Ceux qui n’aiment pas Oncle Boonmee critiquent l’absence d’histoire et d’émotion. C’est quoi l’histoire du film ? se demandent-ils désemparés. On ne ressent aucune émotion poursuivent-ils car il est très difficile de s’identifier à ces personnages bizarres vivant à la lisière d’une jungle thaïlandaise, à la frontière du Laos, et appartenant à des espaces temps différents et des morceaux de fiction que rien ne relie entre eux dans une continuité rassurante. Curieusement, je ne sais par quel cheminement intellectuel collectif, bien que je suspecte que celui-ci soit lié aux modes de production des films et de l’édition des romans, l’émotion et la morale font aujourd’hui office de critères esthétiques ou, plutôt, de bon goût. Ce film n’est pas de bon goût. Les personnages sont distants, froids, spectraux, très peu concernés par ce qui leur arrive, et qui n’est pas rien : naissance, mort, résurrection. Certains critiques ont bien essayé de chercher des clés dans ce sens, mais le film ne délivre aucun message édifiant contre les extrémismes, le terrorisme ou la place de la femme dans les sociétés régressives. Il n’est pas psychologique, il n’est pas social, il n’est pas politique, il n’est même pas intimiste puisque les couples ne se défont pas et aucune femme ne dit à aucun homme « il faut qu’on parle ». Alors c’est quoi ce film ? se demande le critique français qui largué. Il est d’autant plus perturbé que le film a obtenu la palme d’or à Cannes. S’il peut comprendre que celle-ci récompense des films expérimentaux, il est dérouté par le côté un peu bancal, presque série B d’Oncle Boonmee, et s’attend qu’un festival comme Cannes récompense quelque chose de plus respectable, qui se prend un peu plus au sérieux.
Ce film est juste un objet. Un objet qui se propose d’être une nouvelle incarnation de beau. Je suis étonné que lorsqu’on se rend au Palais de Tokyo, au Centre Pompidou, ou même dans un musée plus classique, on ne se pose jamais la question : « quelle est l’histoire ? ». On ne se demande pas ce qui lie entre elles telle ou telle installation, telle ou telle toile, si ce n’est un style, une école. Pourquoi un film et ce film en particulier doivent-il absolument faire sens d’un point de vue fictionnel ? Alors même que l’on se désintéresse de plus en plus de toutes les histoires qui nous submergent. Oncle Boonmee est une évasion apaisante du monde tumultueux de l’histoire. Une échappée vers un ailleurs où elle n’existe plus. Une virée à la campagne, loin de la ville, de plus en plus loin, dans des territoires qui peu à peu perdent toute familiarité.
Un objet d’art est une agrégation d’éléments composites. Le beau naît soit de la recréation d’éléments inconsciemment identifiés à lui, dans notre esprit conditionné par l’art, la publicité, (un paysage, un corps de femme nue, un ciel…), soit, comme ici, de la création ex-nihilo d’une organisation nouvelle dans laquelle se retrouvent des morceaux composites, pour la première fois réunis, rapportés de divers registres esthétiques et prosaïques. Les morceaux sont protéiformes : images et sons, ceux profonds de la jungle ; photos, scènes documentaires, contes ; passé, présent et futur antérieur ; réalité et rêve ; observation et hallucination ; humains et animaux et humains réincarnés en animaux ; êtres vivants et fantômes. La liberté de l’artiste réside dans l’association nouvelle d’éléments issus de son histoire, de son imaginaire, de l’imaginaire des autres (Kubrick, Cocteau, Kurosawa), de l’imaginaire d’un pays. Cette association peut aboutir, comme ici, à une incarnation particulière de beau et créer ce que j’appellerais un suspense du beau. « Que va nous réserver le plan suivant ? », telle est la question que l’on se pose à chaque instant. Si on se laisse prendre à ce jeu, le film devient haletant. Car la surprise est à chaque fois totale. Chaque plan est une entité autonome sans lien avec ce qui précède. La fiction est un outil de prédiction. On devine ce qui va se passer, le film étant l’otage de son histoire, forcé de la dérouler, privé de parenthèses. Même quand il est imprévisible, son imprévisibilité est prévisible. Résultat, on s’ennuie. Ici, chaque plan et chaque séquence sont une nouvelle installation affranchie de toute contrainte. J’aime beaucoup par exemple l’insertion au milieu du film d’un diaporama de photos, d’enfants soldats, de campagne, sans aucun rapport avec ce qui pourrait être un début de récit (la mort de Boonmee), mais pourtant d’une grande cohérence artistique, participant d’une unité inexplicable qui transcende le récit. Cette absence de lien, cette digression radicale, m’enchantent parce qu’elles créent cette nouvelle unité.
Le film est organisé en six grandes séquences. Trois d’entre elles m’ont particulièrement marqué.
La séquence de la princesse défigurée est la plus belle. La plus conventionnelle aussi, celle qui a le moins dérouté les spectateurs. Dans un conte ancien, qui n’a rien à voir avec Oncle Boonmee, une princesse se promène dans les bois, dans de beaux atours. Elle parvient à une cascade, plonge dans l’eau, parle à un poisson-chat, qui ensuite s’introduit dans son sexe. La scène est féérique et procure une véritable ivresse sensorielle. Le bruit de l’eau, du vent dans les arbres, des animaux de la jungle, la lumière, la pénombre, le scintillement féérique de la chute d’eau, sont splendides. Elle dure longtemps et s’écarte de plus en plus du « récit » initial, à tel point que l’on a le sentiment de s’être égaré, avec ce que ce sentiment peut avoir d’ambivalent, d’à la fois effrayant et de secrètement grisant.
La séquence de la virée nocturne de Boonmee et sa famille dans la jungle et dans une grotte, est elle aussi abruptement détachée du reste. La scène qui précède est plutôt banale, un dîner je crois. Le passage à cette errance onirique au milieu de la nuit est à la fois imprévisible et naturelle. Sans aucune idée d’où l’on va, le voyage est un enfoncement dans l’inconnu, une exploration des profondeurs utérines de la terre. Vite, l’on se rend compte que l’absence d’itinéraire, de but, de sens, de toutes ces pesanteurs narratives, ne laisse d’autre choix que de s’ouvrir à ce que chaque plan offre de beautés révélées, jusqu’au plan sublime des parois luminescentes de la grotte, découverte fortuite qui justifie le voyage, ou cet autre plan de la lune aperçue à travers la brume et l’ouverture dentelée d’un rocher. L’absence de dessein nous rend attentif à l’essentiel, nous distrait de la finalité pour nous ouvrir les yeux sur ce qui est là, devant nous.
La dernière scène du film, après la mort de Boonmee, fait penser à la fin de 2001, Odyssée de l’Espace. Les personnages se retrouvent dans une chambre d’hôtel blanche. Ils ont changé sans avoir changé. Deux femmes comptent des billets de banque. Le neveu de Boonmee est devenu moine, il entre dans la chambre, prend une douche, se sèche, puis se dédouble, puis va à un karaoké. J’apprécie la juxtaposition d’actes banals (prendre une douche, compter des billets de banque, enfiler un jeans) et, comme si de rien n’était, d’actes fantasmatiques, comme le dédoublement des corps. Encore une installation artistique. Avec des personnages disposés dans un plan, le flux télévisuel, des odeurs (celle de la citronnelle), des lumières, l’eau qui coule (l’eau est l’élément matriciel qui parcourt tout le film), la lumière blanche de la chambre ou les néons multicolores du karaoké. Ce qui est paradoxalement bouleversant c’est que cette scène fait suite à la mort. Elle est celle de l’au-delà. Sa banalité est d’un immense réconfort.