un profond bonheur.

Coeur et Etoile en week-end dans le Cotentin

Cœur et Etoile sont deux sœurs. Cœur a cinq ans, de longs cheveux ondulés, Etoile trois ans et des cheveux dont jaillissent des ressorts à spirale qui, lorsqu’on les tend, font PING avant de reprendre leur forme initiale.  

Les parents de Cœur et Etoile furent invités chez un cousin dans le village de Carneville près de Cherbourg dans le Cotentin. Cœur et Etoile étaient ravies à l’idée de passer un week-end entier à la campagne, en bord de mer. La combinaison de ces deux éléments, mer et campagne les intriguait. La veille du départ, Cœur traînait dans une vieille librairie parisienne. Dans un des anciens volumes qu’elle compulsait et dont les pages jaunies au parfum âcre retraçaient l’histoire de la Normandie des Vikings à nos jours, elle tomba sur un passage selon lequel, dans le village de Carneville, vivait une chatte appelée Saïsaï qui détenait un secret que personne n’avait réussi à percer. Celle qui le percerait serait promise à un fabuleux destin. Cœur était intriguée… 

Le lendemain, la famille prit le train à la Gare Saint-Lazare. Très vite le train abandonna l’agitation de la gare, ce bouillonnement d’angoisses hétéroclites, puis la tristesse des banlieues, puis la morosité des ZAC, des ZAI et des ZAE, pour se retrouver en pleine nature comme si, immobile, le train remontait en réalité le temps en réduisant sur son passage la densité humaine. Cœur et Etoile étaient sages. Chaque fois que le train pénétrait dans un tunnel, Etoile criait « Ah c’est la nuit ! » Quand il en sortait quelques secondes plus tard, elle s’étonnait, « Ah, c’est le jour ! » Ces brusques transitions du jour à la nuit et de la nuit au jour amusaient la famille. Au bar, Cœur vit deux hommes qui discutaient en buvant une bière. Elle surprit leur conversation. L’un d’eux s’exclama : « A la santé de Saïsaï, à nous le trésor ! », et tous deux partirent d’un grand rire sardonique qui retentit dans le wagon alors qu’au même instant un imposant nuage noir obscurcissait soudainement le ciel. Cœur s’inquiéta. Elle n’était donc pas la seule à connaître le secret de la chatte. Il fallait absolument trouver une solution pour écarter ces rivaux imprévus. Elle en parla à Etoile. Celle-ci fit mine de réfléchir et, après quelques longues minutes de méditation, elle soutint : « Je ne veux pas des lits superposés, non, deux lits jumeaux côte à côte. » Cœur insista et exigea un peu plus d’à-propos. Etoile sonda alors le paysage qui défilait, devenait de plus en plus vert et luisait d’une pluie récente, comme pour y puiser son inspiration. A cet instant, le train pénétra dans un tunnel et Etoile dit « Ah c’est la nuit ! » puis « Ah c’est le jour ! »  

De retour à leur voiture, Etoile s’impatienta : « Quand on arrive ? Quand on arrive ? » Cette insistance donna une idée à Etoile, « quand, mais oui, Caen ! » Elle retourna au bar, les deux bandits étaient toujours là, en train de trinquer en émettant d’affreux rires. Elle s’approcha d’eux et dit à Etoile en haussant la voix : « Ah je suis excitée à l’idée de découvrir le secret de Saïsaï, cette chatte qui se cache dans tel parc de Caen. » Les bandits cessèrent de rire. Ils se turent. L’un d’eux demanda à l’autre de prêter l’oreille aux informations précises que Cœur distillait et dont il ne pouvait suspecter la fausseté. Etoile se demandait si sa sœur avait perdu la tête. 

Le train ralentit, le conducteur annonça l’arrêt à Caen, aux arbres succédèrent de vieux bâtiments isolés, puis celui de la gare, au bas duquel défilaient les têtes des futurs voyageurs. Les bandits allaient-ils descendre ? Le stratagème de Cœur allait-il opérer ? Cœur était fébrile. Les freins crissèrent. Immobilisèrent le train. Les deux bandits se levèrent… puis se rassirent… puis se levèrent à nouveau… Et descendirent enfin en se tapant dans les mains. Cœur cria : « Oui ! » Etoile lui demanda « Pourquoi tu cries oui ? – Mais les bandits sont descendus dit Cœur – Ah ! » dit Etoile en cachant mal son incompréhension sous un soulagement feint. 

A la gare de Valognes, le cousin de la famille vint les chercher. La nuit tombait. On ne distinguait que le contour des choses, la silhouette des arbres, et tout semblait s’estomper dans le noir. Arrivée à la maison de Carneville, une belle maison entourée de parcs, la famille descendit de voiture. Le cousin fit les présentations. En dernier il présenta la chienne Maya et la chatte… Saïsaï. A ce nom, Cœur sursauta. La chatte était donc ici, dans la maison même ou elle allait passer le week-end. Quelle chance ! Mais le cousin poursuivit : Saïsaï est très sauvage et a peur des enfants. En effet quand Etoile courut vers elle, elle alla se cacher dans un buisson. Cela ne sera pas sans peine pensa Cœur, bon, la nuit porte conseil. Après un merveilleux dîner, un gratin dauphinois, du veau normand et de délicieux biscuits en dessert, elles se couchèrent dans une charmante chambre d’hôte à côté de la demeure principale. 

Le lendemain, Cœur essaya encore une fois de s’approcher de Saïsaï mais la chatte prit peur et se cacha dans les buissons. Cœur avait la journée pour réfléchir. La famille alla se balader au port de Saint-Vaast-la-Hougue, avec la belle vue sur l’île de Tatihou et sa tour accessible par bateau amphibie, et les parcs à huîtres visibles à marée basse ; à Barfleur où les voiliers paressaient au milieu des étincelles que le soleil faisait danser sur la nappe d’eau ; puis à l’anse de Mondrée. Là, la pâleur du ciel, du sable et des oyats qui fixaient les dunes dans un équilibre perpétuel, fragile comme celui de la nature, contrastait avec la profondeur bleutée de la mer. Les parents des filles allèrent se promener sur la plage alors qu’elles restèrent avec l’épouse du cousin dont la grande gentillesse les incita à parler de Saïsaï. Elle connaissait l’histoire. Elle leur apprit que la chatte dévoilait le secret quand on prononçait une formule magique. Selon la légende, seul un vieux pêcheur de Fermanville connaissait cette formule. Il habitait une ancienne maison en granite rose surplombant la mer et résistant depuis des lustres aux tempêtes. Tout le monda alla au port. Les nuages noirs s’accumulaient. Le soleil perçait un trou au milieu d’eux et déversait sa lumière abondante qu’il concentrait sur un cercle d’eau brûlant. Cœur et Etoile allèrent chez le pêcheur alors que leurs parents étaient distraits par le charme marin et de bout du monde des lieux.  

Le pêcheur, d’abord surpris de cette visite impromptue, sauvage comme la chatte, leur avoua vite que ce n’était pas lui qui détenait la formule mais deux cygnes bicolores blancs et noirs qui habitaient un étang à Carneville dans la vallée des moulins. Il était trop tard pour y aller le soir même. On dîna, un dîner délicieux comme d’habitude. Le lendemain, tout le mode alla à l’étang en empruntant un chemin bordé de murets en pierres anciennes constellés de petits points juteux roses ou rouges lie de vin, des mûres sauvages que la maman de Cœur et Etoile cueillait et que cette dernière mangeait en ponctuant sa dégustation d’impératifs « Encore ! ». Le paysage était charmant, les roseaux côtoyaient les chênes comme dans une fable, et les peupliers. Une roue à aubes était immobile. Sur une île microscopique, deux canards papotaient, avaient sans doute des choses importantes à se dire, cependant qu’une ancienne barque se mirait dans l’eau. Tout à coup les deux cygnes s’approchèrent de la rive. Cœur et Etoile les gavèrent de pain pour en quelque sorte les soudoyer et leur soutirer la formule magique. Alors que les adultes étaient occupés à prendre des photos, admiratifs de cette promenade au creux de la vallée, les cygnes chuchotèrent la formule : « Saïsaï chatte effrayée, donne moi ton secret. » Une fois à la maison, alors que les adultes exploraient dans des albums, des tableaux accrochés aux murs, des livres, des meubles, les histoires de la famille et des souvenirs enfouis, elles s’approchèrent de la chatte avec des restes de poulet de ferme. Elle en raffolait et elle en mangea tellement, s’étira et ronronna tellement, qu’elle en oublia sa peur. Au moment où elle bâillait ostensiblement, Cœur prononça la formule. La chatte fut stupéfaite. Dans toutes ses vies, personne n’avait découvert le secret car tout le monde prenait le pêcheur et ses aïeuls pour des cinglés qui prétendent que les cygnes bicolores parlent. La chatte lâcha le secret, « 11, rue des Tempêtes à Paris. » C’est à cette adresse que se trouvait le trésor caché. 

Dans le train du retour Cœur et Etoile étaient heureuses et trinquaient un verre de Pago à la main, en croquant les pommes vertes et les noisettes cueillies dans le jardin du cousin. Soudain, que virent-elles, après l’arrêt à Caen ? Les deux bandits venant au bar. Cœur fut saisie de peur. Il fallait partir au plus vite mais discrètement pour ne pas semer le doute dans leur esprit. Alors qu’elle sortait du wagon, le train entra dans un tunnel. Etoile cria « Ah, c’est la nuit ! » Trois secondes plus tard le train ressortit et Cœur surprit le visage d’un des bandits dans une posture d’effroi figée par la lumière soudaine. Un frisson parcourut le dos de Cœur. « Ah, c’est le jour ! » osa Etoile, un peu hésitante car il y avait de l’électricité dans l’air. 

Le lendemain, elles allèrent à la rue des Tempêtes. Au 11, elles soulevèrent une dalle et découvrirent deux colliers. Etoile était déçue car ceux-ci n’étaient pas en diamant mais en argent. Cœur comprit tout de suite que ces colliers étaient magiques. 

En se retournant, elles se retrouvèrent face à face avec les bandits qui avaient dû les suivre. 

Ils tendirent la main pour prendre les colliers mais celle-ci s’immobilisa, paralysée. Impossible de s’emparer du collier. Ils furent pris d’effroi et déguerpirent en courant. Etoile qui leur avait indiqué qu’elle avait arrêté la tétine, la couche et le biberon, qu’elle avait trois ans, et surtout pas deux ans, pensa que c’était à cause d’elle. Cœur, elle, se rappela les paroles du pêcheur de Fermanville : « Protège-le et il te protègera, ce collier protégeait les marins des tempêtes depuis la nuit des temps d’orage. »  

Cœur et Etoile se rappelleront toujours ce merveilleux week-end et l’accueil de leur cousin et de son épouse.