J’ai retrouvé par hasard une lettre que j’avais écrite à un éditorialiste libanais au cours de l’été 2007. J’ai pensé qu’il serait pas mal de la publier (avec quelques modifications mineures) même s’il ne s’agit ni de film, ni de livre, ni d’exposition. Pour saisir toutes les nuances de la lettre, il me faut au préalable expliquer le contexte de son écriture et pour comprendre ce qui me pousse à la publier, il faut rappeler le contexte actuel au Liban. C’est par cela que je commencerai.
Que se passe-t-il aujourd’hui au Liban ? Je n’entrerai pas dans les détails, que du reste je ne connais pas, et qui seraient totalement incompréhensibles pour un cerveau standard. Le précédent président a quitté le pouvoir en septembre 2007, geste de renoncement tout à fait étonnant pour lequel j’aurais tendance à lui rendre hommage. Personne ne l’a remplacé depuis. Pour des raisons techniques (dites « constitutionnelles » mais « constitution » me semble être un bien grand mot) le parlement n’arrive pas actuellement à se réunir pour élire le nouveau président. Je dis « le » et pas « un » nouveau président car celui qui va être élu est déjà connu, c’est le chef de l’armée actuel, un personnage modéré, en bons termes avec les Syriens et qu’aucune communauté ne déteste. Voilà vous en conviendrez des critères assez stricts de présidentiabilité.


14 mars 8 mars
Derrière les raisons techniques qui empêchent le président d’être élu, il y a bien sûr des raisons politiques, une partie de la population (appelons-la la partie A) étant en désaccord profond avec une autre partie (la partie B). Les deux camps sont d’une part les pro-syriens (partie A), regroupant une majorité des chiites et, sous la houlette du général Aoun, une partie des chrétiens (disons la moitié pour simplifier), et d’autre part (partie B) les anti-syriens avec la majorité des sunnites et la deuxième partie des chrétiens sous le leadership composite de diverses personnalités. C’est leur position par rapport à la Syrie qui de prime abord divise ces deux camps en plus, d’après mon analyse, de divergences de vision et d’antagonismes socio-économiques (A : pauvres ; B : riches). Cela dit, ne sur-interprétons pas les lignes de clivage. Au Liban, les alliances et les blocs qui en résultent sont très précaires et le temps de les expliquer ils auront déjà changé. En tout cas, rien de religieux dans ces luttes, toutes les combinatoires de haine et d’alliance inter- et intra-religieuse ayant été testées par le passé, prouvant qu’aucune haine n’est fondamentalement pérenne entre deux confessions données. Le religieux est juste un moyen pratique d’exciter les foules en facilitant la désignation et l’étiquetage de l’autre.
Côté gouvernement, curieusement il en existe un qui doit gérer les affaires courantes mais qui depuis plusieurs mois n’est formé que de ministres de la partie B, alors que « constitutionnellement » les gouvernements libanais doivent inclure toutes les parties. Il y a débat je crois sur la constitutionnalité de cet impératif consensuel mais bon peu importe il y a débat sur tout de toute façon. Le gouvernement actuel ne semble pas très préoccupé de l’absence en son sein de ministres de la partie A, faisant semblant de ne pas s’en rendre compte. La partie A n’est pas plus gênée d’ailleurs car cela donne un bon prétexte à ses gueulantes qui, comme d’habitude au Liban, sont aussi vides de sens que pleines de colère et d’invectives ad hominien pour la partie adverse.
Pour compléter le tableau, tout cela évolue sur fond d’assassinats ponctuels de personnalités de la partie B, assassinats imputés par celle-ci à la Syrie, accusation faisant bien entendu économie de tout procès et que la partie B ne manque pas d’assortir des insultes de circonstance. De plus, la partie A est armée (le Hezbollah) et totalement autonome (enfin du Liban, les décisions se prennent entre Téhéran et Damas et parviennent au Liban au même rythme que les armes) dans ses décisions de lancer des menues guerres contre Israël dans le but de libérer le peuple palestinien. Pour la petite histoire, la partie A s’appelle « 8 mars » (date d’une manifestation populaire en leur faveur) et la partie B « 14 mars » (date de la manifestation donnée en réponse, mais à laquelle il y avait plus de gens et toc !). Car j’oublie un détail, il y a toujours des habitants au Liban (une population) dans un profond état de désespoir mais de cela tout le monde se moque.
Voilà, je pense que c’est clair (je plaisante bien sûr). Le pays est plongé dans un angoissant inconnu quant à : sa définition (qu’est-ce que le Liban), sa vision (en quoi ce pays croit-il ?), son message au monde (à quoi sert-il ?), sa gouvernance (comment le gouverne-t-on ?) et son gouvernement (qui le gouverne ?).
Après cette description générale, je reviens au cas précis qui avait suscité l’écriture de la lettre dont je fais part juste après. Suite à l’assassinat au cours de l’été 2007 de Pierre Gemayel, un député de la partie B, il a fallu organiser des élections législatives partielles dans une région qui s’appelle le Metn. Cette région, très belle, s’étend du littoral au nord de Beyrouth jusqu’aux montagnes avec leurs arbres de pin, leur vue imprenable sur la ville et la mer. Elle est peuplée de chrétiens, principalement maronites. En son sein, une commune répondant au nom de Bourj Hammoud est peuplée d’Arméniens (pour rappel les Arméniens ont fui vers le « Liban » en 1915 et ont été naturalisés au moment de la création du Liban sans guillemets en 1943), une sorte de petite Arménie avec ses bijoutiers, ses magasins d’électronique made in China et de vêtements bon marché. Malgré son côté pittoresque, cette commune est souvent décriée pour son côté ghetto communautaire et surtout (le pays étant de toute façon un collage de ghettos communautaires) linguistique (la première langue y est l’Arménien et pas l’Arabe). Au moment de ces élections, le Général Aoun (de la partie A donc) a décidé de transformer celles-ci en primaires de la présidentielle à venir (le précédent président n’était pas encore parti) : « si je gagne, avait-il dit, cela veut dire que je représente les chrétiens et je dois devenir président ». Les personnalités chrétiennes de la partie B (je ne dis pas lesquelles, je pense que le lecteur a eu sa dose d’absurde pour aujourd’hui) l’ont pris au mot : « chiche ont-ils répondu mais si tu perds, tu fous le camp » (ils n’ont pas été aussi polis, je modère). Les élections ont eu lieu et Aoun a gagné de très peu contre Amine Gemayel, père du député assassiné et fils de Pierre Gemayel le fondateur des Kataëb, parti, milice puis de nouveau parti chrétien. Problème : Aoun a gagné grâce aux Arméniens de la commune de Bourj Hammoud qui, d’une solidarité électorale légendaire, ont voté en bloc pour lui. Alors que Aoun exultait et fanfaronnait dans son style très particulier à forte teneur en tics et éclats de rire intempestifs, Amine Gemayel manifestait sa déception et, avec la finesse qui le caractérise, interpelait les Arméniens en les accusant d’être des citoyens de seconde catégorie, usurpateurs (en 1943) d’une nationalité libanaise dont tout le monde rêve et arbitres illégitimes d’une élection dont ils auraient dû en toute logique être exclus (il n’a pas été aussi policé, je modère). Les Arméniens, anéantis par ces attaques, ont rappelé à Gemayel que le diagnostic de sa profonde nullité était largement partagé. Après un échange d’amabilités de cette nature, Gemayel a fini par serrer la main du chef religieux arménien.
Dans ce contexte, le quotidien L’Orient a relayé avec une certaine sympathie la position de Gemayel accusant les Arméniens de former au sein d’une société libanaise viscéralement laïque (antiphrase destinée à vérifier si vous suivez) un ghetto communautaire polluant le vote des « vrais » chrétiens pour les « vrais » chrétiens censés les représenter.
J’envoyai donc une lettre à l’éditorialiste de l’Orient (ci-après) dont le ton est moins ironique et plus grandiloquent que ce qui précède. Mais j’aime bien cette lettre. Je trouve sa naïveté très touchante. Entre parenthèses et en italique, des commentaires que j’ai rajoutés.
Cher Monsieur,
Merci de cet éditorial dans lequel, fidèle lecteur, je reconnais la justesse habituelle de vos analyses. Je me permets toutefois de vous écrire, et longuement, car les articles publiés au lendemain des élections législatives dans vos colonnes m’ont choqué. Je pense que L’Orient, par son histoire, son caractère exceptionnel au Liban et dans la région (relative indépendance, liberté d’expression), doit être une référence et fournir dans un contexte dramatique des éléments de rationalité, les derniers éléments de rationalité. Or en lisant vos articles du lundi, je me rends compte que L’Orient s’adonne aux passions dont on sait pertinemment qu’elles ont conduit et conduiront encore le pays à sa perte : les passions confessionnelles.
Votre journal a un devoir, donquichottesque certes, mais un devoir quand même, de sensibilisation au fonctionnement d’une démocratie. Je vous accorde qu’il existe entre ce terme et la réalité électorale à laquelle nous assistons un immense hiatus. Seulement, pour construire une idée de la démocratie, progressivement, patiemment, il faut que les éléments constitutifs de celle-ci soient défendus. La défense de ces éléments doit servir de ligne directrice éditoriale à un quotidien de référence, au-delà des conjonctures politiques, des émotions personnelles, des prises de position partisanes. Je me permets de rappeler quelques-uns de ces éléments constitutifs. (Admirez le ton didactique de ce qui suit).
Une démocratie répond à des règles consenties par tous. Dans une démocratie, les élections se gagnent et se perdent en fonction de règles préétablies. Ni les perdants ayant joué le jeu ni les observateurs politiques indépendants et avisés, ne doivent contester les résultats d’une élection une fois ceux-ci validés, et ce quelque soit l’écart (Aoun a gagné de quelques centaines de voix). Cela est un principe fondamental pour la simple raison que la garantie pour un perdant de l’emporter à une prochaine élection est de reconnaître son échec à la présente. Un écart aussi faible entre gagnant et perdant, loin d’être un scandale (un des arguments de l’Orient était que l’écart de quelques centaines de voix était trop injuste), est au contraire le signe d’un frémissement démocratique. Les plébiscites sont le fait des dictatures. Le perdant peut contester preuves à l’appui des fraudes éventuelles, recourir à la justice, mais il est inadmissible, en guise de contestation, de remettre en cause le vote d’une catégorie de la population, les Arméniens en l’occurrence, sous le prétexte à peine implicite qu’il s’agit d’un vote de seconde catégorie, de moindre qualité.
La démocratie transcende les familles. Vous dites dans votre article que M. Gemayel est issue d’une grande lignée politique alors que son adversaire est un illustre inconnu (en fait, ce n’est pas Aoun lui-même qui s’est présenté mais un de ses lieutenants). Et alors ? Etre issu d’une grande lignée et même, au risque de vous choquer, avoir un fils martyr, ne donne aucun droit (un des arguments du journal était l’indécence de la perte aux élections d’un père de martyr). En France, Alain Juppé a perdu à Lyon face à une illustre inconnue (aux élections législatives de juin 2007), avec là encore des centaines de voix d’écart. A aucun moment, il n’a invoqué son histoire politique pour contester ce résultat serré. Charles de Gaulle lui-même qui, avec tout le respect que je dois à M. Gemayel, n’a rien à envier à ce dernier en termes de parcours politique, a quitté le pouvoir désavoué par les urnes, à l’issue d’un référendum dont on a aujourd’hui oublié l’insignifiant objet. (l’argument Charles de Gaulle est un peu faible mais j’aimais bien la phrase : « n’a rien à envier à ce dernier en termes de parcours politique »).
La démocratie transcende les confessions. Qui d’autre que vous peut le faire comprendre ? Même à contre-courant de l’attachement irrationnel des Libanais à leur confession ? A contre-courant de leurs passions si facilement excitables, à la merci du premier démagogue ? Or pour L’Orient, M. Gemayel gagne en légitimité car en excluant les Arméniens, il aurait recueilli 57% des voix. Ainsi M. Gemayel ne se présentait pas à la députation d’une région, mais à celle des Maronites de cette région. La présidentielle ne consisterait pas à désigner un président pour le pays mais celui que les Maronites préfèrent, car finalement le poste ne serait qu’un dû à cette communauté et pas un devoir envers la nation. Pire encore, comment peut-on cautionner, en la tournant contre lui, l’idée fallacieuse de M. Aoun selon laquelle un président de la république libanaise doit être élu à travers une partielle législative dans une région strictement chrétienne, enfin chrétienno-arménienne pour reprendre une nouvelle catégorisation de vos journalistes.
La démocratie se fonde sur des projets. Dans aucun des articles, vous n’analysez les projets des candidats. Selon vous, M. Gemayel doit être élu, car cela est naturel, son fils ayant été assassiné, sa famille faisant partie du paysage politique depuis des décennies. C’est en quelque sorte la moindre des choses. Mais quel est son projet ? Au-delà des invectives de rigueur lancées à son adversaire (que celui-ci lui retourne du reste sans plus de projet), au-delà de la haine de la Syrie en guise d’idéologie et de représentativité maronite en guise de compétence. Quel est son projet de construction, pas de détestation ? Quelles sont ses compétences laïques, pas confessionnelles ? Je sais que les Libanais se moquent de cette question. A vous de les guider et de la poser pour qu’ils se rendent compte qu’on élit des personnes non parce qu’ils sont (fils de, père de, femme de, maronite, chiite, etc.) mais qu’ils ont un projet et des compétences pour les réaliser. Ni les projets ni les compétences ne sont héréditaires, réservés à des familles particulières, exclusives à des religions.
(Dans la suite, je passe de la pédagogie au lyrisme – j’aime beaucoup ce paragraphe).
Libéré de la tutelle syrienne, qui créait un élément de cohésion (négatif certes, mais un élément de cohésion) dans l’éclatement libanais, le pays est livré à lui-même et emprunte la voie de la tribalisation. Il faut créer un nouvel élément de cohésion, et pour une fois positif, non pas une haine partagée, mais un projet partagé, non pas un projet maronite, ou chrétien, ou sunnite, allez j’ose : un projet libanais. Par essence, ce projet partagé ne peut être confessionnel, ne peut être de nature vengeresse, ne peut-être de nature haineuse. Une ambition démocratique peut être ce projet partagé. Nous en sommes très loin dans le tumulte actuel. Je vous écris cette lettre et je sais qu’avec vos quelques milliers de lecteurs vous n’avez aucun pouvoir. Cela étant, ajouter votre voix à la cacophonie ambiante n’apportera de toute façon rien, au mieux un défoulement délétère pour des lecteurs blasés, de quoi caser leur colère. La faire entendre pour pousser des idées qui transcendent les familles et les confessions, qui modestement ouvrent une voie vers l’utopie démocratique, peut servir. Peut- être à semer de timides graines dans un champ d’une terrible virginité. Mais ce serait déjà cela.