Andrei Roublev

J’ai finalement vu ce film pendant les vacances (en août, note publiée en retard). J’en parlerai mal, c’est certain, mais je veux en parler pour garder une trace de mon émotion et encourager quiconque tombe par hasard sur ces lignes de le voir.

Pourquoi voir ce film ? Il est en noir et blanc (je n’en dis pas plus), en russe, dure trois heures, date des années soixante, retrace la vie d’un peintre russe du Moyen-âge et il est signé Tarkovski. Autant dire que ce n’est pas le pitch d’une comédie romantique avec Virginie Efira. Même moi qui suis courageux, j’ai dû traîner des mois avant de me lancer dans l’entreprise et lorsque j’ai résolu de le faire, j’étais dans une prédisposition d’esprit, un état de vacance propice à l’épreuve.

Ce film vous change la vie et votre conception de l’art, en vous faisant viscéralement rencontrer la beauté. Pour vous aider à le voir, je peux dire que tout cela a un sens. Le film est organisé en chapitres quasi-indépendants. Certains sont sublimes en soi, celui de la cloche, qui à lui seul justifie l’effort, celui, plus pictural, plus contemplatif, de la fête païenne, sans doute mon chapitre préféré, ou encore des invasions, époustouflant de maîtrise technique. Mais l’on a du mal à comprendre le lien entre ces différents fragments, à quoi tout cela rime. Certes, ils ont en commun Andrei Roublev, ce moine et peintre christique, mais dans plusieurs des épisodes, il ne fait que passer, qu’errer comme une ombre furtive, une silhouette de fantôme, l’action lui étant presque étrangère. Alors, on peut se dire que la simple émotion esthétique et picturale provoquée par les plans d’une église, d’un fleuve, des chevaux, des ciels, des dômes, suffit, qu’il ne faut pas aller chercher un sens au-delà de la beauté qui ainsi survient. Mais ce sens, nous apprendrons qu’il existe dans la superbe et inattendue fin, vers laquelle tout tend, comme un fleuve qui se déverse dans la mer au bout d’un long parcours.

C’est sans conteste le meilleur film de Tarkovski (avec Le sacrifice ?), le plus pur et le plus empreint d’un espoir juvénile, qui, sous les horreurs, les crimes, la fange, la faute, qu’il dépeint, vibre d’une jouissance ardente, celle de la découverte en soi du génie.

J’ai aussi revu Le Sacrifice, le dernier film de son auteur, son œuvre testamentaire réalisée dans les terres de Bergman en Suède, avec l’acteur fétiche de ce dernier, et qui offre un contrepoint triste, mais non désespéré, empreint encore d’espoir et d’élévation, à son œuvre de jeunesse.

Avignon 2012

Le festival et rattrapage des films à la Manutention, une superbe salle de cinéma (quatre écrans numériques, des salles propres, une programmation exceptionnelle, des rencontres avec des metteurs en scènes, acteurs, critiques, une avant-première mondiale et exclusive d’Amour, un café en terrasse : pas d’équivalent à Paris).

Toujours aussi dépaysant, cette ville entièrement livrée à la fiction, frappée par un vent de folie (dans tous les sens du terme), dans laquelle se donnent rendez-vous les courants de pensée du monde, au sujet de la crise, du rapport à l’art, aux technologies, aux images, à l’histoire et aux ségrégations.

The Master and Margherita

Simon McBurney’s Master and Margherita inspired from Boulgakov’s Faustian novel is a master-piece, without contest the best play I’ve seen in Avignon. Ever. A proof of the theater’s ability to create with the same liberty and madness as literature but a higher degree of visual and musical representation. The three hours of the play, in the freezing cold of the Cour d’honneur, are breathtaking. McBurney has a unique way to use both the horizontal and vertical planes, including the façade of the Palais des Papes, to interleave different story lines and tormented consciousness flows. The Moscow in the thirties piece, Pilate’s profound dialogue with Jesus about mercy, and different levels of reality, fiction and dream coexist in the same square drawn on the same floor, but differently lit and commented by an impressive voice over that explores the correspondences between stories and their characters. The central piece at Satan’s ball is totally fascinating. Love is the reason why Faust/Margherita (in an inversion of roles), signs the pact with Satan. Then, strip naked for twenty minutes, she meets all what history has counted of tyrants. The music punctuates the play and the images explode on the Palais des Papes façade, projecting the play like a bomb in the realm of dementia, evil and jubilatory pleasure.

Un ennemi du peuple (Ein Volksfeind)

Thomas Ostermeier, un habitué du festival, a mise en scène une adaptation à la fois fidèle et modernisée (lieu, temps, langue) de la pièce éminemment politique d’Ibsen. Celle-ci commence dans un foyer, se déplace dans la rédaction d’un journal, avant d’exploser sur la place publique dans un dérèglement chaotique. C’est dans ces transitions, les changements de décor, l’effacement progressif de l’individu à la faveur de l’homme public que la mise en scène d’Ostermeier est la plus réussie, jusqu’à effacer de manière radicale la frontière entre la scène et la salle. Dans une petite ville qui pourrait être n’importe laquelle d’un pays démocratique et libéral, deux frères s’opposent. L’un, Thomas Stockmann, médecin des thermes, a découvert qu’ils sont infestés, l’autre, Peter, président entre autres des thermes, souhaite étouffer l’affaire sous prétexte qu’ils soutiennent l’activité économique de la ville. Les questionnements sur la démocratie, la place qu’y tient l’économie et les raisons profondes, individualistes et intéressées, qui sous-tendent l’action publique, bien que d’une grande actualité et d’une complexité non manichéenne et intellectuellement stimulante, restent quelque peu convenus. Là où la pièce est intéressante, moins politiquement correcte, c’est dans la manière dont elle montre le tiraillement, la dialectique, entre deux radicalités, respectivement représentées par Peter et Thomas, la radicalité pragmatique d’une part, à forte composante économique, l’intérêt économique prévalant sur tout le reste, et la radicalité idéaliste de l’autre, aspirant à plier l’économique à des principes supérieurs et une conception intransigeante et utopiste de l’humain. L’intelligence, pessimiste, d’Ibsen et d’Ostermeier est de montrer l’échec des deux radicalités, qui se neutralisent. Dès lors qu’il se refuse à composer avec la réalité, l’idéalisme est pris au piège du réseau inextricable – l’étau se resserre autour de Thomas – d’intérêts financiers dans lequel il est englué, et n’a de sens finalement qu’en opposition spectaculaire voire grotesque au pragmatisme économique par rapport auquel il se définit. Ce dernier ne conduit lui qu’à la perpétuelle crise qui lui est consubstantielle.

L’orage à venir (The coming storm)

What makes a good story? C’est avec une véritable jubilation verbale, imaginative et visuelle, que Forced Entertainment explore cette question dans un foisonnement de propositions. Le dispositif a quelque chose d’une expérience structuraliste visant à déconstruire et reconstruire l’histoire pour en appréhender les mécaniques internes, narratives et émotives. Nous assistons, en temps réel, à la formation et l’entrechoquement d’une multiplicité d’entre elles, pour la plupart inachevées, perméables aux souvenirs personnels, l’Histoire, les géographies, l’actualité, accidentellement la poésie. Ces histoires donnent un sentiment ambivalent de facticité tout en révélant les possibilités infinies de vie. Sur une thématique proche, la pièce est plus réussie que le film de Carax, grâce à son côté bordélique, à la multiplication de ses pistes et sa distance ironique par rapport au pouvoir manipulateur des histoires.

Puz/zle

Chorégraphie de Sidi Larbi Cherkawi dans la carrière Boulbon, sur ses hauteurs, sur les écrans livides et déchiquetés que ses roches offrent aux ombres qui y sont projetées. Le décor de murs de béton, les danses et les compositions corporelles se construisent en temps réel, devant nous, gestation d’un organisme vibratile et harmonique. Le chœur antique est polyphonique, composé de chants corses, de la flûte japonaise et des chants religieux de la chanteuse libanaise Fadia Tomb-el Hage dans un dialogue des cultures émouvant. Circulation des énergies entre les pays, flux des hommes et des idées dans un poème corporel et vocal.

Plage ultime

J’étais sceptique. Adaptation de Ballard (Crash, Millenium people), examen critique de l’homme aux prises avec la techno, la surveillance perpétuelle, les webcams, iPhone, cela aurait pu donner quelque chose de cérébral et de barbant. Or pas du tout. C’est visuel, chorégraphique, drôle, poétique, enlevé. Examen non seulement de nos rapports conflictuels avec les objets voraces qui nous entourent mais de nos vies tout courts, notre agitation perpétuelle, nos voyages, nos aéroports, nos voitures, autant de petites prisons, de molécules automobiles comme dirait Stockmann dans lesquelles nous nous débattons. Au sein de cette effervescence perpétuelle, de ces incessants flux de choses et de mots, des moments de tendresse et de douceur se logent, grâce au personnage angélique du jeune garçon. Mais ils ont vite fait d’être menacés par l’hystérie ambiante.

Disgrâce

Malgré son énergie débordante, gueularde, à la Kusturica, et sa noirceur comique, cette adaptation du roman éponyme de Coetzee par le Hongrois Kornél Mundruczo est lourde et indigeste. Je conçois que le metteur en scène ait souhaité explorer la folie qui règne en Afrique du Sud suite au bouleversement de l’histoire dont le pays a été le théâtre et l’exacerbation des rapports humains qui en ont résulté. En télescopant les contextes, il montre l’universalité de cette folie apeurée, mais à trop vouloir la souligner, son propos devient caricatural et rend les personnages exclusivement otages de leur contexte et des instincts animaux qui les animent. Il leur refuse toute individualité transcendant ceux-ci.

Very Wetr

La chorégraphie de Régine Chopinot a quelque chose d’amateur en comparaison aux pièces très travaillées d’Avignon. Dans la magnifique cour du cloître des Célestins, elle met en scène, dans tous les sens du terme car elle est sur scène et supervise sa pièce, les danses, les dialogues, les allées et venues tantôt nerveuses, tantôt nonchalantes, d’une troupe de danseurs qu’elle a rencontrée lors de voyages en Nouvelle Calédonie. Il se dégage de cet amateurisme un mélange de charme et de bonne humeur, avec des saillies de plaisir vif, lorsque la musique s’emballe et les danseurs s’énervent après des moments de langueur contemplative. Ce qui est intéressant dans cet exercice mineur, un peu torché, c’est qu’il nous fait voyager dans le village kanak. Dans la cour séculaire de la ville de papes, nous nous retrouvons au milieu d’un village aux antipodes. Les hommes jouent au foot, les femmes se prélassent, puis chantent, puis jouent d’instruments qui sont des objets de la vie quotidienne et tout cela dans une circulation gracieuse des corps. Régine Chopinot, elle, philosophe et ethonologise, en lisant des textes d’une qualité inégale sur son iPad, des pensées foireuses censées être poétiques ou livrer des vérités profondes sur la nature humaine. Un de ces passages, sur la répartition des tâches au village entre hommes et femmes, réussit quand même à distiller une belle poésie anodine.

33 tours et quelques secondes

Dispositif original dans cette pièce libanaise de Rabih Mroué et Lina Saneh. La page Facebook d’un jeune libanais anarchique et protestataire est affichée et les messages, les vidéos, les chats, les comments, les like, défilent suite à un événement qui restera hors champ, hors virtualité : son suicide. La page et ses 3500 amis deviennent un microcosme de la jeunesse et plus généralement de la société libanaise, avec sa religiosité composite (des Fatmé voilées côtoient des Charbel maronites), l’entrechoquement de ses langues et de ses cultures, sa syntaxe foutraque et mélangée, ses avis tranchés et exagérés sur la vie, la mort et sa volonté à la fois naïve et émouvante de changer le monde. Les messages montrent en temps réel comment se construit une conscience collective, ce que celle-ci a de virtuel sur Facebook et la sensation vertigineuse de pouvoir et d’immédiateté qu’il procure. L’histoire est vraie et les messages sont inspirés de ceux que les amis d’un jeune suicidé libanais ont effectivement postés. Le dispositif finit toutefois par lasser et tourner en rond. L’émotion perd de son intensité. Les auteurs ont cru bon greffer sur ce matériau brut et documentaire des flux de SMS et de messages vocaux imaginaires qui sonnent faux, en soi, parce que surchargés de symboles, et en comparaison au naturalisme des échanges sociaux.

La mouette

Deux précisions pour être honnête avant de dézinguer cette adaptation de Tchékhov : je suis parti avant la fin, c’était cela ou mourir. La pièce dure 4h15 et le mistral d’une grande violence rendait le supplice insupportable. Cela dit, c’est sans scrupules que je peux dire tout le mal que je pense de mises en scènes comme celle-ci. Qu’Arthur Nauzyciel éprouve le besoin d’exister et d’épater au-dessus du texte, l’un des plus riches et des plus complexe sur les rapports de l’homme à l’art, je peux le comprendre, mais qu’il le fasse avec ce niveau de bêtise et de ridicule, non. Personnages avec des têtes de mouette (car la pièce s’appelle La mouette), décor de marée noire avec une sorte de tanker échoué (les mouettes prises dans une marée noire, catastrophe écologique…), chorégraphie grotesque, et comédiens débitant le texte en articulant comme des demeurés pour faire moderne, tels sont les choix fondateurs de la mise en scène. J’avais eu une expérience similaire avec La cerisaie au théâtre de l’Odéon. C’est à se demander pourquoi Tchékhov attire ainsi les tâcherons et prête son texte à leurs interprétations bancales.

 

Holy Motors

Le film est livré avec des critiques dithyrambiques, soviétiquement unanimes, et une promo effrénée (interview de Denis Lavant dans tout magazine publié en France depuis un mois). A travers une dizaine de sketchs, nous suivons la longue journée de Monsieur Oscar qui endosse différents rôles (banquier, mendiante, vieillard mourant, père de famille, etc.) et, entre chacun, change de déguisement dans une limousine / loge conduite par Edith Scob.

Carax a voulu rendre hommage au cinéma (tellement il adore ça) et à lui-même (tellement il s’aime), en respectivement citant des grands moments du septième art qui sont autant de poncifs touristiques (Jean Seberg, Buñuel, Oshima, Franju, King Kong…), genre les vingt plus beaux moments du cinéma aux éditions Taschen, et se citant lui-même, notamment les trois minutes de film grâce auxquelles il a accédé à une gloire surfaite dont on nous bassine, la course de Denis Lavant sur un morceau de David Bowie dans Mauvais sang. Il paraît qu’au-delà de ce dispositif grossièrement référentiel, Carax a voulu nous livrer le sens de la vie. De l’hyper-surveillance vidéo, à la multiplicité des écrans, à la finance fantasmée, il déroule un catalogue de clichés puisés dans la pensée journalistique et médiatique du moment. Il a aussi découvert que la vie est finie ; qu’il faut faire les choses « pour la beauté du geste ». Cette « beauté du geste » est la clé de voûte de son système philosophique dont il faudra des volumes entiers pour analyser toute la portée. Comme il est aussi amoureux de Paris, Carax filme les Champs-Elysées, la tour Eiffel et, en hommage à lui-même, la Samaritaine. Sous couvert de mélancolie ouatée, tout cela est mis en scène sans folie, sagement, voire paresseusement. Quand on a vu Faust de Sokourov, ou The Master and Margherita, ou le dernier Godard, ou même Laurence Anyways, cela fait sourire d’entendre que le film est « trop halluciné ». Quant aux sketchs, ils ne sont ni drôles ni émouvants. Ils font penser à ceux de Patrick Sébastien qui se déguise pour émouvoir la France avec des poncifs lacrymaux. Celui avec Kylie Minogue est particulièrement ridicule.

Deux sketchs pas mauvais, celui de la performance capture pour un film en 3D (mais qui ne soutient pas deux secondes la comparaison avec la poésie d’action des films américains) et celui de M. Merde. Seul moment de folie un peu gore (mais pas trop), celui où Denis Lavant bouffe la main d’une assistante de presse coincée. La scène dans les égouts avec Eva Mendes et Denis Lavant qui bande est trop premier degré à mon goût. Il faut quand même souligner la performance physique époustouflante de Denis Lavant, la plasticité pâteuse de son visage, son élocution chaleureuse et rauque, transcendés par le réalisme de ses maquillages.

Carax est l’homme d’un seul beau film malade et déglingué (Pola X) et des trois minutes de course de Denis Lavant sur un morceau de David Bowie. A noter que la similitude avec le génial Cosmopolis de Cronenberg est troublante : même limo, même structure en sketchs sur une journée de travail, même parking final. Carax a dû lire De Lillo. C’est la seule référence originale.

Laurence Anyways

Xavier Dolan est un jeune cinéaste plein d’énergie. Je suis sûr que son style kitsch, clinquant, clippesque, sera démodé dans dix ans, mais son film véhicule une telle force vitale, une telle générosité, à l’image de celles de ses personnages utopistes, fous d’amour et de vie, qu’il ne peut qu’émouvoir.

Amour

Je suis toujours partagé avec Haneke. D’une part, il n’y a rien à dire, c’est magistral. De bout en bout. Amour n’a pas la froideur grisâtre des précédents opus, il émeut, par moments profondément, et longuement. Comme Trintignant lorsqu’il raconte le film qu’il a vu enfant, je continue d’être ému en pensant à la scène de l’album avec les photos des comédiens jeunes, un peu imprécises, à celle de la visite d’Alexandre, le pianiste dont elle était le professeur, ou aux scènes finales de déchéance, lorsqu’elle dit « c’était bien ». Les acteurs sont époustouflants, leur élocution, leur élégance, leur maîtrise de la moindre expression de leur visage. Maîtrise. C’est en cela que je suis partagé. Haneke, c’est la maîtrise. Pas d’accident. Sous des dehors on ne veut plus naturalistes, le film est on ne peut plus antinaturaliste. Parce que Haneke refuse que le chaos du réel s’insinue dans son dispositif. Tout est parfaitement rythmé. Le film fait penser à une partition musicale réglée à merveille. Des scènes à charge émotionnelle (piano, album, la fin) elliptiques alternent avec d’autres dilatées de la quotidienneté et des gestes (manger, mâcher, marcher, boire, se raser, se lever, faire les courses, etc.), entrecoupées de deux parenthèses de toute beauté (succession de plans de l’appartement dans la pénombre vespérale, et série de paysages marins). L’émotion naît de ce tempo, de cette alternance du trivial (l’argent, la nourriture) d’une part, de l’art et de la musique de l’autre, dans des plans fixes longuement prémédités, incontestables. J’ai l’impression d’être manipulé, ce n’est jamais le cas chez Pialat. Je pense à La gueule du loup et son dernier plan, la maison de la mère qui s’éloigne dans la vitre arrière de la voiture. L’écriture y est invisible. Chez Haneke, elle est magistrale. Trop.

Faust de Sokourov

Ça, c’est un film fou et « halluciné ». Parfois lourdingue et surchargé mais globalement génial. Je ne reviens pas sur la beauté picturale saisissante dont on a beaucoup parlé, elle est renversante, en particulier dans les couleurs et diffractions des plans, ni sur les longs débats philosophiques au sujet de l’âme humaine au cœur du village-monde dans lequel Faust et le diable déambulent. Ce qui m’a bouleversé, c’est la profonde et souterraine dichotomie du film. Entre l’univers de Faust d’une part (ses cadavres, son père, son Diable qui le suit partout, le demeuré Wagner son élève, ses tourments matériels et spirituels) et celui de Marguerite. Dès qu’elle apparaît, la vie, et la forêt, et la montagne, et le ciel s’illuminent. Ces illuminations produisent les plus belles scènes du film ; le bain des femmes ; la traversée picturale de la forêt ; la visite de Marguerite à Faust et le long plan sur son visage irradié et extatique ; la beauté du lac dans lequel les amants se noient ; et celle enfin de la visite de Faust à Marguerite. J’ignore ce que Sokourov a voulu faire de son adaptation de Goethe, dans quelle mesure elle s’inscrit dans sa tétralogie sur les tyrans du vingtième siècle. Peut-être en est-elle le prélude, ou la matrice métaphorique, à l’image du Faust de Thomas Mann sous le régime nazi, ou celui de Boulgakov sous le régime soviétique. Pour ma part, je l’ai reçu comme une flamboyante histoire d’amour romantique. Le visage diaphane de la femme aimée éclaire, poétise, un monde de rats, de viscères, d’homoncules, de corps difformes, de lépreux défigurés, le monde sans Dieu dans lequel rôde un diable décontracté. Notre monde.

Le milieu du monde

Utopia a programmé trois films d’Alain Tanner dans un cycle consacré au cinéaste suisse et à son coscénariste John Berger, artiste associé du festival : La salamandre, Jonas qui aura vingt ans en l’an 2000 et Le milieu du monde. Le milieu du monde est une région dans le canton de Vaud, une de ces contrées immuables et ancestrales. Dans une expérience quasi-scientifique, à la manière de Théorème de Pasolini, Tanner introduit dans cet univers archaïque, figé dans sa structure de classes marxienne, un élément étranger. Cet élément étranger va bouleverser la normalité et faire, provisoirement, disparaître les frontières et les lignes de démarcation sociales. Elle s’appelle Adriana, elle est italienne, elle est énigmatique. L’on ne saura pas d’où elle vient et pourquoi, ni ce qu’elle deviendra. Tel un ange noir, elle échoue dans ce trou perdu et rencontre Paul, représentant innocent de ce village, garant à son insu de la perpétuation des lignes de partage de sa société. Adriana est un corps, juste un corps, un corps étranger, qui pendant 112 jours met en péril le cours normal des choses. Elle rend Paul fou d’amour, fou de son corps. Mais la force inertielle de la normalité s’exercera comme une loi de la physique, comme la loi de Doppler, pour étouffer la passion. Nous ne connaîtrons jamais le printemps ni l’été. Les tableaux des plaines jaunes resteront dans le domaine des rêves et de l’anticipation. Tout rentrera finalement dans l’ordre, comme il se doit. Dans un monde désenchanté.

Cosmopolis (vu à Paris)

Son meilleur film depuis Dead Ringers ou A History of violence. Difficile d’expliquer pourquoi. C’est très visuel, il faut le percevoir, le sentir, surprendre les transitions entre le brouhaha de la ville et le silence total, à la fois cotonneux et inquiétant, de la limo, admirer l’élégance habituelle de la mise en scène, la rythmique des cadrages, leur angle, leur distance des visages, les images de la ville saisie dans des instantanés de désarroi, de ferveur, d’anarchie, la promiscuité entre l’individuel et le collectif, la manière dont l’individu est englué, proprement englué, dans un mouvement de foule hystérique. La limousine du personnage impérial dont nous suivons la lente déchéance (du nord de Manhattan à downtown, il perdra tout : ses habits, son argent, sa femme, sa vie) est une réduction du cosmos dans laquelle le cinéaste poursuit sa réflexion sur le corps humain. Le trifouille dans une scène d’examen de la prostate. Le contorsionne. Dans l’espace exigu de la limo, ce corps s’adonne à toutes ses fonctions organiques, il pisse, baise, sue, mange. Tout chez Cronenberg est organisme. La nourriture. Les outils électroniques de la voiture qui n’est qu’excroissance du corps de l’homme, comme l’arme de Videodrome. La parole. Les dialogues sont à la fois théoriques et vermoulus. Chaque mot a la même consistance gluante que les entrailles de la télé du même Videodrome. Parler, manger, forniquer, tout participe d’un même matériau protéiforme de tubulures qui mue en temps réel – la mutation est une autre thématique kafkaïenne essentielle pour comprendre Cronenberg. Le cinéaste est l’héritier d’une certaine peinture ésotérique (Marcel Duchamp notamment) qui mêle le mécanique et le viscéral.

Le film peut se voir comme un poème philosophique sur la dualité entre l’intérieur et l’extérieur, et la notion archaïque de protection qui en résulte. Comment l’homme se protège-t-il et protège-t-il son corps du monde extérieur ? En vivant dans la bulle onirique et virtuelle de l’argent et des frontières irréelles qu’il crée ? En se réfugiant dans la folie comme le personnage de l’épilogue, double déchu du héros ? En allant à la recherche des sensations de l’enfance ? En se refusant au réel comme le personnage de la femme ? Ces êtres anonymes, hagards, ces éternelles proies, se croisent et se perdent dans une déchirante et multiple solitude, tenaillés par la terreur ancestrale, bestiale, qui a pris possession de leurs corps, dont ils ne maîtrisent plus l’effrayante et continuelle métamorphose.

Comédies humaines dans salles à manger : Lipp, Matignon, Derrière

Dans L’être et le néant, dans un des plus beaux passages de son œuvre, Sartre décrivait le garçon de café parisien en représentation, à la fois garçon de café et jouant à être garçon de café :

 

« Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop        d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se        commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne        faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. »

 

Il y a toujours, en chacun de nous, cette séparation entre ce qu’on pourrait appeler un être propre, une essence disons, et une enveloppe extérieure, façonnée par le métier, l’appartenance sociale, la culture. L’un influence l’autre, l’être colore l’enveloppe et vice-versa. Dans une interview, l’auteur dramatique Wajdi Mouawad disait qu’il voulait devenir artiste sans avoir de talent particulier. Son professeur lui a conseillé de faire semblant, de mettre une écharpe, de ne pas se raser, de cloper, d’écrire sur la terrasse des cafés. En faisant semblant d’être artiste, peu à peu, il l’est devenu. La posture s’est progressivement transformée en substance, la forme en fond. Ce qu’il est et l’image qu’il projette, un temps indépendants, ont fini par se fondre dans une nouvelle existentialité.

 

Je me faisais récemment cette observation dans des restaurants, à quel point les êtres ont une enveloppe et à quel point celle-ci est influencée par leurs contingences culturelles et sociales. Dans les restaurants, le ballet des clients est un ballet de postures, d’enveloppes creuses, d’images, de spectres en représentation, comme si l’enveloppe s’était affranchie de l’être et s’offrait une escapade nocturne. Ces enveloppes sont grégaires, elles vont là où leurs semblables vont, dans des retrouvailles d’enveloppes, qui sont autant de représentations théâtrales.

 

Trois endroits et trois pièces différentes : la brasserie Lipp, le Matignon, un Costes du 8ème arrondissement et Derrière, un restaurant aux Arts et Métiers.

 

Dès qu’on franchit le seuil du Lipp, sa porte à tambour, on pénètre dans une bulle préservée du temps où se perpétue la représentation de ce que les guides touristiques appellent l’esprit Saint Germain des Près. Les clients viennent là persuadés qu’ils vont y côtoyer les fantômes de Sartre et Beauvoir et d’une intelligentsia existentialiste française incarnant le dandysme et une certaine élégance française, un esprit du superflu. Les clients sont américains, russes, italiens, espagnols, et les lieux, théâtraux, désuets, leur confèrent une vague extravagance, une fausseté étrange, comme s’ils devenaient tout à coup comédiens sur une scène perpétuelle, s’observant les uns les autres dans leurs comédies respectives et leurs costumes : femmes à chapeau, gays très gays, américains libéraux de la côte Est, messieurs à l’élégance surannée revenant d’aventures passées réelles ou fictives, figures hiératiques à la Irène Papas, Russes issues des salons des romans du XIXème…

 

Velours, moquettes, dorures, surfaces laquées, serveuses aux longues jambes, serveurs à la mèche rebelle engoncés dans des complets cintrés, tout au Matignon est une transfiguration en tentures et brillances de l’argent. Par sa tenue vestimentaire tout juste sortie de la vitrine d’une boutique de luxe très siglée, sa familiarité désinvolte et fière avec les lieux, chaque client envoie un message unique, univoque et sans nuance, et ce message est : j’ai de l’argent. Le soir où j’y suis allé, la mode était aux écussons et aux blazers aux boutons dorés, aux ceintures avec un grand H en or, au cuir constellé de D&G. Cette représentation théâtrale de riches, ou plus précisément de gens dont l’argent a modelé l’enveloppe extérieure, vacille entre la vulgarité et la décadence, la suffisance et le désespoir, comme si les vraies personnes avaient été prises en otage par leur double exclusivement matérialiste.

 

La thématique clé de Derrière est la saleté. Tout y est délibérément crade, le décor vintage, les vêtements, les meubles, le papier peint, les couverts, la cour, les façades des immeubles, le fumoir. Ici aussi, les gens se ressemblent. Sur une table, plusieurs hommes, tous en chemise à carreaux de bucheron. L’image qu’il faut véhiculer est celle de la coolitude, de la régression nostalgique. Il faut que tout soit décalé, vaguement drôle, vaguement bougon, vaguement provocateur, vaguement paresseux et traînard. L’harmonie doit naître du disparate, de l’hétérogénéité préméditée dont le côté naturel, accidentel, est lui-même arrangé. Tout, jusqu’à la poussière qui recouvre tout, est médité. Dans cette pièce, les comédiens font semblant d’être issus d’un peuple d’artistes, crades, mordants, fauchés.

 

Comme le dit Sartre, rien n’a changé depuis l’enfance. Au restaurant Derrière où nous brunchions, mes filles jouaient à leur jeu favori, le make it believe game. « On disait qu’on est des espionnes », « on disait qu’on est des mamans ». Les adultes eux jouent à on disait qu’on est des riches, des intellectuels, des aventuriers, des artistes. On disait à qui ? Il faut un public, il faut une scène, il faut un décor, des costumes, il faut le Lipp, Matignon, Derrière.

Courtes histoires de nos petites inégalités

Disneyland Paris

 

H. est femme au foyer. Son mari est un chirurgien de renom. Ils habitent avenue Victor Hugo. Pour l’anniversaire de sa fille, elle a prévu d’inviter ses copines à Disneyland Paris, douze de ses meilleures amies. H. pensait louer une limousine américaine rose, elle nous a demandé notre avis. Quand nous lui avons dit que cela risquait de faire un peu trop « ostentatoire », que les parents de l’école privée catholique de sa fille risquaient de ne pas apprécier le clin d’œil drolatique, elle s’est rabattue sur des monospaces Mercedes noirs. Le convoi est parti de la place Victor Hugo. Tout était pris en charge, les billets d’entrée, le restaurant gastronomique, le seul dans lequel les princesses de Disney viennent saluer les enfants. Les monospaces ont attendu, toute la journée.

T. est nounou dans une famille du septième arrondissement. Elle habite la Plaine Saint-Denis. Elle a deux garçons qu’elle élève seule, son mari a disparu un jour à l’aube. Cette semaine, elle est particulièrement fébrile, elle a prévu de les emmener à Disneyland Paris. Elle a acheté les billets sur un site de braderie, pas vente privée, un autre, elle espère qu’ils sont sérieux. Elle consulte la météo tous les matins, il risque de pleuvoir mais que peut-elle faire ? Les billets ne donnent accès qu’à deux parcs, parmi les quatre ou six que compte Disneyland Paris, on lui dit que c’est amplement suffisant. En revanche, il ne faut pas aller dans un des restaurants du parc, c’est très cher et pas très bon. Samedi, il a fait grand soleil.

Se loger à Paris

 

M. vient d’emménager dans un nouvel appartement d’une autre plaine parisienne, la plaine Monceau. Son emménagement le tracasse. La non-fiabilité légendaire des sociétés de déménagement – des amateurs à tous les coups – et les complexités bureaucratiques pour le transfert de la ligne France Telecom, de l’abonnement Canal, l’exaspèrent au plus haut point. Mais au-delà de ces aspects pratiques, M. se pose des questions sur le choix de l’appartement. Ne serait-il pas trop grand en fin de compte ? Ils cherchaient quelque chose entre 160 et 180 m2 et se retrouvent dans un huit pièces de 270 m2. Comment meubler tout cet espace ? De la galère en perspective. Les pièces de l’appartement sont spacieuses et la hauteur sous plafond (3m18)  acceptable – la femme de M. aurait préféré 3m40, mais à un moment il faut savoir faire des compromis. C’est la luminosité qui pose problème. L’appartement est au troisième étage, orienté nord-est. Une des raisons pour lesquelles ils ont quitté leur ancien appartement est la luminosité et ils n’arrivent pas à comprendre par quel cheminement ils ont finalement jeté leur dévolu sur un produit orienté nord-est. L’ancien était plein nord, il faut espérer que la composante « est » réservera quelques rayons de soleil le matin. Non, ce qui les a convaincus c’est la localisation, le fait qu’il donne sur le parc Monceau, sans vis-à-vis.

T. demande à son employeur à quoi servent les charges dans un immeuble. Elle est étonnée d’apprendre que c’est notamment à la propreté des parties communes. Dans son immeuble de la Plaine Saint-Denis, elles sont élevées et pourtant les parties communes sont dans un piteux état. T. constate que les rapports entre voisins sont cordiaux dans le septième, bien que, d’après son employeur, les gens y soient médisants. Dans son immeuble de la Plaine Saint-Denis, T. ne connaissait pas son voisin de palier. Elle savait qu’il était vieux, l’avait aperçu une fois ou deux, c’est tout. Cet été, pendant une semaine, une puanteur insoutenable s’est répandue dans l’immeuble jusqu’à ce que l’on découvre le corps sans vie, nimbé de mouches, du voisin. Le mur mitoyen suinte en permanence et dispense une humidité pestilentielle telle que malgré le chauffage il devient impossible d’utiliser la chambre. Etonnamment, c’est avec T. et pas M. qu’EDF se trompe. Une fois, ils lui ont envoyé une facture de 1500 euros pour son deux-pièces dont l’une est inutilisable. Elle ne comprenait pas. Elle a voulu se plaindre mais l’appel était surtaxé, elle n’avait pas les moyens de se l’offrir. Son employeur a écrit une lettre. Il a fallu avancer les frais pour ne pas se retrouver sans électricité avant qu’EDF ne vérifie la cause de l’erreur. Le rêve de T. c’est un deux-pièces à Paris intra-muros, voire à Gentilly, c’est bien Gentilly. Impossible. Avec son salaire, son profil, personne n’acceptera de lui louer un appartement. Elle n’a pas les moyens de passer par un agent immobilier. Sur PAP, c’est à chaque fois une longue file d’attente. Malgré tout, elle a réussi à inscrire ses fils dans une école du quatorzième, à une heure de chez elle. C’était ça ou les élever à la Plaine Saint-Denis. Elle a préféré ça.

 

L’amour de la patrie

 

X. a peur. On va droit dans le mur. L’année prochaine, les socialistes risquent de prendre le pouvoir. Comme pour ses parents dans les années 1980, cela ne fait aucun doute, il quittera le pays. La tranche supérieure à 50%, les plus-values du capital taxées comme du salaire, non merci. Déjà que ce pays n’est pas entrepreneurial, ils vont faire fuir tout le monde, enfin pas tout le monde, mais les gens qui comptent. X est français. Pas juste de nationalité, comme beaucoup. Il est né ici, son père aussi, son grand-père aussi, etc. Il a grandi en France, il est allé à l’école en France (au Lycée Louis le Grand, ce qui lui a permis de faire les Mines, ce qui lui permet d’être dans la tranche supérieure des salaires). Il quittera le pays. Sans regrets. En grommelant : « Marre ! » Après il faut voir. Suisse ? Belgique ? Angleterre ?

 

T. est la seule de sa famille à avoir des papiers en règle. Tous travaillent au noir sauf elle qui travaille au blanc. Son père est arrêté par la police, régulièrement car il n’est pas en règle. La procédure est simple, contrôle des papiers, poste de police, appel de l’avocat spécialisé, relaxe. Facture de l’avocat : mille cinq cents euros. Le montant que T. a réussi à épargner depuis le dernier contrôle. Elle a les papiers en règle mais pas à jour. Elle vit de récépissés. Même une carte de séjour, pour elle, c’est inaccessible. La préfecture de Saint-Denis n’est pas celle de Paris. Il faut prévoir une journée entière pour renouveler ses papiers – ou plutôt son récépissé – et se rendre à la préfecture tous les deux mois. A peine la carte d’une année est-elle émise, après plusieurs récépissés, qu’elle a déjà expiré. Le rêve de T. c’est d’avoir, un jour, une carte de résident de dix ans. Dix ans, c’est interminable. Ce serait le plus beau jour de sa vie. Et puis qui sait, elle pourra même devenir française. Il n’y a pas de mal à rêver.

Limonov

A chaque rentrée, je lis les quelques livres formidables qui tiennent le haut du pavé. Cette année, je me suis rabattu sur celui présenté comme le chef-d’œuvre du millésime. Il y avait un autre qui s’appelle Le système Veronica ou un truc comme ça, mais l’intrigue relayée par la presse – dithyrambique – est tellement vaseuse que je n’ai pas eu le courage de l’acheter. De Carrère, j’avais lu de belles critiques de Tarkovski, rien de plus. Il y a eu aussi des adaptations – oubliables – de ses livres au cinéma. Ce Limonov est un peu affligeant – rien à voir avec Lermontov, même s’il y a des parallèles pour faire classe, Limonov est un écrivain de salon russe, une sorte de frappe postsoviétique et vaguement postmoderne, de quoi épater le parisien en mal de destin qu’est Carrère. Ce dernier se met dans la posture d’un petit garçon ébloui par son personnage – dont il a découvert un livre parce que sa maman n’en voulait pas sous prétexte qu’il était pornographique. Il est tout épaté parce que Limonov possède des kalachnikovs, baise des femmes et des hommes dans les cages d’escalier et fait plein de trucs décadents et bizarres et trop forts. Comme les gamins dans la cour de récré qui racontent des histoires de l’ami de leur papa qui tu ne sauras jamais ce qu’il a fait, tellement il est fort. C’est censé être un portrait de la transformation de l’ex-Union Soviétique, sauf que le portrait a la profondeur d’un dossier spécial du Nouvel observateur avec les sempiternels clichés à deux balles sur en gros les Russes et l’argent et la mafia et les guerres fratricides des pays de l’est. Rien qui nous divertisse de ces éternels clichés à la noix, alors qu’il y a en Russie des gens normaux et formidables, qui n’ont pas des montres en or et ne sont pas entourés de prostituées. En parallèle, c’est un portrait mordant du parisianisme avec les mêmes intellectuels à la con qui donnent leur avis sur tout dans des émissions de variétés. Il y a toutefois un effort de synthèse qu’il faut reconnaître : l’auteur a lu la presse et en fait une revue sur plusieurs décennies. C’est écrit dans un style qui se veut trépidant et cool et se lit à deux degrés, le premier, littéral, et le deuxième où l’auteur dit wow c’est trépidant et cool comment j’écris. J’aime bien le passage hilarant où, dans les années soixante-dix, il rencontre son idole, le cinéaste Werner Herzog sur lequel il a écrit un livre – en français, l’autre ne lit pas le français – et le lui offre avant une interview. Herzog lui dit c’est du bullshit ton truc (excellent !). Emmanuel est vexé. Il offre au type un livre dans une langue qu’il ne comprend pas et s’attend à des compliments. Trente ans plus tard, pour se venger dans son petit livre (tout aussi bullshit que le premier), il l’accuse d’être un fasciste. Trop fort ! Tu vois Werner, maintenant que moi aussi j’ai ma petite place pitoyable de communicant, je peux me venger et t’accuser de fascisme, comme ça, gratuitement, il en restera bien quelque chose, t’avais qu’à pas dire que c’est du bullshit mon œuvre trop bien sur toi. Moi à sa place à Emmanuel, j’aurais fait différemment, j’aurais appelé ma maman et lui aurait demandé de dire à Werner de cesser de l’embêter à la fin. Ce chef-d’œuvre marquant qui vous bouleverse, d’un écrivain qui a eu pour son dernier livre le prix Marie-Claire du roman d’émotion – ce n’est pas un gag, voir Wikipédia, j’adore la catégorie, roman d’émotion – est publié par notre grand éditeur national POL, pourvoyeur de daubes auto-admiratives et esthétisantes, aussi péteuses qu’oubliables. Bon, oublions justement et allons lire le dernier Roth.

Guide Liban – Beirut city guide

J’ai écrit ce mail pour un ami qui va bientôt au Liban. Peut être utile pour tout le monde. Merci F. pour l’aide. Guide subjectif bien sûr mais qui a l’avantage d’être écrit par des gens qui connaissent.

Neighborhoods:
First, it is useful to know that there are a number of neighborhoods in Beirut where everything is oncentrated (I will refer to them in the restaurants/bar sections). It is also pleasant to walk in these neighborhoods during the day.

Abdel Wahhab: a traditional neighborhood with architecture from the Ottoman and French mandate periods, unfortunately progressively replaced by hideous super modern buildings. I recommend to wander in the small streets and discover antique shops and galleries, have a chat with their owners. You can easily spend half a day. Start at Sodeco, then take Addel Wahhab Inglizi street and maket sure you explore all the small streets mainly at your left when you’re coming from Sodeco.

Hamra: Was known as the Champs Elysées of Beirut before the war (with a typical sense of Mediterranean exageration). Recently Hamra is witnessing a revival. Lots of bars. Great for a drink after dinner. The parallel Bliss Street is nice as well during the day. The American University of Beirut campus is there. This campus is worth visiting.

Gemmayze: Basically one long street, Rue Gouraud, named after a general of the French mandate, plus more and more streets around it, in particular Rue Pasteur a parallel to rue Gouraud. THE street where all the bars are. Restaurants are not fantastic (some suggestions below) but bars are cool, and bar hopping a national sport.

Downtown: Renovated after the war, the historical downtown is beautiful but a bit artificial. The place does not have a soul yet. Mainly for shopping during the day. Around Aishti, the leading department store, all the international luxury brands (Chanel, Dior, LV, etc.), in a nice environment with no cars. Restaurants are touristic and generally pretty bad. Lots of tourists but should be visited at least once.

Saifi village: Small cute village for billionnaires in the heart of Beirut. There are a couple of restaurants for a quick lunch + trendy souvenir shops, local craftsmanship.

Raouché Corniche: A 6 Km Sea promenade. Must do, either early morning or in the afternoon, in a nice sunny day all along the year. Ideal for a jogging except in July and August, too hot unless you go at 5 or 6 am.

Mar Mikhael: Extension of Rue Gourand and Rue Pasteur, a number of bars and restaurants have opened in this popular neighborhood.

Restaurants: (**: places I recommend)
Preferable to book at least a week in advance.

French/International:

** Albergo: this is our preferred place, in a gorgeous boutique hotel in Abdel Wahhab. Dinner at the terrace on the top floor is a must. If it’s raining or it’s too hot in July/August, it is also possible to have dinner inside. Locals have dinner or drinks in Albergo before going out. +9611339797
** Casablanca: good cuisine and a cool atmosphere in Raouché. You should take the octopus as a starter. Prefer a mix of starters, all very good, asian/mediterranean fusion style. Booking in advance required. +9611369334
La centrale: Overrated for the food (average) but superb bar after dinner +9613915925
Balthus: Parisian style brasserie. Good tartare de boeuf (raw meet). +9611371077  Expensive. You meet the local bourgeoisie in this place.
Rouge: In Gemmayze. There are a lot of average to bad restaurants in Gemmayze, most of them last for a year or two. This one is simple and tasty. +9611442366
La plage: By the sea in Raouché. Crowd is a bit (or even a lot) show off but the place is nice + 9611366222
Chez Sophie: An expensive high-end French restaurant in Mar Mikhael with a French chef. I did not test it. Good reviews from friends. +9611835218
The gathering: steak house + italian in a nice outdoor setting with old Lebanese houses, strangely just on the highway… but you get used to it.

Burgundy: which gets the “Best restaurant in Beirut” label, and also the most expensive one. It’s located in Saifi village. I didn’t try it. Tel: +9611999820.

Lebanese (good food but the places are not very trendy in general):

Abdel Wahhab: In Abdel Wahhab + 9611200550 (huge and noisy place, reservation not necessarily required)
Al Mayyass: In Abdel Wahhab. Cosy place, nice for a dinner for two. Lebanese with a twist from Aleppo, a city in Syria renowned for its cuisine +9611215046
Falamanki: Animated traditional chicha joint.
**Tawlet: In Mark Mikhael. For lunch. A trendy buffet canteen with authentic Lebanese cuisine. Food you eat at home in Lebanon. +9611448129
**Fadel: one of the best restaurants in the mountain (one hour from Beirut). Good food with a more limited menu than the traditional Lebanese restaurant. For Lunch. +9614980979
Chez Sami: Lebanese seefood cuisine, located in Jounieh, on the sea shore. +9619910520. Expensive. For many, the best Lebanese restaurant. http://www.chezsamirestaurant.com/

Japanese

Japanese restaurants are average in Beirut. There are a number of commercial and usually tasteless sushi places. Two restaurants are above average.
Yabani: Near downtown +961 1 211113
Sushi bar: near downtown +9611338555

Italian
Al Dente: In Abdel Wahhab. Ground floor of hotel Albergo. +9611202440/1
La Posta: Pleasant to have dinner outside, on the terrace. Food is OK, place is beautiful in the heart of Abdel Wahhab + 9611970597
SO. It’s not a Michelin, but food is correct (European, Italian, and Japanese!). It’s located in Achrafieh – SOFIL area. +9611336644

Hotels

International chains are a safe choice (Phenicia Intercontinental, 4 seasons, Vendome Intercontinental in particular). For a different experience that the classical international chain, The Gray is a boutique hotel downtown (I have mixed reviews from friends who stayed there) or the special Albergo a charming boutique hotel in the heart of Abdel Wahhab.

Bars

** Bar hopping: Gemmayze and Hamra. Just walk around after 10 or 11pm and enter into the bars. My preferred place in Hamra is Ferdinand +9611 355955. I also like Pacifico (+ tex mex food) +961 1 204446 in Monot street, the old bar street. In Gemmayze, I like Joe Pena’s : +9611449906 with tex mex food.
The Torino in Gemmayze is an institution, a hole in the wall ideal pre-dinner at 7pm. If you don’t smoke, avoid entering or sit outside. The place is an ashtray.
Behind the green door: Named after a famous porn movie of the seventies, this old garage shop is a new trendy bar. Only for smokers, the place is not ventilated and everyone smokes (similar to these tiny places in airports for smokers only). Classical option: take a drink and sit on a car outside to have a chat with friends.

Night clubs/Lounges

** Music hall: There is a musical show and it is a night club. +9613807555
Mandaloun: same ideas as Music hall, different shows (there are also restaurants/cafes called Mandaloun, to be avoided. This is where pretentious locals meet and continuouly smoke the cigar just next to you, even while eating): 9611565333
** BO18 : A mythical nightclub. Must do. Usually an after. +9613800018
** Skybar: Objectively one of the best night clubs in the world. Open sky. 9613939191
White/Iris: SkyBar challenger in Dora.

Le capitole: Downtown open air lounge bar. In the same building as the Buddha bar. Nices vistas (views and girls).

Buddha bar: Downtown. Never been. Mixed reviews. Too big.
Le Zinc: One of the first to open after the war. Live music. A friend owns the place and I like it, but some people complain the music is too loud. +9611612612

Beaches

From June to mid-July and from September to November or December. To be avoided in August.

Edde Sands: One hour north of Beirut. Great to have lunch in the Lebanese restaurant and then just relax by the sea. Close to the historical town of Byblos. +9619546666. To be avoided in the summer period and in week-ends. Often overcast during summer.
Lazy be: 45min to one hour, south of Beirut. They lately added a special pool for kids. +96170950010
BAMBOO Bay, one of the first (new style) beaches, located in Jiyeh, southern Beirut. It has been renovated. +9613513888
http://www.bamboo-bay.com/

In Beirut, beaches are not nice but there are complexes with a pool like Riviera. I am not a big fan (men with cigars and women with silicon)

Sightseeing

**Jeita grotto (half a day, 45 min from Beirut), Byblos with ruins of all sort (1 hour from Beirut, can be coupled with Edde Sands for lunch and relaxing by the beach).
There is also a very nice and renowned souk in Byblos with touristic shops. Day or night (better at night).
If you go to Byblos, I recommend that you ask the driver to take you to Batroun a village 30 minutes from Byblos and to take the coastal road that is pretty with fewer concrete buildings than everywhere else. If you go there, try the local lemonade, it’s famous.

** Baalbeck is an overwhelming roman ruins site but the road to reach it is very tough. 2 hours from Beirut, bumpy and mountain road. Not pleasant. A good idea is to go for one day to the region where the ruins are (called Bekaa valley). On the way you can stop at the Ksara vineyards (+ wine tasting). Jesuits have founded the place in the 19th century and also have lunch at a town called Zahlé, known for the Lebanese cuisine on the Berdawne river. Also ask the driver to stop in Chtaura, on the way back (or in the morning) to buy renowned local food (labneh and jebneh).

Cedars forest: 1:30 from Beirut in the Mountain. The scenery on the road is nice and the forest as well. Unfortunately there are fewer and fewer trees. Close to another gorgeous place called Qadisha valley. You can couple the two.

Ehden: An authentic Lebanese Northern village, on the way to the Cedars (it’s 2 to 3 villages away from the Cedars).
There is a beautiful Natural reserve and a trekking path in Ehden. It is well preserved area, where you can find wild birds and animals. It’s called Horsh Ehden Nature reserve (http://www.horshehden.org/)

** Beiteddine: In the mountains south of Beirut, 60 min from the city, good road, nice scenery. Palaces to visit with nice gardens. Strongly recommend a hotel called Mir Amine for lunch. Relaxing, calm and beautiful.

** Deir el Kamar: It’s the last village before reaching Beiteddine. Lebanon’s first capital. It’s an authentic Lebanese mountain village which had a great influence in shaping Lebanon’s history. Very interesting center (Mosque and Church side by side, 200 yrs old houses, etc.), and a beauuuutiful promenade.

**Barouk’s Cedar reserve: Beautiful Cedar forest, half hour far from Beiteddine. You can buy also local product from the reserve (Honey, etc).
Check out the website: http://www.shoufcedar.org/

Metn: less spectacular but nice scenaries, you can visit the villages of (from Beirut) Beit Mery (nice small ruins, nice village and lebanese houses), Broummana, Baaddate, Bikfaya, Naas (where the restaurant Fadel is and you can have lunch there), and go up to Sannine, the highest mountain in Lebanon with superb views.

I don’t really like Saida and Sour although there are ruins. The cities are not really nice. I would not prioritize Tripoli in the North neither. There is a fortress but the city is average.

Shopping

All major brands are present. There is one shop that has most of the brands, called Aïshti.
I would also add the BEIRUT SOUK, located and built on ancient downtown souk. They left some of the old trademarks of Beirut souk inside the mall. In fact, it’s an open air mall. Not bad for shopping and walking.

 

 

Meilleurs films 2011

Vu pas mal de films récemment, et c’est toujours marrant de s’adonner à l’exercice du classement. Par ordre de préférence donc.

Hors concours : trois films de Mallick, La moisson du ciel, La ballade sauvage et The Tree of life

Les deux premiers sont des choses sublimes que je ne connaissais pas, au-delà de ce qu’il peut être donné à voir à une personne aimant le cinéma. La beauté des plans, de paysages, de visages, est accompagnée d’une musique sublime et d’une voix off lancinante. Les histoires sont d’une pureté mythologique. L’amour, la jalousie, le crime sont racontés avec cette sorte de douceur chuchotée et, les uns après les autres, avec un naturel confondant, les compositions picturales inconscientes et insoucieuses de leur élégance, se succèdent. En voyant ces deux films, on comprend pourquoi Mallick a attendu aussi longtemps avant d’en sortir d’autres. De fait, ses trois derniers me plaisent moins. La grâce de la jeunesse est en partie perdue et la beauté naturelle – dans le sens d’une chose non appuyée, non soulignée, sur laquelle on ne s’appesantit pas – a laissé la place à une esthétique réfléchie, parfois ostentatoire, à la limite d’une imagerie publicitaire, notamment dans Le nouveau monde, voire dans certaines scènes de The Tree of life. Je suis partagé sur ce film. Subjugué par la partie centrale (qui doit faire une heure trente) mais hermétique au reste. Toute cette symbolique métaphysique à la 2001 ne fonctionne pas, elle est trop explicitement métaphysique, trop explicitement ésotérique, naissance du monde, fin de monde, grandiloquence des thèmes. La partie centrale a le charme des premiers films. Les mouvements de caméra virtuoses, qui se faufilent entre les corps, poursuivent les nuques, les courses, les danses, créent un vertige de tous les instants. La séquence centrale de cette partie centrale, celle où le père va en voyage d’affaire et les enfants restent avec leur mère, sensuelle, douce, joueuse, aérienne, sont des days in heaven qui filment la chose la plus difficile à filmer : le bonheur.

1) Halal, police d’état

De tous les films que j’ai vus, c’est sans doute mon préféré. On aime ou pas Eric et Ramzi mais cette comédie absurde, débile, est la chose la plus poilante et la plus inventive qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps. C’est d’autant plus fort que : un) ils ne copient personne, créent leur propre univers strictement personnel, pas de références à la con, pas d’intertextualité à deux balles, que deux) ils partent d’une trame initiale sans intérêt qui aurait pu facilement être celle de la sempiternelle comédie gentillette française – avec des messages sur le vivre-ensemble et des conneries de ce style – ou soi-disant mordante dans la lignée de l’insupportable Francis Veber, et trois) donc, conçoivent un objet foutraque, bordélique, fourmillant d’idées géniales et régressives. J’aime beaucoup le travail sur le langage, les accents (l’accent du Français est juste irrésistible), les mots, leurs déclinaisons, les clichés. Ce n’est pas un film parodique, juste une effervescence de conneries et de plaisanteries.

2) (voire 1 ex-aequo) L’Appolonide, souvenirs de la maison close

Ce film est d’une beauté visuelle et d’une ampleur dramatique que l’on rencontre rarement au cinéma, mondialement, sans parler de notre pauvre pays. C’est avant tout une ode au cinéma et sa capacité à créer le beau. Certaines séquences sont littéralement à couper le souffle de grâce, de flottement – les plans du couloir, la séquence masquée du 14 juillet, la danse sur la musique anachronique Nights in White Satin de Moody Blues, la mort de Caca…. Les mots paradoxaux qui viennent à l’esprit en plongeant dans l’univers carcéral de ce bordel du début du siècle, sont douceur, indolence, alanguissement. Il y a là une telle sérénité, un tel calme souriant, que la violence dérobée, tapie, en est exacerbée, jaillissant par intervalles sur le visage lacéré de La Juive et son éternel sourire de Joker, triste comme celui de l’homme devant l’état du monde. Le procédé de Vénus noire, le film de Kéchiche qui abordait les thèmes similaires de la domination, de l’humiliation, de la chosification de l’autre, était celui de la redondance, de l’accentuation. La mise en scène et le fond étaient sculptés dans la même matière et l’une et l’autre allaient dans le même sens, celui de l’exagération. On en sortait en ayant honte d’être un humain. Dans L’Appolonide, c’est l’oxymore, comme dans ces films de gangsters où les scènes de massacre sont accompagnées d’une musique douce, presque gaie. De cette antinomie entre le fond, d’une violence inouïe, et la forme d’une beauté languissante et douce, naît une tension insoutenable. On en sort en ayant honte d’avoir apprécié la beauté du mal, alors que le monde est laid, comme dans le dernier plan. On retrouve l’oxymore dans La maison des bois de Pialat, où l’horreur de la guerre était à l’arrière-plan d’une campagne impressionniste – ravissante scène renoirienne et pialatienne dans l’Appolonide. Le film n’est pas sans défauts. Il est sans doute sur-écrit, j’aurais préféré que les quelques traces d’intrigues ne soient pas là, que ce soit purement non une chronique, non un documentaire fantasmé, mais une captation d’instants élégiaques pour laquelle ce metteur en scène a un don.

3) Habemus papam

Le film de Moretti est scindé en deux parties parallèles – ce motif de la scission est récurrent dans plusieurs films, même s’il est d’habitude séquentiel, le Mallick est divisé en trois, Melancholia en deux, l’Appolonide en deux, et si ces parties sont parfois quasi-indépendantes, la lecture de l’une prend du relief au regard de l’autre, la béance entre le deux accentue l’effet de relief, comme la beauté d’une femme qui s’apprécierait au regard de celle d’une autre. Dans le Moretti, l’une des parties est un huis-clos dans les décors somptueux du Vatican, parmi une société d’hommes de tous les pays cloîtrés en compagnie de leurs doutes, leurs maladies, leur foi, leurs névroses, leurs minuscules hobbies. L’autre est à l’air libre, dans les rues de Rome. L’esprit de liberté de la deuxième partie fait vaguement penser aux Ailes du désir, où des anges s’immisçaient dans la vie des gens ordinaires de Berlin, pénétraient leur esprit, interceptaient leurs conversations intérieures. Les deux flux narratifs ne se rencontrent jamais. Le film met en scène un échange de rôles, Moretti qui vit dehors prend la place du pape qui vit dedans, et vice-versa. J’aime beaucoup le basculement de certaines scènes dans une irréalité ténue, indécise. Si la dominante du dehors est poétique, celle du dedans est comique, avec le portrait tendre et caustique des cardinaux, la séquence du volley-ball, et le subterfuge du garde suisse qui remplace le pape. Mais au final, je ne sais que retenir du film. A part que Piccoli est un immense acteur. C’est drôle, poétique, et certaines scènes (le monologue dans le métro, Tchékhov dans l’hôtel, des plans de cardinaux) sont belles, mais le tout me semble un peu vain. De plus, pollué par des scènes de foule à la fois inutiles – on peut très bien comprendre que la disparition du pape soit quelque chose de grave, pas la peine d’insister et de montrer avec autant de maladresse formelle et télévisuelle le monde extérieur – convenues et mal synchronisées.

4) Melancholia

J’ai toujours eu du mal avec Lars von Trier, partagé entre mon admiration pour son énergie créatrice, sa capacité à créer à chaque fois un nouvel univers, un nouveau territoire inexploré de fiction, ex-nihilo, la brillance de ce qu’il fait, la beauté visuelle de certains plans – je souligne certains car l’ensemble est en général assez laid –, et, par ailleurs, une impression de fausseté, de procédé, un manque de sincérité. Quand je repense à Dogville, Manderlay, Dancer in the dark, Antéchrist, que j’avais aimés, je n’ai pas envie de les revoir, j’en ai fait le tour, leur intérêt semble tout entier résider dans l’effet de surprise de leur découverte. Mais revenons à Melancholia. Le film est divisé en deux. La première partie est nulle, dans le style – insupportable – de Dogma, un truc foireux caractéristique des talents marketing de Lars von Trier. Filmée caméra à l’épaule avec des soubresauts à vous donner la nausée, cette première partie est archi-rabattue : un mariage dans la haute bourgeoise, des personnages décadents, fatigués, de belles gueules d’acteurs (Hurt, Rampling, Skarsgard…), des scandales de bourgeois à la con et un humour lourd comme un plat nordique baignant dans une sauce sucrée. On ne tarde pas à comprendre que c’est un film sur la mélancolie : l’héroïne est mélancolique, on nous montre des toiles sur la mélancolie, on joue Tristan et Yseult de Wagner en arrière-plan, on appelle la planète qui va s’écraser sur la terre Melancholia. C’est d’une redondance très poussive. J’oubliai, le tout est précédé d’un prélude, dont on a tellement dit partout qu’il est sublimissime que j’étais forcément déçu. En revanche, la deuxième partie est un chef-d’œuvre. Intense, visuellement belle (les chevaux qui flottent sur un tapis de brume, les plans du golf d’une monumentale théâtralité…). Souvent, la beauté naît des contraintes narratives, des limitations : petit cercle de personnages (versus casting à rallonge), huis-clos, triple unité de temps, d’action et de lieu, simplicité de l’intrigue. Le jeu ludique de la trajectoire des astres est réjouissant d’intelligence. L’humour est subtil. Je note par exemple que Kiefer Sutherland, le préposé aux sauvetages du monde, est le premier à baisser les bras. C’est la plus fragile d’entre tous, la mélancolique Kristen Dunst – très bien dans son rôle – qui est la plus forte à l’annonce de l’annihilation imminente de notre planète. C’est sans doute le fantasme de tout être mélancolique, cette disparition totale et définitive de tout.

5) La piel que habito

C’est le meilleur Almodovar depuis un bail. Un retour à des sources que j’avais aimées comme Attache-moi ou Femmes au bord… Il ne part pas dans tous les sens comme dans ses films récents et leur inflation d’intrigues, de sous-intrigues, de flash-back, de révélations, le huis-clos lui permet de se concentrer. D’intensifier. D’approfondir les scènes. Les mener au bout de leur potentiel dramatique. Le charisme de Bandera apporte beaucoup au film. La forme est d’une élégance à laquelle nous avons été habitués depuis un certain temps – il suffit de revoir un film comme Talons aiguilles pour se rendre compte de la laideur visuelle de ce qu’il faisait avant. L’espace carcéral est scénographié avec virtuosité, dans une circulation aérienne entre des pièces dépouillées, filmées en permanence par des caméras de surveillance. La scène de la fête est une vraie réussite. Dommage que les scènes d’extérieur – l’enlèvement notamment – soient bâclées. Je suis étonné que de grands cinéastes comme Almodovar ou Moretti ne soient pas capables d’avoir la même maîtrise de mise en scène qu’un Bonello.

6) Une séparation

Pas un grand film parce que phagocyté par son scénario, à son humble service, sans liberté, sans affranchissement de la mécanique parfaitement huilée de ses causes à effet déterministes, mais on ne peut s’empêcher d’être épaté par la capacité du cinéma iranien de générer des histoires d’une telle intelligence et surtout d’une telle complexité morale. C’est sans doute un reflet de la complexité du réel en Iran et des contrastes qui le tiraillent.

7) La guerre est déclarée

Sympathique petit film, overrated dans la presse, mais qui a deux mérites. Celui d’abord d’inventer un nouveau style cinématographique : le style bobo. Malgré l’histoire très sombre, il y a une attention portée aux fringues, aux trucs vintages à la laideur assumée et esthétisée, à la musique (jolie play list iTunes). Le tout baigne dans une sorte de coolitude pseudo-branchée assez antipathique, un maniérisme mode, cradouille, onzième arrondissement. Les personnages parlent un peu comme Eric dans Halal, police d’état, les mêmes expressions à la fois cool et infantiles. Le deuxième mérite, et je ne suis plus ironique, c’est d’avoir fait un film français différent, ni film d’auteur très sérieux comme dit Eric Judor dans l’excellent Platane, ni la merde de modèle commun formaté pour TF1. Il y a de temps en temps un film comme ça, qui sort du lot, comme Les nuits fauves dans les années 1990, aujourd’hui sans doute invisible, mais qui un jour, a été dans l’air d’un temps fatalement très passager.

8) Et maintenant on va où ?

Il faut savoir gré à Nadine Labaki de faire des films qui n’appartiennent ni à la catégorie 1 des films libanais, celle où les acteurs ébouriffés jouent comme des pieds, la mise en scène est risible et le scénario une variante surréaliste d’une sitcom mexicaine, ni à la catégorie 2, celle des ersatz de Godard, des cinéastes qui se prennent pour des Artistes (genre Hadjithomas). Juste pour cela, on a envie de la défendre. Je n’ai jamais compris comment un pays avec un tel terreau fictionnel (il y a tout au Liban pour produire des chefs-d’œuvre : du cul, des fous furieux de Dieu, des guerres, des paysages…), et un peuple aussi doué pour les affaires n’a jamais été foutu d’avoir un bon cinéma, à l’image de l’Iran ou d’Israël. Cela dit, je ne supporte pas ce film – j’avais aimé Caramel – car au lieu de puiser dans la réalité – comme Caramel –, il crée cette sorte de bulle imaginaire et complètement fausse, avec un symbolisme balourd et des bons sentiments dégoulinants de partout. Le film vacille entre drôlerie (et les vannes sont plutôt réussies, surtout si on comprend le dialecte libanais perlé des insultes les plus inventives au monde gravitant toutes autour du sexe féminin) et mélo/bons sentiments à deux balles. Il faut aussi dire à Nadine que pour faire joli, pas besoin de raies de soleil obliques avec de la poussière qui danse dedans ni de couchers de soleil provençaux dorant un paysage ocre et tremblé. D’autres choses ont été inventées en termes de beau depuis Jean-Jacques Beineix (réalisateur des années 1980, caractéristique de l’esthétique toc). Pour boucler la boucle, il faut absolument qu’elle regarde Les moissons du ciel avant son prochain film. Les couchers de soleil y seront plus authentiques.

Avignon 2011

Des femmes de Wajdi Mouawad

Des bus nous emmènent à la carrière de Boulbon, à vingt minutes d’Avignon. Le vent souffle dans les arbres au sommet de la carrière. Perdus au milieu de ce gigantesque et poussiéreux décor de pierre torturée, nous attendons le coucher du soleil. Progressivement, pendant que le soleil disparaît derrière la crête de la colline en envoyant ses dernières lueurs, le réel commence à s’estomper. Nous gagnons nos places. Nous nous emmitouflons dans des couvertures pour affronter la nuit glaciale. Une voix annonce le programme : trois pièces de Sophocle, d’une heure quarante-cinq chacune, Les Trachiniennes, Antigone, Électre, dans cet ordre, entrecoupées de deux entre-actes, de trente et quarante-cinq minutes respectivement.

Six heures et demie plus tard, vers quatre heures trente du matin, nous nous dirigeons vers les navettes de retour, le corps transi par le froid. Une infinité inattendue d’étoiles colonisent le ciel.

Entre-temps, il y a eu des meurtres, des trahisons, des mensonges, des humiliations, des courses, des pleurs, des cris, des suicides sur des bûchers, par pendaison, à l’aide de poignards à double tranchant ou de philtres qui désagrègent le corps et le transforment en poussière, des corps qui se tortillent dont les ombres disproportionnées se projettent sur les parois de la monumentale carrière. La tragédie grecque est d’une sauvagerie sans égale. Les enfants tuent leurs parents et vice-versa ; les cadavres sont livrés aux vautours et aux chiens féroces ; des sacrifices en tout genre sont offerts aux Dieux ; le soleil peut disparaître dans des cloîtres emmurés et réapparaître à la faveur de joies enflammées ; des héros projettent le corps de leur ennemi contre des rochers et des gerbes de cervelle jaillissent de leur crâne fracassé ; ils parcourent des pays, vainquent des peuples, trucident à l’envi et propagent grâce à d’interlopes messagers le récit, à moitié déformé, de leurs exploits barbares ; le sang coule à flots au milieu des poitrines poignardées ; les femmes sont humiliées et vengeresses, meurtrières et assassines, rebelles et conciliatrices, haineuses et amoureuses, fragiles et coriaces ; les hommes sont sauvages et politiques, impulsifs et rhéteurs ; les unes et les autres sont en symbiose avec les éléments, plongent dans l’eau, couvrent leurs corps de boue ou de cendres de morts, se lancent en courant à l’assaut du soleil.

La traduction de Robert Davreu est éblouissante. Le texte jaillit avec violence de tout un ensemble de temps anciens et nouveaux, agrégés dans un magma d’affects en ébullition. L’alternance entre le texte et le chœur rock est exaltante. Par moments, vous êtes scotchés par ces transitions, comme celle entre le galop des chevaux et la batterie.

J’ai vécu l’expérience comme un crescendo, malgré la fatigue progressive. Les Trachiniennes est la pièce la plus faible, la moins violente. Déjanire est la moins volontaire, la plus tributaire, d’Héraclès, un héros sanglant, polygame, ultra-violent. Elle ne fait pas front. Elle a recours au philtre pour que ce fou furieux, fils de Zeus, continue de l’aimer. Elle vit de l’espoir d’être aimée. Son suicide, lorsqu’elle apprend que la tunique du centaure Nessos brûle le corps d’Héraclès, n’est pas – comme celui d’Antigone – un acte de rébellion mais de désespoir. Elle s’abandonne complètement à son amour. Suit Antigone. Celle-ci incarne le contraste entre le monde des hommes, celui des compromissions, des hésitations, des égos, des intérêts : un monde politique ; et celui du devoir, de la justice, de la droiture, de la loyauté, des valeurs, de la résistance à l’édit de Créon qui refuse d’enterrer son frère : un monde éthique. Le jusqu’auboutisme d’Antigone, teinté d’un arrière-plan incestueux et morbide de communion avec le cadavre sublimé du frère dont la graisse engraisse les pattes des rapaces repus, vous submerge. La scène de l’emmurage est d’une beauté terrifiante. Ce court instant onirique où les morts reviennent sur scène pour effectuer une danse mélancolique et dérisoire aussi.

Electre est ma pièce et mon personnage de femme préférés. Elle est totalement barrée, habitée par un désir d’une violence inouïe de venger la mort d’Agamemnon, son père. Elle passe le plus clair de son temps dans la boue, à hurler, à invectiver sa mère Clytemnestre, une vraie salope, sa sœur Chrysothémis, une médiatrice à la con, l’amant de sa mère, Égisthe, un imbécile visqueux. Comme Antigone, elle est liberté, irrespect, volonté, et comme cette dernière avec sa sœur Ismène, elle s’oppose à la raison, au respect de l’autorité de Chrysothémis. Sauf qu’Electre est encore plus déjantée, moins classe qu’Antigone. C’est un personnage trash. Une vraie meurtrière. Assistée de son frère Oreste, avec lequel elle entretient une relation obscurément incestueuse, se baignant toute nue avec lui pour célébrer son retour de je ne sais quelles sanglantes affaires, elle tue sa mère et l’amant de cette dernière, dans une jouissance criminelle et une exaltation sanglante absolument trépidantes. Le tout se termine dans un happy end de film de gangsters, où ces enfants terribles, ces fraternels criminels, éructent de joie vengeresse.

Le travail précédent du metteur en scène – que je ne connais pas – est paraît-il nourri de tragédie grecque. Or celle-ci est une matrice non seulement, évidemment, de tout un pan de la littérature, y compris contemporaine, avec en premier lieu, au vingtième siècle, Faulkner, mais de tout un pan de la réalité. En allant à la source de toute fiction, le metteur en scène, et nous avec lui, sondent la même âme qui plane sur les guerres d’aujourd’hui, dont celle qui a touché son enfance au Liban. L’entreprise, certes attendue, mais totalement réussie, d’entrechoquement entre la source mythique et la contemporanéité, d’imbrication d’un texte littéraire et d’une musique rock, de vocables inusités et d’autres actuels, efface la notion de temps, pour scruter dans son exacerbation, sa paroxystique violence, l’être humain.

Selon le site de l’auteur, viendront dans les saisons futures les créations des duos Des Héros avec Ajax et Œdipe roi, puis Des Mourants constitué d’Œdipe à Colone et Philoctète. L’ultime étape sera la présentation de l’ensemble des sept pièces à la suite, dans l’ordre d’écriture par leur auteur.

Coeur et Etoile à Venise

Nous arrivons à l’aéroport Marco Polo et pas une goutte d’eau, rien. L’avion atterrit sur un tarmac en béton, comme partout, le terminal n’est pas sur l’eau non plus. Toute cette histoire d’eau, pour rien. Heureusement, après avoir marché exactement sept minutes, nous arrivons à un quai et la mer s’ouvre devant nous, pâle et vaste. Nous prenons un taxi, mais pas une voiture, un bateau, et nous prenons l’autoroute, mais pas en bitume, en vagues délimitées par des poteaux. Au loin, dans la brume matinale, on voit se dessiner Venise.

Nous passons devant une autre île, désertée par ses habitants, Murano, connue pour ses verres (on les verra partout). Le bateau taxi se gare enfin devant la porte de l’hôtel, dans un petit canal embouteillé.

Première destination, la place Saint Marc. Noire de monde, longue file d’attente devant la basilique dorée et boursouflée et le palais des doges. Café chez Florian avec de délicieux amaretti et un orchestre qui joue en terrasse la chanson du Titanic de Céline Dion. Nous sommes dans le petit salon de ce café qui date de 1720. Nous flânons ensuite aux alentours, nous perdons dans le dédale des rues. Il est délicieux de se perdre à Venise. Il faut vite quitter la place et la foule pour découvrir la cité (ah bon, je croyais que c’était ça Venise, la place Saint Marc, il paraît que non). Nous prenons une gondole, 80 euros, pas donné. Il emprunte des canaux calmes où nous fuyons les touristes (nous sommes des touristes, nous nous fuyons nous-mêmes ?). Il nous montre la maison de Mozart, celle de Desdemone, nous confie le nom de quelques palais. Comme ça c’est fait dit maman, comme s’il s’agissait d’une corvée. Nous continuons de nous perdre dans les ruelles, nous nous retrouvons deux ou trois fois devant l’église San Moisè. Mes parents font les boutiques, comme ça c’est fait. Déjeuner à l’osteria San Marco, je prends des ravioli, c’est délicieux, mes parents boivent une bouteille de prosecco, et somnolent. Nous rentrons à l’hôtel pour la sieste.

Réveil à 16 heures au son des vaporetto qui monte dans la chambre aux volets fermés, fendillés de lumière. Thé sur la terrasse de l’hôtel avec vue magnifique sur la lagune et le Dorsoduro. Les campaniles de la ville sonnent les cinq heures. Mission : trouver des masques. Carnaval ! Demain sera une longue journée d’églises et de musées donc récompense anticipée : des masques, des poupées. Rien n’a changé depuis le XVIIIème où casinos et églises se côtoyaient. Venise est un concentré de beauté et de laideur, de piété et de débauche. Nous allons d’un magasin à l’autre, pour acheter des masques de carnaval, garantis faits à Venise, comme ça c’est fait. Nous tombons sur la place San Zaccaria. Toutes s’appellent campo, des campi, sauf une, la place Saint Marc qui est une piazza. Nous entrons dans l’église, allumons un cierge, les murs et le plafond sont tapissés de tableaux, plus beaux les uns que les autres, peuplés d’anges et de christs et de vierges et de vénérables hommes à la barbe blanche. Les églises : intermèdes de silence dans le brouhaha de la foule.

 

Nous allons au Rialto, on dirait une émeute, mais non, ce sont des touristes. Nous fuyons les touristes à l’Erberia, une petite place sur le grand canal. Dîner très simple : des gnocchis avec un filet d’huile d’olive, divin. Maman commande des lasagnes qu’elle partage avec Etoile et des cichetti qu’elle partage avec papa. Le ragu est délicieux. Le ciel s’assombrit, les réverbères s’allument, quelques rares fenêtres aussi. Tout cela se fait doucement, comme si le jour s’évanouissait dans les bras de la nuit. La place à côté est pleine de monde devant la merca, mais nous avons sommeil. Nous prenons la ligne 1 du vaporetto. Maman trouve les garçons beaux, même les garçons du vaporetto, beaux et élégants.

C’est de nuit que le grand canal est le plus beau. Les reflets de lumières frêles dans l’eau. Les lustres Murano et les murs tapissés de livres dans les grandes fenêtres. Parfois, un habitant ouvre l’une d’elle, la ville n’est pas déserte, des vies y palpitent. Chaque palazzo se détache, éclairé et encadré de noir, et tangue sur l’eau. C’est encore plus irréel que de jour. Nous contemplons silencieusement ce spectacle d’ombres et de reflets dans lequel des lunes artificielles révèlent des splendeurs secrètes. Nous arrivons à la Punta della Dogana, la girouette de la fortune dans la nuit, puis à l’hôtel.

Les cris nous parviennent du rio avec le bourdonnement du vaporetto. Le jour s’est levé et envoie son rai de lumière oblique sur une ancienne commode de la chambre désuète. Petit déjeuner à la terrasse du Palazzo Gritti avec sa vue sur la Salute, majestueuse basilique égarée sur les flots. On lit dans un guide : « La courbe de ses volutes déroulées comme des vagues prêtes à crouler, jeux du soleil autour d’une coupole gris-vert dont la sphère permet toutes les nuances de couleurs rompues. » (Paul Morand). Le soleil recouvre l’eau d’une fine pellicule de brume vaporeuse, comme si les choses hésitaient à exister.

Nous entrons dans l’église Santa Maria del Giglio où les toiles nous éblouissent, un Rubens, comme ça, en passant, c’est une ville qui vous réserve des émerveillements non prémédités. Musée de la musique où sont exposés violons, violoncelles, mandolines, harpes, contrebasses datant du XVIIIème siècle, admirés au son d’une musique de Vivaldi. Les calles, les rii, les fondamente (calle qui longe un canal), forment des labyrinthes et puis soudain, comme par enchantement, tel calle étroit débouche sur tel campo, comme une forêt sur une clairière, comme une journée de travail sur une vaste soirée. Les campi rectangulaires ou en L, sont fermés, cachés au cœur du dédale, avec leur église, leurs palais, leurs puits, leurs restaurants, leurs bars. Pas de statues, Venise célèbre l’état, pas les hommes. Campo San Stefano, avec la statue (exception) d’un écrivain. Visite du palais Franchetti dont les baies vitrées donnent sur un jardin et le pont de l’académie. Murs et plafonds gothiques, exposition de sculptures en verre de Murano.

Nous allons au musée Fortuny, un génie, inventeur, photographe, créateur d’étoffes, concepteur d’éclairages, chimiste… Au rez-de-chaussée une très belle exposition de peintures de Paolo Ventura qui racontent une histoire, comme une bande dessinée. Un monsieur et son automate dans les années 40 dans le ghetto de Venise qu’ils fuient, je comprendrai plus tard. Photos dans la brume du matin. De la mélancolie. Au deuxième étage, l’atelier de Fortuny, ses étoffes, ses tableaux, des éclairages de théâtre. Les couleurs chatoyantes défilent dans la pénombre des tentures.

Nous allons à une pizzeria près de la basilique des Frari et de la non moins sublime Scuola Grande San Rocco où règne Tintoret, l’un des trois peintres de Venise avec Titien et Véronèse. Au bout d’une demi-heure de marche, le large campo San Polo s’ouvre à nous et nous conduit dans des ruelles qui se faufilent vers la basilique. Après les pizze, nous visitons la maison de Goldoni et ses marionnettes de la commedia dell’arte. Nous entrons dans la basilique où un concert de musique nous attend. La plus grande de la ville, elle est aussi l’un des plus grands lieux de culte humain. Sur l’autel, trône l’Ascension du Titien : Jésus monte au ciel porté sur un nuage par une nuée d’anges. La toile elle-même semble monter au ciel sur la musique de Bach.

Calles, ramos (courte calle, impasse), campo (San Toma), vaporetto, pont de l’académie. Nous voici à la fondation Peggy Guggenheim, une dame qui a offert un musée à la ville comme Mister Pinault dont tous les gondoliers et taxis nous parlent sans cesse. Mon moment préféré : je prends l’audioguide, j’écoute et explique à mes parents. L’atelier de Picasso, deux silhouettes dans un atelier, très simples, l’une n’a ni seins ni bras, ses seins sont deux pommes sur la table, ses bras deux traits noirs, l’autre a trois yeux, ou, peut-être, deux yeux et une bouche. C’est un peintre devant une toile, ou devant un modèle. Le poète de Picasso, un homme perdu dans ses pensées, une moustache, une pipe, les formes sont à peine discernables. J’adore le Paysage avec des taches rouges de Kandinsky. Le bleu profond représente le calme, le jaune citron l’excitation. On peut aussi y voir une église et un cimetière. Plus qu’un paysage, ce sont des émotions. La baignade de Picasso : le fond n’est pas gris comme dans les baigneuses, mais bleu, comme la mer, trois silhouettes, deux femmes dont une enceinte, un homme dont la tête sort de l’horizon et les observe. On dirait des formes en papier gris ou en bois, comme le bateau miniature qu’elles construisent. J’aime beaucoup Le baiser de Max Ernst inspiré de Léonard de Vinci, la présence subliminale de deux oiseaux, dont un perroquet. Mais mon peintre préféré est Joan Miro. Dans Intérieur hollandais II, des personnages gonflés comme des créatures marines voltigent dans un bocal : une femme joue au pipeau, un chien aboie, un monsieur sourit ou dit chut. J’ai déjà vu Piet Mondrian au centre Pompidou, on retrouve deux de ses toiles ici. Nous terminons le parcours par les Jackson Pollock qui ne ressemblent à rien. En regardant de plus près, ou de plus loin, nous devinons plein d’yeux noyés dans une masse d’ombre et de lumière. En sortant, un chimpanzé peint par Bacon.

La promenade se termine à la Punta della Dogana, devant le garçon qui tient une grenouille par la queue (pourquoi, on ne le saura jamais), sous la girouette que le vent fait légèrement tourner. Le soleil commence à se coucher sur les vagues, au loin c’est doré. Le taxi nous emmène à l’aéroport Marco Polo. Après avoir sillonné des canaux, il s’élance dans la mer. A notre gauche l’astre défile dans le ciel et éclaire l’étendue marine dont émergent, çà et là, comme les derniers souvenirs de la ville des poteaux solitaires en bois.