Whatever works de Woody Allen

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Contrairement à ce que prétend Boris Youlnikoff, le héros sexagénaire, atrabilaire et misanthrope de cette comédie humaine mineure, il s’agit bien – à première vue – d’un feel good movie dont les spectateurs sortent le sourire aux lèvres avec l’envie de continuer à vivre pour quelque temps encore. La France multi-générationnelle dont la salle est pleine à craquer un mois après la sortie adore Woody Allen, communie avec chacune de ses blagues dont certaines sont historiques (la mère à la fille : j’ai envie de faire un truc excitant aujourd’hui, on est à New York quand même ! Boris : vous n’avez qu’à visiter le musée de l’holocauste ; Boris : Aux Etats-Unis, il y a des camps pour tout, camps de tennis, de natation, d’écriture, de cinéma, tu sais ce qu’il faudrait faire pour les enfants, des camps de concentration, comme ça sur deux semaines ils comprendront exactement de quoi la nature humaine est capable).  

Le film a l’air optimiste comme ça, se termine par un happy end distillant presque des bons sentiments. En réalité, il est d’une noirceur profonde. Le récit, totalement invraisemblable, est un tissu de hasards dont on pourrait naïvement croire qu’ils sont autant d’opportunités offertes par la vie, le destin, tout ce tralala. Il n’en est rien.  

Le film jouit pleinement de la liberté de la fiction, des possibilités infinies offertes par l’écriture. Dans La chartreuse de Parme, une phrase de trois mots est la meilleure traduction de cette formidable puissance de l’écriture : « Trois ans passèrent ». En trois mots, Stendhal est capable de faire écouler trois années, défiant les règles du temps et la viscosité du passage des jours. Dans Whatever works, la fiction décide qu’une jeune femme totalement stupide, assez jolie (3, 5, 6 puis 7/8 sur 10 sur l’échelle définie par Boris d’une beauté progressivement découverte), débarque à New York en provenance de son Mississipi natal, se retrouve sur le seuil de Boris, un ex-physicien spécialiste de mécanique quantique pressenti à un moment pour le prix Nobel (la fille : dans quelle catégorie, best picture ?), et se marie avec lui. Tout simplement. La mère de la fille, une catho coincée bushienne anti-avortement sexuellement insatisfaite, se révèle être : un génie de la photographie, réalisant des collages néo-primitifs de corps nus ; plus : une bombe sexuelle vivant avec deux hommes, un professeur de philosophie de l’université du coin et un galeriste newyorkais ; plus : une intello troquant ses tailleurs rose bonbon avec broche en forme de grappe de raisin contre une silhouette noire germanopratine. En vertu de la liberté de l’écriture, le père de la fille, un républicain pétri d’hostilités religieusement transcendées (homophobie, racisme, sexisme, etc.), avec un faux air de Charlton Heston, membre comme ce dernier de la National Riffle Association, fait son coming out et se maque avec un « fanatique de la religion homosexuelle », se rappelant tout à coup qu’aux fesses en forme de poire de sa femme il préférait celles de l’ailier droit de l’équipe de football de l’université quand celui-ci se penchait en avant pour ramasser le ballon. Le scénariste/écrivain peut décider par ailleurs que Boris tombera, dans tous les sens du terme, sur la femme de sa vie, un médium, en se jetant par la fenêtre dans une deuxième tentative ratée de suicide. Tous ces hasards font plaisir au spectateur car ils sont libérateurs d’énergie, artistique ou sexuelle, ça revient plus ou moins au même. Ils donnent l’illusion d’une imprévisibilité, d’une possible et facile convergence entre nos aspirations profondes et nos vies qui ainsi ne suivraient plus le cours que notre rationalité leur donne au détriment d’un épanouissement fantasmé dont on a depuis longtemps fait le deuil. 

En réalité tant d’invraisemblance ne traduit pas le potentiel offert par la vie mais plutôt la pauvreté imaginative de celle-ci révélée, par contraste, par la richesse de la fiction et la liberté démiurgique d’un auteur qui s’amuse. Dans la vie, la vraie, le type du Mississipi reste au Mississipi et il est peu probable qu’il s’envoie en l’air avec le fanatique homosexuel newyorkais. Sa femme continue à lui faire des tartes aux pommes en rêvant d’un meilleur destin sexuel sans suspecter toutes les possibilités offertes par un ménage à trois. Son mari aura vite fait d’étouffer son talent de photographe car dans la vraie vie il ne sert à rien et personne ne le découvre en regardant des photos de concours de beauté entre des « submentals » de bleds paumés prises avec une vielle caméra Kodak. Comme le dit Boris, la vérité est souvent dans les clichés. Le type du Sud est un rustre bushien. Le libéral newyorkais est un prof de philo esthète de la photo. Le physicien talentueux épouse une jeune femme riche qui aime comme lui la littérature, Beethoven et Schubert. Ça, c’est la réalité, une série de clichés. Le film les fait exploser. Rebat les cartes existentielles. Mais comme disent les enfants : « pour de faux ». Les personnages avec leur versatilité jouissante, l’irrationalité de leurs métamorphoses sont faux, et donc d’une profonde tristesse, parce qu’ils n’existent pas, parce qu’ils sont les purs produits de l’imagination, des fantômes qui ne se rendent pas compte de leur statut précaire de fantômes hantant les rêves d’un auteur comique et égayant l’espace de quelques heures la morosité existentielle de spectateurs anonymes. 

Et pourtant, ce qui est terrible, c’est qu’ils pourraient exister. Ça pourrait marcher. Tout ça n’est rien en comparaison aux coïncidences métaphysiques et astronomiques dont nous sommes les résultats hyper improbables. C’est l’Homme qui crée bêtement tout un ensemble d’obstacles ridicules à l’entrechoquement des différences et à la naissance des imprévus transgressifs d’un ordre établi affublé des atours de la fatalité. Il y a de l’espoir les amis. Mais que peut-on vraiment espérer de l’Homme ? Au fond, comment peut-on occulter ce profond et noir constat philosophique que Boris fait sur notre condition : il y a des chasses d’eau automatiques dans les toilettes publiques ! On ne peut même pas faire confiance à l’Homme pour tirer la chasse d’eau. De là à ce qu’il libère le potentiel créatif de sa vie… 

Finalement, cette petite comédie est un des films les plus noirs de son auteur. Déprimant !

Le goût de la cerise d’Abbas Kiarostami (en DVD)

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Le goût de la cerise est de ces œuvres miraculeuses où le génie est à l’œuvre dans chaque plan et dans leur succession.

 

Le film commence dans un quartier pauvre de Téhéran. Un homme au volant de son 4×4 semble à la recherche de quelqu’un, de quelque chose, l’air soucieux. Des ouvriers qui louent leur journée de travail font défiler dans le cadre mouvant de la vitre des instantanés de misère dessinée sur les visages et des expressions de supplication traversées par une joie discordante. Il y a dans ce pré-générique, le regard caméra des ouvriers, leur visage sur lequel l’âme est dénudée, je ne sais quoi de pasolinien. Comme Pasolini qui quitterait Rome pour une virée en banlieue, l’homme sans nom, il en aura bientôt un, Monsieur Badii, et sans histoire, il n’en aura jamais, quitte Téhéran, glisse vers un ailleurs indéfini, dans ce qui s’apparente pour l’instant à une drague homosexuelle. Il est à la recherche d’un homme qu’il paiera très bien pour s’acquitter d’un travail qu’il ne décrit pas et qui semble avoir, malgré l’assurance gauche avec laquelle il en parle, quelque chose d’inavouable.

 

Bientôt sa voiture se retrouve dans un énorme chantier jaune, succession de valons de terre et de poussière au sein desquels des routes tracent des lacets sinueux et de petits corps espacés se meuvent isolément ou en groupe dans des chorégraphies involontaires. Ce chantier est à la fois un lieu en devenir (un futur quartier), préfigurant la vie, un lieu qui a été, post-apocalyptique, et un au-delà potentiel dénué et desséché. Nous apprenons que M. Badii y a creusé ou y a découvert, ce n’est pas dit, un trou sous un arbre et qu’il cherche un fossoyeur qui puisse l’y enterrer après qu’il se sera suicidé la nuit venue. Tel est donc son projet. Dans ce lieu de dépouillement duquel la ville s’est retirée pour miroiter à l’horizon comme une mer par marée basse, des fragments d’humanité, de temps et d’intelligence émergent, des débris d’enfance, d’adolescence et de vieillesse surnagent, et des plaisirs simples comme celui provoqué par le parfum d’une omelette ou d’un thé, surgissent. La rareté des choses confère à celles qui continuent d’exister un caractère unique, déconnecté de la multiplicité par rapport à laquelle elles se définissent en temps normal. Une omelette dans ce désert, dès lors qu’elle ne se définit plus comme un plat parmi d’autres, mais comme le plat, est dotée d’une intensité existentielle démesurée. Pour citer Badiou, faisant référence au platane du poème de Valéry : « Le puissant platane du poème de Valéry est donné comme une existence complète, indubitable, une affirmation existentielle illimitée. »

 

M. Badii rencontre trois hommes qu’il prend dans sa voiture et, alors que le paysage rocailleux défile et tournoie dans la vitre, entretient avec eux un dialogue intense sur la vie et la mort dont la profondeur philosophique est en déséquilibre presque comique avec les circonstances de la rencontre. Ces trois personnages sont des anges pasoliniens dont la présence inexpliquée, libre de toute causalité – ils sont là, point – est parée d’une abstraction qui déteint sur leur être même. Malgré leur réalité sociale et ethnique (kurde, afghan, turc), ils s’apparentent à des condensations paraboliques de vie et de mort ; à des apparitions. Le premier, un jeune étudiant qui effectue son service militaire, refuse d’aider Badii, prend peur, ne veut même pas jeter un coup d’œil au trou comme s’il pressentait que son corps s’y retrouvera aussi un jour. Sous les traits de cet adolescent qui dévale la colline de pierres en fuyant, terrifié, Badii, c’est la propre peur de celui-ci qui prend corps. Le deuxième, un séminariste, inspecte le trou mais apporte la réponse de la religion à la fois impuissante sur l’inéluctabilité du trou et intransigeante sur le fait que la décision d’y aller ne nous appartient pas. Le troisième homme, un vieux taxidermiste, fait une magnifique apologie sensuelle et panthéiste de la vie. Une mûre dit-il m’a un jour sauvé la mienne, un jour où pour me suicider j’avais accroché une corde à un mûrier et avais accidentellement goûté à son fruit. Son jus avait giclé dans ma bouche. J’ai secoué la branche pour que des enfants qui allaient à l’école y goûtent eux aussi. Paradoxalement, cet homme accepte d’être le fossoyeur tout en conjurant Badii de rester en vie, ne serait-ce que pour le goût de la cerise. L’amour de la vie passe par l’acceptation de la mort, car la vie découle de la mort. Alors que, comme dans cette nouvelle de Borges, l’immortalité ôte à toute chose sa nécessité, puisque toute chose devient inéluctable, la mort confère à la vie l’éclat de l’éphémère, l’incandescence du précaire. « Et quel accord plus légitime peut unir l’homme à la vie sinon la double conscience de son désir de durée et son destin de mort » (Camus).

 

Soudain, l’idée de suicide se matérialise. L’obstacle pratique, trouver un fossoyeur, sans doute obscurément conçu par le suicidaire lui-même pour contrarier son propre projet, est levé. La mort passe tout à coup du statut d’éventualité théorique à celui de réalité imminente. Le film s’illumine alors de vie. La lumière jaune se colore. La voiture qui parcourait indolemment les chemins sinueux de la géographie pierreuse, pénètre dans la ville, accélère et, à l’instant précis où la mort se concrétise, pour la première fois, une femme pénètre dans le cadre de la vitre et demande à Badii de prendre en photo son bonheur amoureux avec son ami sur fond d’arbres en fleurs. Puis, dans un plan d’une grande beauté, M. Badii court à contresens d’un joyeux groupe d’enfants, avec la double conscience du flux frontal de vie et de la fin proche de celle-ci.

 

La mise en scène est magistrale. Comme dans un morceau de musique, des plans larges alternent avec des plans rapprochés, des paysages fixes au cœur desquels jaillit le mouvement impromptu d’une gerbe d’oiseaux ou d’un chat se superposent au tournoiement lancinant de l’espace dans la vitre du 4×4, cependant que des mélopées timides, le fracas des pierres qui déboulent, l’appel à la prière, le grondement de l’orage, commentent en arrière-plan notre destin mortel.

 

Le soir venu, après avoir assisté au spectacle du ciel rose et blanchâtre dont le soleil s’évapore, l’homme s’allonge dans son tombeau à ciel ouvert au cœur du chantier métaphysique où tout est à la fois encore possible et tout est fini. Et il contemple fixement la lune qui apparaît et disparaît derrière le voile translucide des nuages épars et éclaire par instants son visage dans une stroboscopie de l’angoisse. Métaphore de la vie, contemplation de celle-ci à partir de l’endroit auquel en réalité nous appartenons.

 

Suit un épilogue aussi déroutant qu’extraordinaire. On pense d’abord à une pirouette, une mise en abyme convenue. L’équipe de tournage, dont Kiarostami et M. Badii, est filmée en caméra vidéo au cœur du chantier, décor du film. Sauf que le chantier est maintenant couvert d’une herbe verte printanière dont l’humidité miraculeuse est accentuée par les aplats de couleur de la caméra vidéo. On ne sait pas si cela se passe avant ou après le film. La scène est à la fois documentaire – making-off – et totalement onirique, rendant la réalité incertaine et la topographie abstraite. Où sommes-nous ? Ici ou dans l’au-delà ?

 

L’équipe de tournage se mêle alors à de nouveaux anges, des soldats qui, sur une musique d’Armstrong, effeuillent des fleurs printanières.

Lieux (récit d’une semaine au Liban)

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La maison de Jbeil (merci à la personne qui a envoyé la photo) 

Centrale, restaurant et bar, centre-ville de Beyrouth 

Rue Mar Maroun au centre du centre-ville. La nuit épaisse et dense de juillet réchauffée par le souvenir du soleil et les moteurs des 4×4. Convivium, un immeuble bunker en bois et béton d’inspiration guerrière avec plein de vigiles partout antenne radio détectrice paraît-il de bombes à la main. Fashion boutique Alma Pink délabrée. Steak house argentin flambant neuf avec son escouade de valets parking sur le qui-vive en attente des voitures de luxe dont émergeront côté conducteur un jeune gominé, sûr de lui, se dandinant légèrement, pliant les genoux, côté passager une paire de jambes nues se jetant de la portière du 4×4 en surplomb sur le vide. Restes rescapés de murs anciens. Immeuble des années cinquante au milieu des tours orné de trous colmatés à la va-vite au sortir (?) de la guerre, et les fils, les éternels fils électriques qui maintiennent tout ça dans une promiscuité rassurante. Un arbre, un palmier maladif coincé entre diverses choses hideuses, une ancienne maison libanaise, deux croix illuminées au néon d’églises voisines insérées à tout prix dans le magma de béton. Une tour oblongue qui jaillit de quelques mètres carrés non exploités, s’élance précipitamment dans les nuages à la recherche d’un retour sur investissement et offre son toit à la lactescence d’une lune pleine rognée sur le bord par une sorte de brume. La lune, unique espace constructible encore épargné par les projets immobiliers de haut standing qui se disputent, avec les églises, les restaurants, les stations services, les voitures, ce microcosme hyper-urbain en bordure d’autoroute, où les temps décomposés se stratifient sans souci particulier de cohérence. La nuit est un espace de calme où la ville se remet du martellement continu et diurne du soleil. 

Centrale. Une terrasse, arborée, murée par des végétaux, surmontée par des dizaines de ventilateurs. Un immeuble ancien dont les murs sont labourés par les éclats d’obus et autres projectiles a été pris au piège dans une cage en fer, une cage d’ascenseur. Comme pour le protéger de toute rénovation, comme pour en garder l’intégrité détruite et lépreuse en témoignage emprisonné des horreurs perpétrées dans cet endroit même où, déjà, imprégnés du parfum de l’encens et des femmes en début de soirée, nous buvons notre champagne. On se croirait dans ces anciennes demeures transformées durant la guerre en casernes. 

C’est doux. C’est indéniablement doux. Ventilateurs obsédants, feuilles d’arbres dessinant des formes inquiétantes dans la nuit, lointaine rumeur de la ville (klaxons, appels à la prière, insultes, sirènes de pompier…), saillies inexplicables de fraîcheur fugace, « dance me through the curtain » soupire Leonard Cohen. Jusqu’au moment où débarquent un groupe de jeunes très bruyants, juste à la table voisine. L’un d’eux habite au Liban, on apprend très vite qu’il a un bateau, plusieurs résidences, une montre série limitée 007 (au au seven), une chemise d’un designer connu (William quelque chose, mais pas Shakespeare), des lunettes de soleil Porsche Design, une Porsche, et d’autres voitures aussi pour des usages plus spécifiques, il connaît Paris, Londres et la plupart des capitales du monde civilisé comme sa poche dans laquelle un cigare turgescent est moulé. Il ne sort pas tous les soirs, ça non, juste six fois par semaine, en général, parfois un peu plus. Il aime la vie. Il dit qu’il croque chacune de ses journées, que le matin il est impatient de découvrir ce que celle qui point va lui réserver. Il est cramé par le soleil, ne comprend pas pourquoi, pourtant il n’a fait du bateau qu’à la pause déjeuner, entre midi et quatre heures. Il reçoit pas mal de coups de fil, tout le monde lui demande où il est, comme s’il avait disparu, il répond qu’il est au Centrale, qu’il ira ensuite au Skybar, il s’assure que son interlocuteur a bien prévu d’aller le lendemain à la « lick my chocolate party », lui demande s’il a pu réserver une bonne table, la sienne est la meilleure, d’assez loin. Régulièrement, une main vient se poser sur son épaule. S’ensuivent des embrassades, des effusions de sentiments à la faveur de retrouvailles qui abrègent, semble-t-il, des décennies de séparation. Les autres à sa table viennent de Londres ou de Paris, Londres ou Paris ça revient au même, disons qu’ils vivent entre les deux, un jour ici, un jour là. Pas un mot d’arabe, ce serait honteux. Anglais prédominant. Quelques digressions en français, par souci d’un minimum de poésie. Mais guère plus, le français c’est gnangnan. 

La conversation très frivole s’enflamme dès qu’elle se politise, se dichotomise entre 14 mars (Hariri & Co.) et 8 mars (Hezbollah & Co.). Les complots sont démasqués ourdis par une entente secrète entre les parties les plus antagonistes, ce n’est pas drôle sinon, entre le Hezbollah et Israël par exemple, entre les US et Al-Qaeda, le Hamas et les scientologues. Tout un enchevêtrement obscur de complots planétaires n’a apparemment pour seul but que de régir la vie des Libanais. Le type au bateau et à la chemise William quelque chose est anti-Hezbollah & Co. à mort. Sa voisine d’en face, une jeune femme dont le collier explore la poitrine ample, défend le Hezbollah, elle est révoltée, tout en gardant les formes entendons-nous. Le type hurle. Il égrène les arguments comme un ténor du barreau, comme s’il défendait un client devant la haute cour de justice de La Haye. La fille persiste en ramenant ses cheveux en arrière, elle sociologise le débat (lutte des classes, « you’re too upclass », dit-elle au type, elle exagère quand même, il le prend mal), elle apporte une perspective marxienne.   

Les discussions politiques sont incompréhensibles dans cette ville, elles quittent très vite le terrain de la rationalité pour s’enflammer, avec des émotions primaires, le rappel de dossiers traumatiques d’un passé foisonnant de guerres et de meurtres et bien sûr des considérations géopolitiques comme corpus rhétorique logorrhéique inépuisable. Pour définir la structure minimale de ces discussions autour de laquelle la rhétorique boursouflée se déploie comme une maladie métastasique, je parlerais de forces en présence et d’alliances mouvantes. Les forces en présence : 1/ des triptyques locaux religion-zahim (petit chef)-chaîne de télévision : sunnites de Hariri, chiites de Nasrallah et Berri, chrétiens de Aoun, Geagea, Gemayel, Frangié (un zahim par montagne), druzes de Joumblatt, lorsqu’un zahim passe l’arme à gauche, sa descendance prend le relais avec comme dans tout système héréditaire plus ou moins de bonheur ; 2/ des pays voisins (Syrie, Israël, Palestine) ; 3/ des pays régionaux (Iran et Arabie) ; 4/ des pays occidentaux (Etats-Unis et France). Les alliances mouvantes : les forces en présence se configurent et reconfigurent au fil des ans (des siècles ?) en deux groupes très haineux l’un envers l’autre (pas de politiquement correct ici, vu à tout moment la récence des deux groupes dans leur configuration actuelle et l’absence par conséquent de projets, le débat se situe au niveau des insultes, des appels au meurtre, de la diabolisation, du racisme, de la ségrégation sociale, etc.), dont les composantes changent au gré d’alliances, de trahisons, de retrouvailles, suivant une combinatoire infinie. Tout le monde a été tour à tour pour et contre tout le monde. Le problème du Liban est dans la mouvance tectonique de ses alliances, chaque reconfiguration des deux groupes s’accompagnant de guerres, de troubles, à la faveur de la trahison du jour, de la fracture plus ou moins profonde. Dans les pays stables, les alliances sont structurelles et les lignes de partage socio-économiques (gauche-droite). Au Liban, elles sont conjoncturelles, opportunistes, et les lignes de partage sont imprécises, si ce n’est, et encore, des tropismes culturels différents. Enfant, je me rappelle que ces mêmes forces (les pères des zahim pour certains, les mêmes pour d’autres), s’étaient réunies à Lausanne pour trouver une solution « définitive » à la crise du pays. C’était en 1983. Depuis, elles se sont réunies dans pas mal d’autres villes et la solution définitive du jour a toujours été éphémère. Les deux exemples les plus critiques de cette pathologie libanaise sont Joumblatt et Aoun. Le premier a été tour à tour pour et contre les Syriens, pour et contre les Etats-Unis, pour et contre Geagea, Hariri, Aoun, etc. et à chaque fois avec une ferveur sincère inentamée, et une virulence, insultante contre les ennemis, lyrique en faveur des alliés. Aoun a lui aussi été pour et contre la Syrie, pour et contre les Etats-Unis. 

Analysée ainsi, la situation paraît structurellement instable. Toute résolution est par définition précaire car elle repose sur une certaine configuration des forces en présence qui est contingente et susceptible de reconfiguration. La contingence des alliances fait que les deux groupes sont aujourd’hui appelés 8 mars et 14 mars, des noms arbitraires, vides de sens et par définition amputés de futur. Certes, des éléments factuels de stabilisation pourraient survenir (paix avec Israël, résolution de la question des réfugiés palestiniens au Liban), d’autres plus intangibles pourraient aider (« normalisation » des relations avec la Syrie), mais les gisements d’instabilité ontologique sont tels que le système ne sera jamais à l’abri d’une explosion future, sauf à séparer les forces en présence (projet fédéraliste de certains chrétiens), ce qui équivaudrait à un effritement du pays et la disparation du Liban. Le sud et la Bekaa seraient annexés à la Syrie, contribuant au passage à y légitimer le pouvoir alaouite. Le Metn et le Kesrouan formeraient une petite république chrétienne, marchande, touristique, destination annuelle des chrétiens de la diaspora en mal de racines et de taboulé. De Saïda à Beyrouth, un émirat, à l’image de ceux du Golfe, serait la propriété de la famille Hariri, plate-forme régionale financière, touristique et de proxénétisme en concurrence avec Dubaï. Au sein de cet émirat, la famille Joumblatt hériterait d’une seigneurie quasi-autonome au Chouf. Tripoli et le Liban Nord chrétiens seraient annexés à la Syrie. Reste la banlieue Sud de Beyrouth dont la population devra être déplacée en Syrie. Basta, tout le monde sera content. Le projet d’un Liban uni et multiconfessionnel ? Il suffira de l’enterrer sous un pin parasol au haut d’une montagne et le bulldozer d’un entrepreneur véreux l’emportera le jour où il faudra construire au sommet de celle-ci un énorme complexe en béton avec un parking de trois mille voitures. L’entrepreneur en tirera une Audi Q8 avec des vitres teintées. Avec un peu de chance Audi aura lancé la Q15. On aura échangé un pays contre une Q15, mais avec des vitres teintées. Dans d’autres pays, la constitution d’un ensemble stable à partir d’un assemblage composite de peuples (France, Allemagne) s’est faite grâce à un pouvoir central militairement puissant, expansionniste et absolutiste (monarchie, empire), chose inenvisageable au Liban, car aucune des forces n’a la légitimité d’être ce pouvoir. La Syrie l’a été pendant quinze ans (de stabilité donc, par construction) mais son absence de légitimité a inéluctablement fait péricliter son pouvoir. Le Liban oscille ainsi entre sa disparition qui serait structurellement stable et la perpétuation, structurellement instable et potentiellement explosive, de son existence contestée. 

Lazy b, plage privée à Jiyyeh, sud de Beyrouth  

C’est doux. C’est indéniablement doux. Soleil définitif. Vent léger. Murmure des vagues qui charrient des sacs vides de Frito-Lay. Autour de nous, les corps sont des toiles tendues de graisse sur laquelle frétillent des crevasses, dérivent des vergetures sinueuses aux sillons imprécis, mises en valeur par la nervosité des corps secs et noirs des maîtres-nageurs et des Philippines malingres en jean et sweater qui jettent un regard taciturne sur la marmaille dont elles sont censées surveiller la croissance pour en faire un jour, à leur tour, des tortionnaires de bonnes. Agglutination de chair flasque et d’énormes corps velus ponctués comme dans un tableau pointilliste par les éclats vifs des pédicures soignées, rappel des étincellements du soleil sur l’étoffe liquide et vacillante de la mer. 

Les plagistes ploient sous le poids des transats. Le maître-nageur est de Saïda, son histoire avec la mer est longue et fusionnelle, il passe sa journée sur un rocher poli par les vagues et craqué par le soleil, au milieu des flots, comme si la terre lui était interdite, comme si à son contact il risquait de s’effriter tel un bloc de sel. Je discute avec Raafat, le serveur qui m’apporte un Jellab. Je lui dis qu’on aimerait aller à Tyr, qu’on n’y est jamais allé. On parle de Saïda, de Tyr, de ces villes de pêcheurs, de prolétaires de la mer. Il est d’origine tunisienne. Ses parents sont palestiniens. Il a vécu en Libye, en Tunisie, ailleurs, au gré des expulsions, des refuges, mais à chaque fois sur la mer, comme s’il parcourait les côtes de la Méditerranée. Sa maison à Saïda est léchée par les vagues. Il me fait penser à un héros camusien. L’hiver, il ne travaille pas, il n’existe plus. Il renaît l’été. Il gère une cafétéria à Saïda, c’est sa cafétéria, serveur sur cette plage, c’est en plus. 

Avant d’échouer sur cette plage, nous avons fait des repérages dans le coin. La plage Bellevue juste à côté est dédiée aux femmes. Elles sont là de huit heures à minuit. En plein jour, elles dansent au son du derbakké. On aperçoit de loin leurs petits points noirs dans la mer. Raafat me dit qu’elles fuient la maison, que c’est le seul endroit où elles puissent se défouler, d’où cette fête perpétuelle. Certaines y viennent aussi pour trouver une épouse à leur fils. La plage de Jonas un peu plus loin est charmante mais au pied d’une centrale thermique dont les quatre cheminées crachent une fumée noire et épaisse. Nous nous découvrons peu sensibles à cette poésie industrielle, à l’idée d’un farniente sous les parasols d’îles paradisiaques et l’ombre protectrice non, comme cela est si vieux jeu, d’une montagne verdoyante, mais d’une machinerie du dix-neuvième siècle qui pollue allégrement l’air et la mer. 

Autour de la piscine, la « jeunesse dorée » se prélasse après avoir passé le bac. Les garçons tiennent un verre de rosé à la main, les filles à plat ventre sur le bord du « horizon pool » offrent au soleil et aux regards de leurs copains et des serveurs des fesses rebondies pas encore nappées de la membrane adipeuse et crevassée dont les signes prémonitoires se laissent pourtant voir. Les serveurs besogneux et dociles circulent entre ces corps, dans cette odeur de vin, d’iode et de chair qui transpire, sans se départir de leur sérieux résigné. Le contraste entre la dorure de la jeunesse insouciante et l’indigence des serveurs du sud, des villes de pêche et des peaux noircies que l’uniforme rouge et blanc ne transcende pas, frappe. Leur passivité asexuée aussi face au spectacle des fesses et des seins presque (mais tout est dans le presque, tendu vers un possible dévoilement) dénudés. Les jeunes dorés parlent français (l’arabe est incompatible avec le reste, les fesses, le verre de rosé nonchalamment tenu à la main), un beau français de libanais, charpenté, fortement structuré par les r, les r concentrent la libanité, les rouler reviendrait à la révéler, il faut parler à la parisienne, du coup le r devient gh et rejoint paradoxalement le gh guttural de l’arabe, Paris devient Paghis. 

Scandale. Une Italienne vient déposer sa serviette de plage à côté de nous. Son geste montre qu’elle rêve de cet instant depuis l’aube, de cet instant précis où la mer, il n’y a rien à dire sublime, va s’imprimer sur sa rétine. C’est sans compter sur la vigilance de sa voisine qui sort précipitamment de l’eau et lui interdit formellement de poser sa serviette là. En fait, elle a réservé la plage pour sa famille, douze adultes et une vingtaine d’enfants et de petits-enfants. L’Italienne qui voit son rêve se briser s’énerve, lui demande où sont tous ces gens, ils arrivent répond la Libanaise, sûre d’elle, en soulignant qu’elle est polie, qu’elle demande poliment à l’Italienne de foutre le camp, d’aller poser sa serviette ailleurs, pourquoi pas face aux poubelles par exemple. Quoi, elle a décidé comme ça qu’elle avait absolument besoin d’être là, face à la mer ? L’Italienne ne l’entend pas de cette oreille, elle proteste, dit que ce n’est pas possible, qu’il n’y a qu’au Liban où l’on réserve des plages. La Libanaise est vexée par cette critique des coutumes locales, elle confirme que c’est comme ça au Liban, il faut se réveiller tôt et réserver la plage, dans un pays il faut se conformer aux coutumes locales vous savez, elle dit. Elles lèvent le ton. La mère de la Libanaise vient en renfort. Demande ce qui se passe. La fille explique. La mère, la soixantaine épanouie, ne voit qu’une solution à cette problématique, un coup de poing sur la gueule de l’Italienne dont elle conteste l’italianité même. Elle n’est pas italienne celle-là diagnostique-t-elle. Le père de la Libanaise les rejoint aussi. Il apporte un élément nouveau à la discussion. En fait, il aurait payé pour la plage, c’est déjà fait, c’est réglé. L’Italienne joue les naïves. Elle demande comment ça se passe, on peut payer pour réserver toute la plage c’est ça ? Le père confirme. Finalement, l’Italienne déguerpit, la place reste vide toute la journée. 

Hôtel Colibri, Baabdate, montagne du Metn 

Le Colibri est un ancien hôtel, de ces hôtels éternels et éternellement désuets, d’avant le temps. Buffet à volonté fellinien parmi des pins qui transpercent une toiture en tôle ondulée sur laquelle sont suspendus des ventilateurs, bêtes ailées mécaniques en perpétuel mouvement. Les tables sont intergénérationnelles et joyeuses. Les grands-parents, leurs enfants et petits-enfants ont tous mis les habits du dimanche et si les grands-mères fardées perpétuent le souvenir d’une coquetterie fanée et refusent le relâchement de leur peau, les adolescentes miment elles des starlettes anachroniques en bas résille et arborent un maquillage criard qui fait ressortir de manière déchirante la fraîcheur de leur peau. Les hommes ont le teint hâlé par le soleil et les ans et les extrémités du visage, nez, oreilles, favoris, protubérants comme si tout le reste disparaissait, s’enfouissait sous le poids de ces organes hypertrophiés par le besoin de rester en contact sensoriel avec les choses. Ce sont des créatures du soleil, des particules solaires humanisées. 

Les gens ici sont moins aisés que ceux de Centrale et en gardent une authenticité que l’argent n’a pas corrompue. Ils parlent arabe et mangent énormément ne sachant que choisir dans ce buffet luxuriant et cosmopolite à vingt dollars par tête où les plats libanais typiques, y compris les tripes farcies et les cornes grecques côtoient la fajita, des sushis et la paëlla dans une circulation des saveurs portées par le riz. 

Après le déjeuner nous allons chez des amis dans une ancienne maison de Baabdate avec une belle vue sur la montagne d’en face – ça a toujours été la montagne d’en face, elle n’a jamais eu de nom, est-ce cet anonymat qui lui a permis d’être préservée, passant outre la vigilance destructrice des promoteurs véreux dont la mission est de méthodiquement enlaidir le Liban en échange de leur enrichissement personnel et surtout de son affichage jouissif ?  

Pour renter à Beyrouth, on nous recommande de prendre la « nouvelle autoroute » et, alors que pendant la journée j’étais ravi de la préservation de cette montagne du Metn dont les traits ont peu évolué depuis mon enfance contrairement à ceux de nos hôtes qui ont flétri, je découvre avec stupeur une énorme plaie au sein de la montagne, plaie dont l’objectif affiché avec fierté est de joindre celle-ci à la plaine en cinq minutes chrono. Nous arrivons à hauteur des carrières qui creusent la montagne avec une haine démesurée comme pour se venger d’elle, lui faire payer le prix de crimes imaginaires. La montagne est rongée par une maladie impitoyable révélant ses viscères. Sa majesté passée, perdue dans des jours de plus en plus imprécis tant le passé auquel ils appartiennent est indéfini, a été bradée contre des pierres censées recouvrir des immeubles super de luxe. Curieux un peuple qui s’acharne autant sur sa propre terre, s’adonne avec tant d’application à sa destruction pour s’assurer que plus aucun centimètre carré ne subsiste de sa beauté haïe, de sa beauté coupable qu’il faut coûte que coûte bafouer pour se claquemurer dans des immeuble super de luxe.  

Je me demande si ce n’est pas le soleil qui est la cause de cette haine de la terre, si ce n’est pas ce soleil insoutenable qui alimente la haine de la nature qui heureusement disparaîtra lorsque les immeubles super de luxe et les autoroutes reliant en cinq minutes n’importent quels deux points recouvriront tout. Quand donc arrivera ce jour tant attendu où l’on pourra enfin être sûr qu’aucune parcelle n’aura échappé au projet immobilier qui supplantera la terre originelle legs honteux des siècles ? Quand pourra-t-on enfin être sûr que toutes les montagnes ont été rasées, et passer dans le règne de la platitude en béton au sein de laquelle quelques arbres se planqueront, méprisables survivants du monde d’avant. Quand on les aura coupés à leur tour, enfin, enfin, les grillons fermeront leur sale gueule et s’épanouira le bruit des échappements dont on aura opportunément enlevé les pots anti-pollution qui ralentissent le véhicule et réduisent considérablement sa capacité meurtrière. Quand viendra enfin le jour béni où du haut de l’avion le pays offrira le spectacle continu et homogène d’un énorme bloc en parpaing vibrant de l’irrégularité ondulatoire de ses millions d’habitations ? Ce jour où la mer elle-même sera bétonnée et se terminera par une longue série de tours qui offriront à leurs seuls habitants le privilège de contempler l’horizon ?  

En cinq minutes nous surplombons le port. La promesse est tenue. On aurait pu battre l’objectif si ce n’est cette veulerie provoquée par les traces d’accidents sur le parapet qui sépare les voies montante et descendante de cette autoroute anthropophage, conçue pour tuer. Le port est baigné dans le soleil couchant de six heures, ses formes sont imprécises et les ossatures des grues dessinent une géométrie abstraite qui se fond dans le ciel et dans laquelle l’eau ruisselante de lumière coule, visqueuse et enflammée. La ville elle-même sous les flots de lumière n’est qu’une prolongation du soleil. A mesure que la voiture dévale la pente nous pénétrons dans la forme abstraite et les entités intangibles prennent progressivement une forme intelligible et d’une grande laideur dont la condensation progressive est saisissante. A partir de là, du fleuve de la mort comme on l’appelle, tout sera hideux, c’est garanti, pas d’erreur sur la marchandise. A la moindre manifestation de beau il faudra faire appel au promoteur véreux qui se chargera diligemment de réparer cette négligence. 

Skybar, bar au centre-ville de Beyrouth 

Sky pour les intimes, à ciel ouvert, à portée de main du ciel et de la mer. La baie en contrebas est un lac paisible où se reflètent les lumières des montagnes du Metn et du Kesrouan. Juste en face, le port de Beyrouth est une construction sophistiquée de lumières multicolores surréelles. Des mouvements de grue subreptices se discernent dans la nuit noire parcourue de la brume fine de quelques nuages confidentiels. L’endroit est beau, vaste dans son ouverture, offert avec abandon au firmament. Des lumières blanches tracent des lignes suspendues ; des points lumineux clignotent au rythme de la musique ; des bouteilles d’alcool, coraux lumineux fièrement alignés, rétro-éclairés, à la transparence vitrée de la vodka, cuivrée du whisky ou acidulée des cocktails adossés sur la mer et la montagne, sont la surface luminescente d’un plan d’eau suspendu au haut d’une colline perchée sur le vide visqueux de la baie. Peu à peu cette eau électrique vibre de monde, et la foule tangue au son de la musique, des verres phosphorescents tracent des petites trajectoires aléatoires. L’ambiance est bon enfant, en décalage par rapport à la promesse de débauche qu’on nous avait faite. Oui, lorsque la musique s’accélère des bras nus de jeunes filles se libèrent de leur engourdissement et comme des serpents au bout d’un bâton dessinent des arabesques envoûtantes destinées à la foule en contrebas, oui, les jupes sont courtes, les dos nus et les décolletés prodigues en visions fugaces de poitrines hâlées, mais de tout cela se dégage une sagesse et une naïveté qui empêchent les dévoilements ou les abondons de dériver sur des eaux troubles, de s’érotiser. C’est un lieu de drague plus que de contacts physiques, le contact est visuel, les deux organes les plus sollicités étant les mains tenant le verre et les yeux en activité permanente pour capter çà et là des instants décisifs de sensualité. Le contact physique est surtout entre les hommes dans le cérémonial du salut, c’est le même groupe de gens qui viennent ici mais à chaque fois ils sont surpris de retrouver là – toi, là? Quelle surprise! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! – celui dont on sait qu’il a résolu d’y passer tous les soirs de son été. Les retrouvailles entre les chabéb, version locale des ragazzi, et avec ce lieu, sont empreintes d’émotion, exprimée dans des embrassades, de vastes et longs mouvements des bras avant le contact tant attendu – depuis la veille – des mains. Les salutations mixtes sont emphatiques, salut mon amour hurle cette fille très libérée sûre de sa superbe, torse bombée et pieds traînants avec la nonchalance que le statut de bombasse sexuelle lui confère, à l’adresse du mec bronzé – rouge écarlate – qu’elle croise et de la foule qui l’enveloppe en célébration de sa gloire – celle d’être l’amour, si rhétorique soit-il, d’une bombasse nonchalante. 

En rentrant, nous découvrons les nouvelles tours du centre-ville, la Marina Tower, le Four Seasons éclairées de lignes horizontales épurées formant face à la mer et sous la lune qui déverse une douce lumière lactée un ensemble architectural et surtout lumineux de grande beauté, car outre l’éclairage des tours lui-même, les façades vitrées reflètent des morceaux défragmentés et mouvants de ville, de phares de voitures, de phares de bateaux, et d’autres tours. 

Tyr 

Première étape, Saïda, une ville dont je découvre avec étonnement le niveau de développement, c’est la ville Hariri avec des avenues arborées, des ronds-points, un paysage urbain ordonné, mais sans grand charme. Après Saïda nous prenons une large autoroute bordée de champs de bananiers, de palmeraies, parmi lesquels s’invitent comme d’habitude des habitations hideuses soit délabrées soit en chantier (rarement arrive-t-on à capter cet instant où la construction achevée, le délabrement n’a pas encore commencé). Tout à coup l’autoroute est coupée par un barrage de barbelés, de tonneaux et de ferrailles quelconques, comme au temps de la guerre. Elle se poursuit mais elle est déserte, très large et déserte, allant vers un ailleurs inconnu dont le mystère est préservé par une pente.  

Nous passons par le centre de Sour (Tyr), une ville Hezbollah, copie de la banlieue sud. Les affiches publicitaires verbeuses, presque des modes d’emploi du produit, les portraits sinistres décolorés de martyres adolescents et les glorifications catégoriques des dignitaires Hezbollah et Amal, font en sorte de combler le moindre vide dans l’espace perceptible par l’œil et non encore bouché par un immeuble hideux. On a l’impression d’être au cœur d’une vomissure figée par le béton et fermentée par un soleil sans fin. Au détour d’une rue, entre quelques portraits de Khomeiny, de Nasrallah et de ses prédécesseurs, nous surprenons au dernier moment un portail blanc rouillé et une pancarte signalant la présence d’un site archéologique. Là se trouve l’hippodrome mythifié dont nous rêvons depuis trois jours. Nous entrons, achetons des tickets à deux fonctionnaires qui se prélassent à l’ombre autour d’un café en déjouant comme d’habitude les complots interplanétaires. Nous garons la voiture dans un jardin ombragé sous les branches d’un chêne. Une gerbe d’oiseaux totalement imprévus prend son envol et voici que des gazouillis s’entendent, joyeux, se fichant pas mal que le sol soit jonché de cannettes de Coca délavées par le soleil et la succession des saisons.  

Nous visitons les ruines impressionnantes, dans leur état originel, car personne depuis leur existence n’a daigné s’en occuper, à part pour y verser des détritus bien entendu, seuls signes de modernité. Des pierres archéologiques sont dispersées un peu partout dans ce terrain vague strié par la course d’une multitude de lézards jouissant du soleil qui craquelle les pierres entre lesquelles poussent des mauvaises herbes millénaires. Aucun panneau, aucun écriteau explicatif, aucune indication ne viennent et heureusement en un sens polluer l’aspect originel de ces lieux. L’empreinte humaine est juste au cœur des ruines et à leur périphérie. Au cœur avec une scène de concert et des gradins pullulant de chaises en plastique où le soir des spectateurs viendront applaudir une star de la chanson arabe, à la périphérie où une station service Mobil et d’élégants immeubles concurrencent par la promesse (car inachevés) ou le souvenir très lointain (car délabrés) de leur beauté le fantôme tonitruant des chevaux de course qui chevauchaient cette poussière. Dieu merci le ministère du tourisme ne s’occupe pas de ce lieu, désert, vous pensez bien qu’il n’a pas que cela à foutre le ministre du tourisme, tout occupé qu’il doit être à placarder sa face sublime dans les rues et à concevoir des slogans originaux à sa propre gloire.  

Nous allons ensuite à la plage de Tyr qui a dû être un jour un endroit magique de sable blanc avec d’un côté les montagnes qui se transforment en collines puis se déversent accroupies dans la Méditerranée, vague figée brune et verte, et de l’autre l’hippodrome, terrasse battue par les flots qui était en contact de la mer avant qu’on ne perce une autoroute entre les deux pour relier en cinq minutes je ne sais quels deux points pourris. Que l’on se rassure ! On a pris soin d’enlaidir tout ça en plantant ici des palmiers maladifs pour faire paradisiaque, là des immeubles en front de mer, juxtaposition de cavités noires, fenêtres, orbites oculaires décharnées, reliées par des plaques de béton, étoffes sales tendues au ciel et qu’aucun vent ne bat. 

Edde Sands, plage privée à Jbeil, au Nord de Beyrouth 

Lorsqu’en 2003 nous venions à cette plage faisant face à la mer dans une frontalité inédite au Liban – longue et large bande de sable battue par les vagues – elle était encore artisanale. Des transats, des parasols, des cabanes en bois, un restaurant couvert de bambou, et la vielle maison de Jbeil surplombant sereinement les flots depuis des décennies et observant le développement urbain de la côte avec une placide ironie, tel était alors le décor de ce lieu, certes pas confidentiel mais relativement calme.  

De retour cette année, nous sommes au cœur d’une usine balnéaire, d’un conglomérat industrieux de piscines qui se succèdent pour se jeter dans l’eau, entre des décors travaillés par un paysagiste, nénuphars, cyprès, roseaux, plantes diverses et variées, fontaines, essayant non sans peine de résorber la poussière qui sature l’atmosphère. Autour des piscines, sur la plage, des rangées rectilignes de transats sont disposées comme au cinéma. Des groupes électrogènes planqués derrière de fausses vieilles maisons alimentent l’usine et crachotent leur fumée d’une demi douzaine de cheminées. Le lieu bien que vaste est surpeuplé, encore une fois intergénérationnel, pullulant d’organismes velus et graisseux ponctués de petites notes de couleurs gaies qui s’agitent dans l’eau dans une joyeuse grégarité. Cela bout sous le soleil qui recouvre tout d’une fine membrane dorée et fige les choses organiques et végétales dans une immobilité paresseuse. Le soleil couchant fait rêver à une vraie plage de sable ridée par le vent et les pas des vacanciers où béton et plastique blanc se seraient désagrégés laissant place à des serviettes usées posées à même le sable sous l’ombre de pins parasols qu’on n’aurait pas rasés pour les remplacer par de sinistres palmiers déracinés. Le soleil se couche et la vieille maison sur son promontoire, simple, éternelle, esseulée, continue de nous observer dans un mutisme fier, avec le dédain que lui permet son statut, hélas sans doute sursitaire, de dernière chose belle sur la côte. 

Misanthropie du beau. Joyeuse pagaille du laid. 

Monastère au haut d’une colline 

En descendant de la montagne vers sept heures, une colline, la seule épargnée par le parpaing. A son sommet, un monastère en pierre blonde, éclairée par une lumière tiède, surveille les humains. Le clocher est clairement dessiné sur une toile bleue que la nuit fonce en temps réel et, en flanc de colline, des pins parasols solitaires lancent leur silhouette tombante vers l’horizon violet et rose, derniers soupirs chromatiques d’un soleil qui ne se résout pas à disparaître. 

Varouj, restaurant à Bourj-Hammoud 

C’est au 705 d’une longue ruelle, au cœur de Bourj Hammoud, le quartier arménien de Beyrouth, que se trouve le restaurant Chez Varouj. Varouj, la soixantaine, est un personnage élégant et taciturne, avec une belle gueule d’arménien sculptée par le temps, sereine, adoucie par les cheveux blancs. Il a l’élégance surannée des barons (messieurs arméniens), pantalon gris, chemise blanche et cravate rouge, regard pénétré rivé vers un documentaire animalier à la télévision. Son fils Kevork est aux fourneaux derrière un réfrigérateur transparent éclairé au néon, et lui passe les plats qu’il sert avec une assurance nonchalante en prenant soin de goûter à chacun avant de le poser à votre table. Pas de carte chez Varouj, ce serait un affront, c’est lui qui choisit pour vous. Il faut le remercier avec déférence, la même que celle d’un garçon obèse qui l’aide religieusement à nettoyer les tables. Les mets sont succulents, déclinaisons bigarrées (couleur, parfum, forme) d’ail, d’huile chaude, de coriandre : oiseaux, grenouilles, mante, patates piquantes. Varouj se pavane dans les vingt mètres carrés du restaurant, un cigare à la bouche, comme au milieu d’un royaume, tantôt contemplatif, tantôt soucieux, l’œil un instant à l’affût du moindre détail, l’instant suivant profond et sondant l’horizon. Il est solennel. Mais parfois, événement imprévu, les traits de son visage se métamorphosent, se relâchent, respirent profondément avant de se reconstituer : il sourit.  

Nous sortons après avoir réglé, pas d’addition, un chiffre qu’il vous lance à la fin du repas, rond, définitif. La ruelle est très étroite, on peut du balcon d’un immeuble toucher celui d’en face, le linge est étendu et obstrue le petit morceau de ciel strié de lourdes grappes de fils électriques, épaisse chevelure enchevêtrée se jetant voluptueusement d’un immeuble a l’autre. Quatre jeunes hommes en marcel et caleçon, une cigarette greffée aux lèvres, jouent aux cartes au milieu de la ruelle, plus loin d’autres garçons discutent autour d’une mobylette décharnée. Dans une échoppe des ouvriers s’acharnent sur des machines à coudre au milieu de bouts de tissus éparpillés. Au numéro 898 nous arrivons sur une place coquette, un garagiste est ouvert à minuit passé, alors que le cinéma Le Royal a éteint ses feux. Si les films présentés sont normaux, des films d’action, une comédie romantique, il paraît que la direction les entrecoupe de scènes licencieuses interdites ailleurs au Liban. Nous arrivons enfin sur une avenue, au pied d’une usine désaffectée, en face d’un ancien bâtiment sur lequel un peintre figuratif arménien a peint des fresques représentant des timbres postaux anciens, de 4 piastres, à la gloire d’Anjar, la ville de ruines romaines, de Tyr, de Sidon, de Byblos, un Liban mythique d’un âge d’or fantasmé. 

Des effluves nocturnes pestilentiels émanent du monticule marin d’ordures de Dora. Nous remontons à la montagne, baissons les vitres, la nuit tiède pénètre dans la voiture avec ses parfums de roseaux et d’herbe séchée par le soleil, de fumier, le chant continu des grillons et des oiseaux noctambules émaillé de légers désaccords phonétiques à mesure que la voiture dépasse un champ pour passer au suivant. Les phares trahissent le secret de bestioles ailées vibrionnant et de chats de gouttière terrifiés et rampants. 

Fakhreddine, restaurant libanais à Broumana 

Un des plus anciens restaurants libanais à Broumana. Belle région. Arbres fleuris, bougainvilliers, lauriers, routes sinueuses bordées de murets en pierre chaude. Le restaurant a une vue exceptionnelle sur d’autres montagnes et se penche sur une vallée. Les montagnes sont étonnamment préservées, recouvertes de pinèdes, successives. Dans le salon d’hiver vide, je croise deux chauffeurs de familles du Golfe qui déjeunent là. Je leur demande le nom de la montagne d’en face : Hammana, Falougha, Annaya, et tout là-haut Dahr-el-Baïdar. Face à mon étonnement, ils me disent avec un demi-sourire que c’est ça le Liban, le Liban vert, qu’un jour tout était comme ca. Mais les Libanais n’apprécient pas leur pays. Ils me disent que seuls les gens du désert, ils baissent la voix, les gens du Golfe, apprécient cette beauté, s’extasient devant le moindre arbre, car ils savent la difficulté de faire pousser un arbre. Les chauffeurs se lamentent, bientôt cette montagne n’existera plus, ils me demandent de regarder au creux de la vallée vers la région du Monteverde, est-ce que je vois la carrière, la pierre rongée, eh bien dans trente ans elle se sera répandue et une bonne moitié de la montagne aura disparu. Je suis témoin d’un spectacle provisoire, j’essaie de sauvegarder en mémoire ces images transitoires qui s’imprègnent de nostalgie. 

A table, nous discutons politique. Au-delà du 8 mars et du 14 mars et des conneries de ce style, nous relevons l’importance d’un vrai parti vert. C’est le parti le plus important à créer car il y a urgence à préserver ce pays dans le sens géographique, géologique, patrimonial du terme. Nous dressons la liste des projets concrets à lancer, au plus vite : développement de l’énergie solaire pour capitaliser sur un climat exceptionnel, inscription des montagnes au patrimoine de l’Unesco pour en faire des zones inconstructibles, moratoire sur les carrières, mise en place d’un plan de recyclage des ordures, d’un traitement des ordures moderne, plan côtes pour détruire tous les immeubles construits illégalement, classement des anciens immeubles pour interdire leur destruction ou leur rénovation sauvage, bonus et malus écologique sur les voitures propres ou polluantes pour limiter le nombre de 4×4, application scrupuleuse des lois sur l’urbanisme, développement d’un réseau de transport en commun privatisé de qualité, interdiction des anciennes voitures, etc. 

Haret Hreik, quartier de sécurité du Hezbollah, banlieue sud de Beyrouth 

Nous visitons des amis qui habitent là depuis 1978. A l’époque, tout autour de leur immeuble, il n’y avait que des champs de citronniers. Haret Hreik, Ghobeyrie étaient des villages avec une population chrétienne dont les derniers représentants se retrouvent les dimanches à l’église. Aujourd’hui les champs de citronniers ont été remplacés par des immeubles HLM surpeuplés, bavant du linge, des antennes paraboliques et moisissant en temps réel. Nous sortons au balcon, l’immeuble est au milieu d’un énorme chantier sablonneux. La poussière recouvre tout, l’air est poussière. Mon hôte explique que tous les immeubles autour d’eux ont été détruits par Israël pendant la guerre de juillet 2006 parce que des dirigeants du Hezb y habitaient. Eux-mêmes avaient fuit le 13 juillet au matin quand Israël a commencé à pilonner l’aéroport. En face de nous des fondations émergent des entrailles de la terre, le troisième sous-sol d’un immeuble rasé est béant. Depuis, le Hezb a fondé une association, le Jihad du bâtiment, pour tout reconstruire. Des affiches géantes promeuvent dans tout le quartier le travail déjà accompli, 890 immeubles rénovés. Le soleil qui se couche derrière les barres HLM en chantier, croisements géométriques de barres de fer, irradie les nuages de poussière. Bruits des mobylettes, des voitures, des camions de fruits, des taxis collectifs. Des piétons se disputent l’espace étroit des rues avec les jeunes oisifs qui discutent par groupe de cinq à dix alors que des ouvriers de pays improbables fourmillent sur les chantiers en faisant mine de contribuer à une œuvre prométhéenne. 

Hôtel Albergo, rue Adbel Wahhab el-Inglizi, centre de Beyrouth 

C’est sans doute l’un des quartiers les plus anciens d’Achrafieh. Les rues sont étroites, irriguées par des impasses, des passages, des jardins secrets. Une petite pancarte pléonastique, que le gouvernement, exploit majeur, a réussi à planter là, indique « Quartier à caractère traditionnel ». Nouveau, énième choc lorsque je découvre que l’un des plus beaux immeubles de la rue, l’immeuble Panayot, datant de 1920, sera bientôt enchâssé dans une tour « moderne » de quatre-vingts mètres. Sur la photo, la tour dévore l’ancienne demeure, la surmonte comme une excroissance mutante terrifiante. L’ancienne façade, mélange subtil d’architecture ottomane et levantine, avec les touches impressionnistes du temps qui passe, est atteinte d’une tumeur super de luxe en pierre super de luxe et en marbre super de luxe. Le crime super de luxe est déguisé en exploit super de luxe, des affiches vantent le confort, le (super de) luxe, la sérénité du projet super de luxe avec un lyrisme super de luxe. Très vite, je suis rassuré, « trois ou quatre places de parking super de luxe sont prévues pour chaque appartement super de luxe ». Fallait le dire avant ! Qu’est-ce qu’on se fout de l’immeuble Panayot franchement à partir du moment où trois ou quatre places de parking sont prévues pour chaque appartement super de luxe ! Eh ? Pourquoi ne pas avoir transformé l’immeuble lui-même en parking de quatre étages ? Il paraît que la façade sera préservée dans un élan auto-admiratif de bonté, mais que tout l’intérieur sera détruit, les pierres et avec elles les histoires et les parfums qui flottent. Vous savez pourquoi ? Mais parce que ce n’était pas super de luxe ! Ils ne savaient pas faire des immeubles super de luxe en 1920. Je parie qu’il n’y avait même pas de marbre super de luxe et encore moins, je suis mort de rire, la climatisation à base de AC (eille ci) split system camouflés dans des faux plafonds du plus bel effet. Et puis c’est quoi cette première réaction épidermique et bourgeoise que j’ai en faveur d’une préservation du patrimoine architectural libanais ? Suis-je antimoderne ? Le projet Armorial (qui tire paraît-il son nom d’ « Art » et d’ « Harmonie », j’ai la chair de poule !) est un vrai projet démocratique qui supprime le privilège de quelques familles ayant hérité de ce lieu pour offrir à ceux qui, au Golfe, en Afrique et ailleurs, ont amassé du fric super de luxe à la sueur (c’est le cas de le dire) de leur front super de luxe, l’opportunité de monter comme une bête mâle l’histoire femelle du pays. Le prolétariat riche a le droit, c’est presque un droit constitutionnel, de destituer l’aristocratie architecturale. Quel plaisir ultime et postmoderne pour les happy few qui habiteront la tour de sentir sous eux, en eux, encastré dans leur quotidien marmoréen super de luxe (pas quotidien du reste, beaucoup ne viendront là que quinze jours par an), l’histoire martyrisé de ce pays ! Et puis encore une chose, je me suis documenté, il paraît que la Direction Générale de l’Urbanisme a agréé le projet ! Mais oui ! Je suis rassuré, cette direction est connue comme étant l’une des plus strictes au monde. 

Nous nous remettons de nos émotions sur la terrasse de l’Albergo, un bel hôtel dans et hors du temps, dans et hors la ville, pas encore surmonté par une tour, l’œuvre d’un esthète qui avait transformé plusieurs anciennes maisons en restaurants en les rénovant et en en préservant l’identité. Tous ces restaurants sauf celui-ci ont depuis mis la clé sous la porte, trop beaux, trop respectueux. Ceinte de verdure, de petits oliviers, de jasmin, de lauriers, éclairée par des lampes torches mauresques et les lumières aqueuses d’une petite piscine qui se projettent sur les murs en vergetures luminescentes, la terrasse est un lieu de paix au cœur de la ville dont la rumeur parvient de loin, atténuée. Elle surplombe les immeubles du quartier et leurs terrasses éclairées par le flux des images de télévision. Vers neuf heures trente, tous les minarets de Beyrouth lancent la prière du soir dans une polyphonie plaintive dont les vagues sonores viennent s’échouer doucement sur ce toit. Vers onze heures, des groupes de jeunes font leur entrée en tenue de soirée, c’est ici que l’on prend un verre avant d’aller faire la fête. L’un d’eux a une mauvaise nouvelle, il n’a pas trouvé de cigares. Mais il oublie vite et enchaîne les coups de fil à ses amis pour vérifier où ils sont, dans une obsession de la géo-localisation qui est peut-être un atavisme de guerre. Tout le monde parle anglais autour de nous, comme dans la plupart des endroits où nous sommes allés. Le français disparaît lentement. Nous sommes dans le règne des « I am like », « She was like ». Il faut dire qu’à part se moquer de l’accent des Libanais et relever leurs fautes de grammaire, les Français n’ont pas fait grand chose pour la promotion de leur langue. Nous quittons l’hôtel, la porte transparente de l’ascenseur révèle dans sa descente des couloirs couverts de tapis persans, des bibelots égyptiens ou phéniciens, des portes ocre et taupe closes sur des histoires silencieuses. 

Camus 

Pendant mon séjour j’ai lu Camus, Noces, L’été, L’exil et le royaume. Je ne l’avais plus relu depuis le bac. Je ne me rappelais pas la force de ses pages. Des pages de pierre morte, de soleil vert, de mer. Redondants avec ce que j’ai vu au Liban. Commentaire de ce que j’ai vu. Le soleil camusien est tel qu’il conduit au dénuement, un dénuement ontologique qui libère l’être de ses oripeaux culturels, de sa prétention stupide à une âme, le ramène à sa stricte matérialité. Le soleil, et la mer qui le réfléchit, le démultiplie, fait naître la conscience aiguë de notre nature minérale, la conscience aiguë de notre existence en tant que choses.  

Sur les corps à Alger : « Quand on va pendant l’été aux bains du port, on prend conscience d’un passage simultané de toutes les peaux du blanc au doré, puis au brun, et pour finir à une couleur tabac qui est à la limite extrême de l’effort de transformation dont le corps est capable. Le port est dominé par le jeu de cubes blancs de la Kasbah. Quand on est au niveau de l’eau, sur le fond blanc cru de la ville arabe, les corps déroulent une frise cuivrée. Et, à mesure qu’on avance dans le mois d’août, le blanc des maisons se fait plus aveuglant et les peaux prennent  une chaleur plus sombre. Comment alors ne pas s’identifier à ce dialogue de la pierre et de la chair à la mesure du soleil et des saisons ? »  

Sur le crépuscule à Alger : « Sur les collines qui dominent la ville, il y a des chemins parmi les lentisques et les oliviers. Et c’est vers eux qu’alors mon cœur se retourne. Dans le ciel, soudain vidé de son soleil, quelque chose se détend. Tout un petit peuple de nuages rouges s’étire jusqu’à se résorber dans l’air. Presque aussitôt après, la première étoile apparaît qu’on voyait se durcir dans l’épaisseur du ciel. Et puis, d’un coup, dévorante, la nuit. »  

Les pages sur Florence sont magnifiques. A Beyrouth terminons à Florence. « J’entends bien qu’on me dit : l’Italie, la Méditerranée, terres antiques où tout est à la mesure de l’homme. Mais où donc et qu’on me montre la voie ? Laissez-moi ouvrir les yeux pour chercher ma mesure et mon contentement ! Ou plutôt si, je vois : Fisole, Djémila et les ports dans le soleil. La mesure de l’homme ? Le silence et les pierres mortes. »  

« Des millions d’yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage et, pour moi, il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme. Il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. La grande vérité qu’il m’enseignait, c’est que l’esprit n’est rien, ni le cœur même. Et que la pierre chauffée par le soleil, ou que le cyprès que le ciel découvert agrandit, limitent le seul univers où « avoir raison » prend un sens : la nature sans hommes. »

Ponyo sur la falaise de Hayao Miyazaki (par Anna)

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J’ai vu ce film avec papa au cinéma. J’ai adoré. Quand le générique de fin est arrivé, rythmé par une jolie musique japonaise, j’ai dit à papa, j’ai adoré ce film. Bon l’histoire n’est pas facile à résumer, c’est très long hein, avec plein de rebondissements. J’essaie quand même. 

Ponyo est un poisson rouge qui vit au fond de l’océan. Un jour, il remonte à la surface, rencontre un petit garçon, Sosuke, tombe amoureux de lui et se transforme en petit fille, avec des mains, des pieds (qui sont comme de mains, c’est incroyable), des dents. Mais cette transformation magique provoque des bouleversements climatiques, un TSUNAMI, c’est-à-dire que d’énormes vagues montent très haut et engloutissent tout, sauf la falaise du petit garçon, perchée au-dessus de la mer. Il ne faut pas croire que ce sont des vagues normales, elles ont des yeux ! Vrai ! Vrai ! D’ailleurs, le jour où le petit garçon rencontre le poisson rouge, la mer est encore calme, mais des vaguelettes avec des yeux viennent lécher la plage, en prémisse à la catastrophe. Sosuke dit alors : « C’est bizarre ces vagues ». 

J’adore les couleurs de ce film, le bleu profond des vagues, attention, ce n’est pas n’importe quel bleu, on dirait du noir, sauf que c’est bleu. Et puis le rouge, c’est normal, c’est une histoire de poisson rouge, oui mais il y a des milliers de poissons rouges, les frères et sœurs de Ponyo, ils s’agglutinent, forment un grand corps vibrionnant, d’une densité chromatique magnifique.  

Les mamans du film sont formidables. Lisa, celle du petit garçon, est trop drôle, elle fait des grimaces, lui lèche sa glace, conduit comme une folle, et prépare un super jambon (car Ponyo aime le jambon, c’est rigolo). Elle est courageuse aussi. En pleine tempête, alors que la mer est déchaînée, que les vagues dansent sur elle avec leurs fameux yeux, elle va secourir les vieux de l’asile engloutis sous l’eau. La maman de Ponyo est sublime. Elle est énorme. Elle symbolise la nature, la mer, les fonds de l’océan. Elle est si douce.  

Les pères, c’est plus compliqué. Celui du petit garçon est capitaine de bateau, il s’absente tout le temps. Celui de Ponyo est bizarre. J’ai demandé plusieurs fois : il est gentil ou méchant ? Papa ne savait pas répondre. Vraiment. A la fin, on verra qu’il est plutôt gentil. Mon père en profitera pour me faire une leçon de morale, « Tu vois, il ne faut pas se fier aux apparences. – C’est quoi les apparences ? – Malgré ses cernes noirs, sa mine squelettique, son air bizarre, le papa de Ponyo est quelqu’un de bien. » 

Le film est peuplé de créatures effrayantes. Ça a fait rire papa cette expression, il n’en revenait pas : « d’où tu cherches ces expressions ? » m’a-t-il demandé. Des poissons de l’antiquité sont remontés à la surface à cause du Tsunami. 

En sortant, j’ai eu l’impression que le film nous poursuivait. Les Champs-Elysées étaient vides, mais vides, pas une voiture, un calme absolu. On a marché au milieu de l’avenue. Des marins (on aurait dit ceux du film) discutaient tranquillement, j’ai vu une fanfare, des militaires. A dire vrai, j’ai eu peur. Est-ce le pouvoir magique de Ponyo qui continue d’opérer ? Ai-je perdu ma maman comme le petit garçon du film ? Mon père me rassure, me dit que ce n’est rien, que c’est « juste » le 8 mai (le genre de réponses vraiment rassurantes, donner la date du jour pour expliquer la désertification des Champs !). Nous nous éloignons, descendons l’avenue George V, les gens redeviennent normaux, les voitures continuent de rouler, la magie de Ponyo s’efface. Mais elle me marquera.

Maison européenne de la photo

Je recommande vivement ce musée dans la Marais. Une collection de photos impressionnante.  

Au premier étage, une expo de Cartier-Bresson. Un demi-siècle d’histoire(s) à travers quelques images, des villes de partout, si ressemblantes dans leur dissemblance. Paris, Rome, Epire en Grèce, Tarascon, Les halles, Mai 68, les bidonvilles de Nanterre en 1968, des favelas sur fond des premières tours de la Défense, Sifnos en Grèce, Istanbul, un mur orphelin aux contours irréguliers au milieu de rien à Liverpool un jour, Berlin, des photos prises en RFA, que veut dire ce nom aujourd’hui, RFA, Serbie, Croatie, les pierres qui subliment la pellicule, transforment la lumière en matière minérale, chosifient les lueurs, des remorques sur le Rhin à différentes profondeurs d’un champ de brume, en RFA, avec des pêcheurs pour qui ce matin était si important, URSS, nom tellement proche (dans le temps, vingt ans) et lointain (dans la mémoire), tellement concret (dans son matérialisme) et abstrait (dans sa théorie), église orthodoxe en Géorgie à l’horizon d’une plaine déserte au premier plan de laquelle une famille est là, c’est terrible cette présence perpétuelle, cette éternité de l’instant, d’autant plus terrible que l’instant est arbitraire, sélectionné on ne sait comment, on ne sait pourquoi, points noirs, pêcheurs sur une étendue de glace avec une autre église orthodoxe, Espagne, Séville, Trieste, Péloponnèse, le pain, souvent le pain, matérialisation lui aussi de la lumière, les ponts, les escaliers, passages entre des rives, entre des niveaux, entre des fictions, et l’entre-acte à l’opéra de Glyndebourne, la réalité des photos tout d’un coup suspendue, irréalisée, transformée en un songe d’été avec des personnages en smoking et en robe longue. 

Au deuxième étage, une exposition de Gérard Uféras, états de grâce, portraits de danseuses de l’opéra Garnier. La salle est sombre, seules les photos sont éclairées, des petites fenêtres de chaleur, de couleurs, le jaune orangé, le bleu, le rouge profond et des ombres noires de corps tendus qui se dessinent, de doigts contorsionnés, clairement formés, puis des épanouissements soudains de tulles, et des pétales multicolores qui tombent du ciel. C’est l’immobilisation du mouvement, sa décomposition, la capture de sa formation. 

Par hasard, je m’aventure au sous-sol et découvre l’exposition la plus bouleversante, duale de celle d’Uféras, dans le sens que Barthes voulait donner au mot dans La chambre claire, coexistence de choses appartenant à des imaginaires différents, l’Opéra Garnier, la guerre. Les petites salles se succèdent, s’imbriquent, mystérieuses, voûtées, avec des murs de pierre éclairés, et vous envoient dans la rétine saisie de sentiments des photos de Tchétchénie, de Faloudja, de Bosnie.   

Débris de verre, fenêtres ouvertes soufflées par la déflagration, mur criblé de balles mimant un ciel qui plus loin est ponctué de pigeons pris de panique, intérieurs éclairés par des lampes torches, neige éparse au milieu de laquelle une forme boueuse dessine un corps, avec ses petites étrangetés comme dirait Barthes, un bras plus court que l’autre, a-t-il été coupé avant la mort ? Après ? Est-ce juste la neige qui l’a recouvert plus vite que l’autre bras ? A quelques mètres du corps un charriot avec une caisse de je ne sais quelle boisson, le corps a été fauché au milieu d’une activité banale, dualité essentielle des guerres entre banalité et tragédie : perte du statut de banalité. Corps au milieu des champs de rien avec comme horizon définitif la brume blanche, pas de ciel. Que font-ils là ? C’est cette question qui crée l’histoire. On imagine l’avant, l’après. La photo emprisonne l’instant mais s’ouvre sur des possibles d’avant d’après. C’était la Tchétchénie. 

Vues de l’intérieur d’un tank américain à Faloudja. La pointe du M16 s’introduit dans le cadre, par le bas. En second plan, à l’extérieur, de l’autre côté, des regards obstinés, d’une fixité effroyable, des mentons fiers, une haine féroce, mais silencieuse, figée, un gosse qui forme un pistolet avec le pouce et l’index. Scène de pietà avec un barbu emporté sur un charriot de marchandises, la main sur le cœur sécrétant du sang, regard vers le haut, éploré. Partout des têtes voilées. Celles des femmes, voile islamique ; celles des suspects, voile en toile, sac recouvrant le visage ; casques des soldats qui l’interrogent. Protection des corps, ceux des soldats enfouis sous les gilets, ceux des gens, à peine recouverts d’un tissu informe. 

En sortant, pour terminer, des photos de François Fontaine représentant des ecce-homo sanguinolents.

Kandinsky à Beaubourg

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Angle 1 : mon vieux truc des cheminements 

Est-ce la pauvreté de mon regard face à des toiles de peintre, je ne sais pas, mais chaque fois que je vais à une exposition, je suis frappé par les cheminements. Cheminement au sein de la toile et entre les toiles.  

Les toiles de Kandinsky se donnent à voir par strates successives. La couleur en premier. Elle frappe par sa force, son déploiement agressif. Ensuite, une fois dépassé ce premier écran chromatique, je parle de la première période, des formes commencent à prendre forme, un rocher, une montagne et des êtres humains, des cavaliers. Ces formes, en se révélant, révèlent des structures dans lesquelles elles sont inscrites, géométriques, cinétiques. Le regard poursuit son exploration, et l’émotion grandit, la simple vision rétinienne mue en impressions, celles-ci en sentiments, les formes visuelles en formes intérieures, les couleurs en notes musicales. Puis c’est l’intellect qui doit entrer en jeu pour appréhender l’arrière-plan théorique, d’invention artistique, et thématique, culturel, historique. Le tableau est une forêt de signes dans laquelle il faut se résoudre à pénétrer quitte à se perdre et l’exploration est lente, progressive. Nous ne sommes plus habitués à de telles explorations, nous exigeons des fulgurances, des éclairs de beauté incontestables, efficaces, qui s’imposent. C’est comme ces critiques de livres qui sortent une citation pour prouver, la plus efficacement possible, la beauté ou la nullité.  

En donnant à voir l’ensemble d’une œuvre concentrée dans un espace-temps réduit, une exposition réussit à donner vie à la vie, à matérialiser un cheminement, biographique, mais surtout, dans le cas de Kandinsky, intellectuel. Kandinsky passe par trois grandes périodes. La première est une gestation de l’art abstrait qu’il invente. La deuxième, celle du Bauhaus, est géométrique. La troisième, celle de Paris, est la plus étonnante, en rupture. L’évolution de la première période, sa progression vers la deuxième, sont très émouvantes vues dans leur totalité miraculeusement reconstituée, sachant que Kandinsky les a vécues sans conscience de finalité. C’est la lente abstraction de l’art. La perte progressive de la figure, l’évanescence du réel et l’accession des formes à une essentialité formelle de plus en plus pure. Le bouillonnement lyrique, son exubérance, conduisent par une sorte de révélation, à la géométrie, à la découverte, derrière le tumulte des formes et des couleurs, des formes de base, le point, le trait, le cercle et les couleurs ternaires, le jaune, le bleu, le rouge. Si le foisonnement de la première période a disparu de la deuxième, son fantôme est toujours là. Par exemple, le paysage romantique est un magnifique tableau lyrique, avec à son centre une cercle rouge, représentant un soleil couchant. Cercle que l’on retrouve dans la période géométrique, au centre de tel tableau ou comme motif unique de tel autre. La troisième période est rupturiste. On se demande ce qui s’est passé dans la tête du peintre. Elle est structurée autour de deux principaux motifs qui se superposent, des bandes, horizontales, diagonales, verticales, au milieu desquelles flottent des créatures cellulaires, molles, comme aperçues dans un microscope. Ces créatures semblent parasiter la structure parallèle de bandes sous-jacentes, se superposer à elle comme ces visions qui s’impriment inexplicablement sur nos rétines. 

Angle 2 : notre désarroi face à l’art – panne du discours, voilà quoi 

L’affluence à l’exposition est exceptionnelle. La file d’attente interminable devant le centre Beaubourg. Un sacerdoce. Surtout quand  juste derrière soi, un Américain retrace à ses deux copines admiratives  l’histoire de l’art moderne. Il la fait longue. Les pauvres attendent avec impatience l’arrivée de Picasso. Et ce dernier se fait attendre. L’Américain pose des colles. « And then who comes up? – Picasso? – No, no, Cezanne. – Ah Cezanne! » Après une série de poncifs sur Cézanne. « And then comes up who? – Picasso! – No, no, Picasso is later, then comes up Gauguin » (putain, qu’est-ce qu’il fout Picasso, il vient quand pour abréger mon supplice ?). 

Dans les salles, nous sommes collés les uns aux autres. Promiscuité admirative et légèrement malodorante. En écoutant les remarques, je note le désarroi de l’homme moderne face à l’art moderne, et son incapacité à éprouver quoi que ce soit d’identifiable, et a fortiori d’exprimable. Ce vide sémantique est sidérant. Un homme à sa femme qui écoute sérieusement son analyse comparative de deux toiles : « tu vois celle-là est pluuuuuus… enfin… elle est moiiiiiiins… que l’autre quoi, je veux dire voilà quoi ». Observateur externe de la langue française qui n’est pas ma langue maternelle, j’ai remarqué l’apparition, la genèse de « voilà » vers 2005-2006. Je ne sais pas d’où « voilà » vient. « Voilà » et sa variante « voilà quoi » sont les expressions ultimes et concises de l’échec discursif, puisque non seulement elles dispensent le discoureur de toute intelligibilité analytique articulée, mais en plus elles lui donnent l’illusion de la clarté la plus totale, de l’évidence, de la perception indubitable de la vérité qui est là, devant soi, « voilà ». « Tu vois, c’est paaaaaaaaas (cette prolongation anormale du pas est une préfiguration de la panne discursive, une prise de conscience ou d’inconscience de celle-ci, panne discursive très vite travestie, non par subterfuge, mais par conviction, en évidence), voilà, c’est paaaaas… voilà ». Certaines personnes se lancent quand même dans des analyses plus élaborées que « voilà », ou alors moins élaborées que ce que le « voilà » est censé renfermer de richesses interprétatives implicites. Beaucoup des analyses sont chromatiques, « il est beau ce jaune », « t’as vu le bleu là », « oh oui il est… voilà quoi ». On se croirait chez Leroy Merlin en train de choisir la couleur de la salle de bains de la maison de campagne. Les analyses chromatiques peuvent dégénérer en scènes de ménage, « Criardes ?? Elles ne sont pas criardes ces couleurs ! », « Pourquoi tu dis qu’elles sont criardes ?», « Mais de quel vert tu parle ? Celui-là ?? Ce n’est pas criard ». L’analyse ne s’arrête pas à la couleur. Elle la transcende très vite. « Ah tiens, elle est jolie cette toile. On a envie de la toucher », « Comment tu trouves ? », « Mouais, pas mal » (elle concède un pas mal), « mais je préfère l’autre », « laquelle ? », « tu sais l’autre, dans l’autre salle », « l’autre avec leeeeeeeeeee ? », « Non, non, avec leeeeeeeeeeeeeeeeeee… », « Ah oui avec leeeeeeeeeeeeeeeeeeee… », «oui, voilà quoi ». Tout est dans l’accent tonique, autre outil surpuissant d’analyse.  En réalité, la personne reconnaît la toile dont son interlocutrice veut parler à la longueur du « le ». Elle hésitait entre deux toiles, la première avec « leeeeeeeeeeeeee » et la deuxième avec « leeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee… ». Celle-ci est plus jolie. L’autre est triste, « tu sais c’est beige, c’est triste, c’est… voilà quoi, beige ». J’aperçois soudain deux femmes, têtes penchées, devant une des compositions, en pleine discussion. Elles ont l’air passionnées, intarissables sur le sujet. Sans doute des thésardes, spécialistes de Kandinsky. Fausse alerte, elles sont spécialistes du décalage. « C’est quand même pas croyable. Ça me rend dingue ce truc. Elle t’a dit ça ? – Oui, figure-toi… – C’est quand même pas croyable. – Je lui ai dit voilà quoi, tu ne peux pas dire ça, c’est juste pas possible quoi, tu sais par rapport à lui, et… elle me dit, je ne sais pas… voilà quoi… – Et… qu’est-ce que je voulais te dire… ouais, tu lui as dit que c’était à cause d’elle… – Bin ouais… Tu sais elle s’en est rendue compte… – Non !? – Bin si, je lui ai dit, voilà quoi… ». 

Je pense au pauvre Kandinsky. Il y a deux choses dont il ne se serait jamais douté. Primo, que des milliers de personnes viennent admirer son œuvre et attendent une heure pour ce faire, en acceptant même qu’un Américain, historien d’art, soit dans la file derrière eux et enchaîne sans fin « and then comes up Brancusi. And what does Brancusi say ? ». Deusio, que toute sa démarche artistique, son invention de l’art abstrait, sa révolution, inspirent comme seules remarque extatiques, des « voilà quoi », des « leeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee » plus ou moins longs, et au mieux, pour les plus érudits d’entre nous, des « c’est joli, mais c’est tristounet ce beige, je préfère l’autre, tu sais celui avec leeeeeeeeeeeeee… ».

La fille du RER de Téchiné

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Alors que d’autres, en vieillissant, se répètent, perdent leur inspiration, Téchiné se renouvelle, rajeunit sa mise en scène. Son dernier film est sublime, comme le précédent d’ailleurs. Dommage qu’il soit passé inaperçu. C’est triste que des chefs-d’œuvre comme ça, même pas difficiles à voir, n’exigeant même pas de surmonter son sommeil, disparaissent dans le bruit médiatique de films de m… et de leurs campagnes de promotion. Le pauvre film ne peut même pas prétendre au statut de film  d’auteur. Ce n’est pas (plus) snob, Téchiné. Tout le monde – y compris moi, désolé – s’est extasié sur Two lovers par exemple, parce que ça fait classe de s’extasier sur James Gray. Ce film est de loin plus beau. Enfin bref. 

Ses personnages sont socialement vrais. Ils ont (ou pas) un boulot. La mère de Jeanne est assistance maternelle, un vrai métier. Belstein, son ancien amoureux transi est avocat, encore un vrai métier, comme assistante maternelle. Son cabinet est près du parc Monceau, là où de nombreux avocats ont effectivement les leurs. Il est riche, comme cela peut arriver pour les meilleurs d’entre eux, vit dans un hôtel particulier haussmannien transformé en loft moderne. Jeanne a un BTS de secrétariat, elle cherche un emploi sur internet. Le mec qu’elle rencontre et dont elle tombe amoureuse est champion de lutte, moins courant mais doit exister. Le fils de Belstein a fait l’ESSEC, une vraie école de commerce à Cergy-Pontoise, numéro deux des classements après HEC, il est analyste financier chez Morgan Stanley à Pékin. Je veux bien le croire ; je parle tous les jours à des analystes financiers. Cette véracité professionnelle  et sociale me plaît. Elle détonne par rapport au film d’auteur français moyen dont les personnages sont des écrivains (ou alors, plus rarement, des peintres, des musiciens). C’est plaisant un film français dont le personnage central n’est pas écrivain. Ça change. Paradoxalement ça introduit de la fiction. L’écrivain est un personnage de fiction au premier degré, sa charge fictionnelle immédiate empêche toute autre histoire de se matérialiser, il est la fiction. Un analyste financier de Morgan Stanley est un personnage sans grand intérêt. Nu, il est dépouillé de toute charge fictionnelle. Il faut qu’il lui arrive quelque chose. C’est au cœur de ce quelque chose que va se développer la fiction, comme maladie dégénérative de la normalité.  

Qu’arrive-t-il donc aux personnages de Téchiné ? Pour une grande partie du film, rien. Rien dans le sens classique de l’histoire. Celle-ci est en gestation, la maladie ne se manifeste pas, mais pour autant se développe, secrètement. Au cœur du rien, il leur arrive quelque chose d’extraordinaire, de merveilleux : ils ont des sentiments. De vrais sentiments. Ils  ne sont pas comme dans le film d’auteur français moyen à la recherche de qui ils sont, dans la vie on n’est jamais à la recherche de qui on est, ils n’hésitent pas entre trois femmes, deux hommes et un chien, dans la vie, on est déjà content si on hésite entre une femme et la même. Ils ne sont pas tristes non plus parce qu’ils ont découvert que leur compagnon les trompe. C’est curieux que le cinéma d’auteur français moyen n’ait pas encore intégré le fait que l’adultère, malgré son interdiction par les dix commandements, est un fait de la vie (a fact of life) et les affres traumatiques auxquels il conduit dans les films sont exagérés. Les personnages de Téchiné ont des sentiments religieux, des appartenances. Ils sont pratiquants ou pas. En plus, et c’est là où le film est bouleversant, ils aiment. Ils connaissent des histoires d’amour, des vraies, faites de rencontre, de séduction, de désir, de plaisir, de manque. Des passions quoi. Je me suis demandé quel était le dernier film d’auteur français moyen qui filmait des êtres amoureux. Pas évident. La Belle personne ?  Lady Chaterley ?  Leurs amours étaient exceptionnelles, interdites ou impossibles, adultères. L’amour de Jeanne et de son lutteur n’est pas, pour une grande partie du film, interdit, ni même impossible. Téchiné filme nerveusement, poétiquement, deux jeunes, un peu paumés peut-être, légèrement à la dérive, elle passive, lui barge, qui s’aiment, après s’être rencontrés, dans une belle danse de rollers, s’être désirés via internet, avoir fait des courses dans des parcs de Paris et de sa banlieue. Il filme l’amour sans le snober. Sincèrement. Admirativement même. Voici des instants amoureux qui ne sont que des instants amoureux, protégés de tout projet de transcendance fictionnelle. Pas pour longtemps hélas. Car ces instants sont fugaces. Il faut que la fiction dans le sens classique de l’histoire, les rattrape, il faut que quelque chose leur arrive, que l’amour se précarise, pour durer. Ce quelque chose sera, par un enchaînement de circonstances sans causalité précise, le fait divers, point de départ du film qui est en réalité son point d’arrivée. 

Téchiné filme des visages. Sa caméra éclaire des peaux, surprend des déformations nerveuses minuscules et des formations expressives faites de partitions inattendues des lèvres, des joues, des yeux, des instants fugitifs de beauté, de désarroi, d’épuisement, de doute, de folie. Tous les acteurs ont des visages formidables sur lesquels le passé affleure, et l’âme, oui l’âme, soyons grandiloquents, lyriques ou romantiques je ne sais pas, j’y reviendrai. Le visage de Jeanne (Emilie Dequenne en état de grâce) est tout simplement superbe. Mélange d’innocence et de malice, presque bressonien par moments. Son parcours a d’ailleurs quelque chose de bressonien, la perte finale de tout espoir en moins. Son visage traverse impassible, éclairé, une histoire d’amour, un mensonge, une nuit tourmentée.  

Téchiné filme aussi des paysages. Encore une fois rares de nos jours. Car ceux-ci ne sont pas figés, photographiques. Picturaux, ils sont saisis de mouvements. Lyrique ou romantique, quelle différence ? Les paysages du film sont l’un ou l’autre, et l’autre ? Peinture dont émane la musique de Philippe Sarde, qui prend son élan au milieu d’un plan puis s’interrompt, mais aussi des morceaux de Vivaldi, un air d’opéra. La scène de la nuit tempétueuse est superbe, creuset lyrique d’opéra, de mélodrame hollywoodien, de polar, avec l’extériorisation de l’âme, sa mutation en pluies, en vent, en feu, avant un instant de repos, lui aussi bressonien bien qu’apaisé, dans une cabane, avec l’enfant, le révélateur de la vérité, celui qui la détient parmi des adultes désemparés, tiraillés par la multiplicité des leurs.  

Quel est le rapport entre tout ça et l’histoire du film, celui de ce mensonge, fait divers réel (une jeune femme prétend avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER). Téchiné explore le noyau de l’événement, prend l’événement et s’y introduit, pour en révéler la teneur émotive, fictionnelle, lyrique, la structure atomique, pour en faire éclater les vies, les paysages, les visages et les tourments. Tout simplement sublime.

Une journée autour de Kundera

 

1

 

Elle commence par un jogging au Champ de Mars. Belle journée chaude qu’aucun vent ne tempère. La file des touristes qui attendent de monter au sommet de la Tour Eiffel est interminable, n’hésitant pas à tourner plusieurs fois sur elle-même. En remontant vers l’Ecole Militaire, je retrouve les troncs d’arbres calcinés, humectés de pluie nocturne, couverts de traînées de mousse et se terminant par des fulminations vertes et translucides.

 

2

 

J’aperçois un attroupement au-dessus duquel flottent des drapeaux avec à leur centre un tigre rugissant. Une manifestation de Sri-Lankais contre les massacres au Tamoul. Photos d’enfants ensanglantés, de militaires, de Barak Obama et d’Angela Merkel. Lorsque j’arrive devant eux, un bus GTA (Gullivers Travel Associates) s’arrête et une horde de touristes anglais s’en extirpent. Ils sortent les appareils photos avec l’empressement de quelqu’un pris d’un besoin urgent de pisser. Une femme demande à sa copine de prendre la pose devant la Tour. Je passe devant elle au moment où elle appuie sur le déclencheur. J’imagine le cliché qu’elle examine, dépitée. Premier plan, moi flou, avec un iPod qui éructe du Lili Allen, that’s what makes my life so fuckin’ fantastic ; deuxième plan, la copine qui sourit ; troisième plan, les manifestants sri-lankais devant une banderole « Arrêtez le holocauste au Tamoul » mêlés à d’autres Sri-Lankais qui vendent des gravures représentant les principaux monuments de Paris et des touristes en bermuda dont un, anticonformiste, s’obstine à photographier l’Ecole Militaire et non la Tour Eiffel ; quatrième plan, celle-ci.

 

3

 

A midi, je vais déjeuner rue Cler. Puis j’achète Rencontre, le dernier livre de Kundera.

 

4

 

Je vais au cinéma. A l’aventure de Brisseau. J’hésitais. Brisseau est un paria depuis son histoire de casting sulfureux pour le (sublime) Choses Secrètes. Son film est beau. J’admets que les scènes de sexe sont gnangnan et la lumière permanente de coucher de soleil provençal irritante. Mais comment rester insensible aux instants de beauté, aussi fugaces soient-ils, d’une poésie rare dans le cinéma français ? Comment ne pas reconnaître l’écriture belle et désuète, rohmérienne dans sa limpidité littéraire. Qui ose aujourd’hui un tel lyrisme baroque ? Il y a même un certain humour, de la fantaisie. Exemple. Sandrine en a marre de sa routine avec un compagnon incapable de la satisfaire et part à la rencontre de la vie, des étoiles, des extases, mystiques, stellaires ou tout simplement sexuelles. Sa copine se marie et décide de divorcer trois semaines plus tard parce qu’elle a rencontré un autre type qui lui fait l’amour mieux que son mari. Sandrine lui demande ce que fait ce type dans la vie. De la contrebande, répond-elle, sérieuse. Du trafic d’armes et d’or. Et elle part avec lui en Guyane française à la recherche de l’or. Que dire des plans magnifiques du Lubéron, de chemins lovés dans des champs de blés, avec en voix off un monologue sur la théorie de la relativité générale d’Einstein ? Et de cet orgasme qui fait remonter à sa surface convulsive la béatitude extatique de nonnes flamandes du quatorzième siècle ? C’est comme dirait Kundera, de l’hypersensibilité «  à la séduction de l’imagination fantastique, féérique, onirique ». J’avais aimé le Septième Ciel de Jacquot et la scène d’orgasme de Sandrine Kiberlain sous hypnose était objectivement belle. Mais comparez ces deux objets, l’un en tout point conforme à l’académisme auteuriste, à la préciosité taiseuse, ne s’autorisant aucun risque, aucune faute de goût, et l’autre foutraque, enfantin, bricolé.

 

5

 

En sortant du film, je vais prendre un café. Un clodo débarque avec une bouteille de vin blanc, jaune pour être précis, et demande au serveur de la déboucher, ce que ce dernier fait avec un sourire pour lequel je lui serai reconnaissant et lui refilerai un pourboire. Je lis le Kundera.

 

Un premier chapitre sur Bacon. J’aime bien la formule : « la dernière confrontation est avec la matérialité physiologique de l’homme ». La conception de l’homme comme assemblage accidentel de boyaux me fait songer à Cronenberg, à la représentation mécanique des corps dans ses films.

 

Chapitre sur l’agonie de la chienne danoise de Céline avec cette superbe citation de D’un château l’autre : « Ce qui nuit dans l’agonie des hommes, c’est le tralala », ou encore, décrivant la mort de la chienne, « et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue ». « Forêts à fugue » !

 

Le chapitre sur les listes noires et les listes d’or, autrement dit les choses qu’il faut ou ne pas aimer, est ironique. Je me demande si Kundera lui-même n’est pas sur une liste noire, ou à tout le moins grise… J’avais évoqué son nom à un dîner et mon interlocuteur, comme les siens quand il leur parle d’Anatole France, avait signifié qu’il était has been, que c’était l’écrivain de notre adolescence. Lâche, je ne l’avais pas défendu. Brisseau aussi est sur liste noire à cause de sa perversion. Comment autoriser la production d’un vieux lubrique obsédé de branlettes féminines comme sondes des territoires obscurs des orgasmes.

 

Je me dis : c’est stimulant de lire Kundera, cette acuité du regard sur nos conditionnements culturels, sur les processus de formation de nos goûts et, de ce fait, de façonnage des arts. J’aime cette idée de roman – en tant qu’art – originel qui serait celui de Rabelais, totalement libre, regorgeant de tous les possibles formels, et qui a subi ensuite les diverses censures normatives pour atteindre une maturité académique. J’avais pensé à cela, en avais l’intuition, et voilà que Kundera trouve une citation de Céline sur ce qu’hélas est devenue le roman français, empêtré dans l’académisme et la préciosité d’une « belle » langue érigée en outil discriminant de sélection éditoriale. Céline : « Non la France, ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse ». « Rabelais a raté son coup, dit Céline. Ce qu’il voulait faire, c’était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue […] faire passer la langue parlée dans la langue écrite… ».

 

Les textes sur la Martinique sont magnifiques. Le livre est un essai mais se lit comme un roman, avec cet inimitable art kundérien de la superficialité profonde, de l’érudition ignorante, de la légèreté mélancolique. Cette phrase par exemple : « Dans son cas (Milosz), j’ai été envoûté non pas par un mythe, mais par une beauté agissant d’elle-même, seule, nue, sans aucun soutien extérieur. Soyons sincères, cela arrive rarement. »

 

Les chapitres sur Janacek, Schönberg, Malaparte, sont tous les trois très beaux et closent un ensemble d’une indéfinissable cohérence, au regard de la disparité des arts évoqués (peinture, roman, musique, cinéma), des pays visités (France, Italie, Tchécoslovaquie, Martinique, Amérique du Sud…), des époques explorées (présent, passé plus ou moins récent, guerres, révolutions, mouvements artistiques), des temps de l’écriture (articles récents et anciens, parfois entremêlés). Avec un dispositif théorique minimal, une clarté qui révèle notre intelligence au lieu d’en souligner les limites, le syncrétisme kundérien conduit à une conception de l’art qui change notre regard sur les œuvres, ouvre des champs de vision nouveaux, éclaire des territoires sur lesquels l’ignorance et/ou la pédanterie jetait une triste ombre. Au cœur de l’œuvre, il y a cette valeur fondamentale qu’est l’amitié. Lui-même pour son lecteur est un indéfectible ami. Il faut juste être indulgent avec ses quelques anecdotes d’immigré intellectuel qui deviennent répétitives et sa focalisation encore et encore sur le printemps de Prague.

 

6

 

Je sors du café et décide de prendre le métro. Un clodo vautré par terre crie. Je reconnais celui qui une heure plus tôt, au Bouledogue, avait demandé qu’on lui ouvre sa bouteille de vin jaune. Celle-ci est désormais à moitié vide. Ou est-ce déjà son urine. Je suis frappé par la brusquerie de son ivresse, accentuée par la cicatrice temporelle qui la sépare de sa sobriété de tout à l’heure. Dans le wagon, quatre ou cinq Italiens hurlent, il y a pas mal d’étrangers, des touristes, des immigrés, une veille centenaire monte, devancée de sa canne et suivie de deux jeunes femmes superbes. Derrière moi, des Sri-Lankais que j’ai l’impression d’avoir vu ce matin à la manif ou plus logiquement qui y vont.

 

Je sors du métro à l’Ecole Militaire. La rumeur de la manifestation qui se poursuit depuis ce matin me parvient en réverbérations musicales. Tout le monde autour de moi est sri-lankais. Il commence à pleuvoir. Un vent du nord souffle sur Colombo. La pelouse d’un soudain jardin dégage une odeur d’herbe mouillée dont je m’étonne de la formation précipitée. Des ballons de foot, en plastique, de couleurs différentes, rouge, bleue, jaune, sont géométriquement disposés sur la pelouse, créant une œuvre d’art accidentelle.

 

7

 

Je sors vers 20 heures 30 pour aller dîner. Prends la rue Saint-Dominique. La nuit trompeuse (le jour trompeur dit Kundera ou quelqu’un qu’il cite), n’est pas complètement tombée. Devant l’église du Gros-Caillou, un rassemblement de fidèles célèbrent Pâques. Ils tiennent des bougies à la main, c’est assez beau. Points de lumière fragile dans la pénombre déterminée. Un peu plus loin, le voiturier de Thoumieux attend les clients pour les guider vers les tables sur lesquelles de petites bougies semblent avoir voyagé depuis le parvis de l’église et, en chemin, fondu. En face, une jeune femme inquiète est accoudée au bar d’un bistrot, joue avec une mèche de ses cheveux, attend qu’on, qui est ce on, mystère, la rejoigne.

 

Luis et Carmen sont à Paris depuis hier. Associé dans un cabinet d’avocats, appartenant à la bourgeoisie madrilène, Luis est quelqu’un d’élégant et de posé. Sa femme est élégante, sobre, un rien austère. Elle a des lunettes en plastique noir et blanc qui lui donnent un air sévère mais, par ailleurs, quand elle les enlève, révèlent son visage dans une beauté inattendue. Après le déjeuner sur la terrasse d’un café, ils ont déambulé dans les rues du sixième arrondissement. Vers cinq heures, Luis a appelé le concierge de l’hôtel pour réserver une table dans un restaurant chic où sa femme et lui pourront avoir un dîner romantique. Il a insisté sur romantique. Le concierge, coutumier de ce genre de demandes, lui  a conseillé Il Vino, Boulevard de la Tour-Maubourg, avec sa formule originale centrée sur le vin accompagné de plats plutôt que l’inverse. A l’hôtel, ils prennent un bain avant le dîner que tous deux attendent avec des traces prémonitoires du plaisir qu’ils vont éprouver, une « nostalgie du futur » comme dit Kundera. Elle met sa robe noire Prada, simple et élégante. Luis la regarde et la perspective de l’enivrement l’enivre.

 

J’arrive chez Il Vino pour retrouver des amis. Nous sommes cernés de couples romantiques qui nous toisent avec haine. A mesure que les vins se succèdent, nos éclats de rire deviennent de plus en plus bruyants. Luis et Carmen sont consternés. Ils quittent le restaurant vers vingt-trois heures. Le concierge ne pouvait pas savoir qu’une table de célibataires allait s’inviter dans l’ambiance feutrée du restaurant, et leurs cris remplacer les murmures. Ils décident de rentrer à pied, prennent la rue de l’université jusqu’à l’avenue Bosquet, puis le pont de l’Alma. Ils s’arrêtent au milieu de celui-ci et contemplent une Seine tourmentée, convulsive, soulevée par une sorte de courant sous-marin, colonisée par des bateaux mouches aveuglants, dont les projecteurs éclairent les façades des quais et trahissent le secret d’oiseaux nocturnes pris dans leur filet lumineux, de fumées s’échappant des toits en provenance d’histoires inconnues.

 

New York, Tel-Aviv, Tokyo

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Trois films par ordre croissant de préférence.  

Synecdoque New York de Charlie Kaufmann (scénariste de Eternel Sunshine of a Spotless Mind). La première moitié du film est très belle, à la fois drôle, émouvante  et vaguement givrée (pas encore totalement), avec des incursions très naturelles de folie dans une quotidienneté certes glauque mais normale. Le climax de cette partie est la scène où Caden, le personnage central, un metteur en scène de théâtre dépressif, hypocondriaque et largué par sa femme, apprend que sa fille qu’il n’a pas vue depuis trente ans est sur le point de mourir. Suit une séquence très rothienne, à l’hôpital, où il parle à celle-ci, agonisante, par interprète interposé. A partir de là, le film sombre dans une démence excessive, les idées, jusqu’alors d’autant plus bouleversantes qu’elles étaient lâchées parcimonieusement, prolifèrent dans une abondance incontrôlée, laquelle abondance génère des clichés (mise en abyme, décors monumentaux kafkaïens) et transforme une œuvre qui semblait singulière en un exemple d’académisme surréaliste, en un pastiche de Lynch en moins bien. Moins bien car la folie lynchienne est paradoxalement maîtrisée, canalisée dans une démarche esthétique qui l’asservit en quelque sorte, alors que là elle s’emballe, s’autonomise et, surtout, se retrouve lestée d’épanchements émotifs insupportables (les personnages n’arrêtent pas de chialer).  

Z32 d’Avi Mograbi. Le début de ce documentaire est poussif. Tout ce qui précède le générique qui n’arrive que quinze minutes plus tard. En réalité, l’auteur met en place, mais de manière un peu artificielle, le dispositif conceptuel de l’œuvre : le masque qui cache le visage de ce jeune israélien qui a gratuitement tué un soldat palestinien dans une expédition punitive pendant son service militaire, et le chœur antique qui accompagne son histoire, sa tragédie banale. Tragédie banale. Tension entre le tragique (le chœur, le meurtre gratuit) et la banalité. Banalité de tout, des décors d’appartements quelconques, des déjeuners, du lieu des crimes, et surtout du discours, dénué de toute émotivité, « sec » comme dit Avi Mograbi, factuel. La banalité du crime même, du massacre comme les soldats israéliens l’ont appelé, « mais c’était de l’humour noir. » Si ce meurtre qu’il a commis au milieu de la nuit entre plusieurs plages interrompues de sommeil le « travaille », d’après sa copine et le chœur antique, lui-même n’en donne en tout cas pas la moindre impression. En racontant ce qui s’est passé, il a toujours ce petit sourire moqueur, ou alors il baille. Très curieux. Il a peur, qu’on le retrouve, qu’on le juge pour crime de guerre, mais selon sa formule il n’éprouve pas de « culpabilité au sens classique du terme ». Qui a-t-il tué finalement ? « Un ennemi, un terroriste, un Arabe ? » En réalité, je pense, personne. Le mort est un corps flasque comme de la « gelée ». Ce n’est pas un « individu ». C’est une absence. Dans ma note sur Valse avec Bachir, je parlais de l’intangibilité des victimes. Avi Mograbi, à la suite de son soldat anonyme, masqué, les appelle des taches, des taches qui tombent dans la nuit. Je n’aime pas trop ce terme, intangibilité, je préfère absence, inexistence même. Inexistence des morts, on ne sait ni qui ils sont, ni qui sont leurs familles, ils ne sont auréolés d’aucune histoire qui les humanise, les rapproche de nous en leur conférant des sentiments similaires à ceux que nous éprouvons ; inexistence des lieux, ceux du crime, d’une banalité encore plus terrible que celle des événements dont ils ont été témoins, une route, sur une crête, entouré de maquis, de broussailles ; la caméra fait un gros plan sur l’endroit même, dans ses broussailles, où le soldat a essayé de retourner le corps gélatineux de la victime, y a rien, des cailloux. Le crime n’existe pas. Souvent, on parle de victimisation des Palestiniens, de concurrence victimaire, je me rends compte en voyant ce film et Valse avec Bachir, qu’il n’en est rien. En réalité, ce ne sont pas des victimes, ce sont des corps, simplement des corps, troués, mutilés, brûlés, des corps dans leur stricte matérialité physiologique pour reprendre Kundera. La transformation d’un corps en victime nécessite un travail mémoriel, plus précisément une historisation. La copine du soldat assassin le lui demande à plusieurs reprises, elle essaie de créer une histoire autour du corps, as-tu pensé à sa famille, à ses enfants, que sont-ils devenus ? Rien, ils sont noyés dans l’absence. En voyant ce soldat qui essaie d’historiser son crime, sa copine qui essaie de l’entourer d’une dramaturgie (quand il lui dit que ça a duré vingt minutes « cette affaire », elle objecte, elle lui dit qu’ils ont dû attendre sept heures, elle ne peut accepter que cette « affaire » ait des allures routinières, ressemble à un passage aux toilettes au milieu de la nuit), et ce chœur qui tente de transcender sa banalité, je me rends compte que les victimes de ce conflit, et de tant de conflits finalement, ne sont que des corps, qu’un amoncellement infini de corps. Même cette accusation de victimisation portée à l’encontre des Palestiniens ne se fonde en réalité sur rien d’autre que l’exhibition de corps, ou des morceaux qui en restent, sans que ceux-ci ne soient associés à des histoires, si bien d’ailleurs que ce vide historiel, mémoriel, est souvent comblé par une histoire idéologique (de résistance pour les uns, de terrorisme pour les autres), elle-même collective, non individuelle. Je pense au seul contre-exemple que je connaisse, celui de ce gynécologue palestinien qui a perdu sa famille dans un tir de missile. Toutes les télés ont parlé de lui, surtout les télés israéliennes, étonnamment car les corps de sa famille ne faisaient finalement que rejoindre ceux de milliers d’autres expédiés dans les trous de la mémoire à l’aide de missiles en tout point identiques. La différence est justement que ce gynécologue avait une histoire, une en plus dans laquelle on pouvait se reconnaître. C’est cette histoire qui l’a sorti de l’anonymat corporel pour le promouvoir au statut de victime compassionnelle. C’est pour citer encore une fois Kundera qui cite Céline – le dernier livre de Kundera m’a profondément marqué – l’expérience d’une vie à laquelle on a entièrement confisqué le tralala. 

Z32 est beaucoup moins sensationnel que Valse avec Bachir. Pourtant, il est d’une puissance telle qu’à la fin les spectateurs dans la salle étaient terrassés, incapables de se lever. 

Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa. J’hésitais à le voir. Kurosawa n’est pas sur les listes en or des cinéastes asiatiques, les critiques étaient moyennes. Pourtant le film est bouleversant. Un vrai mélodrame sur la condition de l’homme moderne, celui qui ne contrôle plus son destin, qui est pris dans un engrenage dont il n’a aucun moyen de vaincre l’inéluctable fatalité. Mais pourtant il essaie. C’est de cette quête que le film parle, avec une retenue, mais en même temps une charge émotionnelle, bouleversantes. Chacun des personnages de cette famille quelconque de la middle classe de Tokyo cherche à reprendre le contrôle de sa vie. Le fils aîné qui va faire la guerre avec les Américains en Irak, pour rendre les autres heureux et accéder ainsi au bonheur, son bonheur, pas celui, pitoyable, auquel son père le destine. La femme qui rêve, au sens premier du terme, introduisant dans sa quotidienneté des éléments de songes nocturnes ; d’où une superbe échappée vers l’océan, avec un cambrioleur, dans une voiture décapotable et une séquence qui elle aussi s’échappe très joliment du réalisme social du film, en permettant au jour de tout d’un coup délirer. Le mari est le plus résigné, totalement pris dans l’engrenage prolétaire, et quand il en est expulsé, à la faveur de son licenciement, dans celui subséquent de la soupe populaire, de la rue, de la clochardisation. Le seul moyen pour lui d’en sortir est une intervention divine, un Dieu qui dépose une liasse de billets à côté de la cuvette des WC d’un centre commercial qu’il est chargé de récurer. Il refuse cette aide providentielle, préfère la sécurité de l’engrenage, de la non maîtrise du destin. Reste une seule échappatoire possible. Celle du plus jeune fils. L’art. La dernière scène du film est tout simplement sublime, notamment du point de vue de la mise en scène, de sa distance, sa pudeur. On y assiste à la naissance, en temps réel, du génie artistique, seule lueur possible qui puisse éclairer, comme le soleil la salle de l’audition, notre condition humaine.   

Ozu

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J’ai un problème. Dans les restaurants où les tables sont collées les unes aux autres, je ne peux m’empêcher d’entendre voire d’écouter la conversation de la table voisine. Nous dînons à L’Affriolé, un restaurant de la rue Malar qui a bonne presse, sans être exceptionnel. A côté de nous, un couple de sexagénaires. Leur mine déconfite ne laisse pas prévoir l’ébahissement culinaire de la femme, qui sera ininterrompu pendant deux heures. « Mais c’est délicieux », « mais c’est du beau travail », le « pâté patin, c’est quelque chose », « quel équilibre des saveurs ! », « t’as goûté l’émulsion ? », « c’est incroyable, il y a cinq desserts en un ! », « vous remercierez le chef parce que là… ». Très vite, j’ai envie de me taper la tête contre les murs jaunes ou de la plonger dans l’émulsion dont mon risotto est inéluctablement nappé. Je sens que le mari en a un peu marre aussi, qu’il cherche à se frayer un chemin entre les commentaires extatiques de sa femme pour ouvrir de nouvelles brèches discursives (changer de sujet en somme). Il lui parle de leur fils, je me dis c’est bien, c’est quand même un sujet important ça, la filiation, la paternité, l’avenir, les souvenirs d’enfance, un fils quoi ! Mais elle le ramène aux goujonnettes. Elle est taraudée par le regret, celui de ne pas avoir pris le canard. Elle le regrettera toute sa vie. Sur son lit de mort, dans ses derniers instants d’agonie, elle demandera à son mari de s’approcher et dans un dernier râle lui confiera qu’elle part avec un seul regret, celui de ne pas avoir pris du canard un soir d’avril 2009. Il n’en peut plus le pauvre. A un moment, alors qu’elle essaie d’identifier toutes les nuances de saveur d’un artichaut, il joue son va-tout, et place la barre très haut, c’est-à-dire qu’il se lance dans une analyse d’Ozu. Il parle très vite pour pouvoir placer toutes ses idées avant que la conversation ne soit fatalement déviée vers le pâté patin. Le champ-contrechamp face caméra d’Ozu, la caméra à ras le tatami, les jeux de miroir entre la cellule familiale et le monde extérieur qui la façonne… Alors qu’il est sur le point de se lancer dans un décryptage plan par plan d’une scène du Goût du saké, elle l’arrête. Ma femme et moi attendons le verdict, prions qu’elle rebondisse sur le Goût du saké pour évoquer un autre film, un angle d’analyse différent, divergent peut-être. Elle lui lance un regard interrogateur, dirige ce même regard vers une faussement ancienne boîte de Banania et lance cette terrible injonction : « Prends un marshmallow, c’est fait maison… Un délice ! Faudra remercier le chef, parce que là… » (les marshmallow accompagnent le café).