Notes sur des romans

Chaque année, la rentrée littéraire française et sa légendaire prolixité éditoriale suscitent étonnement, comptes-rendus énumératifs, statistiques inflationnistes et alarmistes. J’ai lu quelques romans parmi ceux dont on a le plus parlé pour me faire une idée plus précise de cette production pléthorique qui n’était pour moi qu’un ensemble abstrait, monstrueux, déferlement de fictions dont j’ai essayé de saisir quelques scories médiatiques. 

La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint 

Ce livre court encensé unanimement par la critique est organisé en trois parties distinctes, trois scènes en quelque sorte, fortes, visuelles, cinématographiques, dont le narrateur est à chaque fois l’auteur, absent ou présent, et le personnage central Marie, la femme qu’il aime. Ces personnages sont à peine décrits, quelques traits esquissés ou des détails psychologiques sans importance. L’auteur s’attache à décrire le contexte de l’action (un appartement parisien, le tarmac d’un aéroport au Japon, l’île d’Elbe), de manière méthodique et détaillée (les meubles, les chaussures, les tongs, les habits, etc.) et à bouleverser cet environnement par la survenue d’un événement à forte charge dramatique (un mort, un cheval en fuite dans un aéroport, un incendie). Le choc entre les choses banales et des événements mythologiques est séduisant. Malgré cela le livre m’a déçu. Il est bien écrit, avec application, mais le style fait écran avec le fond, l’auteur se regardant écrire et chaque phrase ayant une double finalité, sémantique d’une part et auto-contemplative de sa joliesse décrétée et soulignée d’autre part. Par ailleurs, malgré l’intensité des événements, le livre est décharné, l’arbitraire des scènes, des personnages, de ce qui leur arrive, l’absence d’humour, empêchent l’émotion de poindre. Il donne un sentiment d’inanité, d’arbitraire de son existence. 

Un roman français de Frédéric Beigbeder 

Avec Beigbeder, le livre est d’abord et avant tout un objet marketing. Il se lit facilement, comme une sorte de longue interview avec quelques passages rigolos. Néanmoins, l’absence d’intrigue fait que la lecture est moins plaisante que 99 francs par exemple. Cela dit, volontairement ou involontairement, le roman traduit un profond malaise générationnel et il est en cela sociologiquement intéressant. Le malaise relève d’un vide de destin. Les écrivains qui sont nés à la fin du dix-neuvième siècle ou dans la première moitié du vingtième ont connu la première guerre mondiale, la guerre d’Espagne, la deuxième guerre, la décolonisation, la guerre d’Algérie, mai 1968, la guerre froide. Autant de morceaux d’Histoire dans lesquels ils pouvaient puiser des destins, se forger des causes, développer des systèmes théoriques et idéologiques, dont se nourrissaient, directement ou indirectement, leurs œuvres. Après guerre, plus rien. Le règne de la banalité. Certains, comme BHL, sont allés piocher des destins ailleurs, dans des pays en guerre, en se munissant d’une ossature théorique indigente, appelons-la démocratisme si l’on veut être péjoratif comme Badiou ou universalisme compassionnel teinté d’une nostalgie colonialiste. Pour la majorité des écrivains et notamment ceux de la génération de Beigbeder, la vie française a été d’une terrible et pacifique platitude. Les tragédies humaines ont été piteusement transposées au sein du couple et la souffrance est devenue vaudevillesque. L’auteur a beau appeler son livre un roman français, dans une tentative de mensonge à soi, d’autosuggestion ou d’autodérision, ce qu’il raconte, les vacances à la mer, les déménagements, les parents qui se séparent, le frère qui vole ses billes ou lui donne une claque, la fille à qui il n’ose pas adresser la parole, les sièges en cuir du père sont loin de Céline, Malraux et Sartre tout en étant dépouillé d’un génie littéraire susceptible de transcender l’insignifiance. Beigbeder essaie tant bien que mal de se créer un petit destin, il en fait des tonnes dans la description du cachot de l’Ile de la Cité où il a passé quelques heures (mais c’était très dur), se révolte contre le système pénitentiaire français, ou évoque sa famille qui a sauvé des juifs pendant la guerre. De plus, il répète avec une insistance comique, dont je ne saurais dire si c’est de l’auto-ironie, qu’il est écrivain. Cette autopromotion au titre d’écrivain est censée sublimer l’inintérêt de sa vie, représentatif de celui de ses confrères. Les critiques se plaignent souvent du nombrilisme de la littérature française contemporaine, de son inanité, de sa non-nécessité, citant en exemple contradictoire la littérature américaine. Ce que le livre de Beigbeder montre avec, sous les fanfaronnades, un certain désespoir dandyesque, c’est que le vide est lié à l’exclusion de la France de l’Histoire. Si les romans américains sont supérieurs, c’est en partie dû au fait que l’Amérique, contrairement à la France, est toujours au cœur de l’Histoire.  

Jan Karski de Yannick Haenel 

Des quatre romans français que j’ai lus, celui-ci est sans doute le meilleur, à tout le moins d’un point de vue académique. Pourtant, malgré un sujet très fort, il est lui aussi décevant. Jan Karski est un officier polonais témoin de l’extermination des juifs et qui a essayé vainement d’en avertir les alliés, qui donc savaient, qui donc n’ont rien fait. C’est l’histoire d’une terrible frustration, d’une terrible conscience de l’impuissance morale face à la fois à l’horreur active et à la complicité passive de ceux qui l’ont permise. A partir de là, on aurait pu écrire un roman flamboyant. L’auteur opte pour une dissertation de classe Terminale, ou plutôt trois dissertations. La première est une paraphrase de l’entretien avec Jan Karski dans Shoah, la deuxième est un résumé de son livre autobiographique et dans la troisième l’auteur répond à la question de son professeur de Terminale, « mettez-vous dans la peau de Jan Karski et imaginez la suite de son histoire. » Tout cela est de bonne facture, l’écriture est correcte sans fautes de grammaire, mais me laisse sur ma faim, avec un sentiment d’inachevé, de disproportion entre la grandeur du sujet et le talent de l’écrivain. En guise de provocation, Yannick Haenel dresse un portrait très critique de Roosevelt qui en pleine digestion aurait bâillé alors que Jan Karski faisait le compte-rendu des horreurs dont il a été témoin. C’est osé certes mais comme personne ou presque ne lira le livre aux Etats-Unis, peu risqué. 

L’Hyper-Justine de Simon Liberati 

Je n’ai fait que feuilleter ce roman, l’ayant trouvé illisible au bout de la dixième page. Je préfère encore Beigbeder à cet autre objet marketing m’as-tu-vu qui se la joue grand style parce que certaines phrases font trois lignes, d’autres deux mots, et que les formules sont censées faire mouche à la manière d’un slogan publicitaire. L’auteur nous inflige une « intrigue » indigeste à laquelle il entend donner des allures postmodernes, fusion, world et snob, en enchevêtrant systématiquement – c’est un dispositif – des niveaux de vraisemblance, de temps, de fiction et de réalité, d’ethnicité différents. Pour autant, je pense là encore que le roman n’est pas dénué d’un intérêt sociologique voire littéraire. Il souffre, volontairement ou involontairement, je ne saurais le dire, d’une hypertrophie pathologique de name dropping. Comme dans un magazine people, des dizaines, des centaines de noms, de vedettes, d’artistes, etc. sont égrenées page après page, sur un spectre très large de la célébrité, allant de la ringardise tendance au génie bafoué, dans un entrechoquement  des cultures et des sous-cultures. En ouvrant au hasard les pages : Roman Abramovitch, Goering, Barbara Sukova, David Cronenberg, Sofia (Coppola, elle revient à chaque page ou presque), Kristen Dunst, Annette Messager, Louise Bourgeois, Sonia Rykiel, Sofia, Sofia Coppola, Sofia Coppola, Sofia Coppola, Georges de la Tour, Wolfang Heimbach, et bien sûr la victime expiatoire la plus terrible du name dropping à la française, le pauvre Proust, dont l’incommensurable génie ne lui vaut aujourd’hui que d’être cité dans des daubes et comparé à des tâcherons… L’effet est étouffant mais aussi, dans certaines pages, comique ou risible. L’auteur existe par les noms qu’il « drop », se définit par rapport à eux. Cette adoration païenne et mondaine des noms me semble être un corollaire d’une conscience désespérée de l’insignifiance du moi, conduisant à son effritement en milliers de destins fantasmés et clinquants. 

Avoir lu ou parcouru quatre romans de la rentrée, parmi ceux qui ont eu les meilleures critiques, et n’en avoir aimé aucun, a suscité en moi un doute sur ma capacité d’appréciation, sur mon appétit de fiction. Heureusement, j’ai lu en anglais le dernier roman de Philip Roth, Indignation, qui n’est pas encore sorti en France, et j’ai été rassuré. 

Indignation de Philip Roth 

Enfin un vrai roman ! A chaque page, une trouvaille métaphorique ou humoristique, une véritable tension de la narration. Pourtant, l’intrigue est simple, la relation entre père et fils, mère et fils, une histoire d’amour, dans l’Amérique des années cinquante, dans une université du Midwest. Mais à partir de cette hyper-localisation culturelle et contextuelle, le roman touche à une universalité humaine, là où, pardon du parallèle, la posture globalisante d’Hyper-Justine, nous ramène à un hyper-parisianisme de touriste. Ce que raconte joliment La vérité sur Marie m’indiffère car ses personnages et ses situations me sont étrangers bien que culturellement proches de moi. Ce que raconte nerveusement Roth me touche profondément si éloigné soit-il de moi temporellement, géographiquement, culturellement. Ses personnages existent, atteignent une vérité humaine, ne sont pas des pures constructions fictionnelles dont l’artifice empêche l’incarnation. Avec Roth, la fiction est incarnée. Le personnage d’Olivia Hutton, la fille dont le narrateur tombe amoureux, suceuse notoire et suicidaire qui attire les candidats de la région à l’université de Winesburg, est superbe, avec sa part de secret, sa générosité éplorée, et ses fêlures dissimulées sous sa sexualité délurée. Il y a une page qui compare l’égorgement des poulets selon le rite casher et sa tentative de suicide en se taillant les veines qui est juste sublime. Le personnage du père, au travail, boucher casher, égorgeant les animaux, admiré et haï, protecteur et vulnérable, explore les profondeurs de la paternité. Les personnages, les situations, les dialogues, oscillent en permanence entre normalité, insignifiance, et folie. Pourquoi, à part Houellebecq à mon sens, personne ne sait écrire comme cela aujourd’hui en France, c’est-à-dire, tout simplement, comme dirait l’autre, un vrai roman ?

Qu’est-ce qu’un grand roman ? Lecture de La route de Cormac McCarthy

Ce livre est un objet littéraire abrupt et d’une grande force. Terrassant.  

Tout y est dépouillé.  

La structure, sans parties, sans chapitres, frise de paragraphes nerveusement tendue vers la fin, la destination de la route, ce sud inconnu vers lequel un homme et son enfant se dirigent obstinément, fourbus, affamés. Seules, dans quelques rares passages, des images du passé, des jours d’avant, d’avant l’apocalypse mystérieuse au cours de laquelle tout a brûlé, reviennent, sans aucun cérémonial remémoratif, jaillissant du seul territoire épargné par le feu terminal, le territoire intérieur de la mémoire de l’homme imprimée de quelques images indélébiles.  

Le style, des phrases simples parcimonieusement ponctuées, données dans l’état originel de leur jaillissement créatif. Si les images du passé peuvent exhaler une certaine poésie panthéiste, celle-ci a disparu du présent recouvert de cendres grises. Le vocabulaire est truffé de termes techniques désignant toute chose dans la plus grande précision et avec une effroyable neutralité. Les mouvements des deux personnages sont décomposés et les parties sécables résultant de cette décomposition décomposées à nouveau. Chaque acte banal (manger, se coucher, allumer un feu, uriner, aller d’un point à un autre…) est une construction disséquée de sous-actes.  

Le parcours du père et de son fils du nord au sud à travers l’enfer désert est hanté par quelques personnages pitoyables dont la description renvoie leur image spectrale jamais décrite. La fin du parcours est bouleversante et polysémique, ouverte à divers possibles qui se répandent dans l’imaginaire du lecteur comme un entrelacs de branches fictionnelles et émotionnelles. 

Confronté au monde dénudé, déshumanisé, la distance à Dieu se réduit, le rapport à Dieu devient exclusif et Dieu se retrouve partout, fragmenté dans chaque objet, chaque être, soi et les autres. 

Le spectacle de la désolation, de la mort, du gris homogène, le retrait de la vie de la faune et de la flore infusent la nostalgie du monde d’avant – notre monde de lecteur – et  aident à mieux le comprendre, l’apprécier grâce à la révélation des tissus vitaux sous-jacents mis à nu. Pourquoi l’homme continue-t-il de vivre dans un monde où trouver à manger, se mouvoir, ne pas se faire manger par les autres survivants deviennent le but exclusif des jours et des nuits glaciales terrifiées par des déflagrations d’horreur crevant en éclairs éblouissants illuminant la noirceur de l’âme humaine ?  

Cette question en pose une autre sur le sens de nos vies, sur notre motivation pré-apocalyptique à aller de l’avant sur la route, métaphore Kiarostamienne de l’existence. Le livre a des similitudes avec Le goût de la cerise. Dans les deux cas la réponse semble être dans les instants rares dotés d’une capacité à se transformer au contact de nos psychés et des nos êtres profonds en instants de plaisir, le goût des mûres, de la cerise dans le film de Kiarostami, du coca, des fruits dans La route ou une main dans le sillon frais d’une barque dans un lac peuplé de truites.  

Ce qui me gêne pourtant dans ce roman bouleversant, c’est sa perfection, sa terrible efficacité et en réalité son efficacité hollywoodienne. Je ne pense pas tant au Hollywood des machines à cash mais, et peut-être est-ce pire, des films à Oscar.  

La vraie supériorité du livre par rapport à des films sur le même thème, c’est sa vraisemblance, la plausibilité de son scénario. Pas de créatures extraterrestres gluantes, pas de super-héros qui réussit à reconstituer sous terre un laboratoire high-tech pour trouver le philtre régénérateur du monde d’avant. L’homme y est désemparé. Mais son instinct de survie est déchirant.  

C’est l’esthétique post-apocalyptique qui est quelque peu éculée, filmiquement galvaudée, avec la transformation des objets et lieux familiers de la mythologie américaine, les affiches publicitaires, les pompes à essence, les supermarchés, les maisons de banlieue, en objets absurdes et lieux hagards figés dans l’instant arbitraire d’une fin imprévue, d’une histoire suspendue en déliquescence depuis, offerte aux orages, aux cendres, aux pillages. Les histoires d’avant continuent de soupirer, trouvent un dernier refuge dans les objets délaissés, leur agencement particulier, le stade de leur décomposition.  

De plus la mythologie fondatrice du bien et du mal, cette césure manichéenne entre nous et les autres, un nous concentrique, avec à son centre l’individu, puis la famille, puis le quartier, puis le conté, puis l’état, puis le pays, puis la terre est foncièrement hollywoodienne.  

Le livre ferait une excellente série. C’est à peu de choses près, au prix peut-être d’un effort stylistique délibéré, un scénario, avec les indications précises de décor, de costumes, de mouvements, les dialogues, les flashbacks. J’ai donc peur que mon émotion profonde de lecteur soit le résultat d’une manipulation aux mains d’un narrateur de génie en total maîtrise de son récit et exempt d’une défaillance humaine dont l’absence est cruelle.

Une journée autour de Kundera

 

1

 

Elle commence par un jogging au Champ de Mars. Belle journée chaude qu’aucun vent ne tempère. La file des touristes qui attendent de monter au sommet de la Tour Eiffel est interminable, n’hésitant pas à tourner plusieurs fois sur elle-même. En remontant vers l’Ecole Militaire, je retrouve les troncs d’arbres calcinés, humectés de pluie nocturne, couverts de traînées de mousse et se terminant par des fulminations vertes et translucides.

 

2

 

J’aperçois un attroupement au-dessus duquel flottent des drapeaux avec à leur centre un tigre rugissant. Une manifestation de Sri-Lankais contre les massacres au Tamoul. Photos d’enfants ensanglantés, de militaires, de Barak Obama et d’Angela Merkel. Lorsque j’arrive devant eux, un bus GTA (Gullivers Travel Associates) s’arrête et une horde de touristes anglais s’en extirpent. Ils sortent les appareils photos avec l’empressement de quelqu’un pris d’un besoin urgent de pisser. Une femme demande à sa copine de prendre la pose devant la Tour. Je passe devant elle au moment où elle appuie sur le déclencheur. J’imagine le cliché qu’elle examine, dépitée. Premier plan, moi flou, avec un iPod qui éructe du Lili Allen, that’s what makes my life so fuckin’ fantastic ; deuxième plan, la copine qui sourit ; troisième plan, les manifestants sri-lankais devant une banderole « Arrêtez le holocauste au Tamoul » mêlés à d’autres Sri-Lankais qui vendent des gravures représentant les principaux monuments de Paris et des touristes en bermuda dont un, anticonformiste, s’obstine à photographier l’Ecole Militaire et non la Tour Eiffel ; quatrième plan, celle-ci.

 

3

 

A midi, je vais déjeuner rue Cler. Puis j’achète Rencontre, le dernier livre de Kundera.

 

4

 

Je vais au cinéma. A l’aventure de Brisseau. J’hésitais. Brisseau est un paria depuis son histoire de casting sulfureux pour le (sublime) Choses Secrètes. Son film est beau. J’admets que les scènes de sexe sont gnangnan et la lumière permanente de coucher de soleil provençal irritante. Mais comment rester insensible aux instants de beauté, aussi fugaces soient-ils, d’une poésie rare dans le cinéma français ? Comment ne pas reconnaître l’écriture belle et désuète, rohmérienne dans sa limpidité littéraire. Qui ose aujourd’hui un tel lyrisme baroque ? Il y a même un certain humour, de la fantaisie. Exemple. Sandrine en a marre de sa routine avec un compagnon incapable de la satisfaire et part à la rencontre de la vie, des étoiles, des extases, mystiques, stellaires ou tout simplement sexuelles. Sa copine se marie et décide de divorcer trois semaines plus tard parce qu’elle a rencontré un autre type qui lui fait l’amour mieux que son mari. Sandrine lui demande ce que fait ce type dans la vie. De la contrebande, répond-elle, sérieuse. Du trafic d’armes et d’or. Et elle part avec lui en Guyane française à la recherche de l’or. Que dire des plans magnifiques du Lubéron, de chemins lovés dans des champs de blés, avec en voix off un monologue sur la théorie de la relativité générale d’Einstein ? Et de cet orgasme qui fait remonter à sa surface convulsive la béatitude extatique de nonnes flamandes du quatorzième siècle ? C’est comme dirait Kundera, de l’hypersensibilité «  à la séduction de l’imagination fantastique, féérique, onirique ». J’avais aimé le Septième Ciel de Jacquot et la scène d’orgasme de Sandrine Kiberlain sous hypnose était objectivement belle. Mais comparez ces deux objets, l’un en tout point conforme à l’académisme auteuriste, à la préciosité taiseuse, ne s’autorisant aucun risque, aucune faute de goût, et l’autre foutraque, enfantin, bricolé.

 

5

 

En sortant du film, je vais prendre un café. Un clodo débarque avec une bouteille de vin blanc, jaune pour être précis, et demande au serveur de la déboucher, ce que ce dernier fait avec un sourire pour lequel je lui serai reconnaissant et lui refilerai un pourboire. Je lis le Kundera.

 

Un premier chapitre sur Bacon. J’aime bien la formule : « la dernière confrontation est avec la matérialité physiologique de l’homme ». La conception de l’homme comme assemblage accidentel de boyaux me fait songer à Cronenberg, à la représentation mécanique des corps dans ses films.

 

Chapitre sur l’agonie de la chienne danoise de Céline avec cette superbe citation de D’un château l’autre : « Ce qui nuit dans l’agonie des hommes, c’est le tralala », ou encore, décrivant la mort de la chienne, « et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue ». « Forêts à fugue » !

 

Le chapitre sur les listes noires et les listes d’or, autrement dit les choses qu’il faut ou ne pas aimer, est ironique. Je me demande si Kundera lui-même n’est pas sur une liste noire, ou à tout le moins grise… J’avais évoqué son nom à un dîner et mon interlocuteur, comme les siens quand il leur parle d’Anatole France, avait signifié qu’il était has been, que c’était l’écrivain de notre adolescence. Lâche, je ne l’avais pas défendu. Brisseau aussi est sur liste noire à cause de sa perversion. Comment autoriser la production d’un vieux lubrique obsédé de branlettes féminines comme sondes des territoires obscurs des orgasmes.

 

Je me dis : c’est stimulant de lire Kundera, cette acuité du regard sur nos conditionnements culturels, sur les processus de formation de nos goûts et, de ce fait, de façonnage des arts. J’aime cette idée de roman – en tant qu’art – originel qui serait celui de Rabelais, totalement libre, regorgeant de tous les possibles formels, et qui a subi ensuite les diverses censures normatives pour atteindre une maturité académique. J’avais pensé à cela, en avais l’intuition, et voilà que Kundera trouve une citation de Céline sur ce qu’hélas est devenue le roman français, empêtré dans l’académisme et la préciosité d’une « belle » langue érigée en outil discriminant de sélection éditoriale. Céline : « Non la France, ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse ». « Rabelais a raté son coup, dit Céline. Ce qu’il voulait faire, c’était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue […] faire passer la langue parlée dans la langue écrite… ».

 

Les textes sur la Martinique sont magnifiques. Le livre est un essai mais se lit comme un roman, avec cet inimitable art kundérien de la superficialité profonde, de l’érudition ignorante, de la légèreté mélancolique. Cette phrase par exemple : « Dans son cas (Milosz), j’ai été envoûté non pas par un mythe, mais par une beauté agissant d’elle-même, seule, nue, sans aucun soutien extérieur. Soyons sincères, cela arrive rarement. »

 

Les chapitres sur Janacek, Schönberg, Malaparte, sont tous les trois très beaux et closent un ensemble d’une indéfinissable cohérence, au regard de la disparité des arts évoqués (peinture, roman, musique, cinéma), des pays visités (France, Italie, Tchécoslovaquie, Martinique, Amérique du Sud…), des époques explorées (présent, passé plus ou moins récent, guerres, révolutions, mouvements artistiques), des temps de l’écriture (articles récents et anciens, parfois entremêlés). Avec un dispositif théorique minimal, une clarté qui révèle notre intelligence au lieu d’en souligner les limites, le syncrétisme kundérien conduit à une conception de l’art qui change notre regard sur les œuvres, ouvre des champs de vision nouveaux, éclaire des territoires sur lesquels l’ignorance et/ou la pédanterie jetait une triste ombre. Au cœur de l’œuvre, il y a cette valeur fondamentale qu’est l’amitié. Lui-même pour son lecteur est un indéfectible ami. Il faut juste être indulgent avec ses quelques anecdotes d’immigré intellectuel qui deviennent répétitives et sa focalisation encore et encore sur le printemps de Prague.

 

6

 

Je sors du café et décide de prendre le métro. Un clodo vautré par terre crie. Je reconnais celui qui une heure plus tôt, au Bouledogue, avait demandé qu’on lui ouvre sa bouteille de vin jaune. Celle-ci est désormais à moitié vide. Ou est-ce déjà son urine. Je suis frappé par la brusquerie de son ivresse, accentuée par la cicatrice temporelle qui la sépare de sa sobriété de tout à l’heure. Dans le wagon, quatre ou cinq Italiens hurlent, il y a pas mal d’étrangers, des touristes, des immigrés, une veille centenaire monte, devancée de sa canne et suivie de deux jeunes femmes superbes. Derrière moi, des Sri-Lankais que j’ai l’impression d’avoir vu ce matin à la manif ou plus logiquement qui y vont.

 

Je sors du métro à l’Ecole Militaire. La rumeur de la manifestation qui se poursuit depuis ce matin me parvient en réverbérations musicales. Tout le monde autour de moi est sri-lankais. Il commence à pleuvoir. Un vent du nord souffle sur Colombo. La pelouse d’un soudain jardin dégage une odeur d’herbe mouillée dont je m’étonne de la formation précipitée. Des ballons de foot, en plastique, de couleurs différentes, rouge, bleue, jaune, sont géométriquement disposés sur la pelouse, créant une œuvre d’art accidentelle.

 

7

 

Je sors vers 20 heures 30 pour aller dîner. Prends la rue Saint-Dominique. La nuit trompeuse (le jour trompeur dit Kundera ou quelqu’un qu’il cite), n’est pas complètement tombée. Devant l’église du Gros-Caillou, un rassemblement de fidèles célèbrent Pâques. Ils tiennent des bougies à la main, c’est assez beau. Points de lumière fragile dans la pénombre déterminée. Un peu plus loin, le voiturier de Thoumieux attend les clients pour les guider vers les tables sur lesquelles de petites bougies semblent avoir voyagé depuis le parvis de l’église et, en chemin, fondu. En face, une jeune femme inquiète est accoudée au bar d’un bistrot, joue avec une mèche de ses cheveux, attend qu’on, qui est ce on, mystère, la rejoigne.

 

Luis et Carmen sont à Paris depuis hier. Associé dans un cabinet d’avocats, appartenant à la bourgeoisie madrilène, Luis est quelqu’un d’élégant et de posé. Sa femme est élégante, sobre, un rien austère. Elle a des lunettes en plastique noir et blanc qui lui donnent un air sévère mais, par ailleurs, quand elle les enlève, révèlent son visage dans une beauté inattendue. Après le déjeuner sur la terrasse d’un café, ils ont déambulé dans les rues du sixième arrondissement. Vers cinq heures, Luis a appelé le concierge de l’hôtel pour réserver une table dans un restaurant chic où sa femme et lui pourront avoir un dîner romantique. Il a insisté sur romantique. Le concierge, coutumier de ce genre de demandes, lui  a conseillé Il Vino, Boulevard de la Tour-Maubourg, avec sa formule originale centrée sur le vin accompagné de plats plutôt que l’inverse. A l’hôtel, ils prennent un bain avant le dîner que tous deux attendent avec des traces prémonitoires du plaisir qu’ils vont éprouver, une « nostalgie du futur » comme dit Kundera. Elle met sa robe noire Prada, simple et élégante. Luis la regarde et la perspective de l’enivrement l’enivre.

 

J’arrive chez Il Vino pour retrouver des amis. Nous sommes cernés de couples romantiques qui nous toisent avec haine. A mesure que les vins se succèdent, nos éclats de rire deviennent de plus en plus bruyants. Luis et Carmen sont consternés. Ils quittent le restaurant vers vingt-trois heures. Le concierge ne pouvait pas savoir qu’une table de célibataires allait s’inviter dans l’ambiance feutrée du restaurant, et leurs cris remplacer les murmures. Ils décident de rentrer à pied, prennent la rue de l’université jusqu’à l’avenue Bosquet, puis le pont de l’Alma. Ils s’arrêtent au milieu de celui-ci et contemplent une Seine tourmentée, convulsive, soulevée par une sorte de courant sous-marin, colonisée par des bateaux mouches aveuglants, dont les projecteurs éclairent les façades des quais et trahissent le secret d’oiseaux nocturnes pris dans leur filet lumineux, de fumées s’échappant des toits en provenance d’histoires inconnues.

 

Nietzsche et le sens de la relation client

Les lecteurs de ce blog sont divisés en trois catégories, ou segments comme disent les gens du marketing. Le premier est celui de quelques amis, lecteurs assidus, avec qui j’échange par email ; le deuxième celui de lecteurs fidèles qui ont découvert le site par hasard ; le troisième réunit ceux qui tombent ponctuellement sur les articles au gré de recherches Google.

 

J’ai découvert ce dernier segment récemment grâce à un outil de statistiques de l’éditeur WordPress, qui donne les mots clés utilisés par les internautes. Le segment est lui-même divisé en deux sous-segments. Le premier est assez intéressant. Il s’agit de ce que j’appellerais des pervers spécifiques. En effet, les pervers généralistes ou consensuels, ceux qui tapent « Monica Bellucci nue » ou « Laure Manaudou nue » ne tombent pas sur mon blog vu la pléthore d’offres de telles nudités. En revanche, ceux qui ont des perversions étonnantes, dont l’unicité fut pour moi une vraie découverte anthropologique, comme « prendre une femme corpulente par derrière et elle tient une lampe Phillips à la main », peuvent atterrir sur une note exaltant Tarkovski ou Paradjanov. L’explication est simple. L’algorithme Google, dans un zèle excessif, déniche les différents mots de la phrase dans mon blog ultra-verbeux, les concatène et propose, faute de mieux, mon site. En plus, il se trouve qu’un des billets, celui sur La bête qui meurt de Roth, est assez sexuel, des citations de Roth aimantant les perversions de niche. La deuxième sous-catégorie, majoritaire heureusement, est celle des chercheurs pertinents. Leurs recherches donnent même une idée d’une certaine activité scolaire ou universitaire. Ainsi, la semaine dernière, le blog a connu un pic de trafic car beaucoup d’internautes recherchaient des informations sur La Règle du jeu de Renoir. D’après ce que j’ai cru comprendre des mots clés utilisés, un professeur sadique a dû donner comme sujet de dissertation : « Quelle est la signification de drame gai dans l’œuvre de Renoir ? ». J’espère au moins que ceux qui ont pompé dans ma note auront de bonnes notes !

 

La plus fréquente des recherches pertinentes, celle qui revient au moins une fois par jour, est la suivante : « citation de Nietzsche à la fin de Conte de Noël ». J’évoquais dans mon billet sur le film de Desplechin cette citation, sans la reproduire.

 

Alors, compte tenu de mon sens de la relation client, la voici, ami lecteur, reprise comme chacun sait de l’Avant-propos de La Généalogie de la Morale.

 

Je dois toutefois préciser que l’extraordinaire Jean-Paul Roussillon lisait Nietzsche dans le texte et traduisait en temps réel face à une Anne Consigny qui chialait et dont le nez coulait abondamment, couvrant ses lèvres de morve luisante. Les mots s’évanouissaient dans une musique techno sur fond d’images urbaines. Sublime scène. La citation ci-dessous est reprise plus prosaïquement des œuvres complètes de Nietzsche aux éditions Bouquins. La traduction n’est donc pas la même que celle de Roussillon. Mon sens de la segmentation client fait que je donne la citation de Roussillon uniquement à ceux qui en formulent la demande en m’envoyant un mail à joursetplaisirs@gmail.com.

 

« Nous ne nous connaissons pas, nous qui cherchons la connaissance, nous nous ignorons nous-mêmes : et il y a une bonne raison pour cela. Nous ne nous sommes jamais cherchés, – comment aurait-il pu arriver que nous nous découvrions un jour ? On a dit justement : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur ; » et notre trésor est là où bourdonnent les ruches de notre connaissance. C’est vers ces ruches que nous sommes sans cesse en chemin, en vrais insectes ailés qui butinent le miel de l’esprit, et, en somme, nous n’avons à cœur qu’une seule chose – « rapporter » quelque butin. En dehors de cela, pour ce qui concerne la vie, et ce qu’on appelle les « expériences vécues » – qui de nous sérieusement s’en préoccupent ? Qui a le temps de s’en préoccuper ? Pour de telles affaires jamais, je le crains, nous ne sommes vraiment « à notre affaire » ; notre cœur n’y était pas, – ni même notre oreille ! Mais plutôt, de même qu’un homme divinement distrait, absorbé en lui-même, aux oreilles de qui l’horloge vient de sonner, avec rage, ses douze coups de midi, s’éveille en sursaut et s’écrie : « Quelle heure vient-il donc de sonner ? » de même, nous aussi, nous nous frottons parfois les oreilles après coup et nous nous demandons, tout étonnés, tout décontenancés : « Qu’avons-nous vécu en réalité ? » Mieux encore : « Qui donc sommes-nous en réalité ? » Et nous les recomptons (après coup, je l’ai dit), les douze coups d’horloge encore frémissants de notre passé, de notre expérience, de notre être – hélas ! et nous nous trompons dans notre compte… C’est que nécessairement nous nous demeurons étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, il faut que nous nous confondions avec un autre que nous-mêmes, nous sommes éternellement condamnés à subir cette sentence : « Chacun est à soi-même le plus étranger », – à l’égard de nous-mêmes nous ne sommes point de ceux qui « cherchent la connaissance »… »

Un conte de Noël*

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Très beau film de Desplechin avec des comédiens fabuleux, sauf peut-être Catherine Deneuve, pas super crédible, avec ses airs de reine mère sur-liftée sortant d’un défilé de Saint-Laurent, en femme au foyer roubaisienne. Même Almaric, qui d’habitude m’insupporte avec ses yeux exorbités et sa schizophrénie sur-jouée, est excellent ; sa folie est pour une fois burlesque et poétique. Tous les autres acteurs sont parfaits, mention spéciale à Anne Consigny très émouvante dans sa recherche désespérée des raisons d’une tristesse perpétuelle. Desplechin la filme en gros plans et capte les histoires de son visage, les ridules au-dessus de ses lèvres, son nez qui coule, ses yeux qui larmoient et son sourire triste noyé dans un paysage de mélancolie.

Le film est inspiré de Sarabande, dernier de Bergman et un des plus beaux films qui soient. Pour le bergmanophile que je suis, les citations directes du maître suédois sont touchantes : Deneuve qui raconte l’histoire de sa maison face à la caméra, le pouvoir évocateur des photographies, morceaux figés de passé dont ressurgissent des souvenirs enfouis, le personnage de Paul (très beau par ailleurs), sosie d’Alexandre de Fanny et Alexandre, le théâtre des marionnettes, les fondus enchaînés dans une même séquence comme dans Sarabande…  

Cela étant, Desplechin ne prétend pas atteindre les profondeurs de l’œuvre de Bergman. Celui-ci a pour seul sujet l’exploration de l’âme humaine, une exploration laborieuse, douloureuse. Les diversions fictionnelles en sont exclues. A cet égard, le trop-plein d’histoires du Conte de Noël (les histoires de greffe de moelle, le souvenir de l’enfant mort, la révélation des amours déçues) ne sont pas bergmaniennes car surchargées de fiction. Bergman n’a pas besoin d’histoires sensationnelles pour exacerber les tensions entre les personnages – ces tensions existent en soi, aussi profondes qu’insondables (de ce fait, la citation de Nietzsche à la fin d’Un conte de Noël, dans une superbe scène, est une belle description des rapports des personnages bergmaniens avec eux-mêmes et les  autres).

Chez Desplechin, on a du mal à croire à la souffrance de ces petit-bourgeois de Roubaix car celle-ci est issue non de la vie mais de fantasmes romanesques. Mais alors que Rois et Reines filtrait avec du Lelouch en se prenant au sérieux, les personnages du Conte de Noël sont attachants par leur légèreté, leur drôlerie, leur ironie. C’est comme s’ils s’étaient échappés d’un roman du XIXème siècle et leur irréalité, presque assumée, dont ils s’amusent eux-mêmes, est plus chargée de poésie que d’artificialité, de burlesque que de ridicule, d’émotion que de mièvrerie… Le côté onirique participe du reste de cette poésie. Paul, le « dingue », voit un loup se promener élégamment dans la douce pénombre du salon des grands-parents, ou son reflet dans le miroir qui le regarde fixement et lui sourit. C’est très beau.

Le film est également très américain dans sa mise en scène. Ce qui est un pari osé et séduisant. Le contraste entre l’écriture romanesque et la mise en scène enlevée, s’appropriant sans complexes et avec virtuosité le langage filmique des séries et films d’action américains est très élégant : brièveté des plans, souvent de coupe, effets spéciaux dans leur enchaînement, mouvements de caméra et cadrages sophistiqués, abondance de musique, originale, morceaux de jazz, cornemuse, mélopées orientales. La ville est filmée comme dans un polar avec les rues désertes au petit matin, luisantes d’une pluie nocture. Rarement ville française n’a été si bien filmée ; on dirait une banlieue de Chicago dans un film de mafia. Du Bergman filmé comme du Michael Mann : ça a de la gueule. 

La trame aussi d’ailleurs s’apparente au film de Thanksgiving, véritable sous-genre américain : réunion de la famille dans la grande maison des parents en compagnie des fantômes de l’enfance, règlements de compte sentimentaux, résurgence inopinée et violente, favorisée par l’alcool, de ressentiments refoulés au fil des ans.  

On ne sort pas de ce film bouleversé comme après un Bresson ou un Bergman, mais, ayant pris énormément de plaisir, amoureux comme un adolescent de cinéma, de littérature, avec l’envie pressante de voir de beaux films, de retrouver d’autres personnages de fiction et comme le dit Almaric de « transmuer sa propre vie en roman ».

* Vu aux 7 parnassiens le 31 mai

Assemblée générale de l’Association

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Le plus pur des hasards m’a fait passé l’après-midi du samedi au Point Ephémère au 200 quai de Valmy, pour l’assemblée générale de l’Association (maison d’édition de BD alternatives, éditeur de Persepolis). Expos de quatre artistes dont Mazen Kerbage (très bel album Beyrouth Juillet Août 2006) et une auteure de BD belge attachante (Dominique Goblet), dont l’album autobiographique (Faire semblant fait mentir), sorte de Persepolis belge, est très beau. L’occasion de découvrir la musique Free Jazz improvisée de Mazen qui fait des choses très drôles en soufflant et crachant dans un tuyau relié à une trompette.

Ce grand cadavre à la renverse

Le dernier livre de BHL est étonnant. La presse et les média le présentent comme une réflexion sur les moyens de relancer la gauche après la défaite présidentielle. Au final, on est loin du compte, mais le résultat n’est pas inintéressant.

Le livre commence par un appel de Sarkozy à BHL lui demandant de lui faire allégeance. BHL refuse, non sans courage du reste à un moment où l’on savait déjà que Ségolène Royal allait sans doute perdre (le même courage qui lui a dernièrement fait dire que les propos de Sarkozy/Guaino sur l’Afrique étaient racistes). Juste après l’appel du futur président, BHL essaie de comprendre les raisons de son refus instinctif. Celle qu’il trouve est son ancrage à gauche. Soit. Mais par la suite, sa définition de la gauche est curieuse. En caricaturant, celle-ci se résumerait à une posture face à quatre temps forts historiques : Vichy, la colonisation, l’affaire Dreyfuss et Mai 68 (le Mai 68 antitotalitaire). Or non seulement, et l’auteur le reconnaît, deux de ces temps forts ne sont pas l’apanage de la gauche (Vichy et Dreyfuss), mais l’ensemble constitue une définition parcellaire et personnelle de la gauche, et en particulier d’une gauche non sociale.  

Après ce préambule, le livre se lance dans la déclinaison des composantes du progressisme (ou néo-progressisme) actuel, sorte de gauche vécue par les autres, un groupe d’autres bigarré, formé de contemporains mais aussi de personnalités historiques, politiques et littéraires. Et ces différentes composantes du néo-progressisme sont plus ou moins complètement assimilées à de l’antisémitisme.

Ainsi, de l’antiaméricanisme (dont BHL fait remonter la genèse à l’opposition au Contrat social de Rousseau) qui est métaphore de l’antisémitisme. Le lien logique entre antiaméricanisme et antisémitisme est rapidement expédié dans le livre. BHL note bien que l’antiaméricanisme des gens de gauche est un anti-impérialisme, une critique de l’Empire culturel et politique et de sa vision cynique des équilibres planétaires (réaliste dirons certains). En quoi cela s’apparente à de l’antisémitisme n’est pas très clair. Quant à l’islamisme, BHL soutient que les progressistes le défendent, au moins indirectement, au nom de le figure du musulman-humilié en Israël et aux Etats-Unis, et identifie dans sa généalogie des traces de nazisme, une alliance originelle avec Hitler.

De manière moins intuitive, l’antiracisme et l’antifascisme pourraient être teintés d’antisémitisme. C’est surtout Finkielkraut pour qui l’antiracisme est un stalinisme aux relents antisémites (la raison en étant les accusations de racisme proférées contre Israël dans son traitement des palestiniens – antiracisme pouvant impliquer anti-Israël et par extension antisémitisme). BHL n’adhère pas complètement à cette thèse mais se demande quand même si elle n’est pas vraie. Si l’antiracisme peut prendre des accents antisémites, le racisme aussi (c’est là où cela devient compliqué) est antisémite, même si les fondements strictement raciaux de l’antisémitisme ont été ébranlés après la Shoah.

Ainsi, la plupart des composantes du néo-progressisme et donc d’une certaine gauche peuvent être assimilées à de l’antisémitisme. Mais qu’est-ce que l’antisémitisme aujourd’hui (le néo-antisémitisme). Un chapitre intéressant lui est consacré. Selon BHL, l’antisémitisme est une constante historique dont la nature haineuse évolue peu mais dont la forme et les argumentaires connaissent des mutations conjoncturelles. Après un antisémitisme tour à tour anticapitaliste, chrétien (Bernanos par exemple), anticlérical (la judaïté étant à la source du christianisme, exemples de Voltaire et de Schopenhauer), raciste (nazi), voici l’antisémitisme d’aujourd’hui, mélange de trois courants. D’abord, une frustration victimaire de ceux qui considèrent que les juifs monopolisent tout le capital lacrymal de l’humanité, empêchant d’autres événements meurtriers de l’histoire ancienne et nouvelle d’accéder à un statut de génocide pouvant compromettre l’unicité de la Shoah (unicité dont les fondements sont rappelés dans le livre de manière très articulée). Ensuite, un révisionnisme pouvant aller jusqu’au négationnisme (tendance Ahmadinejad). Enfin, un antisionisme qui sous des dehors parfois « respectables », cache mal un antisémitisme larvé. 

Cette définition du néo-antisémitisme pose problème dans un de ses termes. Si le révisionnisme et la compétition victimaire sont effectivement des marques d’antisémitisme, assez courants voire banals dans le monde arabe (aussi banals je dirais pour avoir vécu dans les deux environnements que l’islamophobie ou qu’un racisme anti-arabe ordinaire dans les sociétés occidentales), l’antisionisme est plus ambigu.

Un certain antisionisme (notamment celui des islamistes) est effectivement antisémite. En revanche, l’ambiguïté résulte des critiques d’Israël. Toute critique d’Israël (qui ne serait même pas de l’antisionisme, juste la critique d’un gouvernement voire d’actions précises de ce gouvernement), est assimilée par BHL à de l’antisémitisme. Tout livre qui ose critiquer Israël est voué aux gémonies dans son entièreté et c’est juste si ses auteurs ne sont pas accusés de crime contre l’humanité. Or la critique d’Israël est un devoir pour un homme ou une femme de gauche (et de tout être humain) : le mur, l’enfer fatalement quotidien subi par un peuple depuis des décennies, l’asymétrie des forces militaires, etc. BHL argue que ces critiques sont infondées car Israël est la seule démocratie de la région. Sans doute mais pour les Israéliens seulement. N’aurait-il pas fallu critiquer la démocratie américaine des années cinquante pour son racisme anti-noir sous prétexte que c’était une démocratie ? Critiquer une politique d’un état n’est pas haïr le peuple de cet état. Les critiques de l’Iran par exemple ne sont pas synonymes de racisme anti-iranien. Ce point est crucial car tant qu’il est impossible de critiquer Israël sans être traité d’antisémite, la politique de ce pays ne changera pas.

Autre reproche de BHL, cette focalisation sur Israël passerait sous silence des malheurs « périphériques » (Darfour, crises locales africaines…) ainsi que le fascisme d’états islamiques. Arrêtez de nous bassiner avec les palestiniens dit-il, d’autres peuples souffrent plus encore à cause de guerres, de génocides ou de régimes totalitaires et leur souffrance est étouffée par le bruit de la cause palestinienne. Certes. Mais, il est inconcevable d’opérer des arbitrages d’indignation, d’arrêter de critiquer une situation intenable pour se focaliser exclusivement sur une autre. Toute défense des opprimés doit avoir le don d’ubiquité.

En conclusion, il est du devoir de la gauche, comme le note BHL, de défendre les opprimés partout dans le monde, de détecter les signes avant-coureurs de crimes contre l’humanité et de génocides. L’anti-antisémitisme systématique est un moyen redoutable pour ce faire car ceux qui ont dans leur chair les crimes antisémites sont capables d’identifier les situations de détresse par une empathie exceptionnelle. Sans doute, à ceci près que parmi les opprimés, il y a les palestiniens et il est du devoir de la gauche de les défendre sans être taxés d’antisémitisme.

Les amours d’Astrée et de Céladon d’Eric Rohmer

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Œuvre primesautière d’un réalisateur de quatre-vingt-sept ans. Film de jeunesse aux temps d’une invraisemblable antiquité gauloise (d’emblée l’auteur revendique l’artifice de la reconstitution pour en ôter l’artifice d’imitation et lui donner une vérité propre), parlé dans un beau français classique du XVIIème siècle (le texte est celui, intact, de L’Astrée de d’Urfé). Deux jeunes amoureux se séparent et se retrouvent. Marivaudage antique avec l’intercession des dieux, des druides, des nymphes, qui ne s’occupent que de cela et avec le plus grand sérieux, que d’amours et d’intrigues amoureuses, de fidélité et de commandements, de paroles données, de subterfuges et de travestissements (de la vérité, de l’apparence). Céladon, amoureux éconduit, accusé à tort d’infidélité, laissé pour mort au bord d’un impétueux courant, erre dans des paysages à la poésie sauvage, aux bords de rivières et de torrents que l’industrialisation n’a pas rétrécis. Astrée lui en veut d’abord, découvre le quiproquo ensuite et pleure sa perte, avant de repérer ici et là des traces surnaturelles de sa présence, messages envoyés de l’au-delà.

Film d’une grande sensualité, d’une grande sensorialité même, d’un intense érotisme. A l’écoute précise des bruits de la nature et des palpitations des corps. La dernière scène est l’une des plus érotiques du cinéma, ne laissant pourtant découvrir que des coins infimes de chair mais ceux-ci vibrant d’un incommensurable désir.

Poème à la jeunesse par un vieillard. Jeunesse aux amours tourmentées, aux corps beaux déifiés dans des temples rustiques. Jeunesse perdue et lointaine comme cette période imaginaire de l’histoire.

L’aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza

Faut-il lire ce livre ? La question se pose. Œuvre d’écrivain ou opération de séduction manipulée par Sarkozy qui prend en otage l’auteure en la soumettant à une sorte de syndrome de Stockholm littéraire ?  

La réponse est oui mais pas pour les raisons qu’on croit.  

On n’apprend pas grand-chose sur Sarkozy lui-même à part la confirmation de sa beaufitude, son goût des grosses montres, de Chimène Bady, des costumes Dior, sa nervosité (et le débat sémantique associé visant à déterminer s’il s’agit de nervosité ou plutôt d’impatience ou plutôt de colère). Les clichés donc véhiculés depuis des mois par les canards de toute sorte, épatés comme l’auteure par une chose, le caractère ordinaire de Sarkozy. Caractère ordinaire choquant à double titre. Par contraste avec le côté fascinant du pouvoir d’une part. Par contraste d’autre part avec Chirac et Mitterrand, qui par leur langue, compassée ou littéraire, leurs phobies, anthropologiques ou artistiques, leur style, ridiculement empathique ou morbide, leurs vies doubles ou multiples, étaient des présidents exceptionnels. Des exceptions humaines et qui cultivaient ce caractère, se prenaient au jeu de leur exceptionnalité et finissaient par y croire.

Si le livre mérite d’être lu c’est pour sa drôlerie accidentelle (ou alors très subtilement voulue). Car si Reza décrit une réalité du pouvoir on ne peut plus ordinaire et un personnage on ne peut plus trivial, elle le fait avec un style d’une prétention en total porte-à-faux comique. Elle écrit en fait comme la Duras de l’Amant. Comme ce dernier, Sarkozy est rarement appelé par son nom, il est appelé, « il ». Ce « il » mystérieux et impersonnel dont les deux lettres concentrent tout le concept d’Homme. Comme chez Duras, les choses qu’il dit ne sont pas mises entre guillemets, elles se confondent avec la narration, interfèrent avec les pensées de l’écrivain comme si elles les colonisaient. Genre : il dit, j’aime Chimène Bady. Ou il dit, il est sympa l’âne. Et puis il y a ces paragraphes énumératifs avec le procédé structurel suivant : suite de phrases de prime abord sans rapport puis soudées par une dernière phrase en chute. Et puis, il y a les citations philosophiques hilarantes, sur le temps qui passe et qu’on ne retrouve pas, sur l’ambition, les êtres et leurs blessures intimes. Si ces citations sont du niveau conceptuel d’une chanson de variétés, elles sont distillées avec une auto-admiration sans limites, lâchées comme des bombes à l’éclat intellectuel aveuglant. D’autres passages sont volontairement drôles, comme cette citation de Sarkozy sur l’art moderne en total décalage avec sa culture populaire, les passages sur Michel Onfray et sa prétention démesurée, la préparation champêtre du débat avec cette « pauvre conne » de Royal, certains discours de Guaino, en particulier celui sur l’amour (un joyau de ridicule fleur bleue)… 

Ce qui en revanche est moins drôle, c’est le mépris du candidat relayé et par endroit partagé par l’auteur, pour les gens. Les gens sont décrits comme un concept globalisant, collage monstrueux de mains à serrer, d’histoires à écouter, de vies à découvrir dans l’éphémère de l’instant. « Il » n’a aucune empathie pour eux. Jamais « il » n’individualise son expérience de l’autre, jamais « il » ne soustrait cet autre au concept globalisant de gens dans lequel il est englué. Au mieux « il » est gêné quand « il » est confronté à leurs histoires douloureuses, pris en otage de leur malheur et contraint de le ressentir ou de montrer qu’ « il » en est ému. Aller à leur rencontre est strictement une contrainte électorale, un supplice même (comme celui, le pauvre, de manger à un moment une viennoiserie mi-cuite) dont il ne tire rien, ni idées, ni émotions. Finalement, le récit (c’est son côté le plus beau mais aussi le plus sinistre) décrit une France triste, d’usines, de villages, de villes, peuplés de fantômes, dont l’intérêt existentiel est nul pour le politique totalement possédé par son objectif présidentiel et pour l’écrivain mondain, fascinée par les grands de ce monde, déclinant avec snobisme les noms des intelligent people qu’elle rencontre (Kundera, Minc, Ferry, etc.), plus émue par le fait qu’ « il » change la place d’un meuble dans son bureau élyséen, que par la vie des gens dans des usines où elle a eu du mal à passer deux heures.

Finalement, en en parlant comme cela, on se rend compte que ce petit livre impressionniste qui ne paye pas de mine avec son style ridicule, ses aphorismes pseudo-philosophiques et ses fausses révélations, cache bien son jeu. En creux, il montre la réalité noire des gouffres. Gouffres entre peuple et pouvoir, entre la quotidienneté prévisible des masses monstrueusement anonymes et l’infini des possibles de la conquête (politique ou artistique) de ces mêmes masses, entre les géographies banales et perpétuelles et les lieux du pouvoir et de l’art, par définition transitoires, avions et trains, palais et théâtres, où l’on tente (c’est le côté le plus émouvant) de s’évader de soi.

Shalimar le Clown de Salman Rushdie

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Le roman de Salman Rushdie a tous les ingrédients d’un best seller, ces énormes pavés d’écrivains américains milliardaires lus l’été sur la plage dont les pages s’assèchent au contact du sable, de l’eau et du soleil. Comme dans ces best sellers, l’intrigue du livre s’étend sur plusieurs décennies, voyage d’un continent à l’autre, survolant années et océans avec une facilité confondante. Les personnages sont une combinaison spectaculaire de qualités (pour les bons) ou de défauts (pour les méchants) extrêmes. Ils peuvent ainsi être tout à la fois héroïques, beaux, intelligents, immensément riches, diplomates, espions, célébrissimes, écrivains, etc. Ou encore pour l’héroïne d’une beauté surnaturelle, artiste, richissime bien sûr, mais aussi boxeuse, lanceuse professionnelle de flèches. L’intrigue elle-même est grandiose, la vie des gens épousant exclusivement les grands moments de l’Histoire, la seconde guerre mondiale, l’indépendance de l’Inde, les attentats du 11 septembre… Quand ils ont des problèmes psychologiques, c’est nécessairement la folie, la drogue, la schizophrénie. Le quotidien de ces héros est le quotidien de l’Histoire en mouvement. Des personnages messages dont au bout de 600 pages, on ne connaît rien à part leur aspect physique conceptuel (beauté, laideur, obésité, force) et leur rôle dans l’agencement des forces du bien et du mal qui sous-tend les événements du siècle.

L’histoire est relativement simple. Booyni, une danseuse hindoue, épouse de Shalimar le Clown, funambule musulman, est poussée par une ambition immaîtrisable à quitter son village de Panchigan dans la vallée du Cachemire, pour rejoindre à Delhi Maximilien Ophuls, ambassadeur américain en Inde, juif d’origine alsacienne, ayant héroïquement fui la barbarie nazie. Cette ambition sera la perte de Booyni. Très vite sa relation avec l’ambassadeur se détériore, non sans lui laisser le temps d’avoir une fille avec lui. Elle échange sa fille qu’elle confie à l’épouse cocufiée de l’ambassadeur, contre le droit de revenir à son village, où elle est tenue pour officiellement morte. Elle vivra dès lors en morte-vivante dans la montage au milieu des arbres et des cours d’eau. L’amour fou de Shalimar pour Booyni se transforme en haine vengeresse, haine qu’il matérialise par des activités terroristes et des assassinats en série et la recherche de l’ambassadeur et de sa fille, sa propre belle fille, dans le but des les décapiter. 

Malgré son aspect caricatural, le roman est attachant grâce à un personnage central, le Cachemire. Cette vallée nichée au nord de l’Inde, au pied des montagnes et au milieu de paysages exceptionnels, est un paradis oublié de la folie meurtrière des hommes, celle-là même qui sévit en Europe pendant la seconde guerre mondiale, et qui en arrière-plan du livre accompagne la vie des personnages. Au bout d’un long et triste processus de décomposition, il ne restera plus rien de ce paradis originel. Panchigan en est le symbole, un village qui perpétue les traditions ancestrales culinaires et théâtrales, traditions les plus éloignées possibles de la religion par leur caractère futile et leur affirmation déculpabilisée du plaisir, un village transcendant islam, hindouisme et judaïsme, où les communautés coexistent et s’apprécient soudées par une foi commune en leur terre. C’est aussi un lieu de communion poétique avec la nature, où les lois de celle-ci ne sont pas les mêmes qu’ailleurs, où la gravité est défiée, où comme Shalimar on peut marcher sur l’air, où les pommes deviennent amères quand elles sont tristes, où les serpents obéissent à des sorts jetées par de vieilles dames, où les esprits se parlent par delà l’espace et le temps.

A la fin du livre, tous les habitants de ce village auront péri, la plupart victimes de la folie meurtrière un temps tenue au loin, violés, massacrés, découpés en morceaux. Pas de salut pour Panchigan dans un monde de violence. Il n’en restera qu’un champ de ruines, dont on ne sera même pas si ce sont des ruines portant la mémoire de leur passé heureux ou les demeures de la pauvreté, nées dans la pauvreté. Le passage de la coexistence des communautés à la haine entre elles est décrit avec un réalisme effroyable. Ayant vécu des guerres similaires au Liban, j’ai reconnu avec dégoût cette transition entre voisinage et inimitié, cette apparition inopinée de la haine après des décennies d’apparente amitié. J’ai également reconnu les massacres dans tous les sens, l’armée indienne violant et massacrant les cachemiris, les musulmans majoritaires massacrant les hindous, ainsi que les fuites, les maisons et les souvenirs laissés derrière soi, butins de guerriers défendant des causes qui à force d’éclatement sont incompréhensibles. Le livre décrit aussi la formation des groupes terroristes, rencontres presque fortuites d’exaltés capables de terroriser la planète. S’il relate pendant une centaine de pages l’épopée de Max Ophuls pendant la seconde guerre mondiale, c’est sans doute pour montrer que malgré ses horreurs, la capacité maléfique de la nature humaine est restée intacte.

Le symbole de la transformation du paradis cachemirien en enfer, est le couple Booyni et Shalimar. Les plus belles pages du roman, portées par un style aérien et poétique, décrit leur amour en symbiose avec l’air, le feu, le terre, l’eau de la vallée. Elle est hindoue et il est musulman. Tous deux sont beaux comme des dieux, à l’image du Cachemire. Un amour fugace et intense les unit à jamais mais se transforme en une longue haine criminelle qui le fait parcourir le monde à la recherche de têtes à trancher. Un des très beaux passages du livre est la prise de conscience de Shalimar de la futilité de sa vie antérieure, cette vie passée à marcher sur des cordes invisibles pour faire rire des gens. C’est alors qu’il décide de trucider au lieu de faire rire. Un passage d’un pessimisme profond qui ne laisse aucune chance à la futilité face aux projets grandiloquents des meurtriers que l’Histoire enfante avec tellement de facilité.

Finalement, on quitte le roman avec un attachement pour le Cachemire, cette terre dont l’éloignement accentue l’irréalité, terre de l’art, de la nature, des dieux rigolards et des amours ailées.