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Contrairement à ce que prétend Boris Youlnikoff, le héros sexagénaire, atrabilaire et misanthrope de cette comédie humaine mineure, il s’agit bien – à première vue – d’un feel good movie dont les spectateurs sortent le sourire aux lèvres avec l’envie de continuer à vivre pour quelque temps encore. La France multi-générationnelle dont la salle est pleine à craquer un mois après la sortie adore Woody Allen, communie avec chacune de ses blagues dont certaines sont historiques (la mère à la fille : j’ai envie de faire un truc excitant aujourd’hui, on est à New York quand même ! Boris : vous n’avez qu’à visiter le musée de l’holocauste ; Boris : Aux Etats-Unis, il y a des camps pour tout, camps de tennis, de natation, d’écriture, de cinéma, tu sais ce qu’il faudrait faire pour les enfants, des camps de concentration, comme ça sur deux semaines ils comprendront exactement de quoi la nature humaine est capable).
Le film a l’air optimiste comme ça, se termine par un happy end distillant presque des bons sentiments. En réalité, il est d’une noirceur profonde. Le récit, totalement invraisemblable, est un tissu de hasards dont on pourrait naïvement croire qu’ils sont autant d’opportunités offertes par la vie, le destin, tout ce tralala. Il n’en est rien.
Le film jouit pleinement de la liberté de la fiction, des possibilités infinies offertes par l’écriture. Dans La chartreuse de Parme, une phrase de trois mots est la meilleure traduction de cette formidable puissance de l’écriture : « Trois ans passèrent ». En trois mots, Stendhal est capable de faire écouler trois années, défiant les règles du temps et la viscosité du passage des jours. Dans Whatever works, la fiction décide qu’une jeune femme totalement stupide, assez jolie (3, 5, 6 puis 7/8 sur 10 sur l’échelle définie par Boris d’une beauté progressivement découverte), débarque à New York en provenance de son Mississipi natal, se retrouve sur le seuil de Boris, un ex-physicien spécialiste de mécanique quantique pressenti à un moment pour le prix Nobel (la fille : dans quelle catégorie, best picture ?), et se marie avec lui. Tout simplement. La mère de la fille, une catho coincée bushienne anti-avortement sexuellement insatisfaite, se révèle être : un génie de la photographie, réalisant des collages néo-primitifs de corps nus ; plus : une bombe sexuelle vivant avec deux hommes, un professeur de philosophie de l’université du coin et un galeriste newyorkais ; plus : une intello troquant ses tailleurs rose bonbon avec broche en forme de grappe de raisin contre une silhouette noire germanopratine. En vertu de la liberté de l’écriture, le père de la fille, un républicain pétri d’hostilités religieusement transcendées (homophobie, racisme, sexisme, etc.), avec un faux air de Charlton Heston, membre comme ce dernier de la National Riffle Association, fait son coming out et se maque avec un « fanatique de la religion homosexuelle », se rappelant tout à coup qu’aux fesses en forme de poire de sa femme il préférait celles de l’ailier droit de l’équipe de football de l’université quand celui-ci se penchait en avant pour ramasser le ballon. Le scénariste/écrivain peut décider par ailleurs que Boris tombera, dans tous les sens du terme, sur la femme de sa vie, un médium, en se jetant par la fenêtre dans une deuxième tentative ratée de suicide. Tous ces hasards font plaisir au spectateur car ils sont libérateurs d’énergie, artistique ou sexuelle, ça revient plus ou moins au même. Ils donnent l’illusion d’une imprévisibilité, d’une possible et facile convergence entre nos aspirations profondes et nos vies qui ainsi ne suivraient plus le cours que notre rationalité leur donne au détriment d’un épanouissement fantasmé dont on a depuis longtemps fait le deuil.
En réalité tant d’invraisemblance ne traduit pas le potentiel offert par la vie mais plutôt la pauvreté imaginative de celle-ci révélée, par contraste, par la richesse de la fiction et la liberté démiurgique d’un auteur qui s’amuse. Dans la vie, la vraie, le type du Mississipi reste au Mississipi et il est peu probable qu’il s’envoie en l’air avec le fanatique homosexuel newyorkais. Sa femme continue à lui faire des tartes aux pommes en rêvant d’un meilleur destin sexuel sans suspecter toutes les possibilités offertes par un ménage à trois. Son mari aura vite fait d’étouffer son talent de photographe car dans la vraie vie il ne sert à rien et personne ne le découvre en regardant des photos de concours de beauté entre des « submentals » de bleds paumés prises avec une vielle caméra Kodak. Comme le dit Boris, la vérité est souvent dans les clichés. Le type du Sud est un rustre bushien. Le libéral newyorkais est un prof de philo esthète de la photo. Le physicien talentueux épouse une jeune femme riche qui aime comme lui la littérature, Beethoven et Schubert. Ça, c’est la réalité, une série de clichés. Le film les fait exploser. Rebat les cartes existentielles. Mais comme disent les enfants : « pour de faux ». Les personnages avec leur versatilité jouissante, l’irrationalité de leurs métamorphoses sont faux, et donc d’une profonde tristesse, parce qu’ils n’existent pas, parce qu’ils sont les purs produits de l’imagination, des fantômes qui ne se rendent pas compte de leur statut précaire de fantômes hantant les rêves d’un auteur comique et égayant l’espace de quelques heures la morosité existentielle de spectateurs anonymes.
Et pourtant, ce qui est terrible, c’est qu’ils pourraient exister. Ça pourrait marcher. Tout ça n’est rien en comparaison aux coïncidences métaphysiques et astronomiques dont nous sommes les résultats hyper improbables. C’est l’Homme qui crée bêtement tout un ensemble d’obstacles ridicules à l’entrechoquement des différences et à la naissance des imprévus transgressifs d’un ordre établi affublé des atours de la fatalité. Il y a de l’espoir les amis. Mais que peut-on vraiment espérer de l’Homme ? Au fond, comment peut-on occulter ce profond et noir constat philosophique que Boris fait sur notre condition : il y a des chasses d’eau automatiques dans les toilettes publiques ! On ne peut même pas faire confiance à l’Homme pour tirer la chasse d’eau. De là à ce qu’il libère le potentiel créatif de sa vie…
Finalement, cette petite comédie est un des films les plus noirs de son auteur. Déprimant !






